S. — MATÉRIEL DE GUERRE
11 n'y a pi^ i proprement parler d'arsenaux au Maroc ; cependant le gouvernement n'est pas dépourvu de toute provision d'armes. Dans les cas exceptionnels conmie celui de la j^résente guerre, il distribue des fusils et des munitions aux contingents qu'il appelle sous les drapeaux. Mais il a peu d'armes de rechange, > et il compte sur ce que les Marocains sont toujours pourvus de fusils, de yatagani et de poignards dans leur propre demeure. Les réguliers ref oivent leur équipement; les autres gardent ou prennent les vêtements qui leur conviennent, et ils s'arment comme ils y entendent, avec ou sans le secours du gouvernement.
Le Maroc n'a pas de fonderies de canons. Sidi-Mohammed, père de Moul^Yezid (1747-1789), entreprit d'en établir. U fit venir pour cela des artilleurs et des fondeurs de Constant linople ; mais tout se réduisit à une fabrique de bombes qui ne fut pas longtemps en activité, à Tétouan. Toutefois les canons ne manquent pas. Les Chérifs en ont acheté ou reçu de longue date, sous la forme de cadeaux, de la part des puissances chrétiennes. Mohammed lui-même acquit de la sorte plus de deux cents canons et soixante mortiers. Il y en a par centaines en bronze, en fonte, en fer, sur les remparts lézardés de Tanger* de Tétouan, de Salé, de Mogador; mais lapprovisionnement en boulets de calibre, les affûts, les artilleurs de routine destinés au service des pièces laissent beaucoup à désirer.
Sidi-Mohammed , actuellement régnant, et son père Abder-Rahman ont acheté en Angleterre des munitions d'artillerie pour des sommes importantes. Ils donnèrent à cet effet diverses commissions en 1858, soit qu'ils prévissent Une
pture avec TEspagne, soit qu'ils aient agi par prudence en le des troubles intérieurs qui ne pouvaient manquer d'éiter à l'avènement de Sidi -Mohammed. L'Angleterre a •tenu par sa politique de fournir à peu près exclusivement i Maroc les provisions de guerre qu'il demande à l'étranger, le y a placé ses fusils à pierre et de rebut ; elle lui vend aîntenant des armes de précision. Les juifs ont introduit lelques fusils fabriqués à Liège sur le même modèle que nx des Marocains ; mais ce commerce de contrebande n'a "is aucune extension.
n y a effectivement des fabriques de fusils et d'armes
anches assez actives auMaroc, particulièrement àTétouan,
Fez et à Méquinez. Le canon du fusil est si long qu'on le
midrait de loin pour une lance. La crosse est courte, mai-
■e et répaulement en ivoire. On lit sur le canon fixé par
» anneaux de cuivre ou d'un aident impur des sentences
1 Coran. L'arme porterait assez bien, si les balles n'étaient
s d'un trop petit calibre. On les fait entrer dans le canon,
curées d'un peu de laine ou de h'/a, chanvre du palmier
es Marocains se servent peu du pistolet.
iHime armes blanches, ils ont le sabre droit, le poignai-d
, le yatagan à lame courbe. On reconnaît l'imitation
ieîUes lames de Tolède, qui ne sont point rares au Ma-
La poignée droite et courte laisse à peine une entrée
mie à la main. Elle est montée quelquefois en corne
locéros. Le fourreau en bois doublé de cuir rouge est
à la pointe par une feuille de cuivre jaune. On trouve
3S fourreaux revc^tus entièrement de cuivre ouvragé.
es portent des inscriptionsen écriture arabe ou même
; mais celle-ci peut n'(Hre (priniitce par des traits
\churcs sans aucune signification. Quoique la loi
religieuse interdise le luxe dans les armes, il y a une exception en faveur du sabre : « D est permis, suivant Sidi-Khelil, le plus accrédité des jurisconsultes malékites, de parer d'or et d'argent la garde et le fourreau d'un sabre ; car le sabre est la première et la phis noble des armes. » Ces métaux précieux brillent assez rarement sur les fusils, à moins qu'on ne parle de ceux que les Européens font fabriquer comme curiosités.
Nous n'avons pas de renseignements satisJFaisants sur le rôle de la lance et de la baïonnette dans l'armée iparocaine. Elles y figurent l'une et l'autre (1). On dit que la baïonnette est mal fixée et simplement retenue avec des cordes au bout du fusil. La lance dont s'arment les cavaliers est courte ; elle leur sert à s'ouvrir un passage ; puis ils se battent d'bomme à homme, le yatagan à la main (â).
Les hommes des contingents, qui s'arment comme ils peuvent, se servent parfois de massues, et nous avons entendu dire qu'ils savent user du lazo. Enfin quelques . tribus, comme celles desZaères, forment les chiens au combat..
(1) Tbc mode of fighiing practiscd by thc Berbcrs is, afler Ihe first hre, to rush in pelUmcll among Ihe eaemy^ wiih bayonets fixed in Uieir long musqueis, somcthing likc the Europeaoi bayonets... They are very carôless about thcir fire^-arois, placing their dcpendence cfaiefly upon iheir bayonets. ^r Arthur de Capell firooke, Sketckes in Spain ad MoTOccOy t. I, p. 395.
(2) Los moros de caballeria van armados con una espingarda, algo mas pequena que las de infantoria, un chuzo o lanza corla, y la gumia en forma de hoz^ de acerado filo. Se precipiian gritando salvajemenle sobre los cuadros^ y disparan conforme se aproximan ; lucgo echan mano. a la laoza para abrirse paso^ y solo hacen uso de la gumia en los lances personales^ o para separar la cabeza del tronco a sus enemigof vencidos.
(Cnrrcèpon»liuci5 de La Epocaj ÎO décembre 1859.)
Le gouvernement possède des fabriques de poudre, spécialement à Maroc et à* Fez; mais il en tolère partout la fabrication et la vente. Celte poudre est grossière et salit promptement le fusil, circonstance qui, ajoutée à Timperfection générale des armes, assure, en môme temps que la tactique, une immense supériorité aux Européens. La charge de poudre n'est pas introduite au moyen d'une cartouche , mais versée de la poudrière en bois, suspendue par un cordon de laine ou de soie : il en résulte perte de temps et de poudre (1). Les balles sont contenues dans un petit sac dé cuir à coulisse ou dans la djebira ou giberne d'écorce que portent d^habitude les montagnards.
Si nous déshabillons de la tète aux pieds un cavalier Yégulier, voici quelles seront les pièces de son uniforme : lé fez ou bonnet rouge de Fez, pointu et surmonté d'une houppe bleue. Le rza, turban qui entoure la partie inférieure du bonnet. Le burnous. Le $lam, manteau court en laine blanche. Le hatk, tissu blanc et léger, long de cinq ou six mètres, dans lequel on se drape, comme en Algérie. Le hazam, ceinture de laine rouge, quelquefois en soie. Le caftan de drap rouge sur la chemise. Le hamigh ou chemise à larges manches. Le djabad, corset en laine sur la chair. Le 9erouel, qui descend plus bas et est aussi plus étroit que le pantalon turc ou serouelkandrisa. Les temmag, bottes longues sans semelle, ou, pour mieux dire, tiges de bottes en maroquin rouge. Les belgha mVa er rekeub ou souliers pour
(1) Le général Ros de Olano^ dans une allocution adressée aux troupes du 3' corps de Tarniéc espagnole, disait récemment : « Répondons avec nos armes de précision à une infanterie qui ne sait peut-être [âs même ce que c'est qu'une cartouche. — Respondamos con nuestras .rmas de précision a una infanteria que no sabe siquicra lo que es cl
monter : ce sont des souliers en fin maroquin et qui enveloppent le pied, sans autre semelle. Le pied s'appliqpe donc fortement . sur l'étrier plein, large et bombé, en usage au Maroc comme en Algérie, aussi bien que la «elle à dossier. Les hemz ou éperons en longues broches s'attachent entre les souliers et la botte. L'uniforraa d'un spahis peut sembler chaud et compliqué; mais il est rationnel de se vêtir contre la, chaleur dans certains climats, conune on le fait dans d'autres contre le froid. Toutefois, on doit remarquer Tampleur et la légèreté des vêtements, de dessus. Le costume des fantassins ne diffère pas beaucoup de celui du cavalier. Ils sont chaussés de la babouche à semelle de cuir. Quant aux réguliers du nicham,^ on a vu qu'ils furent calr qués par Sidi -Mohammed sur les turco». Nonobstant ce que nous venons de dire, enfin, de l'opportunité des vêtements sous la latitude du Jifaroe, il est, vrai qu'une foule de rudes montagnards ou d'autres hommes du contingent des provinces se contentent d'une simple chellaba en lambeaux ou d'une sale chemise de laine, qui augmentent le pittoresque, sinon le bien-être, d'une armée marocaine.
L'armée eu marche vit en grande partie à la gnice de Dieu. Les tribus qu'elle traverse fournissent pour sa subsistance rimpôt de la mowui, et vendent ce qu'on ne leur enlève pas. Souvent les expéditions marocaines sont abandonnées, parce que les vivres manquent soit aux hommes, soit aux chevaux.
§ 4. w {QUALITÉS HOEALBS ET TACTIQUE.
Il serait injuste de refuser le courage aux Marocains de race berbère ou arabe pure. Les amazirgs et les chelloks sont les mêmes hommes que la France a longtemps combat-
tus en Kabylîe, dans i'Aurès et l'Ouarenséris^ Sans doute la fuite n*est pas pour eux, comme pour nous, une honte; souvent c'est une tactique ; ils ne savent pas rester a. un poste sans autre raison que celle d'obéir à un commande ment ; ils savent encore moins faire retraite en bon ordre ; c'est ignorance,, non manque de cœur. Il en faut dire presque autant du cavalier arabe dans laplaine. L'audace^ le mépris de la mort et de la douleur, qui affectent d'ailleurs le barbare moins que lecivilisé (1), la sobriété, la patience dans les fatigues et les privations, la sounpdssion à l'autorité, ne manquent pas aux troupes marocaines. Elles ont d'adroits tireurs et d'excellents cavaliers. Plusieurs des mobiles qui font le hoa soldat animent cette armée : la croyance religieuse (â), l'amour de l'indépendance et du sol natal. Ces deux mobiles ne sont pas en jeu, ou n'y sont que faiblement, dans les petites guerres intérieures» Voilà pourquoi Ion y fait parler la poudre toute une journée sans tuer personne. Hais il n'en va pas de la sorte quand il s'agit de lutter contre le chrétien et l'étranger. On n'expliquerait pas autrement la résistance toujours vigoureuse et souvent Iriomphante opposée par ces populations aux Carthaginois, aux Romains, aux Grecs, aux Turcs, aux Esp^nols et aux Portugais.
Attribuer aux Berbères une tactique, ce serait peut-être dilater beaucoup le sens de ce mot. Dresser adroitement des
(1) Le système nerveux est plus développé, plus sensible chefe ce d«:ruier. Le civilisé apprécie mieux la vie, parce qu^il la connaît et en j >uit davantage. Quelquefois il s'y attache d'autant plus, qu'une foi morte ne lui montre pas, comme le fanatisme au musulman, un avenir meillenr.
(2) Je n'en juge pas seulement l'histoire à la main ou par des rai» iûDDements à prton', mais avec l'expiTience d'ancien aumônier militaire.
embuscades'; se ruier en cohue ou en se déployant sur Tennemi^ décharger ses armes et fuir; pousser dfes cris féroces en engageant le combat ; guetter et enlever des sentinelles ; se glisser à l'abord du camp ennemi pour tirer un coup de fusil, puis s'esquiver (1); harceler une arrière-garde; surprendre un camp, massacrer les traînards; fatiguer l'ennemi par une perpétuelle mobilité ou l'attendre sur les crêtes ou les plateaux inaccessU)les ; semer les passages d'obstacles et de retranchements ; rouler sur les assaillants deâ quartiers de roches; daiis roffensive, combattre sans merci, piller et incendier les villages, ghazzier les tribus nomades, ruiner le pays, répandre la terreur en promenant des tètes coppées sur le champ de bataille ou même des cadavres déterrés, voilà quels seraient les traits saillants de la tactique des contingents marocains, tactique de barbares, guérillas de brigands dont l'histoire de nos campagnes d'Afrique n'offre que trop d'exemples.
Quel nouveau caractère la lutte en bataille rangée recevrait-elle de l'armée régulière? On ne peut guère le dire, puisque de nos jours il n'est pas une nation barbare, pas une cause mauvaise ou infâme qui ne trouve quelques défenseurs parmi les Européens. Dans leurs manœuvres traditionnelles, les Marocains s'approchent de l'ennçmi, se déploient subitement de manière à présenter le plus grand front possible, courent jusqu'à la demi-portée de fusil, déchargent leurs armes, et se retirent précipitamment en les rechargeant pour faire feu une autre fois. Habiles à s'embusquer, tenaces derrière un abri, ils lâchent pied aisément
(4 ) Devant Ceiita, les Maures, par un stratagème qui ne leur a pas beaucoup réussi, attendent pour attaquer les retranchements des Espagnols, que ceux-ci aient le soleil ù la figure; ce qui arrive après-midi.
quand H faut se Imtlre à découvert et de pied ferme. Dans les grandes batailles, ils ont coutume de se former en croissant, la cavalerie aux poinies^ l'artillerie et Tinfanterie au centre. Puis la cavalerie tâche d'investir l'ennemi, pour le placer entre deux feux et l'exposer en même temps à celui de rartillerie (1). Ces dispositions et ces manœuvres, que nous remarquerons dans plusieurs rencontres, ne s'éloignent pas de celles de la bataille d'isly. La ca,valerie ennemie, sortant à droite et à gauche des cpUines où était Sidi-Mobammed, assaillit à la fois les deux flancs et la queue de notre petite armée; ce mouvement et notre marche en avant, sur le point capital où était le camp, coupèrent en deux l'armée marocaine.
On sait que les Marocains sont cruels à la guerre envers les prisonniers, et que l'on est souvent forcé d'en venir par représailles vis^à-vis d'eux au système d'extermination (2). Leur plus grande joie est de couper les têtes de leurs ennemis et de les promener sanglantes à travers les villes et les douars. Dans ce cas, ils dépassent sans scrupule les limites marquées par leur propre loi : « 11 est, en effet, défendu de porter les têtes des infidèles d'un pays à un autre, où bien à un chef commandant Tarmée, et à plus forte raison à un chef éloigné de l'armée militante , maïs on peut les porter même sur les pointes des lances dans le pays où s'est livrée la bataille, excepté si ces têtes viennent de rebelles ou
vO Chënier, III, Î35.
iV. Jusqu'à présent (20 décembre), les Espagnols n'ont pas pu faire un seul prisonnier, les Maures se faisant tuer plutôt que de se rendre. Avant la victoire ou à litre de représailles, la loi musulmane permet de donner la mort au vaincu « sous quelque formr; de supplice que ce Soit. »
révoltés. » Les Maures n'épargnent rien et s'exposent à tous les périls pour enlever les blesséd et les cadavres des leurs sur le champ de bataille. Craignent-ils que lés chrétiens s-'en fassent de sanglants trophées?
On dira quelqfues mots de la marine de guerre au chapitre suivant.
(I) Sldi-Khelil, trad. Porron, H, ï:>3.