ORIGINE ET FORMATION DES ROUTES ARGENTINES
tés de la vie dans les voyages. Ils se lancent sans hésiter au milieu de la campagne sans savoir s'ils trouveront des vivres et un abri. L'aliment le plus simple leur suffit en route ; ils supportent la faim et la soif tout un jour, et même davantage, sans jamais s'impatienter ni se plaindre. Cette énergie se retrouve aussi bien chez l'homme des villes que chez l'homme de la campagne, et l'étranger qui voyage comme eux finit, à son tour, par l'acquérir. On dirait qu'au milieu d'une nature immense et austère, la force et l'intelligence de l'homme grandissent instinctivement en face des obstacles à surmonter.
Un sens nouveau, en effet, se développe chez l'homme habitué à parcourir ainsi de vastes espaces , c'est celui de la mémoire des lieux et de l'appréciation des distances. Là où l'œil d'un Européen ne voit qu'un désert sans limite, un bois immense, où il lui serait impossible de reconnaître la moindre trace de pas humains , l'Argentin sait trouver des indices qui le conduisent par le plus court chemin à la source, au ruisseau, au bivouac qu'il désire. Il pourra plus tard vous décrire minutieusement une route par laquelle il n'est passé qu'une fois, vous en signaler les aiguades, les haltes, les descentes ou les montées. Nous avons été plusieurs fois à môme de vérifier, de notre'personne, des itinéraires qui nous avaient été donnés de mémoire par des habitants, et toujours nous avons été étonné de leur extraordinaire exactitude.
Cette science du terrain, cette mémoire des lieux, caractérisent surtout certains hommes de la campagne, qui connaissent, pour ainsi dire, mètre par mètre des milliers de lieues carrées, et peuvent s'y guider à toute heure, autant par Tinspection du sol, assure-t-on, que par la senteur et le goût des plantes qu'il produit. Les chefs de partisans les plus célèbres qui ont figuré dans les guerres de la Plata étaient regafdés comme les premiers baqueanos (guides) du pays. Le général Fructuoso Rivera surtout, le héros populaire de la lîande-Orientale , était fameux par sa connaissance profonde de tout le terrain compris entre l'Uruguay et l'Océan, et cette science lui permit pendant de longues années de lutter sans désavantage avec une poignée de monde, tantôt contre les armées du Brésil, tantôt contre celles de Rosas et de ses lieutenants.
Le baqueano , le guide dans le désert, est un type argentin peint avec beaucoup de vérité et d'élégance par D. Domingo Sarmiento (1),
(1) Qmrogaj ou Civilisation et barbarie, par Domingo Sarmiento « t84G. Traduit par A. Giraud; Paris, 1851.
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dont l'enthousiasme, un peu poétique, célèbre les incroyables facultés dont nous ayons essayé de donner une idée. Mais ces facultés sont encore plus développées chez l'Indien que chez le blanc. Le professeur Amédée Jacques, qui a accompagné Texpédition de la Commission du Watervich au Chaco , à la an de 185S, ne peut assez admirer « cet instinct de pigeon voyageur qui guide les sauvages dans a leurs incursions lointaines, aussi sûrement que la carte et la bousd sole conduisent le navire le mieux gouverné. Nous mettrions au c( défi le plus savant ingénieur de l'Europe de rien trouver à cor- « riger à l'irréprochable ligne qu'ont tracées leurs incursions. Une <c étrange coutume prouve du reste qu'ils sentent eux-mêmes que la « réflexion n'est pour rien dans leur habileté. Quand ils peuvent saiii sir je ne sais quel oiseau qui crie la nuit (sans doute l'urua), ils tt lui arrachent l'œU et le gardent avec eux ^our se donner ce qu'en « français, très-vulgairement, on appellerait bon nez » (1).
Le baqueano argentin conduit le voyageur où il veut et comme il veut; son coup d'œil est infaillible, il sait vous dire à quelle hauteur sera le soleil quand vous arriverez à la couchée, si le pâturage sera abondant pour vos bestiaux, si l'eau sera pure. Impassible et silencieux^ il s'avance devant vous au jgalop de son cheval ou à la marche allongée de sa mule , il évente de loin les voyageurs , les groupes d'Indiens, et reconnaît à des distances énormes si ce sont des amis ou des ennemis. Le soir il est habile à remiser les montures, de manière qu'elles ne s'écartent point et se refassent amplement de$ fatigues de la journée. Au besoin, il préparera votre maigre soupei et se contentera avec reconnaissance d'un peu de viande et d'une galette de biscuit que vous vous empresserez de lui offrir.
Comme complément de cette mémoire des lieux, l'Argentin a un talent remarquable pour suivre les pistes {rastro) de telle personne ou de tel animal. Qu'un bœuf, qu'un cheval, qu'une mule s'enfuient effrayés, il saura reconnaître leurs traces et les atteindra, fût-il même à pied ; perdez un objet dans la route , même en vous écartant du chemin suivi, et il le retrouvera sans peine. On cite surtout les habitants de la province de* la Rioja et ceux du Paraguay comme excellents dépisteurs [rastreador^ rastreadores). Quelques-uns font de véritables tours de force en ce genre, et nous en avons été témoin. D'ailleurs tous les campagnards argentins ont ce talent: de même
(1) Excursion au Bio^alaito et dans le Chaco ^ par Amrdi'e Jacques. Extrait de la Rftm de Paris des 1*"^ et 15 mars 1857, page 39.
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qu'au milieu d'une troupe de plusieurs centaines de chevaux et de bœufs, ils sauront reconnaître l'animal qui leur appartient; ainsi, dans les pampas herbeuses, dans les bois clair-semés ou toufEiis, où chemins et sentiers à peine visibles se croisent en tous sens, ils sauront suivre ses traces et les distinguer au milieu de mille, savoir s'il est seul ou accompagné, chargé ou non, attelé à une voiture ou libre, s'il vient de boire, s'il est à jeun. Leur sagacité, leur logique pour analyser des signes imperceptibles pour d'autres que pour eux, vous jetteront dans une sorte de stupeur.
Ces qualités, nées des besoins de se diriger au milieu d'un pays immense privé de population, étaient nécessaires pour en permettre le parcours. L'homme s'y est façonné en raison du milieu dans lequel il était obligé de vivre.
Jusqu'en 1853 il n'y eut ni ponts ni bacs sur aucune rivière, et l'on dut voyager à l'aide des moyens et dans les conditions dont nous avons parlé plus haut. C'est encore maintenant la pratique suivie partout où manquent ces moyens de passage. Heureusement que depuis on a nuiltiplié les barques et les bacs, construit quelques ponts, augmenté le nombre des postes , commencé enfin d'une manière sérieuse l'amélioration des routes argentines.