OBSERVATIONS RELATIVES A LA DARTRE FURFURACEE
CLXXVIIL Première Observation. — Rien de plus triste que l'histoire du malheureux malade que nous avons vu venir réclamer nos soins dans différentes circonstances à l'hôpital Saint-Louis. Il se nommait le Tellier, étoit âgé d'environ cinquante-huit ans. Sa peau étoit d'une couleur brunâtre. Sa tête presque chauve offroit çà et là quelques cheveux fins et entièrement blanchis. Il vivoit du travail de ses mains. Avant la révolution de France , il servoit en qualité de valet-de-chambre chez un membre du parlement de Paris. Nous croyons utile de rapporter cette particularité de sa vie , parce qu'elle influa sur le développement de l'affection cutanée dont il fut ensuite la victime. Voici le fait, tel qu'il eut lieu dans le temps orageux que nous venons de rappeler. Un jour qu'il traversoit l'un des ponts de la Seine, il voit son ancien maître indignement traîné vers l'affreux supplice de la guillotine. A ce spectacle, il est frappé d'une telle terreur, qu'une éruption furfuracée se manifeste soudainement sur toute la périphérie de son corps. Cette affection prend le véritable caractère de la dartre furfuracée. L'épiderme s'exfoHe légèrement et offre l'aspect d'une farine très-
Manche qui recouvre principalement le front, le menton, les tempes, l'occiput, la partie postérieure du col, la partie externe des deux bras , la poitrine , l'abdomen et les cuisses. Il se déclara en même temps des démangeaisons si vives , que le malade s'abandonna sans réserve au besoin indicible de se gratter. Lorsqu'il prenoit des bains tièdes, le prurit étoit moindre, et même s'apaisoit quelquefois entièrement. Mais passoit-il plusieurs jours sans recourir à ce moyen , nouvelle exfoliation f urfuracée et prurit intolérable. Nous observions que cette matière farineuse se détacboit si facilement de la peau, qu'il suffisoit de frotter légèrement les membres avec un linge pour en faire tomber une quantité assez considérable. Souvent même cette matière se formoit en si grande abondance, qu'elle tomboit spontanément et d'elle-même sans aucune cause mécanique. Cette éruption dartreuse dont je parle, n'étoit point en plaques arrondies ou orbiculaires , comme il arrive communément. Tout le système dermoïde étoit affecté et se résolvoit en squammules furfuracées, ou en molécules farineuses. Nous traitâmes cet infortuné par le régime le plus doux. Des bains émoiliens qui lui furent assidûment prodigués , assouplirent l' épidémie, lui donnèrent une apparence plus saine, finirent même par détruire jusqu'aux moindres traces de cette affection herpétique. Mais cet homme étant sorti de l'hôpital, négligea tous les soins qui rendent une guérison solide et permanente. Il éprouva par sa faute des récidives tellement réitérées durant le cours de trois années, qu'il tomba dans l'affoibhssement et le marasme. Enfin, il succomba au sein de Pindigence et de l'ennui. Cette variété de dartre , quoiqu'infiniment grave dans cette occasion , étoit celle que les auteurs ont désignée sous le nom de dartre furfuracée volante [herpès jurfuraceus volitans ).
Deuxième Observation. — La variété dont je vais maintenant retracer l'histoire est celle qui se manifeste le plus communément. Je l'ai indiquée plus haut sous le nom ^herpès furfuraceus circinatus. Je n'ai jamais vu de cas où cette affection ait été plus opiniâ-
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tre. Un jeune homme nommé Girou , qui exerçoit à Paris l'état de boucher, en fut atteint dix-huit mois après sa naissance. Il la conserva plusieurs années , sans qu^on l'attaquât par des remèdes. On redoutait une répercussion funeste , et d' ailleurs , on présumoit que cette éruption s'évanouiroit à la puberté. Espoir chimérique ! Au contraire , la maladie fit des progrès considérables , quand le sujet dont il s'agit, fut parvenu à l'âge de vingt ans. On le traita alors par différens moyens, dont quelques-iins parurent réussir ; mais la dartre ne disparoissoit que pour un temps ; elle se montroit de nouveau avec la même gravité qu'auparavant. Voici quelle étoit la manière dont elle se développoit. Je voyois d'abord la peau de l'individu se couvrir de très-petites plaques à-peuprès rondes, dont les bords s'étendoient par degrés, et s'élevoient très-sensiblement au-dessus du niveau des tégumens. Ces plaques étoient toujours recouvertes d'une matière farineuse d'un blanc grisâtre , qui s'enlevoit fort difficilement, à moins que le système dermoïde n'eut été long-temps mouillé par le contact d'un bain tiède ; mais alors elle ne tardoit pas à se reproduire. Ces disques dartreux , répandus çà et là sur toutes les parties du corps , masquoient principalement le visage , occupoient la poitrine , l'abdomen , les extrémités supérieures et inférieures , et laissoient des intervalles où la peau étoit absolument saine et naturelle. Cette disposition donnoit au malade quelque chose de hideux et de repoussant , au point que personne n'osoit habiter avec lui. Il jouissoit du reste, dans ses fonctions intérieures y d'une santé vigoureuse. Ses bras étoient musclés et volumineux , ainsi que ses cuisses, comme il arrive aux hommes qui vivent habituellement au ndlieu des émanations des boucheries. Cet liomnie , après six mois de traitement, sortit guéri de l'hôpital Saint-Louis , du moins en apparence. Peut-être n'eût-il éprouvé aucune rechute , s'il eût continué de prendre des bains , s'il eût vécu dans une modération constante. Mais les personnes du peuple font rarement ce qui convient pour rendre dural^les les effets ciiratifs. Ce malheureux ar-
rive tous les ans à l'hôpital Saint-Louis ; et s'il en sort parfaitement rétabli , c'est toujours pour perdre le fruit des soins que nous lui avons prodigués.
Troisième Observation. — Ce cas a beaucoup de rapport avec le premier dont j'ai fait mention. Le nommé Jacques-Pliilippe Adam , âgé de cinquante-trois ans , d'un tempérament bilieuxsanguin , doué d'ailleurs d'une constitution physique très-forte , vit incarcérer un de ses meilleurs amis. Trois mois après , nouveau chagrin , par la suppression d'une place qu'il occupoit. A la nouvelle de ce malheur, frisson très-fort, commençant par les pieds, se portant avec rapidité à la tète , et y produisant un bruit semblable à celui d'un coup de pistolet. Je rapporte les propres expressions du malade; ensuite chaleur considérable , et sueur abondante la nuit. Le lendemain , érysipèle à la face , terminé au bout de sept jours , par les remèdes d'usage. Mais il resta des petits boutons que le rasoir ne fit qu'écorcher. Alors la peau devint rude , rouge, et se couvrit d'une couche blanchâtre, absolument semblable, pour l'aspect, à de la farine. Cette couche tomboit très-facilement en poussière au moindre frottement , et la peau qui en étoit recouverte ne présentoit aucune altération : elle étoit seulement un peu rouge. On doit noter comme un fait très-remarquable , que lorsque le malade cherchoit à répercuter momentanément cette matière farineuse, il étoit pris d'un violent mal de tête, lequel ne cessoit que lorsque la matière farineuse avoit reparu.
Quatrième Observation. — Louise Largière étoit d'un tempérament sanguin ; elle avoit toujours, ainsi que ses parens , joui d'une parfaite santé. Enceinte de quatre mois , elle fut soudainement affectée de violentes démangeaisons à la peau, ce qui la contraignit à se gratter fortement. 11 se manifesta presqu'en même temps au coude du bras droit une très-petite plaque circulaire , qui détacha l'épiderme, et qui augmenta toujours progressivement en conservant toujours la même forme, en sorte qu'elle eut bientôt dépassé la grandeur d'un écu de trois livres. Bientôt il parut
d'autres plaques rondes qui parcoururent les mêmes périodes d'accroissement ; et plusieurs se réunirent par leur circonférence , au point d'embrasser un grand espace dans différentes parties du corps. Ces éruptions ou couches furfuracées avoient une couleur blanche nuancée d'une légère teinte jaune ; elles étoient relevées par leurs bords ," lesquels étoient un peu dentelés. Quand les petites écailles des plaques se détachoient dans le bain , les endroits dartreux de la peau présentoient une surface luisante et d'un rouge très-vif. La malade guérit par les procédés mis en pratique à l'hôpital Saint-Louis.
Cinquième Observation. — Quoique la dartre furfuracée se manifeste le plus souvent chez les personnes qui vivent du travail de leurs mains , surtout chez celles qui sont d'une constitution trèsrobuste, on peut néanmoins la rencontrer dans tous les états. Une dame d'une très-haute qualité , âgée d'environ vingt-huit ans , née dans l'Inde, sur les bords du Gange, mais ayant toujours habité les contrées méridionales de la France depuis sa première jeunesse, éprouva à la suite d'une affection rhumatismale assez vive, une éruption de ce genre , qui se porta principalement aux parties internes et externes des cuisses , ainsi qu'au visage. Voici quel étoit le caractère de cette affection : plaques d'abord légèrement rouges , peu saillantes , avec un léger prurit à la peau de ces parties j se développant ensuite davantage , offrant un interstice de peau saine dans leur centre, et une sorte de bourlet à leur circonférence , couvertes d'une couche farineuse d'un blanc grisâtre , laquelle résultoit de la desquammation de l'épiderme , et d'une humeur peu abondante concrétée. On voit que cette affection a la plus grande analogie avec les précédentes. Elle disparut par l'effet des bains sulfureux que l'on administre dans l'établissement de Tivoli.
Sixième Obserpation.— WdiVVàu.ne Soblain, moissonneuse, âgée de vingt ans, d'une constitution bilieuse , jouissant d'ailleurs d'une excellente santé, fut affectée d'une dartre furfuracée ( heijtes
furfuraceus circinatus ). Ses parens n'av oient jamais eu aucune maladie de peau; et la dartre dont je parle, commença sans cause connue, d'abord pas de petites éminences aplaties dans divers endroits du corps , et principalement aux articulations des bras et des jambes. Ces éminences étoient recouvertes de squammules furfuracées, qui tomboient par le frottement ou par le contact prolongé de l'eau, mais qui se reproduisoient sans cesse. Quand les petites écailles avoient disparu, la peau restoit d'un rouge rosacé. On remarqua que cette affection cutanée qui s'étoit développée aux premières cbaleurs de l'été , s'évanouit vers la fin de l'automne, sans que la malade eût tenté l'emploi d'aucun remède. Ce pbénomène eut lieu pendant trois années consécutives. C'est la quatrième année , que nous vîmes la malade venir réclamer nos soins à riiôpital Saint-Louis. Elle prit les amers et une grande quantité de bains : elle parut ensuite entièrement guérie. Mais l'été suivant, cette dartre opiniâtre se déclara de nouveau pour suivre ses périodes ordinaires, etc. C'étoit néanmoins à un degré moins considérable, et la malade observoit même que tous les ans, cette éruption alloit en diminuant d'intensité et d'étendue. Elle a fini par s'éteindre entièreiiient à l'aide des secours que nous lui avons administrés. La malade ne souffroit que des démangeaisons fort légères, qui ne l'empêchoient point de vaquer aux occupations les plus fatigantes.
CLXXIX. La dartre furfuracée est ( ainsi que je l'ai déjà dit ), l'espèce que les praticiens sont le plus à portée d'observer. Elle est si commune en Flandre , dans la Belgique , que beaucoup d^bommes la conservent pendant une longue suite d'années sans s'inquiéter de la guérir. Cependant, malgré sa fréquence, ceux qui en ont traité avant moi , ont négligé beaucoup de clioses importantes dans sa description. J'ai fait tous mes efforts pour réparer les lacunes qui existoient à cet égard.
ESPÈCE DEUXIÈME