PATHOLOGIE. — THÉRAPEUTIQUE INDIGÈNE
§ XV. — Thérapeutique indigène.
Abandonné le plus souvent à lui-même au milieu d up pays si vaste, rhomme, en proie de temps à autre aux maladies inhérentes à l'humanité , a dû chercher à les guérir, et pour cela il a appelé à son secours, tantôt des pratiques superstitieuses ou routinières, tantôt l'emploi de certaines substances que lui enseignaient l'expérience et la tradition.
Nous voyons en effet que, même chez les tribus sauvages, il s'est élevé des individus qui ont fait de l'art de guérir une sorte de sacerdoce inspiré par un être supérieur, bon ou mauvais, dont ils recevaient un pouvoir surnaturel sur les malades qui les invoquaient à leur aide. Ainsi la médecine est exercée chez les Indiens du Sud par de soi-disant sorciers [payes, inaclujs) qui conjurent le Gualichu^ mauvais génie, qui s'est emparé du corps du patient, et que l'on fait sortir en suçapt le creux de l'estomac et en pratiquant des frictions sur tout le corps.
Ces procédés, dont on pourrait expliquer physiologiquement l'efûcacité dans certains cas, sont accompagnés d'invocations, de convulsions, tantôt simulées, tantôt pareilles à des attaques épUeptiques dans lesquelles tombe quelquefois l'opérateur, qui finit par se faire illusion à lui-même au point de croire à sa puissance surnaturelle. Mais nous devons ajouter qu'aujourd'hui ces mêmes sorciers, dans les tribus du Sud, connaissent l'action des vomitifs et des purgatifs, et que plusieurs se font envoyer de la frontière dos médicaments qu'ils distribuent à tort et à travers à leurs clients de la Pampa. — Les Indiens du Nord savent distinguer les plantes émoilien tes, excitantes ou purgatives, et les emploient au besoin. Chez eux, la succion de l'estomac et les pratiques d'une soi-disant sorœllerie sont également appliquées.
Le peuple argentin a emprunté à la médecine indienne l'usage de quelques plantes particulières, telles que le datura stramonium ^ connu sous le nom de chamico ; un céleri sauvage, npio cimarron^ dont la décoction excitante et détersive sert à laver les plaies; une salsepareille comme dépuratif; enfin d'une foule d'autres plantes, dites yullos del campo^ herbes des champs, qui font la base de la médecine dans les estancias et dans cette multitude de villages où il n'y a pas de médecin.
Dans les anciennes Missions, quelques jésuites ayant une tein-
320 POPULATIOiN ARGENTINE.
ture de la médecine s'étaient occupés de faire une sorte de botiinique médicale. L'un d'eux surtout, le P. Sigismond Asperger, Hongrois, qui y résida plus de quarante années, avait composé un recueil assez volumineux, dans lequel chaque plante était dessinée avec l'indication de son nom guarani et espagnol et l'histoire de ses qualités médicamenteuses. Nous en avons eu dans les mains le manuscrit, malheureusement très-tronqué, et qui appartient à un négociant italien d'Itaquy, lequel refuse naturellement de s'en défaire. On en avait fait quelques copies qui circulaient dans le pays, et peut-être s'en trouve-t-il encore à l'Assomption. Le P. Asperger resta au Paraguay après l'expulsion de ses confrères, et mourut, dit Azara, à l'âge de cent douze ans. — M. Bonpland, pendant sou long séjour dans ces régions, a examiné la plupart des plantes décrites par Asperger et les a consignées dans les manuscrits, qu'il nous a dit avoir envoyés au Muséum d'histoire naturelle de Paris.
Le souvenir de diverses substances médicamenteuses employées par le P. Asperger existe encore au Paraguay, et quelques guérisseurs, curanderos^ les emploient contre la syphilis, la dyssenterie, les fièvres d'accès bénignes, qui sont les principales maladies du pays. On en fait autant dans la province de Corrientes et sur les rives du haut Paraguay. Mais cette matière médicale est extrêmement restreinte et se borne à quelques plantes purgatives ou excitantes, telles que : un jalap, un chardon, etc., et le fameux baume des Missions ou agtiaraybay^ dont les feuilles et les tiçes, employées en décoction, sont un dîaphorétique très-puissant ; on le considère aussi -comme antiputride. (Voyez d'ailleurs tome I, page 414 et S22.)
Il ne faut pas croire cependant que la thérapeutique indigène ait aucun secret, aucune pratique réellement efficace ou spécifique pour certaines maladies. La plupart du temps, au contraire, les moyens employés sont déraisonnables ou inutiles, s'ils ne sont pas nuisibles. Dans la campagne même, et jusque dans les villes , certains guérisseurs se font une réputation par l'emploi de pratiques puériles ou extravagantes. Au reste, ceci ne se rencontre pas seulement dans la Plata, mais aussi dans les pays les plus civilisés de l'Europe; partout l'homme est porté à voir du mystère dans les choses qu'il ignore , ou qui lui semblent dépasser son intelligence , et généralement l'art de guérir est rangé dans cette catégorie. En ville, dans presque toutes les familles, avant d'appeler le médecin , on a recours à des moyens thérapeutiques dits caseros ( de maison , domestiques), c'est-à-dire à ce que nous appelons en France des remè-