‹ Description et histoire du MarocChapitre 16 sur 50 · GOUVERNEMENT · texte numérisé non relu

GOUVERNEMENT

Après avoir considéré le gouvernement du Maroc dans sa nature et tel qu'il, se présente aux yeux de ses sujets, on examinera le caractère de ses rapports avec les gouvernements étrangers.

§ !•'. — NAT(]RE DC GOUVBRNBIIKNT INTÉBIEDE.

Les Ghérifs, qui régnent depuis trois siècles au Maroc, sont des souverains absolus dans toute la force du terme ; ils le sont de droit divin, et non-seulement au sens que leur autorité est légitime, mais en ce sens qu'ils représentent Mahomet revivant en eux par la filiation directe. Ils sont à la fois ses lieutenants par la puissance et ses héritiers par le sang. Ils tiennent avant tout à ce que leur pontificat soit reconnu comme le fondement de la royauté qui en est le corollaire, et à être par cela même, dans Topinion des gouvernements européens, les égaux des khalifes d'Orient et du Grand-Chérif de la Mekke. '

La paix , la guerre, les biens et la vie de leurs sujets, tout dépend d'eux. H n'y a ni divan ni corps de gens de 4oi qui fasse contre-poids à leur volonté. Si le despote conserve pour la forme, auprès de lui, quelques interprètes du Coran, il ne les consulte ou ne tient compte de leurs décisions que suivant son bon plaisir. Il est à la fois le plus fort et le plus faible des souverains^ le plus fort, parce qu'il n'y a pas en droit de limite i son autorité et parce qu'en fait il l'exerce de la manière la plus violente, sans règle et au gré de ses passions; le plus faible, parce que la barbarie de son gouvernement, la concentration excessive de tous les pouvoirs dans sa personne, ne lui permet pas d'atteindre d'une extrémité à l'autre de ses États, peuplés de races très-diverses et découpés par des barrières naturelles que nuls travaux publics n'ont abaissées. Aussi les Ghérifs, que nous décorons du titre sonore d'empereurs, sont-ils au fond d'assez pauvres sires, à peine reconnus dans la moitié de leur empire. Ce qui les rend forts, c'est le titre même de diérifs ou descendants du Prophète. La révolte contre eux prend aux yeux des peuples un caractère sacrilège qui circonscrit les soulèvements et les dirige plutôt contre les gouverneurs que contre la personne du chérif ou le prindpe de son autorité. De même encore, telle province résiste à l'influence politique du chérif et entend se gouverner par elle-même, qui cependant lui paye l'impôt sous forme d'offrande religieuse et marche à sa voix pour la défense de l'islam. L'histoire du Maroc accuse bien ce double caractère de violence et de faiblesse; d'unité par le lien relijdeux et de division par insuffisance de liens administratifs. Ne se compose-t-elle pas, en effet, de guerres civiles et de révoltes comprimées , d'actes iniques , arbitraires , sauvages, de têtes coupées, de jugements bizarres et inat-

tendus, de supplices ingénieusement cruels : voilà autant démarques d'une souveraineté aussi absolue que mal assise.

Ce n'est point à la force du gouvernement central qu'il faut attribuer Tindépendance conservée par le Maroc, malgré les attaques de conquérants qui ont écrasé bien d'autres peuples: elle est due à l'attachement des tribus pour leur propre indépendance, à l'énergie native des races berbères, au sentiment religieux qui les anime, afastractîoii faite de toute valeur personnelle des GhériCs, et enfin aux prodigieux obstacles que le terrain oppose à l'étranger.

On sait que Mahomet, en fabriquant sa religion de toutes sortes de pièces empruntées au judaïsme, au christianisme, au paganisme, a souvent négligé de les souder. L'un de ses plus graves oublis est de n'avoir pas réglé l'ordre de succession au khalifat. Les arabomanes s'extasient devant ce trait de génie, qui cependant a mis plusieurs fois en question l'existence même du mahométisme. La dynastie des Ghérifs court le môme danger au décès de chaque souverain. Tantôt il désigne son héritier, tantôt le pouvoir tombe entre les mains du frère ou du fils assez heureux pour s'en emparer : le trône appartient primo occupanti, pourvu que ce premier occupant soit chérif et assez bien armé pour se défendre.

On donne aux princes de la dynastie des Chérifs le titre de Moulé ou maître : par exemple. Moulé Soliman, Moulô Abd-er-Rahman. Ceux qui portent le saint nom de Mahoirtet substituent au titre de Moulô celui de 5tdi, qui est apparemment plus respectueux encore, bien qu'il éveille la môme pensée et signifie Monseigneur. Le chérif actuellement régnant est donc appelé Sidi Mohammed. Les Maures le désignent encore par les titres de khalife ou lieutenant du Prophète, de sultan ou dépositaire de la puissance.

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d'inian ou pontife, sans parler des surnoms que prennent en général les souverains de l'islam.

Quoique le Gbérif à vrai dire n'ait pas de ministres qui personnifient en dehors de lui l'autorité gouvernementale, il s'environne nécessidrement de quelques secrétaires de ses commandements, simples organes de ses volontés, dépourvus de toute initiative. On voit figurer panni eux des parents du sultan, des officiers de sa garde, des hommes de loi dont le concours n'empêche pas qu'i^ ne soit considéré comme seul capable de tout savoir et de faire tout par soimême. Les titres de ces dignitaires indiquent ordinairement les fonctions qui leur sont attribuées. Le moul-^el^^mechouar ou maître de la salle d'audience, est l'introducteur des étrangers ; le maul-eMai^ ou maître du thé, est chargé de déguster les boissons et les aliments que l'on sert au sultan ; le numl-^Meba garde le sceau impérial qui porte le nom du chérif et des paroles du Coran. Le mouVm'kahala ou maître du fusil, a les annes personnelles de l'empereur dans ses attributions et les porte à côté de lui ; le mouV-el-mdol ou maître du parasol, ombrage la tête du chérif avec ce signe du commandement. On peut voir à Paris celui qui a été pris à Isly et qui avait été fabriqué au faubourg Saint- Antoine. Le mouV'Oulad ou maître des pieux, reste à la porte de la lente de l'empereur en voyage. Le mouV-roua ou maître des écuries, a soin des chevaux de Sa Majesté. On confie généralement ces charges qui touchent de si près à la personne (lu sultan, aux familles les plus anciennes et les plus sûres du makhzen. Au-dessus des oflîciers de la cour se trouve le vizir, que Ton pourrait appeler ministre de l'intérieur. Nous ignorons si, depuis Tavénement du nouveau souverain, les fonctions de vizir ont été conservées à Si-Mohammed Safar. Cependant, nous répéterons ce que nous avons appris de ce

assez le Maroc pour leur propre avantage et qu'ils craignent de faciliter aux autres nations d'en dévoiler Yb mystère et d'en modifier la direction politique? Pourquoi leur traité de 1836, qui ouvre tout l'empire à leurs agents, demeure-t-il à cet égard une lettre morte (1) P II- appartiendrait à la France, qui a le droit de revendiquer les mêmes privilèges, de prendre l'initiative et d'installer des consulats au cœur du Maroc (2). Nous voulons arriver à la personne de l'empereur du Céleste Empire ; pourquoi ne parviendrions-nous pas jusqu'à celle du chérif? Les raisons se ressemblent fort de part et d'autre, et il est aussi aisé d'atteindre Fez que Pékin.

Les consuls généraux les plus importants sont ceux d'Angleterre, de France et d'Espagne. Les autres occupent un rang secondaire, au point de vue politique. Nul n'ignore que l'Angleterre a la prépondérance au Maroc. Elle y tient beaucoup, et on le conçoit. Ce n'est pas seulement pour les avantages de son commerce; mais pour l'approvisionnement de Gibraltar, qui tire en grande partie ses subsistances de Tétouan et de Tanger, et pour mieux assurer la

(4 ) Such consul or consuls shall bc at liberty io réside in any of the seaports or cities of the sultan of Marocco which they or Ihe British governcment may choose, and find most convcnient for the affaire and services of her Britannic Majesty and for the assistance of Brilisb merchants.

(2) Le traité français de 4767^ qui règle encore nos relations avec le Maroc porte, art. 44 : a L*empereur de France peut établir dans rempire de Maroc la quantité dos consuls qu'il voudra^ pour y représenter sa personne dans les ports dudit empire^ y assister le» négociants^ les capitaines et les matelots.» La résidence dans les villes de Tintérieur parait implicitement refusée à nos consuls dans cet article. Mais le traité de 4 847 ajoute^ art. 7 : a La France jouira en toute chose et en toute occasion du traitement de la nation la plus favorisée. »

dommtlîon qu'elle peut exercer par Gibraltar sur le détroîL Elle serait beureose, enfin, de soulever contre TAlgérie cet allié au cas d'une rupture avec la France. Aussi ■e rougit-elle point de fournir des armes au Maroc en tonte oeeuion, de le soutenir, au mépris de la justice et de kdriltsatîoii, contre les puissances chrétiennes les mieux fondées i lui Cèdre la guerre. Elle l'a endormi dans la persoaskm que, sans la permission du cabinet de Saint-James, tacmi peiqile d'Europe n'aurait l'audace de l'attaquer; la France lui a donné de cruels démentis ; celui qu'elle reçoit del'Espttgne est plus cruel encore. Puisse Sidi -Mohammed ouvrir les yeux et comprendre combien les temps sont cnuigésl

L'Angleterre est représentée par M. John Henri Drum- Bood-Hay, chevalier de l'ordre civil du Bain et ministre du sînt ÉTangile. Il est né à Gibraltar; mais son enfance s'est éeoulée à Tanger, où son père était consul avant lui. Après ifmr complété ses études à Oxford et fait un court noviciat diplomatique à Constantinople , il revint à Tanger, en 1814 (i), et succéda, en 1845, à son père, qui l'avait signalé à Londres, comme très-capable de continuer son (Bovre et de faire prévaloir au Maroc les intérêts anglais. Le nouveau consul, en effet, s'est parfaitement posé à Tanger. Riche et recevant de plus un magnifique traitement^ il a une meute et des chevaux, deux cents musulmans sous sa protection, deux villages voisins de Tanger à ses ordres et dont les habitants sont ses fellahs : Souhani et Ckarf-elrAkab^ dont il s'est réservé les chasses. Ses pouvoirs sont très-étendus. Il peut agir dans bien des circon-

(4) (Test alors qn'il publia son livre : Western Barbary, its wUd ^ribti ond focage animais, ouvrage plutôt littéraire que scientifique.

tendus, de supplices ingénieusement cruels : voilà autant démarques d'une souveraineté aussi absolue que mal assise.

Ce n'est point à la force du gouvernement central qu'il faut attribuer l'indépendance conservée par le Maroc, malgré les attaques de conquérants qui ont écrasé bien d'autres peuples -.elle est due à l'attachement des tribus pour leur propre indépendance, à l'énergie native des races berbères, au sentiment religieux qui les anime, abstractîœi faite de toute valeur personnelle des GhériCs, et enfin aux prodigieux obstacles que le terrain oppose à l'étranger.

On sait que Mahomet, en fabriquant sa religion de toutes sfortes de pièces empruntées au judaïsme, au christianisme, au paganisme, a souvent négligé de les souder. L'un de ses plus graves oublis est de n'avoir pas réglé l'ordre de succession au khalifat. Les arabomanes s'extasient devant ce trait de génie, qui cependant a mis plusieurs fois en question l'existence même du mahométisme. La dynastie des Ghérifs court le même danger au décès de chaque souverain. Tantôt il désigne son héritier, tantôt le pouvoir tombe entre les mains du frère ou du fils assez heureux pour s'en emparer : le trône appartient primo occupaniiy pourvu que ce premier occupant soit chérif et assez bien armé pour se défendre.

On donne aux princes de la dynastie des Ghérifs le titre de Moulé ou maître : par exemple. Moulé Soliman, Moulô Abd-er-Rahman. Geux qui portent le saint nom de Mahoirtet substituent au titre de Moulô celui de Sidi^ qui est apparemment plus respectueux encore, bien qu'il éveille la même pensée et signifie Monseigneur. Le chérif actuellement régnant est donc appelé Sidi Mohanmied. Les Maures le désignent encore par les titres de khalife ou lieutenant du Prophète, de sultan ou dépositaire de la puissance,

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diman ou pontife, sans parler des surnoms que prennent en général les souverains de l'islam.

Quoique le Chérif à vrai dire n'ait pas de ministres qui personnifient en dehors de lui l'autorité gouvernementale, il s'environne nécessairement de quelques secrétaires de ses commandements, simples organes de ses volontés, dépourvus de toute initiative. On voit figurer parmi eux des parents du sultan, des officiers de sa garde, des hommes de loi dont le concours n'empêche pas qu'i^ ne soit considéré comme seul capable de tout savoir et de faire tout par soimême. Les titres de ces dignitaires indiquent ordinairement les fonctions qui leur sont attribuées. Le moul-el-mechouar ou maître de la salle d'audience, est l'introducteur des étrangers ; le mout-et-tot, ou maître du thé, est chargé de déguster les boissons et les aliments que l'on sert au sultan ; le moul-^t-teba garde le sceau impérial qui porte le nom du chérif et des paroles du Coran. Le moul'm'kahala ou maître du fusQ, a les annes personnelles de l'empereur dans ses attributions et les porte à côté de lui ; le mour-el-mdol ou maître du parasol, ombrage la tête du chérif avec ce signe du commandement. On peut voir à Paris celui qui a été pris à Isly et qui avait été fabriqué au faubourg Saint- Antoine. Le tnùuV'tyulad ou maître des pieux, reste à la porte de la lente de l'empereur en voyage. Le mouV-roua ou maître des écuries, a soin des chevaux de Sa Majesté. On confie généralement ces charges qui touchent de si près à la personne du sultan, aux familles les plus anciennes et les plus sûres (lu makhzen. Au-dessus des officiers de la cour se trouve le vizir, que Ton pourrait appeler ministre deFintérieur. Nous ignorons si, depuis l'avènement du nouveau souverain, les fonctions de vizir ont été conservées a Si-Mohammed Sal'ar. Cependant, nous répéterons ce que nous avons appris de ce

personnage, parce que ces détails sont des traits de mœurs qui éclairent la question générale du choix des grands officiers à la cour des Ghérifs.

Si -Mohammed Safieur, originaire de Tétouan, est un ancien négociant qui a voyagé en Europe. Il est le successeur d'El-Moktar, suivant lequel la langue a été donnée i l'homme pour dire le contraire de la pensée. Les diplomates se rencontrent ; mais ceux du Maroc, apparemment, sont plus forts et ils ne se contentent pas d'un simple déguisement de la pensée sous la phrase : ils mentent carré* ment.

Si-Mohanuned Safar a de grandes attributions. Il dirige l'administration des pachas et nomme, avec l'approbation du sultan, les gouverneurs des provinces et les préposés aux douanes. Nul ne peut être présenté au sultan ou lui faire parvenir une dépêche sans l'intermédiaire du vizir. Par le vizir, le sultan manifeste ses volontés ; car il ne répond jamais directement à personne ni par écrit ni de vive voix, fût-on présent à l'audience.

A l'audience, le vizir s'approche du chérif ; il a les manches larges et retroussées ; il est sans armes et ne tient que de l'encre et une plume. L'empereur parle ; le vizir note rapidement ses ordres sur la paume et sur le dos de la main ; sur le bras, si la main ne suffit pas. Safar écrit fort bien. U • a été secrétaire du vizir El-F'ki-ben-Dris, le plus habile qu'ait eu Abd-er-Rahman et qui joua un rôle très-important de 1830 à 1852, époque de sa mort. Voici comment Abd-er-Rahman, à ce que l'on raconte, s'assura de l'aptitude de Safar. Il le fait venir et lui donne précipitamment des ordres compliqués à répartir entre les khodjas ; un instant apnès, il le rappelle et l'interroge sur les ordres qu'il a reçus. Safar les répète exactement avec aisance et clarté. Trois fois

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