TRACE DES ROUTES ANCIENNES
$ !•'. Route de Fords Segusiatorum à Roidomna.
Nous parlerons d'abord de' la plus ancienne route de la contrée, de celle qui était destinée à mettre en communication les deux principales villes des Ségusiaves, Feurs et Roanne.
La Table de Peutinger trace ainsi l'itinéraire de celte route :
De Fonis à Medwlanum, 14 lieues gauloises; De Mediolanvm à lioidomna, 22 lieues gauloises.
Cet itinéraire est inexplicable. La station placée ici entre Porta et Roidomna est non-seulement introuvable hik lieues de Feurs, mais
(1) Cetle route est mentionnée par Strabon et décrite dans la Table lie Peutinger et dans Tltinéraire d'Antonin.
(2) Celte route est la première mentionnée dans Strabon; mais Fitinéraire en a fort varié, comme on le voit ici.
(3) Cette route n'est pas mentionnée dans Strabon; mais elle Test dans la Table dei'eutinger, qui lui donne toutefois un autre itinéraire; ce qui s'explique par le changement de capitale du Yelay.
(4 et 5) Ces indications semblent se rapporter aux deux routes que Strabon dit venir d'Italie à Lyon en passant par le pays des Centrons et le lac Léman (voy. p. i32).
encore inutile, puisqu'il n'y a pas plus de m lieues de Feurs à Roanne par la voie de communication la plus directe, celle qui a dû exister dès Fépoque gauloise, car elle était destinée à relier les deux principales villes des Ségusiaves, et ce peuple lui-même aux Éduens, dont il était client avant l'arrivée de César.
Cette circonstance nous porte à penser que le mot de Mediolanum était le vieux nom gaulois de Feurs, et que le rédacteur de la Table de Peutinger, le trouvant à côté ou à la place môme de Foms Segusiavorvm sur quelques-uns des documents qui lui servaient à compiler son travail, Ta pris pour une station distincte, et cela avec d'autant plus de raison qu'il voyait un autre chiffre inscrit à côté du mot Bùidomna^ le chiffre 22. Or, ôe dernier chiffre s'applique non à la distance de Roidomna à Forus, mais à celle de Roidomna à Aquœ Segestœ, ou pour mieux dire à Modonium, autre ville gauloise des Ségusiaves, placée, en effets à 22 lieues gauloises de Roanne et à 9 de Feurs, comme nous le démontrerons dans le paragraphe 13. Ici, nous insisterons seulement sur la convenance du nom de Mediolanum donné à Feurs, qui se trouvait, en effet, au milieu du pays (des Ségusiaves), comme le veut Tétymôlogie de ce mot.
Quoi qu'il en soit, cette voie antique devait suivre à peu près la direction de Tancien chemin de Saint-Étienne à Roanne, c'est-à-dire qu'elle sortait de Feurs par le nord, venait traverser la Loise en un point où se trouvait encore naguère un pont destiné au service de la vieille route de Roanne, et gagnait Balbigny, où existait un monument gaulois que nous avons décrit précédemment. Â partir de là, elle s'écartait du tracé actuel pour se rapprocher de la Loire ; passait à Pinay, où les Romains construisirent un pont dont nous parlerons plus loin; à Saint-Priest-la-Roche ; à Cordelles, où on a trouvé de nos jours un trésor considérable de monnaies gauloises (1); à Jeuvre, en face du pont de Saint-Maurice, et enfin à
(1) Voyez notre Ilist. da Forez^ t. 1, p. 36. Artaud (Lyon souterrain^ p. Ii6) parle aussi de cette trouvaille. L'une de ces pièces, que nous avons vue enlre les mains du curé de Cordelles, était en or. Elle portait d'un côté une figure, de Tautre un cheval au galop, ayant sous son ventre une urne, et au-dessus de lui un signe ressemblant à un S couché (ca), sans aucune inscription. Cette monnaie , qui est bien connue dçs antiquaires, est attribuée par eux aux Arvcrops, et cela avec d'autant plus de raison que le môme type fut adopté plus tard par Yercingétorix, comme on le voit sur plusieurs autres monnaies où figure le norh de ce glorieux champion de l'indépendance gauloise. (Voyez les Etudes numismatiques de Leiewel, et les planches jointes à son ouvrage, VI, 1 ; VII, 39.)
Roanne, où on arrivait en traversant la Loire à un gué auquel celle ville a emprunté son nom gaulois {Rodo, gué, en kymrîque).
Pour être exact, nous devons dire que nous n'avons trouvé aucune trace de voie romaine dans cette direction ; mais l'absence de monument sur une route n'est pas un motif pour contester son antiquité, si du reste son existence ancienne peut être logiquement démontrée. En général, on peut dire que plus*une route est utile et moins elle conserve de trace d'antiquité, parce qu'elle est modifiée journellement. La route dont l'antiquité est la plus certaine, celle de Lyon à Mâcon par Anse et Villefranche, n'offre pas sur tout son parcours une seule borne milliaire ou un fragment de pavé antique. Nous trouvons, au contraire, le çavé romain parfaitement conservé sur une voie aujourd'hui abandonnée, celle qui allait de Lunna k Atitun, et que nous décrirons au paragraphe 7.
5 2. Roule de Forus Segusiavorum à Retessid.
Venons maintenant à la r(^te de Revessio, qui doit nous conduire dans une autre localité importante des Ségufeiaves, Modonium, Cette route est celle qui a conservé le plus de monuments, et qui présente, par conséquent, le moins d'incertitude. Voici son itinéraire d'aprèa la Table de Peutinger :
De Forus Segmiavorum à Aqtiœ Segestœ, 9 lieues gauloises ; D'AqtuB Segeatœ à Itidmagus, 17 lieues gauloises; D*Icidmagus à Revessio, 23 milles romains (?).
Tous les écrivains qui se sont occupés de géographie ancienne ont placé Aquœ Segestœ à Saint-Galmier, à cause des eaux minérale» qui se trouvent dans cette petite ville, et Jddmagus à Yssingeaux, à cause de l'apparente similitude de ces deux mots. Nous avons prouvé depuis longtemps (1) qu* fcidmagus devait être placé à Usson en Forez ; qusLUtSLUxAqtiœ Segestœ, nous pensons avoir démontré, dans IjB chapitre IV, § 5, qu'elles devaient être placées à Moind, près de MÔntbrison : ce qui confirme encore notre attribution d'Icidmagus à Usson; car la route passant près de Montbrison ne pouvait aller ensuite à Yssingeaux, pour revenir à Saint-Paulien [Revessio). Elle aurait fait ainsi un zigzag considérable que rien ne justifierait. Au reste, l'étude des lieux et des monuments ne laisse aucun doute à cet égard.
(1) Mémoire sur les origines du I^fonnais, p 93.
La route, de Bevessio sortait de Feurs au midi de cette ville. Son passage est signalé sur le territoire de Randan par un cippe funéraire que Titius Ervandus s'était fait ériger de son vivant, et dont
voici rinscription (1) :
ET M E MOR - AEAETERN TJTIVSERVA NDVSVIVOS SIBI COMPA RAVIT ET SVB A SCI A DED
Au delà de Randan, la voie remontait Ja rive droite de la Loire , c'est-à-dire qu'elle suivait la direction de la route actuelle de Paris à Marseille, mais en longeant le fleuve plus à l'ouest, comme on peut le voir sur la carte de Cassini, car cette route était encore pratiquée avant la révolution. Elle passait à la Salle, dont le nom latin (AiUa) semble rappeler quelque établissement public ; à Saint-Laurent-la- Conche, qui doit son surnom à une grande cuve antique (conca) faite d'un seul bloc de granit, ayant un mètre de hauteur sur quatre mètres cinquante centimètres de circonférence, et qui se trouve sur la place du village, où elle servit sans doute jadis à un usage religieux (2). Le passage de la route romaine est signalé encore ici par un cippe funéraire couché à l'entrée du cimetière, et sur lequel est une inscription dont on ne peut lire que la formule finale :i mh ascia dedicavU (3).
De Saint-Laurent la route gagnait le Tassin, hameau où a été trou- Ci) Il est inutile de donner la restitulion de cetle inscription, qui, sauf la première ligne D(iis) M(anibus) ^ est sans abréviation et parfaitement lisible. Elle a été publiée pour la première fois par nous, il y a plus de vingt ans, dans VHist, du Forez ^ 1. 1, p. 32. M. Roux en donne un fac-similé dans ses Recherches, pi. 10. Ce monument est aujourd'hui conservé dans la halle de Feurs; il se. compose d'un bloc de pierre de quatre pieds dé haut environ sur deux de largeur et un et demi d'épaisseur; trois de ses faces sont travaillées; le derrière, qui devait être caché sans doute, est brut.
(2) Il existe un monument analogue à Chasselay, département du Rhône : c'est une cuve en pierre de choin antique ayant les dimensions suivantes : diamètre, 1«,25; hauteur, 0«,55; profondeur, 0«,45. Elle est aujourd'hui consacrée aux fonts baptismaux.
(3) Voyez les Recherches de M. Roux, p. 88.
vée en 1846 rinscription du monument érigé à Sextus Julius Lucanus, duumvir de la cité des Ségusiaves (1) ; et «nfin Marclop, où on voit encore sur le bord de la voie, appelée par les habitants du lieu chemin de V Entrée (pour VEstré^ du làlin strata), un fragment de sarcophage d'une grande dimension (2). Un autre fragment de ce monument se trouve à dix pas du premier. En les réunissant, M. Roux est parvenu à restituer l'inscription que portait le monument (S), sauf une ligne, complètement disparue. Voici sa lecture :
OFFICiSAPVDSVOSFVNCTIQVIVIXITAN NOSXXIMENSESXDIESXITITIVSAVDAX ...ERPONENDVMCVRAVIÏETSVBASCIA
DEDICAVIT.
Restitution :
D{iis) M{amhm) \et memoriœ omnibm] officiis
apud 8U0S functi, qui vixit annos XXI menses X die$ XI, Titius Audax (pat)er ponendvm curavit, etaubascia dedicavit.
En français :
« Aux dieux Mânes et à la mémoire de mort
à l'âge de vingt et un ans dix mois et onze jours, après avoir rempli chez 6es compatriotes tous les offices civils (4) , Titius (5) Audax, son père, a fait ériger ce monument, et l'a dédié sous Vascia.
C'est sur cette portion de la route de Eevessio, qui était encore en usage avant la révolution, et qui, dans les terriers du seizième siècle,
(i) Voyez ci-devant, p. 49.
(2) Le couvercle seul a 2™,80 de longueur et 0«,-60 d'épaisseur.
(3) Il en a donné ug fac-simile dans ses Recherches^ pi. 23.
(4) On voit que le fils de Titius Audax avait déjà rempli tous les offices civils dans son pays à l'âge de vingt-deux ans, cela prouve qu'il ne faut pas confondre offices avec honneurs. Les honneurs étaient des emplois publics auxquels on ne pouvait parvenir qu'à l'âge de vingt-cinq ans, à moins d'exceptions fort rares. Voy. dansMuralori,iVot;. thés. vet. inscript, ^ t. II, p. 1020, no 3, une inscription où il est question des.deux choses: « officiis et honoribus omnibus functo. »
(5) Le nom de Titius, que porte ici le père du défunt, paraît avoir été fort commun chez les Ségusiaves, car il figure déjà sur le monument d'Er- Tandus, trouvé à Randan, et sur celui de Sextus Julius Lucanu^, trouvé au Tassîn\ près de Marclop. Tous trois étaient à peu de distance les uns des autres, sur la même route.
est appelé Vimagnine, du latin Via magna (1), que devaient être placées les colonnes milliaires décrites précédemment (p. 2i). En effet, les inscriptions de ces colonnes mentionnent l'empereur Maximin et son fils comme restaurateurs de la route à laquelle elles étaient destinées, et nous verrons que d'autres monuments attribuent à ces princes la restauration delà route de Revessio. Leur règne fut de trop courte durée pour qu'on puisse admettre qu'ils ont réparé plusieurs voies dans la même province.
Nous avons dit que ces quatre colonnes n'avaient jamais été mises en place, et avaient été trouvées enfouies dans l'endroit où est aujourd'hui l'hôpital de Feurs; c'est là sans doute qu'était jadis l'atelier du tailleur de pierre auquel la cité libre des Ségusiaves les avait commandées, atelier d'où les événements politiques ne permirent pas qu'elles sortissent. Les inscriptions de ces colonnes nous apprennent, en effet, qu'elles furent préparées dans la troisième année de la puissance tribunitienne de Maximin (année 238 de notre ère): or cette année même il fut renversé du trône par les compétiteurs que le sénat lui avait donnés, et on n'eût pas été bien venu, après cet événement à ériger des monuments à la gloire du vaincu. S'il en eût été autrement, la première de ces colonnes, portant les sigles L. L (leuga prima), se serait trouvée près du lieu appelé la Gloriette, qui est à une lieue gauloise environ de Feurs ; la deuxième (L. IL) aurait été placée un peu au delà de la Salle; la troisième (L. 111.)* à Sainte Laurent-la-Conche, et la quatrième (L. IIIL), à Marclop, qui est en effet à quatre lieues gauloises de Feurs.
Arrivée là, la route tournait à gauche, traversait la Loire au port de Marclop, gagnait un lieu appelé la Boulenne, qui a reçu ou qui a donné son nom à une portion de la route de Revessio, comme on le verra plus loin (2), et suivait ensuite une direction qui nous est indiquée par la routé actuelle de Feurs à Montlfrison, au moins jusqu'à Fory, dont le nom rappelle évidemment le point où cette route vient rejoindre la voie antique {via Fort), Ici celte dernière s'écartait du tracé actuel pour gagner directement (3) Modonivm
(1) Voyez les Recherches de l'abbé Roux, p. 87
(2) Il y a cncure un lieu du môme nom entre Eslivareille et Usson, que traversait noire roule.
(3) Celle route fait aujourd'hui un coude à droite pour gagner Monlhrison, ville relativement moderne, où elle entrait, avant la Révolution, par la porte Saint- Jean, après avoir rejoint la route de Lyon dans la paroisse de Savigneux. On a changé depuis cette direction \ la route de Feurs aboutit aujourd'hui à la porte de la Madeleine.
' (Moind), que la Table de ?eutmgernomme Aqtiœ Segestof, à cause de ses eaux minérales, qui se trouvaient près d'un temple dédié à la déesse Ségeste.
h^Aqiiœ Segestœ ou Modonium (Moind), .la route allait gagner Icidr magus (Usson, ou mieux, ^5som, comme on écrivait jadis), en passant par Saint-Bonnet-le-Château, appelé Casti^m Vari avant que le passage dans cette contrée du corps de saint Bonnet, évoque de Clermont, mort à Lyon en 707, lui en ait imposé un autre. La voie antique, appelée ici viaBolma dans les actes du moyen âge (1), sortait de Moind par un chemin parallèle à la route actuelle de Glermont par Amberl, mais plus à droite, et sur lequel existe encore un vieux pont; puis gagnait de suite les montagnes. Nous avons vu en 1856, en nous promenant dans cette direction, un fragment de colonne milliaire de la même dimension que celles de Feurs, mais sans inscription, gisant dans le fossé de la route.
Entre Usson et Saint-Paulien (Revessio), l'existence de la voie a été constatée matériellement par les ingénieurs chargés de rédiger là nouvelle carte de France. Voici ce que porte un de leurs Mémoires, conservé au dépôt des cartes et plans du ministère de la guerre :
« On trouve au nord de Saint-Paulien, à droite et à gauche de la route de Craponne, les vestiges d'une\oie romaine appelée indiffé*remment de ces trois noms : le chemin de César, la Bolène (2), la Romane. Elle passe d'abord à Saint-Geniès, puis près de Chomelis, - où sont les ruines d'un pont qui porte encore le nom de César (3). De là elle va traverser, en face de Chomelis, la route de Craponne, puis arrive vis-à-vis du village de Montdouilloux, où existait une colonne milliaire. Elle continue par Antreux, Sougernes, Aubuisson et Pont-Impérat, où elle vient aboutir. Passé ce point, elle entre dans le département de la^ Loire, et se continue par Usson et Saint-Bonnet- Châtel. Cette voie forme une chaussée large de 18 à 20 pieds, entièrement cailloutée, et se composant de quatre couches superpo-
(i) Voyez particulièrement, dans le Livre des compositions des comtes de ForeZf une charte du mois de septembre 1335, relative à la seigneurie de Saint-Thomas-lH-Garde. Voyez aussi, aux archives du déparlement du Rhône, à Lyon» le terrier de la châtellcnie de Chambéon, n» 1912, cité par M. Roux, Recherches^ p. 87.
(2) Nous avons vu précédemment que ce nom lui est donné dans des actes du moyen ftge, et que deux localités placées sur cette route portent encore le môme nom en Forez.
. (3) On sait que ce mot désigne tous les empereurs romains.
sées. La couche inférieure est formée par de grosses et larges dalles ; la deuxième, de pierres un peu moindres, recouvertes de terre grasse durcie ou d'un ciment assez dur; la troisième, de petites pierres de la grosseur d'un œuf ou d'une noix placées dans le ciment; la quatrième est un gravier dur et tel qu'on l'emploie aujourd'hui sur les rouies. »
Viennent ensuite quelques détails sur les pierres sculptées trouvées à Pont-4mpérat et sur une colonne milliaire abandonnée entre le mou* lin et le pont en bois de Chomelis. Suivant le rédacteur de la note que nous analysons, l'inscription de cette colonne portait le chiffre XII, c'est-à-dire 12,000 pas romains, qui correspond en effet à .la distance existante entre Saint-Paulien et Chomelis. Cette inscription faisait de plus mention d'Alexandre Sévère, ce qui rapporterait au .règne de cet empereur, c'est-à-dire à l'an 234, époque de son expédition en Gaule, la restauration d'une portion de la voie de Bevessia, Si la restauration de cette route a été commencée par l'empereur Alexandre Sévère du côté de Saint-Paulien, il est certain qu'elle ne fut achevée sur le reste du parcours que par son successeur. C'est ce que démontrent non-seulement les colonnes militaires de Feurs, que nous avons décrites précédemment, mais encore celle d'Usson, dont de. la Mure a longuement parîé dans son Histoire du pays de Forez,
Suivant lui, cette colonne fut découverte au dix-septième siècle, c( dans un village à deux quarts de lieue de ladite ville, » où elle fut transportée, et servit longtemps à soutenir, « en forme de pilier, la galerie d'une maison. » Voici, d'après cet auteur, l'inscription qu'elle portait :