CHAPITRE IV
ImmiiTi^aUon et colonisation.
Si la population de la Confédération argentine était abandonnée à elle-même, elle s'accroîtrait sans doute, mais d'une manière inégale; nous avons vu en effet que, si sa progression est rapide aujourd'hui, elle a été assez lente pendant les deux premiers siècles de l'occupation espagnole. (Voyez page 260.) Avec l'immigration étrangère, au coniRiire , cette population peut augmenter dans ime progression aussi rapide que celle des États-Unis , lesquels, de 4 millions d'habitants qu'ils avaient en 1790, sont arrivés à 30 en 1860, grâce à ce que, dans cette période de soixante-dix années, ils ont reçu S millions d'immigrants européens, qui ont surtout peuplé les territoires déserts de l'Ouest et la Californie. — Cet exemple doit fixer l'attention de tous les Argentins qui songent à l'avenir de leur pays , dont la faiblesse , à l'époque actuelle , s'explique assez par la disproportion qui existe entre sa population numérique et son immense territoire. Le gouvernement fédéral l'a si bien compris que, depuis six années, il a fait les plus grands efforts pour attirer l'immigration, et n'a épargné pour cela ni les bons procédés ni les sacrifices.
En effet, la première condition de progrès, aujourd'hui, pour la nation argentine, c'est de peupler'son territoire, car le désert commence presque aux portes des villes, et, ainsi que nous l'avons déjà dit
GiUatie. Les Cimbres et les Teutons, détruits par Marius, étaient partis du Danemark, chassés, dit^on, par une irruption des flots de la mer. Les Helvétiens émigrèrent en entier pour aller s'établir dans la Gaule occidentale, et, dans leiu* route, furent exterminés par Jules-César. L'empire romain succombe, au cinquième siècle, sous les invasions répétées des barbares qui s'établissent sur ses ruines, et se fondent lentement avec la population vaincue, qu'ils dominent et transforment.
Le moyen Age n'offre d'autres colonisations en grand que celle des Arabes qui viennent occuper l'Espagne, la plupart des lies de la Méditerranée^ et dominent le pays comme les Romains l'avaient dominé avant eux , à l'aide de colonies militaires assez nombreuses pour en imposer à la population conquise. —A l'époque des Croisades, l'occupation de la Palestine pendant un siècle et demi par les chrétiens d'Occident est une colonisation du même genre ; exclusivement militaire et religieuse , elle ne laisse guère de racines. — Pendant toute cette période , qui s'étend du dixième au quinzième siècle, les seules colonies fondées dans un but commercial sont celles des républiques de Gènes dans la mer Noire, et de Venise sur les îles et côtes de la Grèce.
§ IL -*• Colonisations modernes.
Il faut arriver à la fin du quinzième siècle polir voir se réveiller dans toute l'Europe l'esprit d'aventures et d'entreprises lointaines au bruit de la découverte de la route des Indes par le cap de bonne^Espérance^ et bientôt à l'étrange nouvelle d'un nouveau motide trouvé piu* Colomb. ^— Les Portugais triomphent eli Afrique, aux ilides orientaleë^ et cette natioii, si peu nombreuse, cantonnée dans Un coin de la Péninsule, trouve dans un indomptable courage et uhe activité saiis égale le moyen de couvrir de riches et puissants établissements les côtes de 1 Asie, de l'Afrique et de l'Amérique; Goa> Melinde, Angola, enfin le Èrésil, témoignent de leur génie co* lonisateur;
Nous savons ce qu'accomplit l^Espagne dans les deui Amériques^ ^— Depuis la Californie et les florides jusqu'au détroit de Magellan^ c'est-à-dire sur un espace de 84 degi'és en latitude^ elle avait jalonné ses fondations coloniales; C'était un empire plus Vaste eft étetldue que ne le furetit jftmais ceux d^Alexahdfe, de tlésat', et tnéme des grands cotiquéhihts asiatiques, puisqu'il ^'embrassait pas moins de six cent
COLONISATIONS MODERNES EN GÉNÉRAL. ao7
mille lieues carrées.— A son exemple, les autres nations européennes réclament leur part de ce monde nouveau. La France occupe le Canada, la Louisiane , la moitié de Saint-Domingue , première possession espagnole au delà de TAtlantique, quelques lies du golfe Mexicain, ime partie de la Guyane. L'Angleterre forme des établissements sur la côte orientale de l'Amérique du Nord ; elle enlève la Jamaïque à l'Espagne, puis quelques autres parties des Antilles, et s'établit également à la Guyane. La Hollande en fait autant; enfin il n'est pas jusqu'à la Suède et au Danemark qui n'aient des comptoirs dans la mer du Mexique.
Toutes ces colonies fondées dans le courant des seizième et dixseptième siècles étaient dans une dépendance étroite de la métropole, dont elles devaient consommer les produits, et où elles avaient uniquement à importer des matières premières, comme objet d'échange. • Le système espagnol et portugais se montra plus exclusif encore, en interdisant la visite des étrangers dans ses établissements d'outremer, en cachant soigneusement au reste du monde l'état plus ou moins avancé de cet empire transatlantique, sur les richesses duquel la renommée contait des merveilles que grandissait encore l'éloignement. La célébrité des métaux précieux du Mexique et du Pérou avait appelé d'Espagne de nombreux aventuriers, auxquels se joignaient un certain nombre d'autres Européens qui servaient dans les armées espagnoles, alors les premières du vieux continent. La liberté éphémère dont jouirent les premiers établissements succomba bientôt sous l'absolutisme intronisé par le fils de Charles-Quint, et que ses successeurs consommèrent par l'application d'un régime fiscal qui ne tendait à rien moins qu'à maintenir l'agi'icuUure et l'industrie de ces régions dans une éternelle enfance , et à les rendre à jamais tributaires de la mère-patrie. Dépouillés de toute initiative, soumis à une implacable tutelle, les Hispauo-Américains durent tout recevoir de la Péninsule : magistrats, officiers, soldats, employés publics, aussi bien qu'objets manufacturés. Dans cerUûnes contrées, ' au Mexique, par exemple, la culture de la vigne et de l'olivier fut défendue, pour forcei* les habitants à consommer les vins et les huiles de l'Andalousie. Tout navire étranger était banni des ports d'Amérique. Quant à la population, réduite à se croiser presque exclusivement avec les races indigèn(?s, elle ne s'ac^crut qu'avec une extrême leuteuri — Un pareil régime dut contribuer autant que le climat à donner ces habitudes d'insouciance et de pju'esse si amèrement reprochées depuis à ces peuples;
Bien différentes étaient les colonies fondées par la race anglosaxonne, et qui, sous un climat moins beau, sur une terre moins fertile, développèrent patiemment, avec moins d'éclat, mais avec une fermeté constante, toutes les qualités de leur race intelligente, laborieuse et méthodique. Pendant près d'un siècle, le gouvernement anglais s'occupa peu de ces établissements, et les laissa se gouverner à leur guise sous le régime municipal qu'ils avaient adopté ; régime qui faisait de chaque province une sorte de république tout à fait indépendante et parfaitement capable de se suffire à elle-même. Déjà, vers le milieu du dix-huitième siècle, le progrès de leur population et leur prospérité étaient remarquables. Bientôt l'abandon du Canada par la France et son annexion aux possessions de la couronne d'Angleterre, vinrent augmenter leur importance et leurs richesses. Ce fut peu d'années après que la mère-patrie créa ces impôts impopulaires qui préparèrent l'explosion.
On sait les péripéties de cette lutte, qui se termina par l'indépendance absolue des Provinces-Unies et la création d'une nationalité nouvelle. Dès lors il devenait évident que l'exemple donné par l'Amérique du Nord serait suivi, dans un temps plus ou moins rapproché, par l'Amérique du Sud, quoique sa situation morale et matérielle fût bien inférieure encore à celle de son aînée. En effet, trente années ne s'étaient pas écoulées encore depuis cette époque mémorable, que, le 25 mai 1810, Buénos-Ayres jetait la première le cri d'indépendance, et que toute l'Amérique espagnole suivait son exemple. Malheureusement, si, grâce aux institutions politiques qui avaient préparé l'émancipation nord-américaine, une ère de paix et de prospérité suivit de près ce grand événement ; les populations hispanoaméricaines, au contraire , jetées sans transition du régime absolutiste colonial dans un régime de liberté pour lequel elles n'étaient pas mûres , tombèrent bientôt dans une véritable anarchie. Voilà près d'un demi-siècle qu'elles s'agitent pour conquérir l'ordre, la paix, •la vraiç liberté , et cependant chaque jour voit éclater dans ce vaste empire, tantôt sur un point, tantôt sur un autre , de nouvelles et incessantes révolutions. Telle est, en ce moment, la triste condition du Mexique, de l'Amérique centrale, de la Nouvelle-Grenade, du Pérou, de la Bolivie, etc. Seuls aujourd'hui, le Brésil, le Chili et enfin la Confédération argentine , sont parvenus à fonder un gouvernement stable et des institutions régulières.
Mais n'allons pas conclure de, cette agitation constante, de ces secousses plus apparentes que profondes , que ces pays rétrogradent