‹ Description du phalanstère et considérations sociales sur l'architectoniqueChapitre 17 sur 38 · II · texte numérisé non relu

II

Il est, il est sur terreune infernale cuve.

On la nomme Paris: c’est une large étuve,

Une fosse de pierre aux immenses contours,

Qu’une eau jaune et terreuse enferme à triples tours; (/est un volcan fumeux et toujours en haleine,

Qui remue à longs flots de la matière humaine;

Un précipice ouvert à la corruption,

Où la fange descend de toute nation;

Et qui de temps en temps plein d’une vase immonde, Soulevant ses bouillons, déborde sur le monde.

Ee Temps qui balaya Rome et ses immondices, Retrouve encore, après deux mille ans de chemin,

Un abîme aussi noir que le cuvier romain.

Auguste Barbier,

Madrid ! princesse des Espagnes 1

Alfred de Musset.

L’architecture écrit l’histoire.

Voulez-vous connaître et apprécier la Civilisation dans laquelle nous vivons? Montez sur le clocher du village, ou sur les hautes tours de Notre-Dame.

D’abord , c’est uu spectacle de désordre qui va frapper vos yeux :

Ce sont des murs qui se dépassent, s’entrechoquent, se mêlent, se heurtent sous mille formes bizarres ; des toitures de toutes inclinaisons qui se surhaussent et s’attaquent ; des pignons nus, froids, enfumés, percés de quelques rares ouvertures grillées; des clôtures qui s’enchevêtrent ; des constructions de tout âge et de toute façon, qui se masquent et se privent les unes les autres d’air, de vue et de lumière. C’est un combat désordonné, une effroyable mêlée architecturale.

Les grandes villes, et Paris surtout, sont de tristes spectacles à voir ainsi , pour quiconque a l’idée de l’ordre et de l’harmonie, pour quiconque pense à l’anarchie sociale que traduit en relief, avec une hideuse fidélité, cet amas informe, ce fouillis de maisons recouvertes de combles anguleux, échancrés, brisés, divergents, confondus, armés de leurs garnitures métalliqies, de leurs

girouettes rouillées , de leurs innombrables cheminées, qui dessinent encore mieux l’incohérence sociale, le Morcellement d’où ce chaos architectural est sorti.

Aussi, grâce à cette absence d’ensemble, d’harmonie, de toute prévoyance architecturale et de combinaison des choses, voyez comme l’homme est logé dans la capitale du monde civilisé !

11 y a dans ce Paris un million d’hommes, de femmes, et de malheureux enfants , entassés dans un cercle étroit où les maisons se heurtent et se pressent , exhaussant et superposant leurs six étages écrasés ; puis, six cent mille de ces habitants vivent sans air ni lumière, sur des cours sombres, profondes, visqueuses, dans des caves humides, dans des greniers ouverts à la pluie, aux vents, aux rats, aux insectes... Et depuis le bas jusques en haut , de la cave aux plombs, tout est délabrement, méphitisme, immondicité et misère....

Ce grand fait immonde est une nécessité, puisqu’il est une réalité, et que ce qui est est fatal. Mais reconnaissez donc que c’est une nécessité de votre société qui l’a réalisé, ce fait; une expression des combinaisons humaines qui l’ont produit, et non une nécessité absolue et d’ordre naturel !

Et puisque l’effet est immonde, funeste, délétère, mortel à l’homme, reconnaissez donc que la grande et primordiale cause qui l’a engendré, que la cause dont il tire sa raison d’être, que le principe social enfin est mauvais et subversif! Vous qui répondez à toute critique, à toute dénonciation qu’on vous fait du Mal, par ce grand mot : Nécessité, vous qui affirmez que le Mal est de condition naturelle, fatal, imposé à l’homme par l’essence même des choses, essayez donc de nous dire que, ici comme ailleurs, le Mai n’a pas sa source dans une fausse combinaison sociale , mais dans cette Nécessité d’ordre supérieur dont vous parlez , dans cette Nécessité qui est , à tout , votre réponse unique et idiote ! — Cet empoisonnement des atmosphères où grouillent les agglomé-

rations humaines , est-ce un fait de la nature ou un fait de l’homme ? Est-ce de main divine ou de main humaine ?

Dites, est-ce un air qui recèle la maladie et les germes de mort, cet air que vous respirez quand vous parcourez les prés, les bois, les clairières des forêts, les rives des fleuves et les plages des mers? quand vous marchez dans les grandes herbes vertes lorsqu’elles étincellent au matin sous les perles et les diamants de la rosée, lorsqu’elles dressent les mille têtes de fleurs qui leur font de si riches couronnes , et qu’elles exhalent sous le soleil mille suaves haleines, et vous disent, de mille voix parfumées, que Dieu a placé l’homme sur une terre favorable, que la nature lui est propice et bonne ?...

Et s’il y a, dans la création, des races malfaisantes, des espèces immondes, est-ce que puissance n’est pas à l’homme de les vaincre et de les détruire? Et s’il y a des marais fétides, des déserts stériles et des zones brûlées, n’est- ce pas parce que l’homme, ne remplissant pas sa tâche et gouvernant mal son domaine, se laisse envahir là où il devrait régir et commander? Et ces grandes plaies de la Nature ne sont-elles pas une attestation du désordre, une punition méritée par l’homme, une révélation de sa déviation sociale, un poteau placé au bord de la mauvaise route, indicateur du précipice, une voix avertissante, la voix de la douleur, la seule voix par laquelle la Nature puisse parler à l’homme en déviation, et qui lui crie incessamment aux oreilles : « Tu t’égares, le chemin est mauvais ; tu n’es pas dans ta loi, tun’es pas dans ta destinée ! » — N’est-ce pas un signe, enfin ?

Oh ! quelle est bonne et secourable cette Nature ! et combien il faut que la pensée humaine ait perverti la pensée humaine, pour qu’on ne comprenne pas cette grande voix toute de sollicitude et de maternité !... Quoi donc ? vous ne comprenez pas, quand, au soir, vous revenez de ces campagnes si belles, à la végétation si luxueuse, au ciel si chaud et si coloré, aux eaux si pures, aux loin-

tains si vaporeux, aux parfums si doux ? quand vous en revenez le soir, de la santé au corps et de la vie à l’âme, et que vous rentrez dans vos villes fétides, et que vous respirez leur air qui pue, leurs miasmes qui tuent, quoi donc ! vous ne comprenez pas ? ..

Et quand vous voyez mourir vos petits enfants et vos jeunes tilles de dix-septans, vous dites: «Le Mal est une » Nécessité, la terre est au Mal, l’homme est au Mal , » c’est Dieu qui le veut. » — C’est Dieu qui le veut ! !... Oh taisez-vous ! taisez-vous, car vous blasphémez Dieu !...

Est-ce Dieu qui a fait Paris, — ou les hommes ?...

Regardez. Répondez. Yoilà Paris :

Toutes ces fenêtres, toutes ces portes, toutes ces ouvertures, sont autant de bouches qui demandent à respirer : — et au-dessus de tout cela vous pouvez voir, quand le vent ne joue pas, une atmosphère de plomb, lourde, grise et bleuâtre, composée de toutes les exhalaisons immondes de la grande sentine. — Cette atmosphère-là, c’est la couronne que porte au front la grande capitale ; — c’est dans cette atmosphère que Paris respire ; c’est là-dessous qu’il étouffe... — Paris, c’est un immense atelier de putréfaction, où la misère, la peste et les maladies travaillent de concert, où ne pénètrent guère l’air ni le soleil. Paris, c’est un mauvais lieu où les plantes s’étiolent et périssent, où, sur sept petits enfants, il en meurt quatre dans l’année.

Les médecins qui ont porté des secours à domicile, au temps du choléra, et qui ont pénétré dans les tanières des classes pauyres, ont fait alors des récits à faire frémir ; mais les riches ont déjà oublié tout cela...

Et moi, riches, je veux vous le rappeler !

Riches, qui menez joyeuse vie, qui jouissez, qui prenez vos plaisirs et conduisez vos danses au sein de cette perfide atmosphère qui vous décime et qui prend à leurs mères vos jeunes hiles adorées et vos beaux enfants sans que vous ensachiez comprendre la cause; riches, qui oubliez la solidarité de tous les membres de la

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famille humaine ; riches ! je veux vous le rappeler.... Écoutez. Voici ce que disait alors l’un de ces médecins qui ont peu dormi quand le fléau tordait les entrailles de Paris, — un (I) qui est allé partout où il y avait des hommes saisis par la peste, et se débattant corps à corps avec elle... partout où il y avait des pauvres, surtout... Écoutez :

Le choléra ne viendra pas à Paris, disait-on, ou du moins sa présence sera à peine sensible ; il n’aura pas de prise sur ce centre de la Civilisation, ce foyer de lumière. On parlait bien de la misère des pauvres, mais c’était un sujet de pitié et non pas de crainte pour les riches ; on ne croyait pas à la solidarité du riche et du pauvre ; on ne connaissait pas cette affreuse, cette contagieuse pauvreté : le choléra l’a montré dans toute sa nudité. Les médecins eux-mêmes, qui voient tous les jours des malheureux, ont été stupéfaits. Habitués à respirer Pair des hôpitaux et des amphithéâtres, plus d’une fois ils ont été suffoqués en abordant l’atmosphère où vivent et s’élèvent des êtres humains qui travaillent pour nous. Dans leurs sales taudis, la porte seuledaisse entrerun peu d’air déjà empesté par les plombs et les latrines ; la lucarne calfeutrée ne s’ouvre pas de tout l’hiver. Dites qu’il faut de l’air, ils répondront qu’ils ont froid, ils n’ont ni bois, ni vêtements : ditesleur de se bien nourrir, ils n’ont pas toujours du pain. Leur chambre dépouillée n’a souvent pour tous meubles qu’un grabat où sont entassés père, mère et enfants, malades, non malades, mourants et morts quelquefois.

Il se peut qu’il y ait, comme on dit sèchement, de leur faute; plusieurs auraient dû être prévoyants, économes dans les temps prospères; le désordre, l’intempérance, entrent pour beaucoup dans leur malheur. Mais vous qui avez l’ample nécessaire, vous qui ne vous refusez aucun plaisir, quelle vertu attendez-vous donc du peuple ? Depuis bientôt cinquante ans on ne lui parle que de ses droits ; le pauvre est citoyen comme e riche, tous sont égaux devant la loi; on a proclamé le peuple souverain, et vous voudriez que toujours content de ses pri-

(1) M. B. Dulary, député de Seine-et-Oise, et médecin qui n’a quitté Paris que quand le choléra n’y était plus pour aller à Étampes où le choléra s’abattait.

vations, ïî vît d’un œil philosophique tous les plaisirs des riches, qu’il n’aimât pas aussi les plaisirs à sa portée, qu’il ne s’oubliât jamais, qu'il eût toujours prudence, raison, tempérance ? Il fallait être conséquent. Si on ne voulait, si on ne pouvait pas améliorer son sort, il fallait le laisser dans son ignorance et son apathie avec les consolations religieuses qui lui manquent maintenant : les droits politiques sont de vains mots pour le peuple ouvrier. Et les femmes, qui, même dans le bon temps, gagnent si peu, comment voulez-vous qu’elles aient des épargnes ?

J’ai vu des femmes expirant sur une paillasse, sans draps, sans couverture, entourées d’enfants faméliques; oui, j’ai vu des enfants sucer avidement les mamelles vides et flétries de mères moribondes; déjà glacées, elles s’efforcaient de les réchauffer, seules, sans aide, sans secours pour elles-mêmes.

Les soins incomplets, à contre-sens, dictés par de stupides préjugés, tels que les pauvres les donnent et les reçoivent, mais qui du moins sont un ralliement sympathique, une consolation, tous ne les ont pas eus : dans ce chaos de la population, l’isolement est tel, que quelques-uns sont morts sans qu’on ait su leur maladie, révélée enfin par la puanteur des cadavres pourris (1 ).

Puisse mon récit exciter votre pitié ; il n’est point exagéré. Ah ! si vous aviez vu !

Mais ces misères, elles vous atteignent: les miasmes exhalés des habitations du pauvre se répandent dans toute la ville, et vous les respirez incessamment mêlés à ceux des ruisseaux et des cloaques de toutes sortes. Paris, même dans ses quartiers les plus brillans, est bien sale et bien infect; si l’administration a fait élargir quelques rues , déblayer quelques places, les spéculateurs, par compensation, ont détruit les jardins qui épuraient un peu l’air, ont entassé étage sur étage et rétréci vos appartements ; les chances de la bourse et du commerce, les catastrophes de l’industrie ont troublé votre sommeil ; les révolutions, les émeutes ont porté l’effroi dans vos cœurs, et les maladies ont eu un libre accès. Bien qu’il vous ait moins accablé que les pauvres, le choléra ne

fl) Deux faits semblables ont eu lieu dans le faubourg Saint- Antoine pendant le peu de jours que j’ai passés à l’ambulance de la Bastille.

vous a point épargnés, et lorsqu’il a frappé, le médecin n’a pas toujours été là pour vous secourir à temps : j’ai vu votre impatience, votre anxiété ; j’ai vu au milieu d’une fausse abondance les soins domestiques bien mal donnés, par défaut d’habitude, d’intelligence, de patience, quelquefois de volonté. Quand l’épidémie foudroyait ses victimes, il était facile, sans se compromettre, de hâter une mort désirée, et

d’horribles soupçons ont été permis . Riches qui aimez

la vie, j’ai vu mourir quelques uns d’entre vous faute de secours, de soins, qui, dans le système harmonien de Fourier, ne manqueront pas aux plus pauvres.

Yoilà le choléra , voilà la solidarité du mal dans Paris, voilà Paris sous son atmosphère de peste, Paris sous son manteau de mort.

Londres aussi a été comme Paris ; et Saint-Pétersbourg; et toutes les grandes capitales; et toutes les habitations putrides des hommes, villes et villages, mais surtout les grandes villes.... Et Madrid est maintenant comme a été Paris, comme a été Saint-Pétersbourg , comme ont été les grandes villes. C’est le tour de Madrid , maintenant , Madrid , princesse des Espa gnes !

’Est-ce Dieu qui a fait le choléra , engendré dans ces marais fangeux, auxquels, en gérant inepte, en roi fainéant, l’homme laisse envahir , comme par un grand chancre, les plus belles régions de son domaine ? ce choléra, parti de l’Inde pour faire le tour du monde et écrire sur le globe, en lettres de mille lieues, tracées à travers les populations humaines avec des cadavres, le mot SOLIDARITÉ : solidarité des nations, solidarité des contiens, solidarité des races humaines... solidarité!

Est-ce Dieu qui a fait le choléra, ou les hommes?

Est-ce Dieu qui a fait Paris , Londres , Saint-Pétersbourg, Madrid?... Est-ce Dieu, ou les hommes?

Non : la misère permanente, et la peste périodique, et l’empoisonnement des atmosphères, c’est l’ouvrage des hommes : car Dieu n’a pas fait ces choses. Dieu a fait le

nuage d’or au ciel T le serpolet des pelouses et l’oiseau dans les bois ; il a fait la fleur des champs , et le lis des vallées, plus somptueusement vêtu par la main de Dieu que Salomon dans toute sa gloire.

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