ANIMAUX DOMESTIQUES. — CHEX'AL
La seUe indigène, ou recado^ mérite une description particulière; car elle est fort commode pour voyager dans ce pays où la ressource d'un toit manque aussi souvent que celle d'un lit. Grâce à la multitude de pièces qui la composent, elle remplace l'un et l'autre. C'est d'abord une ou deux jergas^ ou couvertures de laine, que l'on met sur le dos du cheval ; puis là carona^ pièce de cuir tannée, carrée, qui est double le plus souvent; sur cela, on pose le recado proprement dit, petite pièce de bois, recouverte en cuir, formant la selle, et d'où pendent les étriers, généralement petits, où l'on n'entre que le bout du pied; par dessus ce recado, la cincha, grande, large et très-forte sangle en cuir, munie de deux anneaux en fer ou en cuivre unissant la partie supérieure, qui prend le re^ cadoj et l'inférieure, qui embrasse le ventre du cheval : une lanière de cuir écru sert à serrer un des côtés. Cet appareil est extrêmement fort et résistant, parce que c'est à l'un de ces anneaux [argollas] que doit s'attacher le lazo destiné à assujettir un bœuf, à tirer une voiture, un fardeau quelconque, etc. On place ensuite le pclion^ peau de mouton tannée, munie de sa laine, et, sur le pélion, un sob^re-pelioti, pièce d'étoffe brodée, ou simple carreau de peau tannée et frappée de dessins au marteau ; quelquefois c'est une peau de chat sauvage, de paresseux. Au Chili on met une douzaine de pelions les uns sur les autres, ce qui fait un singulier effet de loin, et donne beaucoup de chaleur au cavalier; mais il a l'avantage d'avoir meilleur lit le soir. — Enfin, pour maintenir les pelions, on installe la sobre^incha^ grande sangle brodée plus ou moins richement, passée sur le tout.
Le mors dont on se sert est le mors arabe à anneau, dont l'origine se perd dans la nuit des temps, puisqu'on l'a trouvé sculpté sur les monuments de Ninive. Ce mors est extrêmement fort, et le cheval ne peut ni le mâcher, ni le prendre aux dents, car l'anneau de fer passe par la partie élevée du centre et vient assujettir en dehors la mâchoire inférieure. Cette partie élevée du mors est placée horizontalement dans la bouche du cheval tant qu'on ne fait aucun effort sur les rênes, mais, du moment qu'on les tire un peu, le mors bascule et agit à la fois et sur le palais et sur la mâchoire inférieure ; aussi l'animal s'arrête-t-il instantanément. La têtière, ou cabezera^ est simple, mais quelquefois enjolivée d'ornements d'argent; les brides sont en cuir tressé et très-longues, de sorte qu'elles peuvent servir de fouet.
Pour le voyage, on joint à cet équipement des alforjas^ double
SÉ^c en toile ou en laine pour renfermer du pain et quelques vivres, une paire de chifles^ cornes de bœuf, attachées avec une courroie, pendant en arrière sur le cheval, et renfermant de Teau ou de Teau-devie, et Ton se lance ainsi dans les travesias (dans le désert].
Rien de plus simple que la manière de faire son lit avep cet appareil. On étend par terre les deux caronas pour se gai^autir du rbumidité du sol ; par-dessus les jerjas qui forment le matelas, le recado, avec ses pelions, fait Toreiller ; le voyageur s étend là-dessus, met sur lui son ponobo en guise de couverture, et dort passable^ ment. Dans le commencement on trouve cela un peu dur ; au bout de deux jours on y est habitué. S'il pleut, les caronas, au lieu de se mettre en dessous, se mettent eu dessus, et on creuse autour, aveo son couteau, une petite rigole pour que Teau puisse s'épouler plus loin.
L'équipement du cheval varie en richesse, suivant les personnes. Un recado de luxe complet vaut de 3 à 400 piastres à cau^ de la quantité d'argent qui le couvre : le mors est garni d'argent, la ca^ bezera est formée d'anneaux d'argent ; des étoiles ou des croissants d'argent oraent le front ou testera; une sangle de poitrine, om prêtai, est également surchargée d'ornements de môme métal ; les étriers, les éperons sont en argent ; enfin les brides, les étrivières sont ornées d'anneaux et emboutées dans des tuyaux d'argent. Cet équipage est le luxe des habitants de la campagne, qui font les plus grands sacrifices pour être bien installés^ lorsqu'il s'agit d'une carrera (course de chevaux), d'une fôte patronale ou d'nne revue militaire, A la grande revue de toutes les gardes nationales de l'Entre-Rioa» au nombre de 16,000, qui fut passée à Parana au mois de mai 18S8, on évalua à plusieurs centaines de mille piastres la valeur des équi* pements de la cavalerie entre-riane ; les simples soldats eux-mêmes avaient leurs chevaux couverts d'argent.
Quant au cavalier, il porte un large caleçon de coton [calzoncillo)^ souvent brodé pat le bas, une pièce d'étoffe carrée {chiripa)^ qui se soutient avec une étroite ceinture de laine {faja), et, passant entre les jambes, se replie dans la partie antérieure de cette même cein*^ ture, formant ainsi un large pantalon flottant. Par-dessus se porte le tiradary autre ceinture en cuir, mais munie de poches, et se fermant sur le devant avec des boutons d'argent formés de piastres fortes réunies par une chaînette. Derrière,- est glissé l'inévitable couteau droit contenu dans sa gatne, instrument qui sert à tout et dont il est
AxMMAUX DOMESTIQUES. — CHEVAL. ~ SON ÉQUIPEMENT. 79
impossible de se passer dans la vie du champ. Un gilet, une veste ronde et un chapeau de paille ou de feutre aplati complètent le cosr tume. Par-rdessus tout, se met lepœicho^ grand manteau percé d'une fente au milieu pour passer la tête, et qui est à la fois une défense contre le froid, le vent, la pluie, le soleil, et une couverture pdur la nuit. D*énoFmes éperons s'attachent aux talons.
Le véritable yaucho porte des bottes de potro^ c'est-à-dire une sorte de bas de cuir formé de la peau de la jambe de derrière d'un jeune cheval. On en racle les poils avec un couteau, on l'amincit en dedans, on la fait sécher et on l'assouplit par le frottement entre les mains. Ces bas s'ajustent parfaitement sur la jambe et durent très-* longtemps. Les bottes de potro ne sont pas fermées au bout; les deux premiers orteils les dépassent. Ce sont ces deux doigts que le cavalier introduit dans l'étroit étrier, quelquefois formé d'un sim-? pie morceau de bois triangulaire qui pend à son recado. Maintenant la plupart des gens de la campagne ont adopté le pantalon et les bottes ordinaires.
Joignez à cela les ifolas^ c'est-à-dire trois boules en pierre, en bois, ou même en plomb, deux moyennes et une petite, attachées ensemble par une courroie en cuir; la petite se tient à la main, les deux plus grosses sont retenues par la courroie qui part de la petite et se divise en deux à 30 centimètres de celle-ci; le tout peut avoir do 1 mètre 50 à 1 mètre 80 de long. On les lance, en les faisant tournoyer au-dessus de sa tête à une distance de quatre-vingts ou cent pas, et elles se tortillent autom* des jambes d'un cheval, d'un bœuf, d'une autruche et l'arrêtent court. Cet appareil, pour être toujours à la main, est attaché sur l'avant du recado. — A l'arrière s'attache le /aao replié; mais il tient solidement d'un côté à l'anneau de la cincha.
Le lazo^ dont la longueur est de 10 mètres à peu près, se compose d'une corde formée de deux cuirs crus, bien tressés et d'une solidité extrême. Il est terminé par ua anneau en fer engagé dans la corde même de manière à former le nœud coulant* Pour le lancer, l'homme en tient une partie rassemblée dans la main gauche, et dans la droite, bien saisie par l'anneau, l'anse mobile, qu'il fait ensuite tournoyer quelques Instants autour de sa tête, et jette à vingt ou vingt-cinq pas en ayant* Le nœud coulant, ainsi lancé par un homme adroit, manque rarement son but; Le bœuf ou le cheval ainsi surpris et enchaîné par les cornes ou par le cou est arrêté court, quelquefois même Renversé, car le cavalier a eu soiu de
tourner sa monture de manière qu'elle puisse opposer tout le poids de son corps à l'élan de l'animal enlacé. Il est donc rare que le laceur soit culbuté; cependant cela arrive quelquefois avec les taureaux, lorsque le cavalier n'a pas eu le temps de pousser son cheval de côté, de telle sorte que le taureau, arrêté subitement par le lazo, perde l'équilibre et tombe. Les chevaux, une fois dressés à la manœuvre du lazo, se penchent instinctivement, et font force pour mieux résister à la secousse, ou cèdent un peu pour briser l'élan du bœuf, qui s'arrête presque immédiatement.
Rien n'égale la dextérité de quelques laceurs. Us manœuvrent la terrible courroie avec une facilité, une aisance dont on se fait difficilement une idée, quand on ne l'a pas vu ; elle part en sifflant de leurs mains, va saisir l'animal à la corne ou au pied qu'ils ont visé et indiqué d'avance, et l'arrête au milieu de sa course. Le maniement du lazo demande une extrême habitude et un long usage; aussi les enfants de sept à huit ans commencent déjà à s'exercer sur de petits animaux tels que des lézards, des chats, des chiens, des moutons, avec la première ficelle qui leur tombe sous la main. A douze ans, quelques-uns sont devenus assez habiles pour lacer un bœuf; nous avons connu dans les environs de Montevideo une jeune fille qui, à cet âge, maniait le lazo avec autant d'habileté que le meilleur péon d'estancia ou de saladero.
Les bolas^ ou boules jumelles, servent principalement pour le gibier, les chevaux ou les bœufs sauvages que les adroits bouleurs arrêtent ainsi de loin, et qui ensuite sont assujettis avec un lazo et abattus ou menés à l'estancia pour la marque ou la castration. On s'en sert également à la guerre, et c'est une arme terrible dans une poursuite, car elle démonte souvent les fugitifs. En 1831, pendant la guerre civile, le général de l'armée unitaire fut ainsi atteint et fait prisonnier à deux pas de son avant-garde par un parti d'éclaireurs dont il s'était trop approché, les prenaift pour siens. — Cette arme a été empmntée aux Indiens Pampas, qui en usaient déjà lorsque les Espagnols vinrent s'établir sur les rives du Rio de la Plata.