‹ Description des objets d'art qui composent la collection Debruge DumenilChapitre 2 sur 139 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

J I. NOTIONS GénÉRALES.

Parmi les arts du dessin, c'est sans contredit la sculpture dont l'emploi a été le plus fréquemment adopté pour l'ornementation des monuments de la vie privée. A toutes les époques, les instruments du culte, les armes, les meubles à l'usage de l'habitation, les ustensiles domestiques, en quelque matière qu'ils aient été façonnés, ont été enrichis plus ou moins do figures, d'emblèmes, d'ornements sculptés ou ciselés, dont le mérite artistique était naturellement en rapport ayec le goût du temps qui les a vus nattre.

L'établissement successif des Goths et des Lombards en sculpture Italie, l'invasion des Francs dans les Gaules et les malheurs '"''^'^■^^^ de toute sorte qui accablèrent l'Occident durant les premiers preiutersiiècicA siècles du moyen âge n'anéantirent pas les arts industriels ; ils ^^ '"®^®° ^^' furent même encouragés par les barbares , qui en recherchèrent les productions. Mais, en songeant à toutes les causes qui ont dû amener depuis tant de siècles la destruction des objets d'art mobiliers de cette époque reculée, on ne s'étonnera pas du petit nombre qui en estparvenu jusqu'à nous : quelques pièces du taréfior de Monza, qu'on fait remonter à la reine Théodelinde, la cathedra en ivoire de saint Maximien, archevêque de Ravenne (vi^ siècle), et le trône de Dagobert, conservé dans l'église de Saint-Denis, dont l'authenticité n'est pas incontes-

1« INTKODUCTION.

table, sont presque les seuls monuments mobiliers attribués à l'industrie artistique des trois premiers siècles du moyen Age. Il faut donc s'en tenir aux conjectures sur le style de l'ornementation des objets meubles de ce temps.

On sait qu'au moment où le christianisme, triomphant sous Constantin, fut libre enfin de produire au dehors les marques de son existence, l'art chrétien, qui ne pouvait se créer immédiatement une technique nouvelle, adoptale style de l'antiquité dans l'état de décadence où il se trouvait alors. Les premiers siècles du moyen âge ne paraissent pas avoir suivi d'autres inspirations. En Italie, le roi des Goths Théodoric, passionné pour les arts et les monuments de l'ancienne Rome, faisait restaurer dans leur état primitif les édifices élevés par les Romains et en faisait construire de nouveaux d'après les principes de l'art antique. Si les Lombards, successeurs des Goths, s'efforcèrent, principalement sous Agilulphe et Théodelinde, de suivre l'exemple des peuples qu'ils avaient vaincus, il n'est pas à supposer que ces barbares aient introduit quelque changement dans la pratique des arts qui leur était inconnue. Les nombreux monuments de la grandeur des Romains qui existaient encore et ceux qu'avait tout récemment édifiés Théodoric durent leur servir de guide, et bien qu'ils soient restés fort au-dessous des modèles qu'ils avaient suivis, si l'on en juge par les fragments de sculpture qui subsistent à Pavie et à Monza, on ne peut néanmoins trouver dans ces sculptures aucune espèce d'originalité. Quant à la Gaule, qui avait été civilisée par les Romains et conquise par un peuple guerrier auquel la culture des arts était étrangère, tout porte à croire qu'elle conserva dans ses travaux artistiques, durant l'époque mérovingienne, le caractère des magnifiques monuments que les Romains y avaient élevés. Les objets mobiliers de cette première période du moyen âge furent donc nécessairement empreints du style de l'antiquité.

Époque A la fin du viii*^ siècïe, Charlemagne travailla avec ardeur

i-arioYingienne.^ la restauration des arts. Adrien I" et Léon III se montrèrent en Italie les dignes émules de ce grand homme dans cette noble entreprise; mais ce furent encore les monuments

SCULPTURK. 17

(le Tantiquité qae les artistes de cette époque prirent pour modèles. Les admirables manuscrits ornés de miniatures que cet âge nous a légués, les fragments de mosaïque existants à Rome, quelques restes de constructions, comme cette muraille de l'abbaye de Lorsch sur le chemin de Manheim à Darmstadt, et les chapiteaux du château de Ingelheim qu'on voit au musée de MayenceS sont autant de preuves qu'ils s'appliquèrent à conserver assez fidèlement le style de l'antiquité romaine. Néanmoins on ne peut méconnaître qu'une certaine influence byzantine n'ait commencé dès lors à se faire sentir : ce qui s'expliqne facilement par les relations deCharlemagne avec la cour d'Orient. Le style oriental se prétait trop bien à cette richesse d'ornementation, que les hommes préfèrentlaplupartdu temps i la noblesse et à la simplicité, pour ne pas avoir eu une grande influence sur toutes les industries artistiques qui s'occupaient de produire les armes, les bijoux, tous les objets meubles, en on mot, à l'usage des grands. On peut s'en convaincre par la couronne de Charlemagne que possède le trésor de Vienne, où la forme est sacrifiée à la richesse de la matière et à l'exhibition des énormes pierres fines dont elle est surchargée.

Ce que nous disons de l'époque de Charlemagne doit se rapporter également au temps où régnèrent ses fils et ses petits-fils . La vive impulsion donnée par ce grand homme ne s'éteignit pas immédiatement à sa mort, et jusqu'à la fin du règne de Charles le Chauve les arts reçurent encore des encouragements.

Si la sculpture monumentale des premiers siècles du moyen âge ne nous a légué que de rares débris, la sculpture appliquée aux objets mobiliers, qui seule doit nous occuper, présente des spécimens plus fréquents dans ces feuilles d'ivoire qui proviennent de diptyques ou de la couverture de riches manuscrits.

La collection possède trois plaques d'ivoire de cette époque, n^ 139, 140 et 141 , qui ont eu bien certainement l'une de ces destinations. Elles sont empreintes toutes trois, plus ou moins, du style de l'antiquité, suivant leur degré d'ancienneté.

(1) 11. DE Caumont, Cours (tant, mon., t. IV, p. 101.

La première présente un caractère du plus grand intérêt sous le rapport de Ticonographie chrétienne. Jésus y est représenté jeune et imberbe et la tête auréolée d'un nimbe sans croix, ce qui ne se rencontre que dans les monuments fort anciens . Cette pièce peut être antérieure à Charlemagne. La seconde est du règne de ce prince, et la troisième, où Ton peut remarquer que les inspirations de Tart antique sont suivies moins fidèlement, doit appartenir à la fin du dc*^ siècle ou aux premières années du x*'. On y voit l'un des apôtres conférant le baptême en présence d'un grand nombre de fidèles; le catéchumène est plongé nu dans la cuve baptismale : c'est là une représentation du baptême par immersion qui était seul en usage durant les premiers siècles de l'Église ; les assistants portent le costume antique, la tunique courte et la chlamyde agrafée sur l'épaule droite. La collection conserve aussi un peigne en ivoire, n*' 1615, sur lequel sont sculptés deux bas-reliefs; il doit remonter à l'époque carlovingienne, mais il parait appartenir à l'industrie byzantine. Les trois plaques d'ivoire sculptées dont nous venons de parler sont dues au contraire à l'art romain.

Le x*^ siècle ne nous fournit aucun monument de la vie privée. Les incursions fréquentes des Sarrasins en Italie dès le milieu du ix^ siècle, les désordres qui souillèrent la chaire de saint Pierre au x°, l'invasion des Normands en France et les guerres intestines au milieu desquelles périt la race de Charlemagne furent des faits de nature à paralyser les artistes et à éteindre presque en tous lieux le flambeau que ce grand homme avait allumé. L'appréhension de la fin du monde qui, dans la croyance populaire, devait arriver avec la fin du x** siècle, vint se joindre à ces calamités. Les peuples tombèrent dans le découragement et l'apathie; la culture des arts fut presque généralement abandonnée.

Nouveau siyie Uuo foîs qu'après l'an 1 000 la nouvelle année qui s'ouvrit làu !!• siècle, f^^ venue rassurer les populations, une prodigieuse activité se manifesta dans toutes les classes. Ce fut à qui des rois, de» seigneurs, des communautés et des villes relèverait avec plus de splendeur les temples tombés en ruine, à qui les enrichirait des meubles et des instruments les plus précieux. Mais pendant

la longue léthargie où Tart avait sommeillé, les traditions de l'antiquité avaient été oubliées ; il fallait d'ailleurs du nouveau à des hommes appelés pour ainsi dire aune nouvelle vie.

Ce fut surtout dans la sculpture que se signala la transformation. Aux conceptions régulières de l'art antique succéda toute la fantaisie d'un art nouveau qui s'affranchit de toute règle, et n'eut d'autre limite que celle de l'imagination de Tartisto. Cette indépendance entratna le sculpteur dans tous les écarts de l'inexpérience. Il commença à s'exercer sur les moulures, sur les archivoltes des arcades et dans la corbeille des chapiteaux, où la figure humaine fut souvent reproduite de la manière la plus bizarre et la plus incorrecte.

Ce ne fut guère qu'au commencement du xif siècle qu'on vit caraciÂre paraître des statues de grande proportion et des bas-reliefs ^^dJ^JJÏ"*'**"^ qui, sans être exempts de défauts, étaient au moins ramenés siècle. à une certaine correction. L'influence byzantine s'y fait sentir d'une manière évidente : de longs bustes, une sorte de raideur et d'absence de mouvement, des expressions calmes et recueillies, un système de draperies à petits plis parallèles et serrés, des emprunts au luxe oriental d'étoffes à franges de perles, rehaussées de pierreries encastillées, voilà ce qui peut caractériser la statuaire du xii*^ siècle.

L'adoption du costume contemporain fut aussi l'un des caractères distinctifs de la transformation de l'art au xf siècle. Alexception du Christ, de la Vierge, des anges etdes apôtres, qui conservèrent la longue robe traînante et le grand manteau de l'antiquité, tous les autres personnages furent revêtus des habillements que l'artiste avait sous les yeux ; les armes , les meubles, les ustensiles de son époque entrèrent aussi dans ses compositions, à quelque temps, à quelque lieu qu appartînt la scène qu'il reproduisait.

La statuaire fit de grands progrès à partir de la fin du xn^ siècle. Jusque-là la ressemblance de toutes les figures ne permet pas de douter qu'il n'y ait eu pour elles un type arrêté que les artistes reproduisaient presque constamment; mais, dès cette époque, ils commencent à s'affranchir de cette imitation, et se rapprochent peu h peu de la nature dans la ma-

nière de rendre les figures ; ils empruntent leurs ornements aux végétaux indigènes ; le dessin s*améliore, sans que le style des sculptures perde de son originalité.

Dès le commencement du xui^ siècle on remarque de la souplesse et du mouvement dans les poses, de lexpression dans les figures ; les draperies plus amples sont disposées avec élégance. A la fin de ce siècle la France était en possession d*an art original, qui ne devait rien à Tart antique ni à l'art byzantin : les cathédrales de Chartres, de Reims et d* Amiens offraient des milliers de statues et d'immenses bas-reliefs, véritables chefs-d'œuvre sous le rapport de la forme tout aussi bien que sous celui de l'expression religieuse. La fin du xm^ siècle peut être regardée comme la plus belle époque de l'art du moyen âge.

Au XIV® siècle le dessin est souvent moins pur ; on s'attache plus aux détails qu'à l'effet général de l'ensemble ; les draperies sont un peu tourmentées ; les figures satyriques, les animaux bizarres reparaissent dans les ornements.

Le même style existe à peu près, surtout en ^France, dans la première moitié du xv® siècle et même au delà. Le travail est plus prétentieux que dans le siècle précédent ; les figures ont perdu cette noble sévérité de la statuaire du xiii® siècle; elles reproduisent souvent avec exagération les sentiments et les passions dont elles sont agitées ; néanmoins de grands progrès se font remarquer dans le dessin.

A ces caractères généraux de la sculpture monumentale en France, en Allemagne, en Angleterre et dans les Flandres durant le moyen âge, nous devons ajouter une observation, c'est que, pendant toute cette période, l'architecture était regardée comme l'art par excellence ; tous les autres lui étaient subordonnés. L'architecte, chef des artistes, réglait le plan du travail et choisissait les objets ; les idées venaient de lui ; les sculpteurs, les peintres ne faisaient que traduire ses inspirations.

Les sculpteurs de petits ouvrages, libres dans leurs allures, présentent des travaux plus originaux. Ils sont dominés cependant par le style général de leur époque, et la préémi-

iîCULPTURE. 21

uence de Tarcbitecture se fait tellement sentir même à leur égard, qu*ils lui empruntent presque toujours les décorations dont ils enrichissent leurs ouvrages. Cette tendance générale et l'adoption du costume contemporain ont lavantage d'aider beaucoup à déterminer Tâge des objets de la sculpture mobilière.

Les guerres de Charles YIII et de Louis XII avaient fait connaître aux artistes de la France les trésors do l'antiquité et le beau style des sculptures italiennes des xi\'* et xv^ siècles. L'art national sut en faire son profit, et, sans perdre encore complètement son originalité, il rendit ses formes pures et correctes, et parvint à une imitation plus parfaite de la nature. On doit de très belles œuvres à cette école française.

Bientôt les artistes appelés d'Italie par François P' intro- Scuipiurc duisirent en France le genre italien du commencement du ""'****'*'« XVI* siècle auquel on a donné le nom de renaissance. Les dernières traces de l'ancien art national disparurent entièrement ; les sujets mythologiques et poétiques de la Grèce exercèrent exclusivement l'imagination de nos sculpteurs de petits objets ; les arabesques, remises en vogue par Raphaël et ses élèves, couvrirent de leurs capricieux enroulements tous les monuments sculptés de la vie privée auxquels ils s'adaptaient d'une façon merveilleuse. Nous aurons occasion de revenir plus d'une fois sur ce caractère du stylo de la renaissance italienne, qui se perpétua pendant toute la durée du XVI* siècle, et même, en subissant quelques modifications, durant le premier tiers du xvn*.

La collection possède plusieurs monuments sculptés des spcciuiens xf, xif et xra® siècles. Ils ne s'y trouvent pas en très grand dewruiptuic

•^ . mobilière

nombre, car les instruments du culte et les ustensiles dômes- tirés tiques de ces époques reculées sont fort rares, et ce n'est àdeiûcoUocnon. peu près que dans les miniatures des manuscrits qu'on peut apprendre à les connaître. Pour le xi* siècle on y trouvera un autel domestique, n® 1476, enrichi de figures en ivoire. Le haut-relief, si bien fouillé, n° 1 , fera connaître toute la vigueur du style du xiii*, et la belle statuette de la Vierge, n" 146, fournira la preuve qu'à la tin de ce siècle la sculpture chré-

tt INTRODUCTION.

tienne avait pris une admirable direction et avait élevé son style à une hauteur dont elle n'a fait que déchoir sous le rapport du sentiment, lorsqu'au xvi^ siècle elle emprunta le style de l'antiquité païenne, qui ne pouvait lui permettre de reproduire des sensations et des idées que les anciens n'avaient pas été appelés à comprendre. •* La beauté chrétienne . «• comme l'a fort bien dit M. Ch. Magnan * , n'est pas la beauté •« païenne. Le développement des épaules et de la poitrine, ** ces signes caractéristiques de la force dans le sens le plus <« physique, ne sont pas les attributs de la sainteté ; et qui •• n'a étudié que la statuaire antique n'est pas suffisamment *< préparé pour comprendre la statuaire du moyen âge. Dans « la statuaire de l'antiquité, les sens parlent aux sens ; dans » la sculpture moderne, c'est un dialogue pour ainsi dire entre ** les sens et l'esprit : la statuaire grecque produit en nous un M sentiment très pur, le sentiment du beau, mais du beau «« physique ; la statuaire chrétienne développe le sentiment •« du beau physique et du beau moral, et plutôt le dernier que •• le premier. »»

La statuette que nous signalons résume parfaitement ces deux sentiments, et peut passer pour l'un des plus parfaits modèles de la sculpture de la plus belle époque du moyen âge. Pour le xrv® siècle, les diptyques et les triptyques sculptés en ivoire sont assez nombreux ; nous en parlerons plus loin. Quant aux objets usuels enrichis de sculptures, ils sont presque aussi rares que ceux du siècle précédent. Parmi ceux que possède notre collection , on doit remarquer, sous le n° 1 54 . un grand oliphant d'ivoire couvert de feuillages d'un beau style et de figures de personnages et d'animaux taillées avec esprit. Cette espèce de cor ou cornet, instrument de guerre et de chasse, a été très en usage dès les premiers siècles du moyen âge, et a ordinairement reçu de riches décorations, en quelque matière qu'il ait été fabriqué. Il était porté par un page ou un écuyer, et souvent par le chevalier lui-même. Il servait dans les châteaux à donner l'alerte ou à prévenir de

(1) Notice sur la alattAe de la reine NaïUchikle.

SCULPTURE. 2i

l'arrivée du seigneur ou d'un étranger de marque. On le trouve très souvent mentionné dans les anciens inventaires. Ainsi on lit dans celui des meubles et joyaux du roi Charles V^ , fait en 1 379 : « Ung cornet d'yvire bordé d or, pendant

- à une courroye d'un tissu de soie, ferré de fleure do lys et

- de daulphins d'or. »

Nous renvoyons à la partie descriptive du catalogue pour les monuments du xv'' siècle et pour ceux du xyi*^, qui sont très nombreux dans la collection.

A ces considérations générales nous allons ajouter quelques documents particuliers sur les principaux objets de sculpture qu'elle renferme.

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