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Saint-Brieuc est une vieille cité replâtrée, qui a fait nouvelle peau. Dès l’entrée on respire la préfecture, on se trouve nez à nezavecla civilisation symbolisée par une prison et une caserne neuve.
Emile Souvestre.
Vous avez vu les capitales , vous avez vu Paris, Paris surtout, car c’est la capitale des capitales, le cœur de la Civilisation , son centre d’activité , de puissance et de gloire.
Voilà comment la Civilisation loge l’homme dans sa capitale, dans son centre d’activité, de puissance et de gloire. Allez dans les campagnes , et là aussi vous verrez ce qu’a su faire la Civilisation. Et je n’appelle pas campagne ces maisons fraîches et coquettes jetées autour de Paris, comme des touffes de fleurs sur un tas de fumier : il faut voir la Champagne et la Picardie, la Bresse et le Nivernais , la Sologne, le Limousin, la Bretagne, etc. : et les voir de près. Là il y a des chambres qui sont la cuisine , la salle à manger, la chambre à coucher, pour tout le monde, père, mère et petits... Elles sont encore cave et grenier; écurie et basse-cour quelquefois. Le jour y arrive par des ouvertures basses et étroites ; l’air passe sous les portes et les châssis déboîtés ; il siffle à travers des vitraux noircis et cassés, quand il y a eu des vitraux, encore... car il y a des provinces entières où l’usage du verre est aujourd’hui à-peu-près inconnu. C’est une lampe grasse et fumeuse qui éclaire, dans l’occasion; d’habitude, c’est le feu. Puis le plancher... ah bien oui, le plancher! — Le plancher? c’est de la terre inégale et humide. Il y a çà et là des mares... Vous marchez de-
dans... Les enfants en bas-âge s’y traînent. Les canards viennent y chercher pâture !...
Oh ! comme aussi la maladie travaille bien dans tous ces lieux ! Comme elle y tue les hommes, ou les estropie, ou les couvre de honteuses infirmités! Comme les rhumatismes , la gale , les scrofules , et toutes les infamies pathologiques de la Civilisation perfectible, s'y étendent et s’y complaisent! Comme le mal y sème le mal en bonne terre! Comme la peste et le choléra, quand ils viennent , y trouvent à faucher à l’aise !
Yoilà pour l’intérieur; l’extérieur, vous le connaissez :
C’est, plein la rue, de la boue, du fumier, de l’eau noire et croupissante. Quand vous êtes sur une route, et que vous la voyez devenir sale, vous comprenez que vous approchez d’un village : et quand vous êtes au milieu de ces groupes de masures, au milieu des habitations , c’est là que vous trouvez la voie affreuse , dégoûtante, impraticable.
Puis, pour toutes ces vilaines chaumières qui ont charmé nos poètes et nos moralistes, vous voyez quelquefois une maison, une seule, s’élever élégante et fraîche. C’est la maison de campagne de quelque marchand enrichi, ou de quelque ci-devant seigneur qui regrette le château de ses ancêtres, la couronne de comte que son lier donjon portait en tête, et les doubles fossés dont les manans corvéables venaient battre l’eau la nuit, dans ce bon temps, pour que le coassement des grenouilles ne troublât pas le sommeil de la noble châtelaine. — Une maison pour cent misérables cabanes!
Yoilà la ville, voilà le village.
Oh ! comme notre société d’incohérence se peint bien là dans ses œuvres !
Dans nos villes, des masures délabrées, noires, hideuses, méphitiques, se serrent, se groupent, s’accroupissent autour des palais, au pied des cathédrales. Elles se traînent autour des monuments que la Civilisation a se-
més çà et là, comme on voit dans un jardin mal tenu des limaçons à la bave impure ramper sur la tige d’un lilas en fleurs. - L’accouplement du luxe et de la misère : c’est le complément du tableau.
La Civilisation a de rares palais, et des myriades de taudis, comme elle a des haillons pour les masses, et des habits d’or et de soie pour ses favoris peu nombreux. A côté de la livrée brodée d’un agioteur, elle étale la bure de ses prolétaires et les plaies de ses pauvres. Si elle élève et entretient à grands frais un somptueux opéra où de ravissantes harmonies caressent les oreilles de ses oisifs, elle fait entendre, au milieu des rues et des places publiques, les chants de misère de ses aveugles, les lamentables complaintes de ses mendiants. Puis, ici et là, elle ne sait créer qu’ égoïsme et immoralité, car la misère et l’opulence ont toutes deux leur immoralité et leur égoïsme.
Oh non, non ! dans nos villages, dans nos villes, dans nos grandes capitales, l’homme n’est pas logé : — car j’appelle homme aussi bien le chiflonnier qui butine la nuit, sa lanterne à la main, et cherche sa vie dans le tas d’ordures qu’il remue avec un crochet ; aussi bien lui et ses nombreux frères en misère, que les hommes delà bourse et des châteaux. — Et j’appelle logement de l’homme une habitation saine, commode, propre, élégante et en tous points confortable.
Et pourquoi l’homme n’est-il pas logé? — C’est toujours la même réponse à cette demande et aux autres : Pourquoi a-t-il faim? Pourquoi a-t-il froid? Pourquoi estil dépourvu d’éducation, et en toutes choses misérable et dénué? — Toujours il faut répondre : Il y a des pierres dans les carrières , du bois dans les forêts, du fer au sein de la terre; le sol ne refuse pas de produire quand on y sème ; les arts, les sciences, l’intelligence et la force sont là : ce n’est pas la puissance qui manque ; il y a du travail à faire, et des hommes qui manquent de travail. Il faut augmenter l’effet utile du travail par la coordina
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tion des travaux ; il faut augmenter la quantité de travail en créant l’attraction industrielle ; il faut organiser ! il faut réaliser l’Association, il faut passer de l’Incohérence à l’Harmonie! — Voilà à quoi il faut songer; et l’on ne s’occupe qu’à des luttes administratives, à des guerres de partis, à des querelles de déplacement... Qu’ont de commun toutes ces mauvaises chimères, avec la découverte et l’essai de l’organisation sociétaire de la Commune ?
Vous avez vu que la demeure de l’homme se transforme avec la nature des sociétés : il y aurait sur ce sujet de curieuses études à entreprendre , surtout si l’on faisait porter les investigations sur l’Art en général ; car l’Art, ainsi que nous avons commencé déjà à l’établir, a reflété avec une merveilleuse exactitude les caractères particuliers, les mouvements successifs , les phénomènes variés et multiples qui se sont manifestés aux diverses phases de la vie des peuples. Toutes les conceptions qui ont apparu au sein de l’humanité, toutes les idées qui sont venues au jour, toutes les croyances qui ont passé sur cette terre, ont eu puissance, comme la lyre symbolique d’Orphée, de remuer les rochers et les forêts 1 elles ont revêtu des formes monumentales, elles se sont incrustées au fronton des temples, aux marbres des sanctuaires et des théâtres ; elles se sont coulées en fer, en bronze, en métaux précieux ; elles ont animé des Jias-reliefs et des statues ; elles ont harmonié des couleurs sur les toiles des tableaux ou sur les parois des édifices; elles ont changé et ployé de mille manières la forme de l’habitation de l’homme; elles sont allées s’empreindre dans ses armes, dans ses ustensiles, et jusque dans ses draperies et ses vêtements : car toutes les nations et toutes les époques ont leurs combinaisons plastiques particulières, distinctes les unes des autres, dépendantes des mœurs’ des habitudes, de la vie intellectuelle, corrélatives à leur socialité propre.
Cette corrélation est si intime qu’il est hors de doute que l’on ne puisse reconstituer l’histoire sociale d’une
époque dont toutes les traditions seraient éteintes^ dont tous les textes auraient péri, si l’on possédait d’assez nombreux vestiges de ses monuments, de son architecture publique et privée, de sa peinture, en un mot des formes générales sous lesquelles l’Art s’y manifestait. On ferait pour un peuple, avec de pareilles données, ce que Cuvier a su faire, au moyen des débris de leurs squelettes, pour ces espèces animales disparues de la surface du globe, dont il a décrit avec exactitude les instincts, les moeurs et les habitudes. Tout est lié dans le monde social comme dans la nature; et si partout la matière se plie au joug de l’esprit , si partout la forme réfléchit la pensée, toujours aussi la pensée tend à passer en acte, à se matérialiser, à se produire extérieurement dans des formes. Faite à ce point de vue de corrélation, une histoire intégrale de l’Art serait un admirable monument archéologique où habiterait tout le passé, et qui ferait revivre à nos yeux les générations éteintes, les siècles écoulés. Ce serait un immense panorama du développement de l’humanité sur le globe et de ses grandes révolutions sociales.
On pousserait l’appréciation des rapports corrélatifs jusqu’à des détails singulièrement minutieux, jusqu à des approximations par centièmes et par millièmes, si l’on veut me passer l’expression. Ne trouve-t-on pas son sens corrélatif, à la salle à manger, à la cuisine, au salon, à la chambre à coucher du Civilisé, comme à la hutte du Sauvage et à la tente de 1 Arabe, comme à la cabane de nos paysans, comme au taudis de nos prolétaires qui sont encore des Barbares dans notre Civilisation greffée sur Barbarie ?
La caserne et la prison, le café et le théâtre, la taverne et le cabaret n’ont-ils pas chacun leur expression particulière ? Chaque construction môme n’a-t-elle pas un âge, ne porte-t-elle pas sur le front son extrait de naissance ? — Les variations de l’architecture militaire, à commencer par la palissade de troncs d’arbres, jusqu’au
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front bastionné de Vauban et de Cormontaigne, doublé de demi-lune et de contre-gardes, aux fossés profonds, aux remparts à ras de terre, vous disent fidèlement tous les perfectionnements et toutes les mutations apportées dans l’art de la guerre par les inventions successives. Des combinaisons du front bastionné , on déduirait l’état de la physique, de la chimie, de la géométrie, de toutes les sciences en un mot, dans la société capable de les avoir construites.
Enfin, dans notre siècle d’industrialisme et de mercantilisme, n’avons-nous pas à foison des constructions à caractère industriel et mercantile ? L’aspect carré, lourd, nu et régulier de ces manufactures où nos populations ouvrières, transformées en machines humaines, condensent en argent , pour des maîtres, leurs sueurs, leurs plaintes, leurs larmes et leurs peines, n’est-il pas clairement révélateur ? Nos rues à base de glorieuses boutiques, les unes misérables, les autres étincelantes et dorées, sont -elles menteuses et ne font-elles pas, chapitre par chapitre, toute la théorie du Commerce anarchique et mensonger ? Et les maisons à loger construites par les spéculateurs dans les grandes villes, n’indiquent-elles pas sous leurs étages écrasés , sous leurs fenêtres étroites et comprimées , que les familles peu aisées sont là mises à ration d’air et de lumière, dans ce grand casier où se serrent vingt pauvres ménages étriqués , où l’on escompte la santé des hommes , leur vie et leurs poumons ?
Que si l’on voulait pousser ces considérations plus loin et descendre jusque dans la vie individuelle, on remarquerait que l’atelier d’un artiste, le cabinet d’un écrivain, d un homme de loi, d’un homme de bourse, etc., ont I leurs ordonnances particulières et spéciales qui caractéj risent ces diverses professions. Enfin, tous les jours ne j nous arrive-t-il pas de tirer, de l’aspect d’un apparjtement, des conclusions approximatives sur le caractère | ersonuel de celui qui l’habite, de faire la description
détaillée et minutieuse du genre d’habillement d’un homme, pour peindre son caractère ?
Mais, sans nous attacher plus long-temps au développement de cette idée, que toute forme de la matière correspond à une pensée, soit dans les œuvres de l’homme, soit dans les œuvres de Dieu, nous arrêtons ici en thèse générale et comme chose prouvée, savoir :
Que l’homme, en passant delà vie sauvage et nomade à la période barbare qui le fixe au sol, quitte la hutte et la tente pour entrer dans la cabane dominée par la massive demeure du despote militaire, laquelle est commandée bientôt elle-même par la grande construction religieuse et théocratique ;
Que la Civilisation , venant ensuite, cherche à régulariser à l’extérieur et aligne lentement et péniblement les agglomérations en mode confus ou barbare , qui sont encore l’état de presque tous nos villages et de la majeure partie des quartiers de nos grandes cités.
Le Garantisme, qui viendrait après, ne s’en tiendrait pas comme la Civilisation à ce système de garanties architecturales en mode simple et purement extérieur. Il élèverait les garanties au mode composé , spéculant sur la commodité, la salubrité et l’agrément intérieurs et extérieurs des habitations humaines.
Je ne parlerai pas ici de l’architectonique garantiste non plus que de celle de la septième période. — Les lecteurs qui seraient curieux d’en connaître les éléments principaux, trouveront un plan détaillé d une ville garantiste à X Extroduction du premier volume du Traité de V Unité universelle. C’est une curieuse étude.
Il y aurait sur ces sujets de bien beaux travaux à faire. Pour moi je n’ai eu ici d’autre but que de prouver en principe, et de faire comprendre qu’il n’y a pas à reculer devant cette conclusion logique :
Que l'Évolution sociale qui conduira Vhumanité en périodes harmoniques .nous apportera des PALAIS là où la Civilisation n'a su bâtir que des MAISONS