CHAPITRE VU
MOCJVBMEI^T INTELLECTUEL Atl MAGREB-EL- ACSA DURANT LE MOYEN AGE.
Nous considérons la prise de Fez par le cherif Mohammmi et le renversement total des Merinides comme ouvrant Itépoqiie moderne pour le Maroc. Il semble utile, avant d'y •, de jeter un coup d'œil rétrospectif sur le mouveit intellectuel au Magreb-el-Acsa, pendant le règne des dyMftîes qui ont précédé celle des cherifs.
On ne doit pas perdre de vue que les ouvrages écrits en ■nbe dans cette région de TAfrique, furent souvent comfOiét par des Berbères ; car la partie lettrée de ce jieuple mmt adopté la langue des vainqueurs^ la langue sacrée du Goian. Quand donc une histoire des Arabes attribue à cette ■aÇkm les produits et les progrès intellectuels qui se prélentent dans des livres rédigés en leur langue, elle commet one erreur semblable à celle qui, sans distinction et sans léserre, ferait hommage aux Romains de la science renfermée dans les écrits en langue latine.
Faut-il rappeler que les fondateurs de dynasties au Ma-
greb-el-Acsa, sont généralement des Berbères savants, amis des lettres et propagateurs de l'enseignement et des écoles? Youssouf ebn-TachQn, Abd-el-Moumen, le merinide Yacoub ebn-Abd-el-Hack, sont Berbères, et l'arabe Ebn-Khaldoun leur rend ce témoignage, à eux et i Irars descendants : « Les traces qu'ils ont laissées de leur administration attestent le soin qu'ils avaient mis à &ire fleurir les sciences, à fonder des écoles, a élever des zaouias et des ribats (lieux de prière et d'étude), à s'entretenir avec les savants, à leur assigner la place d'honneur aux jours d audience publique, à les consulter sur les obligations de la religion, à suivre leurs conseils dans les événements politiques et dans les affaires de justice, à étudier l'histoire des prophètes et des saints, i faire lire ces ouvrages devant eux dans leurs salons de réception, dans leurs salles d'audience et dans leurs palais (1). »
Alors même que l'on considère l'ensemble des œuvres d'origine musulmane, c'est une exagération d'attribuer au mouvement intellectuel dont elles sotit l'expression, le progrès scientifique du moyen âge chrétien, et d'y chercher la source de la civilisation moderne; comme si, entre l'antiquité grecque et la Renaissance, il n'y avait que les écoles arabes. Nul ne peut dire, jusqu'à présent, la part qui revient aux Indiens, aux Grecs, aux Juifs, aux Wisigotbs et aux Latins dans les travaux des Arabes; mais combien d'as^ sertions gratuites sur les emprunts que les Latins auraient faits à ces derniers 1 S'agit-il de Gerbert, on nous cite les contes de Guillaume de Malmesbury, pour transformer cet homme de génie en disciple des Maures, au lieu de remonter aux sources sérieuses qui ne le montrent nullement en
(4)'.Trad. du baron de Slanc, I, 203.
rappcurt avec eux (1). On supprime les écoles chrétiennes; on ne Uent nul compte du grand siècle littéraire de saint Augustin, dont la vie s'est communiqtiée directement i tout le moyen ftge l$itin. Il est avéré que TOcddent) avant le xi* siècle, ne connut rien ou presque rien dea travaux dés Arabes; les traductions de leurs livres furent rares et peu répandues^ la connaissance de leur langue, restreinte, comme on en juge par Tentreprise à laquelle Raymond Lulle avait voué sa vie, et par le résultat qu'il obtint au concile de Vienne. Si un philosophe arabe exerça quelque influence sur les écoles latines, ce fut Averrhoès; et ses écrits n'ont été connus de l'Occident chrétien que par tes soins de Frédéric II, quand le xni'' siècle rayonnait d'un éclat incomparable. L'esprit humain leur doit peu, et il n'avait pas besoin d'eux pour se relever, sous les ruines du monde romain, dans Jes écoles bénédictines, et de Bède à saint Ansehne, à saint Thomas, que de savants, pour n'être ni Arabes, ni élèves des Arabes, ne furent pas moins des phares lumineux dans ce qu'on appelle, trop souvent sans réserve, par ignorance ou injustice, les ténèbres du moyen âge t Si les Arabes ont eu quelque temps sur les Latins une supériorité marquée, ce ne peut être que dans les mathématiques, la médecine, la géographie et les sciences naturelles. Mais ce n'est point de ce côté-là, heureusement, que s'est portée l'activité intellectuelle du moyen âge chrétien ; c'est du côté de la théologie, de la philosophie, du droit et des sciences morales, où l'infériorité des Arabes est incontestable : or, là est vraiment le fondement de la civilisation, le principe du progrès, et non point datas les sciences que les Arabes cultivaient (2).
(4) Uock, Vit de Silvestre II, p. 407. Trad. Azinger.
(9) Nous iouchoi^ une thèse qui n'est pas faite. Elle ne pourra l*ètfe
M^is, pour rentrer dans les bornes étroites de notre sujet, observons que les établissements d'instruction publique, nombreux au Maroc, ne send)lent pas féconds en écrivains illustres, autant que d'autres écoles musulmanes d'Espagne ou d'Orient. L'université de Fez , visitée par tant de savants, ne parait point en avoir produit un grand nombre. Il est vrai que les auteurs arabes, et spécialement jËbn-Khaldoun, en citent dont le nom seul est connu.
Plusieurs ont écrit en berbère, la langue nationale, conservée surtout dans les montagn\ss, et, au midi, par lesChel* loks, qui habitent la montagne et la plaine. Tels sont Saleh ebn-Tarif,744=127, etHamlm, 925=313, chefs de sectaires et auteurs de corans berbères probablement à jamais perdus. On a vu Molianuned ebn-Abd-AUah user du même moyen pourentratner les Masmouda, en flattant leur patriotisme, et fonder la secte almohade. 11 traduisit en berbère plusieurs de ses traités, dont le texte arabe a été seul recueilli, mais dont il subsiste peut-être encore des copies berbères chez les montagnards de l'idraren Dran (1).
Les khalifes du Magreb-el-Acsa, qui étendaient leur autorité en Espagne, ne sauraient pourtant revendiquer avec justice une partie notable des gloires littéraires et scientifiques de ce pays ; car ils n'y avaient pas leur résidence ordinaire, et leur action ne s'y faisait sentir qu'accidentellement et par intermittence. Le Magreb s'éclaire plutôt des reflets de la science musulmane qu'il n'en est le foyer. D'ailleurs,
que plus tardy quand on connaîtra mieux les éléments qui en forment la matière. On la trouve indiquée par le jésuite Idiaquex^ dans sa Disertacion historica sobre las sociedades, collegios y academias di la Europa y en particular de Espana, etc. Madrid, 4788.
(1) Page 324. Notes sur la langue , la littérature et les origines d^ peuple berbère, par M. de Slane, à la fin du t. IV de la trad. d*Ebn*
les réyolutions et les guerres ne lui laissent que bien peu de la paix nécessaire aux grands travaux de l'esprit, et, tout en idmeitant que la lecture, l'écriture et les éféments dès sciences y ont été autrefois beaucoup plus répandus qu^au* jourd'hui, nous n'ayons aucune raison de Croire que la majorité des populations soit jamais sortie de l'ignorance epractéristique des peuples barbares.
Au rapport de Léon l'Africain, qui connaissait parfaitement le Maroc, si beaucoup de gens sans lettres raisonnaient pertinemment astronomie et agriculture, ils le devaient à des traditions reçues des Latins et aux versions arabes d'un grand nombre d'ouvrages latins, répandues dans le pays (1).
Plusieurs des savants, qui sont nés ou qui ont vécu au Maroc avant l'installation des cherifs dans le nord de l'empire , réclament une mention particulière. L'an 1 {38=533, *st mort à Fez, bien jeune encore, Abenpaceou Ebn-Badjeh, lOmmé aussi Abou-Bekr Mohammed ebâ-el-Sayeh, metahysicien et moraliste estimé des Arabes. Né à Cordoue, il «sa en Afrique, où il succomba aux fatigues de l'étude, ion au poison préparé par des envieux. Alpétrage, l'un des tltresdu Magreb-el-Acsa, vers 1180=545, observait l'obli-
Idoun. On voit là combien sont rares les monumenti littéraires
a langue berbère ou plutôt du dialecte cbelïah:
\ Toici ce passage intéressant : « Moite cose pertinent! a ciô e più
fanno insegnar con ditigenza nelle scnoie a' faneinlli'. . . Le re->
li la eognizlone ehe essi hanno lono caTate dalla lingua latina
\at^ nelht arabica Hanno similmente un gran volume j in tit
iviso, il qualc cssi chiamano nella lingua loro // Tesoro 4egli
tort, ed è tradotto dalla lingua latina ail' arabica in Cordova...
Tîgliomi molto chc apprcsso gli Aiïricani siano molti ]ibri tra-
Ua lingua latina, i quali oggi non si truovano appressi latioi. »
T. Venise, 4837.)
quité de Técliptique, et s'efforçait d'affranchir l'astronomie de fausses hypothèses adoptées par Ptolémée, dont l'autorite les maintenait depuis mille ans. Le célèbre géogrqihe Edrisi nous appartient, parce qu'il est né à Geuta vers la fin du XI* siècle, et qu'il est venu y mourir après de longs vqyages. D séjouriia d'ailleurs aux environs de Maroc, et il est de la famille des cherifs édrisides. Sa naissance lui rendait le séjour de TAfirique dangereux. Appelé par Roger 11 i la cour de Sicile, où la civilisation chrétienne donnait la main à la civilisation musulmane, il put y consulter an grand nombre de voyageurs, et ajouter a ses propres connaissances le résultat de leurs dépositions concordantes. 0 composa ainsi son ouvrage de géographie intitulé : Amuti' ment de celui qui veut parcourir le monde ^ et il fabriqua en argent une sphère céleste et un planisphère ou disque terrestre, car il n'avait pas une idée suffisante de la forme de notre globe (1).
Le médecin Avenzôhar ou Aben-Zoar^ dont le nom est Abou-Merouan ebn-Abd-el-Melek ebn-Zohr, est un juif, né à Penaflor près de Séville. Mais le Maroc le revendique parce qu'il fut attaché au service d'Youssouf ebn- Tachfin, et que sa carrière s'acheva dans la capitale des Almoravides, en 1161=556 ou un peu plus tard. Avenzôhar était plutôt médecin que philosophe. Il substitua la méthode expérimentale et rationnelle à la routine dans l'exercice de sa profession. Disciple de Galien, il eut d'ailleurs un génie assez indépendant pour faire progresser trois branches de la médecine dont il préconisait l'alliance : la pbar-
(4) Voir la traduction de la Géographie d'Edriai, par M. Amédée Jaubert^ Paris^ 4837-39, et ïlnirodxiciion de M. Reinaud à la géographie d*Aboulfeda, p. 443,
maceutique lui doit des médicaments ; la chirurgie reçut de lui l'idée de Tincision de la trachée-artère, et la médedue proprement dite, la description de quelques mala* dies mal observées. Son livre intitulé Teicyr^ et traduit en vers latins sous ce titre : Rectificatio medicatiani$ et regiminis , a été composé pour Youssouf; et il suppose que Tauteur était chargé du soin d'un hôpital, comme il y en eut, en efiCet, dans les capitales du Maroc ; son Traité de la guérùon des maladies est dédié à un fils dToussouf . Lç juif Avenzohar fut le maître d'Averrhoès, qui lui a rendu ce témoignage : « Pour parvenir à une connaissance profonde de la médecine, il faut lire avec soin les ouvrages d'Avenzohar, qui en sont le vrai trésor. Il a connu tout ce qu'il est permis à l'homme de connaître dans ces matières, et c'est à sa famille que l'on doit la vraie science médicale. » Cette dernière remarque s'applique spécialement à Ebn- Zohr, fils et disciple du précédent. Né à Cordoue, il fut, lui aussi, amené à Maroc. L'émir Youssouf surprit un des secrets de son cœur, dans des vers où il exprimait le regret d'être séparé de sa famille, et il lui causa la dpuce surprise de réunir à lui ses parents, qu'il fit venir discrètement de l'Andalousie.
Le plus illustre des rabbins juifs, Maimonide, né à Cordoue vers 11 35, passa, jeune encore, de l'Espagne à Fez, où ceux de sa religion vivaient plus tranquilles, et ensuite il quitta le Magreb pour l'Egypte. Les rapports entre les juifs et les Arabes avaient contribué à leur développement intellectuel par une influence réciproque. Dès le x* siècle, les juifs, initiateurs des musulmans, qui ensuite les surpassèrent, avaient adopté la langue de ces conquérants comme langue savante, en Afrique et ailleurs. Le rabbin Juda ebn- Koreich mérite d'être cité pour l'ouvrage de philologie
comparée qu'il adressait, à cette époque, à la synagogue de Fez(i).
Averrfaoès, régulièrement Aboul-Oualid Mohammed Efaii' Rodid, né à Cordoue vers le milieu du xiii* siècle, mourut à Maroc en lld8^sS04*5. Il est fameux comme ph»' losophe et <K)mme médecin. Les sarants musulmans de cette époque, aussi bien que les grands écrivains du cfanstki^ nisme aux xii* et xni* siècles, ont une tendance i embrai» 1er toutes les branches des connaissances humaines, iellei qu'elles existaient alors. Le développement de chacane d'elles ne permit plus ensuite de prétendre à une scienes universelle. Averrhoès, génie encyclopédique, fut en méde» cine disciple du Grec Galien, du juif Âvenzohar et de TA* rabe Âvicenne, dont il commenta les CanoM ou préceptes: en philosophie, disciple, traducteur et commentateur d'Aristote, il eut assez de bon sens pour ^tinguer le néant des doctrines musulmanes, et pas assez pour reconnaître les véritables fondements de la foi chrétienne. D a été accusé d'athéisme, et fut puni par Yacoub el-lhnsour, à qui l'on fit voir une note de la main d'Ebn-Rochd où il disait, au sujet de la doctrine d'un ancien : « Il paraît donc qae Vénus était une des divinités. » On le força de rétracter se» hérésies à la porte d'une mosquée de Maroc, où il reçut an visage les crachats de tous ceux qui entraient. Le sultaa qui avait interdit, en conséquence, les éludes philosophiques,
(4) M. rabbé Barges et M. Gol'dberg ont publié ce traité à Parii, en 4857^ d'après Tunique manuscrit d'Oxford^ sous ce titre : R, iMê bm Koreisch Tiharetemis Afticwni ad synagogam Jvdœorum civMii Fez epistola^ de studii Targum (nom donné aux diverses paraphrases chaldaïques de rAncien Testament) utilitalc et de lingus chaldaieC) misnicœ, talmudicœ, arabics^ vocabulomm item nonnullorum barbi' ricorum (berbères) convenientia cum bebrsa. In-8%
julonna plus tard, et rendît ses bonnes grâces au phîlo- >he. Les œuvres d'Averrhoès, traduites en hébreu et en in, ont donné lieu dans toute l'Europe, jusqu'à la ressance, à des discussions ardentes, mais souvent aussi leures que le texte qui en était l'objet (1). JUi Âboul-Hassan, astronome de Maroc, est l'une des ares du Magreb au commencement du xin* siècle. Selon Dontume du grand nombre dés savants arabes^ il iperfecnna son instruction par les voyages^ et visita le midi de spagneét le nord del'Afrique. De l'Atlantique à l'Egypte, «leva la hauteur du pôle poui» quaratîte et utie villes mprises dans neuf cents lieues de côtes, et on lui doit de narquables progrès dans l'art de tracer les cadrans astro* nuques (2) .
Le philosophe Ebn-Sabîn, de Murcie, répand du lustre r l'école de Ceuta, où il se rendit vers 1242=639-40 et ' il resta environ cinq ans» Inquiété à cause d'opinions peu aformes à l'orthodoxie musulmane, qu'il dissimulait poutit avec soin, il se retira successivement à Bougie, à Tunis en Orient. On rapporte au temps de son séjour à Ceuta la mposition de divers' ouvrages, entre autres de son traité s Oufsifons sicilienms en réponse aux problèmes qui lui aient été posés par l'empereur Frédéric II, roi de Sicile, ria création ou l'existence du monde abœterno, \ehut delà éologic et la préparation à son étude, etc. Ce que nous sain^ des réponses du philosophe ne. brille pa§ par la clarté.
(I) Sur ce point, Avprroès et raverroisme, Essai historique, par E.
tnao. Paris, 4852.
(î) Sur Aboul-Hassan , voir les travaux de MM. Sédillol, spéciale-
•ni la traduction de son Traité des commencements et des fins, et lo
'aité des ifistruments astronomiques d' Aboul-Hassan. Paris, 4834,
Si l'on en croit Makkari, la réputation d'Ebnrépanduë de son vivant jusqu'à Rome, par sui de ses relations avec Frédéric (1), Nous ne d nos sympathies pour les doctes musulmans q franchir leur propre n^son du joug d'une reli dogmes, de l'aveu de ses docteurs orthodoxes en contradiction réelle avec la raison, cpmmc effet. Mais est41 besoin d'ajouter que les ph sulmans ne sont^ nullement à nos yeux dans'L rationalistes chrétienis? Ceux-'ci n'ont pas enc une seule contradiction entre la foi qu'ils aba]
droite raison ; ils perdent la vérité et s'en èlo que les philosophes musulmans ne l'ont jan cherchent.
Au xni* siècle, on voit fleurir encore Abdn Merrakchi, le M^ocain, qui a composé, en lï histoire des Almohades d'Espagne, remarqi exactitude et son impartialité. L'auteur était d'une partie des événements qu'il raconte et <j aux six premiers rois de cette dynastie (3). ' même siècle, Elbn-Adhari, aussi de Maroc, éci tpîre de l'Afrique et de l'Espagne, publiée, co dente, par M. Doz)' (3).
En 1325=724-6, Ebn-Batoutah quittait T
(4) Sur Ebn-Sabin, voir le travail de M. Amari : sophiques adressées aux savants musulmans par V rie IL Imp. imp., 4853.
(î) Le texte arabe a été publié à Leyde , par IL sous ce titre : The history of the Almohades y prece of ttie history of Spain, . . .and of the history of the Abdol-Wahid al-Marrekoshi. In-8*.
(3) Sous le litre AUBayan el'Moghrib, Leyde, 484
et commençait des pérégrinations durant lesquelles il vit l'Egypte, la Perse, Tlnde, la Chine, TArâbie^ la côte orientale d'Afrique, et, plus tard, l'Espagne et Tombouctou. À travers les détails qu'il dicta de mémoire, si^l'on écarte des récits absurdes et puérils, on distingue l'état politique des régions qu'il parcourut, les conséquences de la chute du khalifat et des croisades en Orient, la situation intérieure de l'Asie, à la formation de l'empire mongol (1).
Mais le xrv* siècle offre un historien bien ' supérieur dans Abd-er-Rhaman ebn-Khaldoun, né à Tunis en 1332=732. n parcourut une carrière brillante mais agitée : revêtu de hautes magistratures à Tunis, à Fez,à Tlemceh et en Égypfe, il mourut en 1406=808. Nous n'insisterons pas sur l'oDuvre d'Ebn-Khaldoun, puisqu'une partie seulement de son existence s'est écoulée au Maroc. On sait que ce judicieux et savant écrivain a composé une histoire universelle et une Histoire àe^ Berbères^ précédées de ProUgomènesoii il traité des règles de la critique historique, étudie les origines de là société, l'influence des climats sur l'homme, son développement social dans la vie nomade et la vie sédentaire, se plaçant ainsi à une hauteur inconnue aux musulmans et qui lui a mérité le surnom de Montesquieu des Arabes. Ses travaux sur les Berbères, dont nous avons reproduit la sub-^ lUnce pour ce qui touche au Magreb extrême, sont, quoique simplement ébauchés, un flambeau sans lequel il serait impossible de parcourir le labyrinthe de leur histoire (2).
(4) MM. Sanguinetti oi Defrémery publient ces voyages, texte et IraductioD. Paris, ia-8^. M. Cherbonneair a traduit et publié la partie qui régarde TAfrique septentrionale. Paris^ 4852. Le P. Moura avait traduit en portugais la première partie de Touvrage complet.
(î) D'importants travaux ont été faits pour la publication et la traduction des livres d* Ebn-Khaldoun^ par Tabbé Arry^ M. Quatremère,
Ebn-Abî-Zéré, de Maroc, a écrit, sous le titre de Carta$ $egher ou petit recual, l'histoire particulière de Fèz jusqu'à son temps, au commencement du xiv^ siècle. Il n'a pas ta sage critique d'Ebn-Khaldoun, mais il laisse une trace encore lumineuse à la suite du grand historien, et les événements naturels qu'il mentionne ne sont pas sans intérêt (1). On a aussi attribué le Carias à Ebn Abd-el-HaUm el Gharnati ou le grenadier.
Ahmed Chehab-^d^Din, natif de Fez, écrivit au xv* siècle un abrégé d'histoire universelle en trois livres, dont le premier comprend les temps antérieurs à Mahomet; le second, la vie de Mahomet, et le troisième, les âges qui le suivent jusqu'à la fin du monde, annoncée par des signes ,que l'auteur fait connaître (2).
Une profonde décadence se fait sentir dans les écoles du Magreb-el-Acsa, depuis le renversement des Merinides et l'avènement des Beni-Oates. Léon l'Africain dit que les guerres ont enlevé à l'instruction publique les possessions et les revenus qui entretenaient les institutionset les professeurs. Dans les universités de Maroc et de Fez, dont il vient de peindre les somptueux collèges et de célébrer l'antique
M. do Slane. Il s'imprime k Boulak , faubourg du Caire y une édition complète d'Ebn-Khaldoua. On a uno version turque de ses Trolé^fyméfies , augmentés par le traducteur Mohammed Pirizadeh, sous le règne d'Achmet 111 , au commencement du xviii« siècle. Son frère Yaliia est l'auteur d'une histoire de Tlemcen.
(«) M. Toniberg a publié à Upsal le texte du Carias^ sous ce titre: Arviales regum Mauritaniœ, 4843, in-4*. Nous ignorons s'il a donné la traduction latine promise. Bombay, Geschichte dcr Mauritanischen Kànige, Agram, 479 i, 2 vol. in-8*, et le P. Moura, Historia dos soleraïws mahometanos que reinarao na Mauritania, Lisbonne, 4828, in^4% avaient traduit le Cargos sans éditer le texte arabe.
(S) M. d« Sacy, au t. II de Notices et extraits, etc.
splendeur, H ne trouve plus qu'une misère profonde : i Ma* roc, cinq élèves et un mattre stupide; à Fez, quelques doo-* lasti^oès étrangers, vivant d^aumdnes, et deux 01^ trois pen-» sionnaires indigènes. Au cours, un des auditeurs lit un texte, le professeur le commente, et quelquefois il préside i Tarw gumentation entre les disciples. Depuis plusieurs siècleii les mathématiques, la philosophie et Tastronomie étment négligées; le Coraii et la jurisprudence formment le seul objet de l'enseignement public (1 ) .
Les études sérieuses étaient supplantées par la culture de la poésie erotique et des arts magiques ; les chimistes poursuivaient la pierre philosophale et fabriquaient de la fausse monnaie (2) : Léon l'Africain entre sur tout cela dans beaucoup de détails, auxquels nous renvoyons le lecteur curieux. Cependant, si l'on jugeait par Léon lui-même les écoles de Fez où il a étudié, on en concevrait une meilleure idée.
El-Hassahebn Mohammed el Ouezazel-Fasi, autrement Jean Léon l'Africain, est né à Grenade; mais sa famille se réfugia en Afirique quelque temps après la prisexie cette ville. Tout enfant, il fréquenta l'université de Fez, et à la fin de ses études, il était notaire du moristan ou de l'hôpital des fous. A seize ans, il accompagna son oncle, poète et orateur»
(1) Descrizione delV AfricaySOît la dcs/îription de Fez, liv. III, c. 24, 40, p. 66, 75, et celle de Maroc, liv. H/c. 37^ p. 44.
(S)« Sonvi aneora molli poeti>l quali dettano -vers! volgarl in diverse materie, massimamenie d*axnore; e alcuoi discrivono gli cgnori che eui portano aUe donne, e altri a' fanciulli^ sovente ponendovi il neme del fancittllo chp amano« lenza alouna Tergogna (p. 75). lo ho veduto che U fine di costoro (alchimie) , le più Totte è il condursi a fait ificar monete : onde la più parte in Fez si dimostrano senza mano.» : c'est-à-dire qa*ilB avaient la main coupée en verta des lois. (P. 79.)
envoyé en ambassade i Tombouctdu par le sultan de Fez. Plus tard, il renourela ce voyage, et Ton comprend ainsi les précieuses notion^ qu'il a transmises sur laNigritie.Nous ne le suivrons pas dans ses pérégrinations ju^u'en Perse et eD Tartarie. Revenant en dernier lieu de Constantinople à Fez, par rÉgypte, il fut pris par des corsaires chrétiens, près de rtle de Djerba, et conduit à Rome, où Léon X apprécia son savoir, lui fit un très-bel accueil et le convertit au christianisme.Le néophyte reçut, au baptême, les noms du pape dont il était filleul. Il paraît que, négligé sous les successeurs de Léon X, il se relira enfin à Tunis, où il mourut.
La Description de VAfriquBy qu'il écrivit en arabe et traduisit en italien, a immortalisé son nom. C'est un ouvrage inestimable entre ceux qu'il composa, et dont la plupart sont perdus (1). H révélait T Afrique à l'Europe.
Luys de Marmol Carvajal, né à Grenade en 1520, a reproduit le travail de Jean Léon, en ajoutant lès faits militaires, mais sans avertir le public de l'emprunt qu'il faisait. Lui aussi voyagea beaucoup en Afrique. Après y avoir suivi pendant vingt ans les enseignes de Charles-Quint, depuis l'expédition de Tunis, en 1536, il fut fait prisonnier et retenu sept ans et huit mois dans l'empire des cherifs à Maroc, à Taroudant, à Tlemcen^ à Fez.. Il suivit le cherif Mohammed, dans une expédition au Tafilet, et, tantôt libre, tantôt esclave, parcourut toute la Barbarie et l'Egypte (2). Ses récils confir-
(4) Voyez la notiee d*Eyriès dans la Biogr, univ., celle de M. Be^ bnigger : Revue africaine, 4858. J'ai cité dans le cours <le mon travail deux des traductions les plus connues du livre do *Léon : celle de Temporal en français (4 556— réimpiTission h 830) et celle de Florianui en latin (4559).
(2) Notice par Eyriès, dans la Biog. tinii;., et V Afrique, de Marmol, trad. par Perrot d'Ablancourl. Paris, 4667, 3 vol. in-4«.L*o-
ent pleinement ce que Léon nous apprend de la décadence 1 Magreb-el-Âcsa. Les Africains commençaient à devenir ibutaires des renégats pour les arts et les métiers, pour la lerre, et spécialement dans les fabricationsqui ont rapport Tartillerie. Les juifs, i^itendants de toutes les grandes formes, exploitaient la décomposition sociale (1). La corrupon des mœurs avait fait de grands progrès sous les derniers erinides, et propagé, pour la dégradation des peuples, les laladies. syphilitiques, introduites par les juifs réfugiés d'Esigne (2). Cependant, le hachich, dont la fatale influence (t aujourd'hui si répandue, n'étaif pas encore en usage, éon en parle, mais à propos de Tunia et comme d'une iiose inconnue au Maroc.
S'il est une loi providentielle qui décrète la ruine des dyasties corruptrices et le châtiment des peuples corrompus, heure était venue pour le Magreb-el-Âcsa de passer sous e joug de nouveaux maîtres dont le règne ^era marqué au ob de l'avarice et de la barbarie, nonobstant quelques restiges de l'ancienne politesse musulmane.
iginal est intitulé : Déseripeion gênerai de Africa con iodos los wxetsos de guerras que à avido entre, los infieles y el pueblo cnS" timo 1/ entre ellosmismos. Gremuia y Malaga (4573— 4699),3 v.in-f.
(0 Marmol, t. Il, p. 27, 36, 56, 470, 474, etc.
(!) « Questo maie (la syphilis) non era prima neirAfrica. Ma ebbe principio nel tempo que Ferrando, re di Spagna, cacciô di Spagna i gindei. Che posciachè essi vennero nella Barberia^ essendo molti di loro îmbrattati, avenne che alcuni tristi e ghiotti Mon (lé traducteur latin met cela sur le compte des Nègres, quidam sceleratisstm Mthio^ P^/ p. 56) , usarono con le loro donne e nel presero : d*indi seguitando di maso m mano s'incominciè a infettar la Barberia,in modo che non si troTA famiglia che osia netta o non abbia avuto questo maie. » (Uv. I, c. SO^p. 28.) Mais que vaut ici le témoignage des musulmans contre es juifs î