‹ Description des mammifèresChapitre 8 sur 125 · ET SPÉCIALEMENT PAR CELLE DE L'ENCÉPHALE · texte numérisé non relu

ET SPÉCIALEMENT PAR CELLE DE L'ENCÉPHALE

Modifications de la forme générale de la téte.— Il n’est point de famille naturelle où la conformation de la tête, où les proportions de la face et du crâne, en particulier, présentent, d’un genre à l’autre, des différences aussi nombreuses et aussi remarquables que chez les Singes. En comparant, parmi les Cynopithéciens, un

! Le pied de l'homme, non comprises même les conditions qui se lient plus directement et plus nécessairement avec la marche bipède, n’est pas moins exceptionnel à d'autres égards. En même temps qu'il présente, par la brièveté des orteils, une conformation très-différente de celle qui caractérise la main, le gros orteil, loin d’oflrir la conformation d’un doigt ordinaire, est analogue au pouce d’une main très-parfaite, soit en raison de son développement considérable , soit parce qu'il est pourvu, comme un véritable pouce opposable, d’un adducteur, d'un abducteur, d’un extenseur et de deux fléchisseurs propres.

Semnopithèque et un Cynocéphale, parmi les Cébiens, un Saimiri et un Hurleur, on aperçoit entre eux, relativement aux proportions du crâne et de la face, plus de différences qu'il n’en existe souvent entre des animaux d’ordres différents. Dans l'important travail que M. Cuvier et mon père ont publié, en 1795, sur les Orangs et sur les Singes en général! ils ont trouvé l’angle facial égal à 60° chez les Gibbons et les Sajous, à 5o chez les Cercopithèques, à 40 chez le Magot, à 50 seulement chez les Cynocéphales et chez les Hurleurs. Il existe donc dans la seconde et dans la troisième tribus, des Singes chez lesquels l'angle facial se trouve réduit à la moitié de ce qu'il est chez d’autres Singes.

J'ai cherché il y a quelques années’ à me rendre compte de ces faits, et à expliquer comment des diversités sinombreuses et si remarquables peuvent se concilier avec l'unité d’une famille dont les diverses espèces, sous presque tous les autres points de vue, se lient par des rapports si complétement naturels et si intimes. L’explication que je cherchais, et qu'il suflira de rappeler ici, nva été fournie par la théorie si féconde des arrêts ou mieux des inégalités de développement.

En comparant entre eux les différents groupes de Cynopithéciens, et spécialement les Semnopithèques, les Cercopithèques, les Macaques et les Cynocéphales, j’ai fait voir que le dernier de ces genres, par rapport à tous les autres, l’avant-dernier, par rapport aux deux qui le précèdent, enfin, le second par rapport au premier, sont essentiellement caractérisés par des degrés plus avancés dans le développement d’un type crânien qui, au fond, est le même chez

1 Dansle Magasin encyclopédique, t. IT, p. 451. — Le Mémoire a pour titre : Histoire naturelle des Orangs-Outangs.

® Zoologie du Voyage aux Indes de M. Belanger, p. 64 (ann. 1830-1831); Études Zootogiques, 1"° livr. 1832, et Magasin de Zoologie, année 1832, article sur les Hurleurs.

tous. Ainsi, le Cynocéphale lui-même, à museau si allongé dans l'état adulte, a eu, lorsqu'il était jeune, les proportions crânienneset l'angle facial d’un Macaque ; et avant ceux-ci, il avait eu ceux d’un Cercopithèque, et même, si l’on remonte à l’état fœtal, d’un Semnopithèque. Le Cynocéphale, et il en serait de même du Macaque et du Cercopithèque, a donc présenté successivement et d’une manière transitoire, les conditions erâniennes que l’on observe d’une manière permanente chez les autres; il a traversé les divers degrés de développement qui caractérisent ceux-ci, pour arriver à ceux qui le caractérisent lui-même : par conséquent, il n’en est véritablement qu'un degré, et si l’on peut s'exprimer ainsi, qu'un âge plus avancé. Et ce qu'il y a de plus remarquable, ce n’est pas la conformation seule de la tête, mais aussi le naturel qui se transforme à mesure que l'animal avance dans la série des développements. Un jeune Macaque, un très-jeune Cynocéphale, sont loin d'avoir les mœurs propres à leur genre : ils ont bien plutôt le naturel malin et irascible , mais non méchant, la pétulance et l’adresse d’un Cercopithèque, comme ils en ont le cerveau volumineux et la tête arrondie.

De semblables considérations sont applicables aux Cébiens. Ces Singes, et spécialement les Saïmiris, les Sajous, les Atèles, les Hurleurs, forment une série comparable à celle des Cynopithéciens, et dans laquelle on voit de même le cerveau diminuer et la face s’allonger d’un genre à l’autre, comme on le voit, dans la même espèce, d’un âge à lautre. Ici encore, soit pour les formes crâniennes, soit pour d’autres caractères, et notamment pour ceux que fournit l’hyoide, si remarquable dans cette tribu, il est vrai de dire que les divers genres' nous représentent tous un seul et

! Peut-être en exceptant le dernier de tous, celui des Sakis, Axcomves pu Muséun“, Tome Il. 65

même type dans des degrés divers de développement, et que les genres chez lesquels nous observons un degré plus avancé, offrent momentanément avant d'y parvenir, et pour ainsi dire traversent les degrés moins avancés qui, pour les autres, constituent les conditions normales et définitives.

Les Singes de l’Ancien et ceux du Nouveau-Monde, plus spécialement les Cynopithéciens qui comprennent la plupart des premiers, et les Cébiens parmi lesquels se rangent presque tous les seconds, forment donc deux séries parallèles, composées de termes entre lesquels on peut établir, sous divers rapports, une corrélation plus ou moins exacte et plus ou moins manifeste. Dans l’un comme dans Vautre, l’encéphale diminuede volume, la face s’allonge au contraire et la tête devient moins arrondie, à mesure que l’on descend des premiers termes aux derniers, mais avec cette différence que l’encéphale est toujours, proportion gardée, plus volumineux dans la seconde que dans la première. Cest ce qui est également vrai, et ce que l’on reconnaitra avec une égale évidence, soit que l’on prennela moyenne du volume de l’encéphale dans les deux séries, soit que l’on compare les Saïmiris, premier terme de la série des Cébiens, aux Semnopithèques, premier terme de celle des Cynopithéciens, soit que l’on mette, au contraire, en rapport les derniers termes de l’une et de l’autre, savoir, les Hurleurs d’une part, les Cynocéphales de l’autre.

De ces rapports généraux, une conséquence importante semblerait devoir être déduite relativement à la classification : Pinfériorité des Cynopithéciens par rapport aux Cébiens, plus voisins de l’homme par le volume de leur encéphale. Et même il y a plus : non-seulement les Cébiens ont tous l’encéphale plus ou moins volumineux et

! ILest à peine utile de faire remarquer que les genres qui, sous ce rapport , présentent le degré le plus avancé, les Hurleurs, par exemple, sont précisément ceux qui s’éloignert le

plus de l’homme:

SINGES. 511 la face plus ou moins courte; mais à ces caractères apparents de supériorité se joint, chez quelques-uns d’entre eux, un trait qui mérite au plus haut degré de fixer lattention. Je veux parler de Pélévation des frontaux au-dessus du niveau des arcades surcilières; en d’autres termes, de l’existence d’un véritable front.

Certes, si l’on ignorait dans quels genres de Singes se présente un tel caractère, on serait porté à lattribuer aux Pithéciens, si voisins de l'Homme par l’ensemble de leur conformation. Et cependant il n’en est rien. Quelques-uns, tels que les Orangs, .ont, il est vrai, un front, et même un front très-développé dans leur enfance; mais à mesure que l’animal avance en âge, les mächoires s’allongent, le front saffaisse, et semble faire place à des crêtes surcilières trèsproéminentes dont la présence change entièrement la physionomie. Chez les Singes de la seconde tribu, les effets de l’âge s'étendent >eaucoup plus loin encore : non-seulement les mâchoires sallongent davantage; mais le front s’efface presque complétement, complétement même dans les derniers genres. Chez presque tous les Singes américains au contraire, mais surtout dans plusieurs genres de la troisième tribu, l’âge imprime à la forme générale de la tête que des modifications beaucoup moins remarquables : la déformation du crâne s'arrête, pour ainsi dire, dès les premiers pas, et le front subsiste jusque dans l’état adulte.

Sous ce dernier point de vue, ces Singes sont exactement Comparables à Homme lui-même. Chez lui aussi, le front plus saillant, Vangle facial plus ouvert dans l’enfance, tendent à diminuer, et la face tend à s’allonger, à mesure que de la première enfance il s’avance . vers l’âge adulte ; mais, bien loin que ces changements se prononcent de plus en plus, et qu’ils finissent, comme cela a lieu chez les Orangs, par amener la tête à un type tout différent, ils s'arrêtent bientôt, et le même type, un peu modifié seulement, un peu plus ou un peu

moins, selon les races", se conserve pendant toute la vie; absolument comme il arrive dans quelques genres de Cébiens, et particulièrement chez les Saïmiris.

Mais là s'arrête la similitude entre le crâne de ceux-ci et celui de l'Homme. L'examen extérieur suffit pour révéler des différences remarquables, parmi lesquelles les principales sont relatives à la conformation du front lui-même. Chacun sait que chez l'Homme, la plus grande saillie du front a lieu latéralement, aux points qui, à droite et à gauche, correspondent aux extrémités antérieures des hémisphères cérébraux. Entre les deux saillies droîte et gauche, ou, selon le langage le plus ordinairement employé, entre les deux bosses frontales, est une dépression verticale, plus ou moins profonde et plus où moins marquée, selon les individus. Chez les Singes américains qui ont un front, comme aussi chez les jeunes Pithéciens, dans âge où ils ont un front, la plus grande saillie frontale est médiane; et le front fuit à droite et à gauche. Iei la saillie frontale correspond done non aux hémisphères eux-mêmes, maïs à l'intervalle qui les sépare en avant, et à la faux.

Modifications de l'encéphale.—Si de l'examen extérieur on passe à observation des caractères intérieurs, des différences bien plus importantes que les précédentes, se présentent aussitôt. T'elles sont celles qui se rapportent à la structure de l’encéphale, et en particulier à la disposition, au nombre et à l’existence même des circonvolutions.

! Moins chez la race caucasique, plus chez la race éthiopique. A un certain âge, l'Homme éthiopique a l'angle facial aussi ouvert qu'il l’est normalement chez l’homme caucasique adulte , absolument comme un Macaque a d’abord l'angle facial d’un Cercopithèque ; mais la face continuant à se développer, et par suite l'angle facial à diminuer, l'Homme de race éthiopique acquiert, en dépassant les conditions du type caucasique, celles qui caractérisent son propre type. )

Sans parler ici des Pithéciens ou Singes de la première tribu, dont l’encéphale présente, avec des proportions différentes, presque tous les traits caractéristiques de Pencéphale humain', on sait que chez les Cynopithéciens, l’encéphale présente de nombreuses circonvolutions séparées par de profondes anfractuosités. Il en est ainsi très-généralement de ces Singes, sans excepter les Cynocéphales, à crâne si déprimé, à museau si prolongé, à angle facial de 50° seulement ; et même l’on ne voit pas que, sous ce point de vue, ceux-ci le cédent aux autres. En est-il de même des Singes de la troisième et de la quatrième tribu ?

Parmi les Singes américains, ceux qui sont le plus fréquemment amenés dans nos climats, et ceux dont on connaît le mieux l’encéphale, sont les Sapajous ou Sajous proprement dits. Le Sapajou Saï, Cebus capucinus, est, par exemple, le seul Singe américain dont M. Tiedemann figure l’encéphale dans ses Jcones cerebri Siniarum*; et c’est aussi une espèce du même genre, le Cebus apella, que M. Serres à décrit dans son grand ouvrage sur l’anatomie comparée du cerveau. Or, l’encéphale des Sapajous est plutôt différent de celui des Cynopithéciens* par sa forme générale et par la disposition de ses circonvolutions, que par le nombre de celles-ci; et

© Voy. Tiedemann, dans le Zeitschrift für Physiologie, 1827, t 1, p. 17, et On the Brain of the Negro, etc., dans les Pailosophical transactions, 1836, partie 1, p. 497. L'auteur qui, dans le premier de ces Mémoires avait comparé l'Homme caucasique et l'Orang, compare, dans le second, l'Homme caucasique, le Nègre , l'Orang et le Troglodyte. Il montre que chez ces deux Singes , l’encéphale ne diffère de célui de l'Homme que par des dimensions moindres ; que la différence de volume porte spécialement sur les hémisphères, et que les circonvoiutions et les anfractuosités sont moins nombreuses. Ces circonvolutons et anfractuosités sont plus régulièrement symétriques chez l’'Orang et chez le Troglodyte que chez l'Homme caucasique ; mais lemême caractère existe chez le Nègre.

? In-folio, Heidelberg, 1821.

# Mais non des Pithéciens. L’encéphale de ceux-ci est remarquable par l'existence de plu-

sieurs caractères qu'il partage seulement avec l’encéphale de l'homme.

les zoologistes ont été naturellement portés à étendre les caractères observés chez les Sapajous, à lPensemble des Singes américains. Comment supposer , surtout lorsque l’on considérait tous les Singes américains Comme appartenant à la même tribu, en d’autres termes comme établis sur le même type; comment soupçonner la possibilité, que les uns aient des circonvolutions assez nombreuses, et que d’autres, au contraire, aient le cerveau lisse et comparable, sous ce point de vue, à celui d’un Insectivore ou d’un Rongeur ?

Pendant que les zoologistes plaçaient explicitement l’existence des circonvolutions au rang des caractères généraux des Singes, un zootomiste distingué, M. Desmoulins, dans l'ouvrage qu'il a publié en commun avec M. Magendie, en faisait un caractère propre aux Singes de l’Ancien-Monde. «Il n’y a pas non plus « de sillons, dit M. Desmoulins ! , au cerveau du Quistiti, du « Saï?, du Saïmiriet de tous les Singes américains jusqu'ici « observés. Or, ces Saïmiris, ces Sajous, ces Ouistitis, ont (€ à proportion le cerveau plus volumineux que l'Homme. Tous « les Singes de PAncien-Continent ont au contraire le cerveau « plissé. » Quelque explicite que fût ce passage, il ne changea pas les idées reçues parmi les zoologistes, soit qu'ils ne laient pas connu, soit que sachant l’assertion de l’auteur complètement fausse à Pégard des Sapajous, ils se crussent fondés à n’y avoir non plus aucun égard, en ce qui concerne les Ouistitis et les Saïmiris.

Je crus donc avoir obtenu un résultat intéressant, lorsqu’en 18/40, je pusme convaincre par moi-même de l’absence des circonvolutions

? Sur les systèmes nerveux, t. 1 (1825), p. 276. — Voyez aussi l’article Cérébro-spinal du Dictionnaire classique d'histoire naturelle, t&. UX, p. 367, ann. 1823.

? Au moment où M. Desmoulins écrivait ce passage, il y avait quatre ans déjà que les circonvolutions du Saï avaient été figurées par M. Tiedemann. (Voyez ci-dessus, p. 513.)

‘SINGES, 919 sur un Ouistiti, le Marikina ou Singe-lion, Æ/apale rosalia ; fait que la même année je fis voir dans mon cours du Muséum, d’où il passa bientôt dans Penseignement des facultés et même des colléges. Chez ce Marikina, et depuis j’ai vérifié la même disposition chez deux Ouistitis ordinaires, Æ. jacchus, je constatai qu'il n'existait à la surface de chaque hémisphère cérébral, qu’un seul sillon” : celui qui sépare le lobe antérieur du lobe moyen, avec lequel se confond exactement, en arrière, le lobe postérieur. Et ce fait est d’autant plus remarquable que ce cerveau, si semblable à cet égard au cerveau des Rongeurs, se place sous un autre point de vue, relativement à son volume, à l’autre extrémité de la série, et au-dessus même des cerveaux de la plupart des Singes à circonvolutions bien développées. Non-seulement les hémisphères recouvrent en arrière le cervelet; non-seulement cette disposition qui est l’un des caractères généraux des Primates, et spécialement des Singes, existe ici, mais elle y existe aussi complétement que chez aucun Singe de l'Ancien-Monde, les hémisphères cérébraux dépassant très-sensiblement le bord postérieur du cervelet.

Ce fait une fois connu chez des Singes de la quatrième tribu, il y avait lieu de rechercher sil est propre aux Hapaliens, ou sil se retrouve aussi chez quelques-uns des Gébiens. Il me parut surtout intéressant d'examiner dans quelles conditions se trouvent sous ce point de vue les Saïmiris, si remarquables par le volume de leur encéphale. M. de Blainville voulut bien faire retirer, à ma demande, Pencéphale d’un Saïmiri sciurin conservé dans l’alcohol, au Musée d'anatomie comparée ; et bientôt après, deux autres individus de la même espèce étant morts à Paris chez des particuliers,

! En ne comptant pas quelques sillons linéaires, correspondant au trajet des vaisseaux de P pas que!q ;

la pie-mère , et ne pouvant être assimilés à des anfractuosités.

je parvins à me procurer d’autres encéphales de Saïmiris, et je pus examiner ceux-ci d’une manière plus complète que le premier.

Le caractère sans contredit le plus remarquable de lencéphale des Saïmiris, c’est l’extrême développement de la partie postérieure des hémisphères. Ceux-ci dépassent le lobe moyen du cervelet qui est très-développé et très-saillant en arrière, de près d’un centimètre, et les lobes latéraux, de près d’un centimètre et demi; ce qui est relativement considérable, l’encéphale tout entier n’ayant qu’environ cinq centimètres et demi de long. En avant les hémisphères cérébraux finissent plus en pointe que chez les Sapajous; genre dans lequel la coupe du cerveau représente dans son ensemble une ellipse presque parfaite, ayant ses deux axes dans le rapport de 3 à 2. Le rétrécissement des hémisphères en avant chez les Saimiris, donne à leur cerveau la forme d’un ovale assez allongé, plutôt que d’une ellipse. Quant aux circonvolutions, il en existe plusieurs chez les Saïmiris, très-supérieurs par conséquent sous ce rapport aux Ouistitis, mais très-sensiblement inférieurs aux Sapajous, surtout en ce qui concerne les lobes antérieurs : la surface de ces lobes est, en effet, lisse dans la plus grande partie de leur étendue. Il en est de même des lobes postérieurs; mais ce dernier caractère est commun aux Singes des trois dernières tribus, et par conséquent appartient aux Sapajous comme aux Saïmiris.

L'état des circonvolutions est aussi à peu près le même chez les Callitriches, si longtemps confondus avec les Saïmiris, mais si différents de ceux-ci par le volume de leur encéphale et par d’autres caractères. Je nai, du reste, pu faire du cerveau des Callitriches qu’un examen superficiel et imparfait ; et j'ignore plus complétement encore quelles sont les conditions de l’encéphale chez les Nyctipithèques et chez les Sakis; genres dont l’étude, sous ce point de vue,

SINGES. 917 serait d’un très-grand intérêt, mais dont les espèces ne sont malheureusement amenées que rarement dans nos climats.

Quoi qu’il en soit, et sans que j'aie à suivre plus loin, dans ce mémoire purement zoologique, des faits sur lesquels je me propose d’ailleurs de revenir, les remarques qui précèdent suflisent pour établir, relativement à la classification, une conséquence qui se place naturellement ici. Les circonvolutions, très-développées dans la première tribu, sont nombreuses encore dans la seconde, moins nombreuses, à des degrés d’ailleurs assez différents, dans la troisième, et presque entièrement effacées dans la quatrième. L'ordre dans lequel jai placé les quatre tribus, s’il n’est pas entièrement conforme aux modifications de la forme générale de la tête et du volume de lPencéphale, concorde donc parfaitement avec les différences relatives aux circonvolutions et aux anfractuosités du cerveau.

Je ne terminerai pas ce paragraphe sans faire remarquer quelles graves objections peuvent être déduites de l'existence de Singes à cerveau lisse, contre quelques idées récemment émises, et qui tendraient à placer, au nombre des bases principales de la classification des Mammifères , les caractères fournis, soit par la division de l’encéphale en deux ou trois lobes, soit surtout par l'existence ou l'absence des circonvolutions.

Sans doute, il y a lieu de tirer plus de parti pour la classification qu'on ne l’a fait jusqu’à présent, des diverses modifications du système nerveux, trop subordonné dans les méthodes ordinaires (et il en est de même de tous les organes de la vie de relation) aux appareils de la vie organique. Je partage à cet égard, et depuis longtemps’, en ce qu’elles ont d’essentiel, les vues qu'a récemment développées et appliquées l’un de nos plus savants mammalogistes,

! Voyez, à la fin du Mémoire, la Note V.

Ancmves pu Muséun, rome II. 66

M. Jourdan; vues aux quelles Pun des juges les plus compétents en pareille matière, le prince de Canino?, s’est empressé de donner son assentiment, et dont il a fait habilement usage pour le perfectionnement de sa propre classification.

Mais, d’après ce qui précède, on voit que l'application de ces vues ne doit être faite qu'avec une extrême réserve. Parmi les caractères que fournit le système nerveux, ceux que lon pouvait être porté, & priort, à considérer comme les plus importants, ne sont pas en réalité d’un ordre très-élevé, et ne peuvent être considérés comme des conditions auxquelles se sabordonnent les modifications de l’ensemble de l’organisme.

Il en est ainsi, en particulier, de lexistence des circonvolutions, puisqu'elles sont à demi effacées chez plusieurs Cébiens, etmanquent chez les Hapaliens. Il en est encore ainsi de la division des hémisphères cérébraux en deux ou en trois lobes”, puisque le lobe

1 Note sur le Muséum d'histoire naturelle de Lyon , et sur sa classification zoologique, classification basée sur le système nerveux. Cette note, ou plutôt ce mémoire, fort remarquable, et renfermant le résultat de laborieuses et profondes recherches , a été présenté à l’Académie des Sciences en octobre 1837, mais n’a point encore été publié. Le Musée zoologique de Lyon, le plus beau qui existe dans aucun de nos départements, est rangé selon la classification de M. Jourdan, aux soins éclairés et au zèle duquel est due sa création.

D’après M. Jourdan, c’est dans le nombre des lobes cérébraux, le degré de développement des lobes optiques et la présence ou l'absence des circonvolutions, qu’il faut prendre les bases principales de la classification.

2 Voyez le Synopsis de sa classification et le tableau déjà cité. C’est d’après les idées de M. Jourdan , mais en les modifiant d’après ses vues propres , qu’il divise ses Mammalia placentalia en educabilia, à 2 ou 3 lobes cérébraux, et les {neducabilia, à 1 seul lobe cérébral.

3 C'est ce qu'a déjà parfaitement compris le prince de Canino. Dans son tableau déjà cité , il a réuni, contrairement aux premières vues de M. Jourdan, les Mammifères à trois lobes cérébraux, et ceux qui n’en ontque deux. Il exprime, en effet, ainsi le caractère général de ses Educabilia. « Seorio I. Epucagita. Cerchrum bi-(veltri-) lobum. » Aux InEpucaæruia il donne au contraire, pour caractère, ainsi que l’avait fait M. Jourdan : Cerebrum uni-

lobum.

SINGES. 919 postérieur, distinct encore dans la plupart des Singes, se confond entièrement avec le second chez les Hapaliens. Enfin, il en est de même encore du volume plus ou moins considérable des hémisphères cérébraux, soit qu’on le détermine relativement au volume du corps en général, soit qu’on le compare à celui des autres organes encéphaliques en particulier ; car il existe à cet égard une très-grande différence, non-seulement entre les diverses tribus, mais aussi, et plus encore, entre divers genres appartenant aux mêmes tribus, par exemple entre les Cynocéphales et les Semnopithèques, entre les Hurleurs et les Saïmiris : dernier genre chez lequel les hémisphères cérébraux n’atteignent pas seulement, mais | dépassent considérablement en arrière le bord du cervelet, et chez lequel la masse encéphalique est, proportion gardée, plus considérable que chez l’homme lui-même. .

$ LIT.—REmARQUES SUR QUELQUES AUTRES CARACTÈRES.

Après les caractères que fournissent, soit à l’ensemble de la famille des Singes, soit à ses diverses tribus, la conformation des mains et celle de la tête, j'aurais à traiter des caractères qui peuvent être tirés du système dentaire, de la disposition des organes sensitifs, des abajoues, des callosités, des ongles et de la queue. Mais quelques mots sufliront sur ces divers points, déjà traités, soit. par moimême , soit par d’autres zoologistes, dans d’autres mémoires ou ouvrages auxquels il me suflira presque de renvoyer le lecteur.

Dents. — Les caractères fournis par le système dentaire, ont été exposés avec tant de détail, de soin et d’exactitude par M. de Blainville dans son Ostéograplhie', que je me bornerais à renvoyer à cet

1 Fascicules Let IT.

ouvrage, si je n'avais à insister sur les conséquences qui résultent du travail de M. Blainville relativement à là classification.

On à vu que parmi les quatre tribus de la famille des Singes, la troisième a 36 dents, les autres 32 comme l'Homme ; mais ces différences numériques ne sont pas les seules sur lesquelles il importe de fixer l'attention.

Les incisives sont verticales ou sub-verticales dans la première et la quatrième tribu. Chez le plus grand nombre des Cynopithéciens et des Cébiens elles affectent cette même direction. Chez les autres elles sont obliques en avant.

Les canines, très-longues chez plusieurs Singes de l’Ancien- Monde, sécartent généralement peu de la direction verticale. Il existe, à la mâchoire supérieure, entre la canine et l’incisive externe, un intervalle proportionnel au développement de la canine inférieure; intervalle qui reçoit celle-ci quand les mächoires se ferment.

Les cinq ou six molaires se divisent, dans les deux tribus de VAncien-Monde, en deux petites molaires et trois mâchelières à tubercules mousses; chez les Cébiens, en trois petites molaires et trois mâchelières à tubercules, tantôt mousses, tantôt pointues; chez les Hapaliens, en trois petites molaires et deux mâchelières à tubercules pointus. Les Hapaliens, loin de pouvoir être assimilés pour le système dentaire, comme on eût pu le supposer d’après notre premier énoncé, aux Singes de l’Ancien-Monde, forment donc, sous ce point vue aussi, une tribu parfaitement tranchée. Le nombre total des molaires, et par conséquent des dents en général, est, il est vrai, le même que dans les deux premières tribus; mais le nombre des petites molaires est le même que dans la troisième, et le nombre des grosses molaires ou mâchelières, inférieur à celui de tous les autres Singes.

C’est ce qu'on aperçoit d’un seul coup d'œil par la comparaison des formules dentaires suivantes” :

TriBus I et EL... 4(21+C+2m<+3M)—=32 D." Tr: IL... 4(21+C+5m+353M)— 56 D.:

Tr. IV... 4(21+C+5m+2M)=—320D.

Après ces différences de disposition et de nombre viennent diverses modifications d’un ordre inférieur, sur lesquelles il n'y a pas lieu d’insister ici.

! Il est à peine utile de faire remarquer que, dans les formules que l’on va lire, les lettres Ï, C, m, M désignent les incisives, les canines, les petites molaires ou fausses-molaires, et les grosses molaires ou méchelrières. IL est de même facile de voir que le chiffre 4 qui multiplie tous les nombres dentaires placés à sa suite, exprime la répétition de ces nombres des deux: côtés et aux deux mâchoires. On à fait ici une simplification qui est particulière aux cas où les nombres dentaires se répètent d’une mâchoire à l’autre.

Voyez au sujet des nouvelles formules dentaires que j'emploie ici, la note VI, à la fin de ce Mémoire.

? J'ai récemment observé et déjà indiqué dans l'article Cercopithèque du Dictionnaire untversel d'Histoire naturelle (t. I, p. 306), une anomalie trop rare pour ne pas être mentionnée ici. C’est la présence d’une mâchelière surnuméraire, de chaque côté, à la mâchoire inférieure, chez un Cercopithèque Malbrouck. La formule dentaire était, chez cet individu, la suivante :

> ATOS CD Re 2(21+C+2m+1M) ;

3 J'ai décrit il y a quelques années, chez deux Singes de la troisième tribu, un Sajou et un Atèle Chameck, deux anomalies dentaires non moins remarquables que la précédente. Chez le premier de ces Singes, déjà observé avant moi par mon père, il existait une molaire surnuméraire de chaque côté à la mâchoire supérieure ; chez le second, une molaire surnuméraire, du côté gauche seulement, mais à l’une et à l’autre mâchoire. (Voyez mon Mémoire déjà cité sur les Caractères généraux des Singes américains, et mon Histoire générale dés anomalies, t. 1, p.600.)

M. de Blainville a décrit de nouveau, et de plus figuré ces deux dernières anomalies, dans son mémoire Sur quelques anomalres du système dentaire, dans les Annales d'anatomie et de physiologie, t. 1, 1838.

Narines. —La disposition des narines, ouvertes au-dessous du nez chez les Singes de lAncien-Monde, et percées latéralement chez ceux du Nouveau, a fourni à Buffon des caractères différentiels peu remarquables en eux-mêmes, mais qui le sont beaucoup par leur parfaite concorcordance avec la distribution géographique de ces animaux. Les auteurs modernes, et mon père en particulier, ont confirmé et complété ces caractères, en constatant que les os du nez sont ordinairement soudés avant la chute des dents de lait chez les Singes de lAncien-Monde, tandis que les os nasaux restent séparés jusque dans un âge avancé chez les Singes américains. Tous ces caractères tendraient à établir, non-seulement une différence, mais presque une opposition très-marquée , et à mettre un grand intervalle entre les Singes de l’Ancien-Monde, à cloison inter-nasale zzince et à narines zrférieures, et les Singes américains, à cloison large et épaisse et à narines latérales.

Mais, plus récemment, un fait recueilli par Spix', et mes observations sur divers Singes des deux continents m'ont conduit à des résultats qui diminuent l'importance des caractères fournis par les narines, et qui réduisent presque à rien, quant à ces caractères, l'intervalle qui paraissait séparer les deux tribus des deux dernières. Comme je lai fait voir”, il est deux genres américains, celui auquel j'ai donné le nom d'Ériode, et les Lagotriches de mon père, chez lesquels la cloison est non-seulement beaucoup moins large que chez tous les autres, mais même assez étroite pour que les narines doivent être considérées comme inférieures plutôt que comme latérales. Dans ces deux genres, et aussi, mais à un moindre degré chez les Nyctipithèques*, nous voyons donc en quelque

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