Ï. — REMARQUES PRÉLIMINAIRES SUR LA CLASSIFICATION
L'une des règles qui se déduisent le plus directement des principes | fondamentaux de la méthode naturelle, est la suivante : dans toute division, qu'il s'agisse de partager une classe en ordres, un ordre en familles, ou de fractionner une famille en tribus et en genres, le classificateur doit se déterminer uniquement d’après la valeur des caracières qu'il observe, et non d’après le nombre des êtres que pourront comprendre ces groupes. En un mot, / doit peser les caractères, et non compter les espèces. Les résultats auxquels le conduira la stricte observation de cette règle, pourront sembler singuliers, dans quelques cas, par l'extrême inégalité numérique qu'ils établiront entre les divers groupes du même rang : ils seront toujours, en réalité, très-rationnels et très-conformes à la nature, qui tantôt se plait à reproduire presqu’à l'infini le même type, et tantôt nous étonne par le spectacle de ces êtres si souvent appelés paradoxaux, et qui ne sont qu’isolés dans la création.
Cette règle n’a jamais été contestée en théorie; et il serait superflu de la démontrer de nouveau. Mais les zoologistes l’ont laissée
1 Voyez, à la fin du mémoire, la Note IT.
SINGES. 489 souvent dans Poubli, et n’en ont point tenu compte dans la pratique; et il était nécessaire de la rappeler ici, avant d'indiquer des résultats qui, jugés d’un autre point de vue, pourraient sembler inadmissibles.
Selon la classification des Primates à laquelle je suis arrivé il y a quelques années!, et que toutes mes recherches ultérieures ont confirmée, le premier ordre” de la classe des Mammifères ne se divise pas, comme dans la plupart des méthodes, en deux familles seulement, celles des Singes et des Lémuridés, ou en trois, celles des Singes de lPAncien-Monde , des Singes américains et des Lémuridés, mais en quatre, savoir : dans un premier sous-ordre, celles des SINGES, des LÉMURIDÉS, des T'ARSIDÉS, et dans un second, celle des CHEIROMYDÉS. La répartition des Primates entre ces quatre familles est numériquement fort imépgale : la troisième ne possède que le genre Tursius, et la dernière qu'un seul genre, Cheiromys, et même qu’une seule espèce, Chezromys madagascariensis ; encore n’en existe-t-il en Europe qu’un seul individu , celui que Sonnerat découvrit vers 1775 dans la partie occi-
! Voyez les divers exposés de ma classification qui ont été successivement publiés par M. Gervais, dans l’Echo du monde savant, ann. 1835, et dans une publication intitulée : Résumé des leçons de mammalogie de M. Is. Geoffroy Saint-Hilaire, in-8, Paris 1836; par M. Guérin Méneville, dans la Revue zoologique, année 1838, p. 218, et par M. Ch. d'Orbigny, dans sa Description des manimiféres, in-8, Paris 18/40, p. viij.
On peut voir dans mes Essais de zoologie générale (p- 481), par quels motifs j'ai cru devoic m'abstenir de publier jusqu’à ce jour les classifications mammalogique etornithologique qui, depuis plusieurs années, servent de base à mon enseignement.
2 L'ordre des Bimanes me paraît en effet entièrement inadmissible, à quelque point de vue qu’on veuille se placer dans l'étude de l’homme. L
Voyez l'article Bimanes du Dictionnaire universel d'histoire naturelle, dans lequel j'ai résumé des considérations depuis longtemps présentées dans mes cours, et déjà indiquées, dans diverses publications, par quelques-uns de mes auditeurs.
5 Voyez, à la fin du mémoire, la Note IT.
\ # 4go DESCRIPTION DES MAMMIFERES DU MUSEUM.
dentale de l’ile de Madagascar, que Buffon décrivit dans son dernier Supplément, ei qui est conservé depuis plus d’un demi-siècle dans nos collections, dont il est resté l’une des plus grandes raretés. Voici donc parmi les Primates, deux familles représentées chacune par un genre, fort limité quant au nombre des espèces. Au contraire, on connait à Madagascar six genres de Lémuridés, dont l’un est trèsriche en espèces; deux autres genres habitent l’Inde et l’archipel Indien, un neuvième enfin le continent africain. La famille des Singes est bien plus vaste encore : ses genres sont en nombre presque triple de ceux qui composent le groupe des Lémuridés, et parmi ces genres, la moitié environ renferme de dix à vingt espèces, ou méme davantage encore.
Si, après avoir rappelé cette division des Primates en quatre familles d’une étendue si inégale, nous passons à la subdivision des Singes en tribus, nous allons trouver des résultats analogues.
La classification des Singes à laquelle jai cru devoir n’arrêter, et que jai exposée avec détail dans mon dernier cours de Mammalogie, n’est, comme toutes les autres classifications publiées depuis trente ans pour ce groupe de Mammifères, qu'une modification de celle que mon père a proposée en 1812; et celle-ci, à son tour, avait pour bases les célèbres observations de Buffon sur les différences organiques existant entre les Singes de l’Ancien-Monde et les Singes américains.
Les premiers, savoir, les Singes, les Babouins et les Guenons de Buffon, ou les CATARRHININS, selon la dénomination générale proposée par mon père, ont tous, dit Buffon’, la cloison du nez mince, et les narines ouvertes, à peu près comme celles de PHomme,
: 1 Voyez Tableau des Quadrumanes, dans les Annales du Muséum, t. XIX, p- 85 et p. 156. 2 Histoire naturelle, 1. XIV, p. 13 etsuivantes.
SINGES. Ag au-dessous du nez. Chez ces Primates, selon Buffon, il existe souvent des callosités ischiatiques et des abajoues; mais la queue, qu’elle soit longue ou courte, n’est jamais prenante, et parfois elle est nulle.
Les seconds, Sapajous et Sagouins de Buffon, PLATYRRHININS de mon père, ont, selon Buffon, la cloison des narines large et épaisse, et les ouvertures des narines placées à côté et non pas au-dessous du nez. Chez ces Primates, on ne trouve jamais ni callosités ischiatiques, ni abajoues; mais la queue, qui est souvent ‘prenante, est toujours longue.
Cette célèbre division des Singes en deux groupes principaux dis- - üncts par leur patrie aussi bien que par leurs caractères généraux, a été admise depuis mon pére, par un assez grand nombre d’auteurs. Parmi eux, les uns ont adopté pour ces deux groupes les noms de Catarrhinins et de Platyrrhinins. D’autres ont préféré des dénominations nouvelles. Ainsi, les Pithect et les Pitheciæ de M. de Blainville, dans sa première classification publiée en 1816'; les Hominidæ (moins l'Homme qui se trouve ici tout-à-fait hors de place), et les Sariguidæ de M. Gray en 1825; les Singes et les Sapajous de M. Frédéric Cuvier® en 1829; les Srzæ et les Siruadæ de M. Ogilby* en 1836 ; les Pitheci et les Cebi de M. de Blainville, dans la dernière classification de ce célèbre zoologiste*, ne sont, sous d’autres noms, que les Catarrhinins et les Platyrrhinins de mon père. Seulement, en même temps qu'ils donnent de nouveaux
! Prodrome d’une nouvelle distribution systématique du règne animal, dans le Bulletin de la Société philomatique , ann. 1816.
2 Dans les Annals of philosophy, 2e série, t. X, p. 337.
3 Article Zoologie du Dictionnaire des Sciences naturelles, t. LIX.
4 Observations on the opposable Power of the Thumb in certain Mammals, dans London’s Magasine of nat. History, nouvelle série, t. 1, p. 449, ann. 1837. — Entre les Sinuæ et les Simiadæ, auteur intercale les Lemuride.
5 Voyez son Ostéographie , fascicules I et IT.
noms à ces deux groupes, MM. Gray, Frédéric Cuvier, Ogilby et de Blainville les considèrent, non plus comme de simples tribus, mais comme des familles distinctes.
C’est dans un autre sens que j'ai cru devoir m’écarter de la classification de mon père. Ainsi que lui, je considère les Singes comme composant une famille unique; mais les rapports différents de ces animaux me paraissent ne pouvoir être exactement exprimés sans l'admission de quatre divisions primaires ou tribus au lieu de deux.
Dès 1827 et 1829, dans divers articles du Dichionnaire classique d’lustoire naturelle', je crois avoir démontré la nécessité de considérer les Ouistitis comme constituant à eux seuls l’une des divisions primaires de la grande famille des Singes. Selon cet arrangement que Bowdich avait indiqué dès 1821°, et que plusieurs zoologistes distingués, entre autres M. J. B. Fischer‘, M. Duvernoy ‘ et le prince de Canino® ont récemment adopté, le groupe des Platyrrhinins de mon père se résout en deux tribus, Pune comprenant les Ouistitis, l’autre tous les autres Singes américains.
! Articles Ouistiti, Sapajous et $inges, dans les t. XIT et XV.
> An analysisof thenatural classifications of Mammalia, Paris, in-8°.—L’auteur suit presque partout le Règne animal de G. Cuvier ; mais il s’en écarte à l'égard des Singes qu’il divise ainsi :
Apes proper.
Aves. 3 sub-genera : Sapajoos or american Apes. Wistitis.
5 Synopsis mammalium, in-8°, Stuttgardt, 1829.
4 Voyez les Tableaux de la classification de M. Duvernoy , publiés par M. Lereboullet , dans les Mémotres de la Société d'histoire naturelle de Strasbourg, t. N.
5 Voyez Synopsis vertebratorum systematis, in-8°, 1839, et Tableaux de classification des vertébrés , in-plano, 1840. La classification mammalogique du prince Charles Bonaparte, classification fort remarquable à plusieurs égards, avait déjà été publiée par extrait dans les Comptes rendus hebdom. de l'Acad. des Sciences, t. VIT, p. 656 et dans la Revue Zoologique, n° de septembre 1838. Les noms que ce célèbre zoologiste donne aux trois groupes qu'il admet sous le nom de sub-familiæ, sont les suivants : Simina, Cebina, Hapalina.
J'ai été conduit beaucoup plus récemment à modifier d’une manière analogue le groupe des Singes de l'Ancien-Monde ou Catarrhiuins de mon père; c’est-à-dire à le partager aussi en deux tribus, dont l’une comprend le plus grand nombre des Singes de l’Ancien- Monde, l’autre quelques Singes exceptionnels, fort remarquables par:les nombreuses similitudes de leur organisation avec celle de l'Homme. Tels sont les trois genres Troglodyte, Orang et Gibbon qui, aux traits généraux de la famille des Singes, joignent quelques caractères étrangers au reste de cette famille, et m’ayant d’analogues que dans l’organisation humaine; par exemple, une poitrine, et spécialement un sternum large”; les os des iles pareïllement élargis; le canal intestinal pourvu d’un appendice cæcal; le foie lobé comme chez l'Homme, et l’encéphale se distinguant seulement de celui de notre espèce par des différences dans la proportion de ses parties. De plus, ces Singes, s'ils ne sont pas bipèdes à la manière de lHomme, ne sont pas non plus quadrupèdes à la manière des autres Singes.
De tels animaux, sans qu’on doive aller jusqu’à les associer à Homme comme la fait autrefois Linné pour l’un d’entre eux’, et comme lont fait récemment M. Lesson® pour plusieurs, et
! Voyez l'Ostéographiede M. de Blainville, fasc. 1.
2 Troglodytes niger, Gxorr. S. H.; tour-à-tour désigné par Linné, dans les diverses éditions de son Systema natura, sous les noms d’Homo troglodytes et de Simia troglodytes.
3 Species des mammifères bimanes et quadrumanes , in-8°, Paris, 1840, et Nouveau tableau du règne animal, grand in-8', Paris, 1842.
Dans le premier de ces ouvrages, l’ordre des Primates est divisé en deux familles, les Hon- MIDEÆ comprenant le genre Homo, et les AnraroromorraEx comprenant les genres Troglodytes et Satyrus (Pithecus des autres auteurs ). Tous les autres Singes de l'ancien continent composent ensemble la tribu des Péthect, appartenant à la famille des Simiadæ et à l'ordre des Quadrumana.
Dans le Nouveau tableau , la classification suivie par M. Lesson, est à peu près la même
Ancuives po Muséum, rome II. 63
M. Bory de Saint-Vincent’ pour tous, ne peuvent continuer à être: confondus avec les autres Singes de l’Ancien-Monde : ils difièrent évidemment beaucoup plus de ceux-ci, que ceux-ci ne diffèrent entre eux. De là, la nécessité non-seulement de placer ces Singes à la tête de la famille; mais aussi de les séparer des genres suivants, dans la classification, par un intervalle plus grand et proportionnel à la valeur différentielle de leurs caractères; en d’autres termes d'établir pour eux une Tribu distincte.
Selon ces vues qu'il serait hors de lieu de développer ici, la famille des Singes doit être partagée, non pas en deux groupes primaires, comme dans les ouvrages de mon père, de MM. de Blainville, Gray, Frédéric Cuvier et Ogilby; non pas en trois, comme dans ceux de MM. Bowdich, 3. B. Fischer et Duvernoy, du prince de Canino, et dans mes ouvrages antérieurs, mais en quatre, comme Daubenton lavait déjà fait il y a un demi-siècle, mais d’après des considérations toutes différentes et aujourd’hui inadmissibles”?.
On peut assigner à ces quatre groupes primaires ou tribus, les caractères indicateurs suivants :
que dans l'ouvrage précédent. Les différences que j'aurais à signaler, sont surtout relatives à la nomenclature, et il n’y a pas lieu d’insister ici sur elles.
* Articles Bimanes, Homme et Orang du Dictionnaire classique d'hist. naturelle, t. IE, VIT et XIT. M. Bory fait des genres Homo, Troglodytes, Pithecus et. Hylobates, réunis sous le nom de Bimanes, le premier ordre des Mammifères.
* Voyez la classification mammalogique de Daubenton , dans le Système anatomique des quadrupèdes de Vicq d'Azyr, t. LE, p. xcv. (Ouvrage faisant partie de l'Encyclopédie méthodique). Daubenton divise les Singes de l’Ancien-Monde d’après la présence ou l'absence de la queue. De même, la queue, non prenante chez les uns, prenante chez les autres, fournit les éléments d’une division binaire parmi les Singes américains. La classification des Singes donnée par Daubenton, c’est donc la classification de Buffon avec un seul, mais utile changement, la réunion des Guenons et des Babouins en un seul groupe que Daubenton nomme Cercopithéciens. Ses trois autres groupes portent les noms suivants, dont les deux derniers sont empruntés à Buffon : Pithéciens (ce sont les Singes sans queuc ), Sagouins et.Sapajous.
Tribu L. Prrécrens', Pihecina : Singes à cinq molaires (32 dents en tout), à ongles courts, à membres antérieurs plus longs que les postérieurs.
Cette tribu, dont on ne faisait autrefois qu’un seul genre , sous le nom d’Orang, Pithecus, se compose aujourd’hui de trois genres, Troglodytes, Pihecus et Hylobates, le premier à proportions presque humaines, les deux autres à membres antérieurs extrémement allongés.
Tribu {T. CynorrrHécrens?, Cynopithecina : Singes à Cinq molaires (32 dents), à ongles courts, à membres postérieurs plus longs que les antérieurs; d’où résulte, dans la marche, une allure franchement quadrupède.
Tous les genres de l’Ancien-Monde, moins les trois qui viennent d’être nommés, se rapportent à cette tribu. Les premiers ont la face courte ; les suivants, le museau allongé; les derniers, le museau très-allongé et les narines terminales.
Tribu IL. CÉBrens, Cebina5. Singes à six molaires (36 dents), à ongles courts.
Les Cebus et tous les autres Singes américains, viennent ici se placer. [ls se subdivisent naturellement d’après la conformation de leur cerveau et d’après celle de leur queue, de leurs organes sensitifs et de leurs dents.
Tribu IV. Hapazrens, Hapalinas : Singes à cinq molaires (52 dents), à griffes.
! Pithéciens , Daus. — Il faut remarquer que, d'après la définition de Daubenton, le Magot faisait aussi partie du groupe des Pithéciens.
2 Voyez, à la fin du mémoire, la note IV.
3 Cebina, Pr. de Caw., dans ses Tableaux cités plus haut.
+ Hapalina, Pr. de Caw., tbid.; Hapalineæ, Lxss., Species des bim. et des qua‘r., p. 183. — Ce dernier groupe avait recu, dès 1812, de mon père, dans son Tableau des Quadrumanes,
Un seul genre, celui des Ouistitis, Aapale, compose cette tribu.
Cet exposé préliminaire de la classification et de la nomenclature que j'ai cru devoir adopter pour les Primates et spécialement pour la grande famille des Singes, devait précéder les considérations que j'ai à présenter sur les caractères de ces animaux. Il me permettra d’être plus clair et plus concis dans cette seconde partie de mon travail, où j’essaierai de compléter, parfois aussi de faire voir sous un point de vue plus juste ou de rectifier les faits généraux de l’histoire des Singes.