SECTION V
INDICATIONS RELATIVES AU GORILLE, DONNÉES PAR DES AUTEURS PLUS OU MOINS ANCIENS.
Le Gorille ne date pour la science, comme on l’a vu, que du Mémoire de M. Savage, c’est-à-dire de lannée 1847. C'est ce savant missionnaire qui a le premier nettement distingué cette espèce, qui en a mis l’existence hors de doute, qui lui a donné une place dans nos cadres de classification; et c’est de ses travaux que sont partis tous les zoologistes qui sont venus s'occuper après Jui du Gorille.
Mais M. Savage n’a-t-il eu ici aucun devancier? Le plus remarquable et le plus gigantesque des Primates africains était-il reste, jusqu’à ces derniers temps, complétement ignoré de tous les voyageurs, de tous les naturalistes?
A ces questions, les zoologistes ont déjà répondu négativement; et il était impossible qu’ils fissent une autre réponse; car nous allons voir le Gorille mentionné dès le xvii° siècle, connu et déjà même dénommé par Buffon; signalé aussi, d’après lui, par plusieurs auteurs plus ou moins récents; retrouvé de nos jours et indiqué de la manière la plus nette, eten dernier lieu, représenté dans un de nos Musées, par une peau, il est vrai, mutilée et en très-mauvais état, arrivée en France plusieurs années avant que l’espèce fût retrouvée par M. Savage.
Selon quelques auteurs, et particulièrement, selon M. Dureau de la Malle, la connaissance du Gorille remonterait même à une époque très-reculée : plusieurs siècles avant notre ère, le Gorille aurait été non-seulement vu, mais rapporté à Carthage par le navigateur Hannon. Jusqu'à quel point devons-nous accepter cette conséquence, savamment et ingénieusement déduite de divers textes
par mon savant confrère? C’est ce que Je vais chercher à déterminer, en me renfermant toutefois dans les limites où il appartient à l’histoire naturelle de considérer une question qui intéresse surtout l’histoire de la géographie et de la navigation dans les temps anciens.
J’aurai aussi quelques mots à dire de la prétendue identité, quelquefois admise, des Gorilles d'Afrique avec les Satyres des anciens, comme des Chimpanzés avec leurs Pygmées. Question dont la solution est en partie subordonnée à celle qui précède; aussi comm'encerai-Je par celle-ci.
8 1. Passage du Périple d’'Hannon, relatif aux Gorilles ou Gorgones.
Un des monuments les plus remarquables que nous ait laissés l'antiquité, est sans nul doute la relation de l'expédition maritime que commanda, au vi® ou au v° siècle avant notre ère !, l'amiral et suffète carthaginois, Hannon. Le gouvernement de Carthage, alors dans toute sa puissance, punicis rebus Jflorentissimis ?, avait conçu la pensée de faire explorer à la fois, par ses navires, les régions les plus reculées du Nord et du Sud : Himilcon et Hannon furent choisis pour l'exécution de ce grand projet. Le premier mit à la voile pour l'Europe, et en contourna le continent; il parait être parvenu jusqu'aux Iles britanniques. Hannon, à la tête d'une escadre de soixante bâtiments 5, se dirigea vers l'Afrique qu'il devait de même contourner, pour instituer, au delà des Colonnes d’'Hercule, des colonies /byphéniciennes. Selon Pline, Hannon devait poursuivre sa route jusqu'à ce qu’il arrivat (comme le fit vingt siècles après lui Vasco de Gama) du détroit des Gades au Golfe arabique; immense voyage que l’auteur latin attribue même à Hannon l'honneur d’avoir accompli : Cércumvectus a Gadibus ad finem 4rabiæ #. Mais Pline est ici démenti, non-seulement par tous les auteurs venus après lui,
4. Plusieurs auteurs rapportent même l'expédition d’'Hannon à une époque bien plus reculée. Voy. GosseLiN, Recherches sur la géographie des anciens, t. I.