‹ Description géographique et statistique de la confédération Argentine (volume 2)Chapitre 99 sur 285 · INDIENS. - FRONTIÈRE NOUVELLE · texte numérisé non relu

INDIENS. - FRONTIÈRE NOUVELLE

taient pas les moins acharnés dai\3 ces déplorables incursions. Depuis la chute de la dictature Rosiste, tout ceci a changé, et le premier soin de l'administration du général Urquiia a été de veiller aux frontières et de faire cesser un état de choses aussi honteui que préjudiciable pour la Confédération. Une politique équitable et ferme envers les* Indiens les a renvoyés à leurs plaines et à leurs bois, et Ton s'est occupé sérieusement de reprendre Tancienne frontière espagnole, frontière bien choisie, et qui, bien gardée, offre toute espèce de sécurité.

FaOHTIÈRE HOCVCLLC.

Al' NORD. — On s'est décidé à réoccuper la ligne do TAn'oyo-del- Rey, s'appuyant à Test sur le Parana par l'ancien poste de San-tieronimo, et à l'ouest sur le Rio-8alado par le vieux fort du.Tostado. De ce dernier point au Parana, il n'y a guère que 60 lieues, passant à travers un pays absolument plat, semé de bois et de lagunes, et coupé de canaux qui, à l'époque des crues du Parana, s'emplissent d'eau et paraissent établir ime communication entre ce fleuve et le Saiado (Rio-Juramento). Nous disons « paraissent, » car la géogra^. phie de cette région est fort mal connue, puisque les anciennes populations étaient principalement sur la lisière du fleuve Parana, et que les lacs del Cristal et de las Yivoras, les différents ruisseaux salés {Saiadillas) qui viennent se décharger dans la lagune de 8anta-Fé, sont encore à peu près ignorés.

Cette frontière, une fois organisée, a l'avantage de couvrir com^ plétement les provinces de Santa-Fé, de Cordova et de Santiago-del- Estero. En effet, ce terrain n'est praticable qu'à certaines époques de Tannée; tantdt il est complètement inondé, tantôt l'eau y manque complètement à cause de la sécheresse. D'un autre côté, toute la gauche du Rio-âalado, au^essus du Tostado, est couverte d'un impénétrable rideau de forêts épineuses, au milieu desquelles 11 e^t impossible de s'ouvrir une route* Les Indiens du Chaco, dans leurs invasions de ce côté, sont donc obligés, s'ils veulent trouver de l'ertit et du fourrage pour leurs chevàUx, de venir des bords du Vefmejo inférieur, en suivant le Rio^Pai^ia, puis de doubler les source» des Madillos, c'est-à-dire de suivfé presque pas à pas la frontière pro-* jetée pour venir passer le Ôàlâdo entre les forts du Tostado et du Bradio, et pénétrer chez les Saiitiagais. Or la ligne de l'AiToyo- W-Rey leur barre complétetoeiit ce chemin. Elle a, de plus, Tavan-

tage de rendre inutiles tous les autres fortins de Santa-Fé ou de Ck)rdova, et de simplifier singulièrement le service de la frontière. Ceci organisé, les routes de Santa-Fé à Cordova et à Santiago-del-Estero se trouvent rétablies, et le commerce des provinces du Nord a cent lieues de moins à faire pour gagner le littoral ; en outre, on rend à la province de Santa-Fé une étendue de terrain presque double de sa superficie actuelle.

Mais le but du gouvernement n'est pas d'établir là une frontière militaire pure et simple, demeure de soldats oisifs qui se démoralisent dans le désert et y prennent des habitudes de paresse, d'indiscipline et de sauvagerie qui les rendent presque en tout semblables aux Indiens qu'ils sont destinés à combattre. Ce sont de véritables colonies que Ton veut fonder; l'exemple heureux du fort de San- Rafael, dans la province de Mendoza, et de celui de la Constitution, dans celle de San-Luis, prouvent combien ce résultat est facile à obtenir, si l'on organise les colonies sur de bonnes bases.

Ainsi chaque fortin-colonie de la nouvelle frontière a 2 lieues carrées de terrain, qui doivent être distribuées aux officiers et soldats qui auraient servi cinq ans sur cette frontière, à raison de 20 cuadras (33 hectares) par soldat, 40 par officier subalterne, et 80 par officier supérieur. Le gouvernement fait l'avance des bœufs, chevaux, brebis, etc., instruments aratoires, semences, etc., dont le prix est remboursé par une retenue sur la solde de chaque colon militaire ; il donne, en outre, un subside de premier établissement, à raison de 30 piastres par soldat, 60 par officier, 90 par chef de bataillon et 120 par colonel. Les nationaux et les étrangers sQjit également reçus dans la colonie, pourvu qu'ils aient quelques ressources, et on leur fait concession de 20 cuadras par famille. Les travaux principaux d'établissement doivent être faits en commun, puis chaque chef de famille est mis en possession de son terrain, et n'egt plus astrehit qu'au service ordinaire. Des missionnaires doivent être attachés à la colonie et se mettre en relation avec les Indiens.

Tel est, en résumé, le système employé par l'administration argentme, et clairement expliqué dans le décret du 25 septembre 18S8, dont l'exécution a commencé immédiatement sous les ordres du colonel du Graty, nommé commandant en chef de la nouvelle frontière. Déjà l'ancienne Mission de San-Xavier a été réorganisée, et l'on y a renvoyé les Mocovis qui l'habitaient autrefois, ainsi qu'un certain nombre de Calchines qui ont demandé à les accompagner. Ces Indiens ont tout d\ibord rétabli un canal de commu-

INDIENS. - FHONïlfeBE NOIYELLE. m)

iiication avec le Parana, et leurs barques vont aujourd'hui au bourg de la Paz, avec lequel ils entretiennent un petit commerce.

Pour le moment on ne s'occupe que de l'ancienne ligne espagnole de San-Xavier à la Esquina, beaucoup moins étendue que celle de l' Arroyo-del-Rey ; mais il faut peupler d'abord ce grand terrain, désert aujourd'hui , avant de s'aventurer dans une autre région plus vaste encore, mal connue, et qui offrirait actuellement quelques difficultés, faute d'une population suffisante pour la couvrir. De la Esquina, une autre ligne de colonies militaires suivra hi direction du Rio-Salado jusqu'au fort actuel du Bracho. La ligne directe du Tostado à San-Geronimo s'exécutera lorsque la précédente sera solidement organisée.

Ac SUD. — La ligue de frontière que Ton s'occupe de rétablir aujourd'hui est l'ancienne frontière espagnole, que nous avons indiquée déjà, mais qui n'a jamais été bien complète. Elle s'appuie à l'extrême ouest sur le fort de San-Rafael, situé par 35° environ de latitude sud, au pied des Andes, et à 60 lieues sud de Mendoza. Ce fort est aujourd'hui une petite ville avec église et école , population agricole et industrielle. — De ce point à la sierra de Varela, au sud du lac Bebedero, dans la province de San-Luis, s'étend une vaste travcsia (désert), où manquent l'eau et les pâturages, et qu'on a jugé inutile de fortifier pour le moment, car les Indiens ne s'y aventurent pas, de peur de ruiner leurs chevaux. La sierra de Varela, à 20 lieues sud de la ville de San-Luis, où l'eau et les pâturages sont abondants, doit recevoir un fortin ; c'est là en effet que passent forcément les Pchuenches lorsqu'ils veulent gagner cette ville. De ce point au fort de la Constitution, sur le Rio-Quinto, il y a 25 lieues à travers d'îissez bons pâturages, mais sans eau ; puis l'on tombe dans la charmante Tallée du Rio-Quinto.

Depuis six ans cette vallée, jadis abandonnée aux Indiens, qui l'avaient entièrement'saccagée, s'est couverte d'estancias, et la fondation du fort de la Constitution^ dans une situation délicieuse sur le Rio-Quinto, a achevé sa résurrection. Cette petite ville, à la fondation de laquelle nous avons assisté en novembre 1856, compte aajourd'hui 3,000 âmes, au bout de trois années d'existence, et est lapins importante de la province après la capitale. EWe est cependant «ir la lisière du désert abandonné aux Indiens ; mais la terre est si fertile, les eaux sont si fraîches et si abondantes, les bois de caldcnes (espèce de caroubier) si touffus, les fourrages si substantiels, l'air si

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pur, que tout y favorise la population, qui afflue d'une nmuière extraordinaire. Il faudra bientôt reporter le fortin plus au Bud, car les campagnes environnantes ont pris beaucoup de valeur. Le fort de San-Ignacioj qu*a remplacé cette colonie, et qui était situé dix lieues plus haut sur la rivière, semblât une véritable tolderia d'Indiens, tant la situation était mauvaise , et peu rationnel le régime de ide suivi par cette garnison.

Quinze lieues à Test du fort de la Constitution, au gué du LeckutOy sur le Rio-Quinto qui ne se perd pas encore dans les sables, on a commencé à bâtir le fort Urquiza^ qui aura un jour la même im* portance que le précédent. Cette localité appartient à la province de Cordova ; elle a été organisée sur le môme plan que la colonie militaire de la Constitution, mais, fondée un an plus tard, elle n'a pu autant prospérer. Du gué de Lechuzo à Taucien fortin de las Tunas, il y a trente lieues à peu près. Cette distance est considérable et aurait besoin d'être raccourcie par un fortin intermédiare. Le poste de las Tunas, déjà occupé du temps de la domination espagnole, est dans le voisinage d'une lagune permanente d'eau douce et entouré d'excellents pâturages. De ce point à Mélincué, il y a trente autres lieues; mais entre ces deux .postes, un peu plus au nord, se trouve celui de Loreto, de même qu'entre le Lechuzo et las Tunas il y a , près des ba&ados du Rio-Cuarto, le petit système de San-Femando, San-Rafael et Carlota. Ces points sont réellement insignifiants et placés trop au nord de la ligne du Lechuzo à las Tunas. Toute cette ligne du Sud est renommée pour l'excellence de ses pâturages, et il s'y formerait de belles estancias s'il y avait de la sécurité pour les fermiers.

Mélincué est une petite forteresse déjà ancieime, placée tout à fait sur la limite du territoire indien du Sud. Ce fortin relève de la province de Santa-Fé et se trouve en relation nécessaire, à vingt-cinq lieues au sud-est, avec celui de la Fédération, qui est du ressort de Buénos-Ayres. Ce dernier fort est situé près des lagunes où le Rio- Salado du Sud prend sa source, et dans le voisinage de dépressions de terrain que les gens du pays regardent comme la continuatiou du lit du Rio-Quinto* C'est, comme Mélincué ^ un Carrai depalos à pique, une enceinte de pieux pointus, debout et très-serrés, deitière lesquels s'abritent la garnison , des magasins mal tenus et quelques maisons particulières. Ce point deviendra très«importMit le jour où sera rétablie la route directe de Ruénos-Ayres à Mendoza, route qui n'a été abandonnée qu'à cause des Indiens.

Quant à la frontière de Buénos-Ayres, nous l'avons déjà indiquée :

INDIENS. — FRONTIÈRK NOUVELLE. 2!l

elle est la môme qu'il y a quinze ans, c'est-à-dire composée des forts de Mercedes, 23 mai, Azul, Tandil, Bahia Blanca, et dans Textréme sud, sur le Rio-Negro, Carmen ou Patagones. Malheureusement les Indiens la franchissent en se jouant. On a voulu y improviser des colonies militaires formées d'étrangers engagés et soldés par rÉtat, et Ton en a fait Texpérience à Bahia Blanca. Ce système a malheureusement échoué.

n est difficile en effet que des colonies établies^sur cette base puissent réussir, car l'étranger ne se plie pas aisément à une discipline militaire ordonnée par des officiers qui ne sont pas de sa nation ; il ne peut guère senir que comme garde national, pour défendre le bourg en cas d'attaque de la part des barbares : mais son inexpérience de la vie de la campagne , son peu d'habitude du cheval, le rendent tout à fait impropre au service actif que réclame une colonie établie dans ces conditions. Avec des troupes du pays, formées de gens habitués à la vie du champ, la chose est plus facile. Une fois le premier établissement fait, la sécurité assurée, les colons, soit nationaux, soit européens, viendront augmenter la valeur de la colonie militaire, et celle-ci, bientôt assez forte pour se défendre par elle-même, n'auni plus besoin de la troupe de ligne , qui pourra être employée ailleurs plus utilement.

La continuation de ce système, qui a si bien réussi à San-Rafael, à la Constitution, et qui réussit en ce moment au fort Urquîza, est le meilleur moyen d'arriver à donner de la solidité à la frontière du sud et à y implanter la population qui lui manque. C'est le seul efficace pour contenir à jamais les Indiens, avec lesquels il est nécessaire d'être juste, sans cependant négliger d'être fort, car un malentendu quelquefois, un crime isolé, suffisent pour mettre en péril une paix si laborieusement conservée. Il ne faut pas que les Indiens puissent faire peu de cas des forces avec lesquelles ils auraient à lutter d'abord , en cas de rupture ; il faut qu'ils sachent bien d'avance qu'une répression immédiate et énergique châtiera tout méfait de leur part : c'est la meilleure et la plus sûre méthode pour conserver la paix avec eux.

La frontière du nord, quoique moins menacée que celle du sud, car les barbares y sont moins nombreux et moins énergiques, doit être organisée sur les mômes bases , et c*est ainsi que le gouverne-» ment de la Confédération l'a compris.

Le souvenir de la félicité relative dont jouissaient les Indiens sous la domination des jésuites, dans les anciennes réductions, s'est conservé dans les tribus ; aussi n'y a-t>-il généralement de leur part aucune répugnance à accepter la visite du missionnaire qui vient seul les trouver et leur proposer de se réunir en villages sous sa direction. La difficulté est d'opérer cette réunion. L'Indien promet; mais, essentiellement vagabond de sa nature , d'une mobilité excessive dans ses idées, obligé d'ailleurs de pourvoir à ses besoins par la chasse ou la poche, il laisse seul le pauvre prêtre, qui, sans autre moyen de se faire obéir que la persuasion, ne connaissant qu'imparfaitement le langage de ses barbares néophytes, se lasse de prêcher dans le désert, et se voit souvent dans la nécessité de se retirer.

Lorsque les jésuites et les franciscains fondèrent les Missions de la Guayra, du Paraguay et de Corrientes, ils y eurent principalement affaire à la fraction la plus docile de toutes les hordes indiennes, aux Guaranis, et, de plus, une circonstance heureuse favorisait la réunion de ces barbares en bourgades et villages : ils étaient généralement agriculteurs. Mais, lorsqu'ils eurent à traiter avec'les peuplades vivant exclusivement de pêche ou de chasse, le succès devint plus difficile, et nous avons vu que les tentatives faites auprès des tribus du Chaco ou des Pampas ne donnèrent que des résultats nuls ou insignifiants. C'est un fait qu'il ne faut pas perdre de vue, si l'on veut apprécier d'avance ce que l'on pourrait obtenir de nouvelles Missions.

Dans le commencement, la crainte de tomber aux mains des eticonmenderos ( commandeurs) jeta une foule de tribus dans les bras des missionnaires, et, plus tard, la terreur qu'inspiraient les paulistes leur en amena d'autres encore. Une fois la grande province des Missions organisée et la majorité des peuplades guaranies réduite, il fut plus difficile d'en établir de nouvelles, et les jésuites ne purent le faire qu'en détachant de leurs anciens établissements de petites colonies pour former le premier noyau de la population qu'ils voulaient réunir, et en y attirant les Indiens non réduits par l'attrait d'une vie tranquille, d'une nourriture assurée à l'aide d'un travail Irès-modéré. C'est ainsi que, peu avant leur exil, ils formèrent les trois Missions de San-Estanislao, San-Joaquin et Belem, échelonnées sur la route qui devait plus tard les mettre en communication avec

leurs établissements de Moxos et de Chiquitos. Dans leurs relations a^ec les Indiens, ils déployaient une fermeté mêlée de douceur, une patience, une habileté, enfin un savoir-faire qui ont toujours été admirés même par leurs adversaires les plus acharnés, et qui n'ont jamais été égalés par leurs émules des autres ordres religieux.

La cour d'Espagne favorisa toujours l'établissement des Missions chez les Indiens, autant par esprit religieux que par politique, la réduction de peuplades vagabondes et pillardes en petits groupes de populations inoffensives étant à la fois une bonne œuvre et une bonne affaire. Aussi les jésuites expulsés furent-ils immédiatement remplacés par les franciscains, qui, jusqu'à l'époque actuelle, ont gouverne la plupart des Missions de l'Amérique du Sud. Durant tout le dixhuitième siècle, chaque fois que les gouverneurs ou le clergé demandaient des fonds pour fonder une Mission, le gouvernement espagnol ne les refusait guère, et fournissait non-seulement la solde des deux reUgieux qui devaient gouverner la Mission, solde qui était générale-, ment de 50 piastres mensuelles, mais aussi l'argent nécessaire pour acheter les outils et le bétail indispensable à l'établissement. On faisait bâtir par des blancs l'église, la maison du curé, quelques cabanes pour les Indiens; on laissait une petite garnison de soldats pour maintenir l'ordre, et c'était aux missionnaires à faire le reste. Malheureusement, lorsque le bétail était mangé, que les instruments avaient été gaspillés ou volés, les efforts de ceux-ci n'étaient que trop de fois infructueux pour retenir les Indiens, qui, le plus souvent , n'avaient sollicité la Mission que dans l'espoir d'y être nourris sans rien faire. Il ne restait guère que quelques familles métisses, et la peuplade indienne retournait à ses bois. C'est ainsi que tant d'établissements conmtiencés sur la lisière du Ghaco disparurent et qu'on se ^ souvient à peine de leurs noms. Les seules qui prospérèrent furent celles où le fond de la population était guaranie, et où la présence de quelques blancs, produisant de nombreux métis, assimilait, au bout d'un certain nombre d'années, la Mission nouvelle aux anciens villages formés dans le commencement de la conquête par le mélange des colons espagnols avec les indigènes.

Les jésuites, dans leur province des Missions, n'admettaient aucun étranger, aucun Espagnol. Cette mesure a été diversement jugée, et aujourd'hui elle serait radicalement mauvaise; mais elle s'expliquait alors par la malveillance que la fondation des réductions excita dans le principe chez les possesseurs de commanderies. Les franciscains étaient moins exclusifs, et il parait d'ailleurs que cette

ÏU POPULATION ARGENTINE.

prohibitioa u' existait dans aucune des autres missions, puisque beaucoup de ces villages offrent aujourd'hui une fusion complète des élé* ments divers de leur population .

Depuis 18i0 jusqu'à la présidence du général Urquiza^ les gou* vernements qui se sont succédé dans les provinces argentines ne se sont guère occupés des Indiens que pour les enrôler et les faire servir tour à tour, soit contre TEspagnol^ soit contre les divers partis qui se disputaient le pouvoir. L'enrôlement forcé des paisibles Guaranis des Missions de FUruguay dans les armées d'Artigas amena la destruction absolue de ces quinze bourgades, en 1817. On a vu depuis figurer les Pampas, les Abipons, les Mocovis dans les av-* mées des Unitaires et des Fédéraux. A partir de 1853, cet état de choses a cessée et les Indiens ont été rendus à leurs villages ou à leurs plaines. Le gouvernement a sagement pensé qu'au lieu de les mêler aux querelles des chrétiens et de leur mettre de si déplorables exemples sous les yeux, il valait mieux les faire instruire par des missionnaires qui cherchassent d'abord à leur donner des habitudes de travail, d'ordre et de stabilité , puis quelques notions religieuses à la portée de leur intelligence.

C'est aux missionnaires de la Propagande que l'on s'est adressé pour eaké Le beau couvent de San-Garlos, près du port du Rosario, a été mis à leur disposition. On y a joint depuis celui desfrancis* cains, à Salta, qui n'avait plus que deux frères pour l'habiter. Une vingtaine de religieux ont été demandés à l'Italie et à l'Espagne pour former le noyau des futures Missions, et l'on a commencé à les répartir dans les villages de la frontière, qui manquent de prêtres depuis un temps immémorial. Quelques-ims ont été destinés au)i Missions du Sud, et l'on a établi une maison provisoire à Rio^uarto* Le couvent de San-Carlos fournit ceux qui desservent la frontière de Santa-Fé et de Santiago-del-Estero, et déjà la Mission de San-Javier a été confiée au père Parodi. La maison de Salta, sous là direction du père P^riche, religieux éclairé, aussi intelligent qu'actif, est chargée de donner les missionnaires nécessaires au Ghaco supérieur , et, depuis 1857, le père Puydengolas est établi à la Mission de la Esquina-Grande, sur le Vermcgo. Cette dernière Mission est formée de Matacos qui ont les plus grandes dispositions à se civiliser. Le gouvernement s'est chargé de tous les frais jusqu'à présent, et ces frais sont assez considérables.

Il est hors de doute que ces Missions nouvelles donneront de

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bon» résultats si elles sont conduites arec pnidence et fermeté tout à la fois, et si, tout en respectant les droits de l'Indien, on Toblige à respecter la propriété et à vivre de son travail. Trop souvent Fappftt d'une ration de tabac, de maté ou d'un morceau de viande de cheval a suffi pour retenir un Toba , un Mocovi ou un Pampa dans un campement, où lè suprême bonheur pour lui était de n'avoir rien à faire. Il faut aujourd'hui, s'il consent à vivre en société et à en accepter les bénéfices, qu'il en supporte aussi une partie des charges. C'est ce que les missionnaires chargés de sa direction ont à lui faire comprendre ; cela d'ailleurs est moins difficile qu'on ne pense , si nous en jugeons d'après ce qui se passe en ce moment sur toutes les frontières de la Confédération, aussi bien avec les Pampas qu'avec les Tobas, les Chunupîs, les Matacos, les Chiriguanos, etc.

L'Indien, respecté par le blanc, favorisé dans ses transactions avec lui, a compris les avantages du travail, puisqu'il vient de lui-même en demander, comme le font les Tobas et les Chunupis à Corrientes, les Payaguas au Paraguay, les Matacos et les Chiriguanos à Salta et à Oran. Il s'est donc créé de nouveaux besoins, et il comprend qu*îl ne peut les satisfaire que par l'échange de son travail, qui lui procure sans danger, honnêtement, des vêtements tout faits, des étoffes, des ustensiles qu'il porte à ses villages, à ses tolderias (campement de tentes). Ces objets, il les échange quelquefois à son tour avec d'autres compatriotes qui sont restés au désert, et se sont contentés d'y soigner un peu de bétail ou d'y ramasser des fruits sauvages. Ces Indiens s'expliquent parfaitement le prix de l'argent, et, tout en ne sachant pas lire , savent très-bien distinguer la valeur des divers papiers '^monnaie qui circulent à Corrientes et au Paraguay, de, méfûe que les Pampas connaissent fort exactement la quotité de celui de Buénos-Ayres. Sous ce rapport, ils ne se laissent nullement frustrer, ni sur les prix de ce qu'ils vendent ou achètent, ni sur la valeur des salaires qu'ils perçoivent. Nous ne pouvions regarder sans un vif sentiment de curiosité , au marché de Corrientes , des femmes tobas, à moitié nues, le sac de peau de fourmilier sur le dos et retenu sur le front par une corde , faire leur marché , acheter très-judicieusement, et ne payer qu'à leur prix les denrées diverses dont elles avaient besoin pour leurs ménages.

Les Pampas ont même des goûts plus relevés que ceux des peuplades du Nord : ils aiment les beaux vêtements, les belles armes ; l'argent brille sUr lés harnachements de leurs chevaux ; le maté, le sucre.

21G POPIXATION ARGENTINE.

reau-de-\ie, le viu de Bordeaux, les cigarettes, les cartes, sans compter la foule des objets de première nécessité, sont devenus des besoins pour les chefs et même pour de simples Indiens. Ils tirent ces articles de Buénos-Ayres, de Rio-Cuarto, du Morro, de San-Luis, de Mendoza, en échange de cuirs, de crins, de graisse, etc..., que les Argentins vont leur acheter, et aussi de ces jolis objets qu'ils savent manufacturer eux-mêmes , comme tapis de plumes d'auti'uche ou de peaux de mouffette [zorrillo\ brides et fouets tressés, couvertures, ponchos, ceintures [fajas) de laine aux plus vives couleurs. — Leur commerce de bestiaux par la Cordillère avec le Chili assortit abondamment les Pehuenches de ce dont ils ont besoin. En outre ils commencent à s'occuper de l'agriculture, laquelle est en grand honneur chez leurs compatriotes les Araucans, — et les Ranqueles euxmêmes se sont mis à semer du maïs.

Mais il est malheureusement trop vrai que beaucoup de ces Indiens n'empruntent à la civilisation que ses vices , et que les chrétiens qui se mêlent à eux ne sont pas toujours propres à les édifier. Cependant ce besoin d'objets nouveaux ,' qui devient impérieux, ce commerce avec les blancs, qui a augmenté d'une manière si considérable depuis la pacification, ces relations de chaque jour, tout favorise un rapprochement que le temps rendra progressivement plus intime. Dans cette situation, l'action du gouvernement argentin doit être et est en effet puissante, elle l'est surtout par l'influence incontestable qu'il exerce sur les chefs indiens, lesquels sollicitent vivement l'investiture de titres militaires dont ils sont très-fiers.

L'influence religieuse peut en môme temps seconder très-utilement l'action civile; mais il ne faut pas se dissimuler que les Missions actuelles doivent se dépouiller complètement des tendances théocratiques et presque monastiques qu'avaient celles des dix-septième et dix-huitième siècles, et que le principe de la fusion des races doit y dominer avant tout autre, ce qui est diamétralement opposé à l'ancien système des jésuites. Autres temps, autres besoins : si les intelligents fondateurs des superbes missions du Parana et de l'Uruguay vivaient à l'époque actuelle, leur habileté si pratique des choses humaines leur ferait modifier profondément le système communautaire et exclusif d'après lequel elles étaient organisées, système utile dans le principe, mais impossible aujourd'hui.

Il est vrai que l'Indien est de lui-même essentiellement imprévoyant, qu'il est disposé à consommer en un jour les provisions de

la semaine, que son bonheur suprême est l'oisiveté, que Tambition ne le talonne guère, et qu'il ne travaille bien que sous une impulsion étrangère, impulsion qui doit être donnée avec vigueur, avec équité, mais surtout avec continuité. Aussi acceptait-il très-facilement lu communauté, et la regrette-t^il encore à l'heure qu'il est au Paraguay, où elle n'a été définitivement abolie qu'en 1848. Ces instincts, ces habitudes, furent certainement ce qui détermina non-seulement les jésuites, mais encore les autres religieux et même les gouverneur civils, à l'ériger en système général.

Aujourd'hui tout est différent ; l'état actuel des populations indiennes voisines des frontières exige un autre ordre de choses, et nous pensons que l'absorption lente des tribus au moyen du travail fait et salarié chez les blancs, les relations commerciales résultant de l'échange de produits naturels ou industriels, la fusion du sang par l'union avec les femmes indigènes, tout cela dirigé et moralisé par rinflueuce de l'autorité civile et religieuse, est le meilleur moyen d'arriver au résultat que doivent désirer tous les amis de l'humanité, c'est-à-dire à l'assimilation des races en un seul corps de nation parlant la même langue, vivant de la même vie et adorant le même Dieu.

On sait combien la race indienne pure reproduit peu ; de détestables habitudes, telles que l'avortement provoqué, le meurtre des filles chez des tribus jadis très-puissantes, comme les Mbayas, les Guanas, etc., contribuent à restreindre encore cette reproduction. Aussi cette race doit-elle, sinon disparaître, du moins se transformer un jour, sous l'influence du sang caucasien qui la féconde et la modifie. Et la preuve que cette transformation lente mais fatale est dans les desseins de la Providence, c'est qu'elle a mis chez la femme indienne, comme chez la négresse d'Afrique, ce sentiment inné de préférence pour le blanc, qui partout rend si nombreuse la classe des métis, très-supérieure à la race primitive. En effet, à mesure que diminue le sang indigène pur, le sang mêlé augmente dans d'incroyables proportions ; et, le progrès ne s'arrêtant pas, la métisse ellemême recherche encore un blanc plus pur. Aussi les nouvelles immigrations d'Europe contribuent-elles encore à améliorer la race, qui chaque jour va se rapprochant du type supérieur dont les régions caucasiennes sont le berceau. Ce fait général et absolu, qui se manifeste aujourd'hui avec la dernière évidence dans toute l'Amérique du Sud, doit être accepté d'avance; et vouloir lutter contre une nécessité sociale de cet ordre serait perdre du temps dans d'inutiles tentatives.

218 POPULATION AKOKNTINE.

Helativemeut à la population blanche et métisge, la population in^ dienne actuelle est si peu considérable, A insignifiante même dans le bassin de la Plata, que son absorptioù ne nécessitera plus de longues années; les Missions peuvent donc exercer une influence trèsheureuse, comme moyen de préparer et de moraliser à la fois cette absorption.

Nous TaYons déjà dit, les Indiens, heureusement, n*ont pas de ré^ pugnance pour le prètré ; celui-ci par conséquent peut beaucoup sur eux, plus que n*importe quel chef cItU, qui n'a guère d'action que par les présents plus ou moins considérables qu'il peut leur distribuer, tandis que le missionnaire, qui ne les quitte pas, qui leur parie au nom d'un Être suprême auquel doit obéir le Blanc comme l'Indien, et que les respects entourent , s'en fait plus facilement écouter et obéir. C'est à lui de savoir manier ses néophytes de manière qu'ils soient d'abord des hommes avant d'être des chrétiens. Nous ne croyons d'ailleurs pouvoir mieux faire en parlant des Missions et des principes sur lesquels elles doivent être basées, que de reproduire ici, sur les derniers missionnaires et leurs travaux, les paroles que le fameux explorateur des affluents de l'Amazone , Hœncke , écrivait il y a soixante et dix ans :

a Depuis la conquête des deux Amériques, la piété des rois d'Ësa pagne a toujours regardé la conversion de tant de nations païennes a comme d'une extrême importance. On a dépensé généreusement et c( sans y regarder des sommes immenses pour ces conquêtes spiria tuelles, mais aVec des succès divers, plus ou moins heureux, sui- « vant les époques. Aujourd'hui que l'enthousiasme qui portait fc tout le monde aux découvertes et aux conquêtes est éteint, on ne a doit pas regarder les missionnaires comme de simples conquérants « spirituels^ mais aussi comme de véritables conquérants temporels, a les seuls avec lesquels on puisse co&tinuer aujourd'hui la conquête a des peuples barbares ^ des pays et des provinces qu'ils habitent. « D'une Mission bien établie et conduite de manière à augmenter a rapidement le nombre des néophytes se forme un village, puis ce une ville, et de cette réunion de villes et de bourgs , une pro* d vince.

a C'est Uti pl^incipe très-faUJi, et qui a fait beaucoup de mal, de « croire qUé le pretoiet* moine venu est bon pour organiseï* une ré* c( duction d'Indiens et leur prêcher l'Évangile; tandis qil^àu conw traire l'exaet et heui*eux accomplissement d'une pareille tâche

exige sus conteste des hommes d'un talent et d*ime instruction supétieurs, de beaucoup de résolution et d'une prudence singu* lièrc. La Protidence doit les avoir marqués d'avance pour cet em* ploi ; elle doit leur avoir donné une force suflisante pour résister aux ardeurs de la zone torride, aux insupportables piqûres des moustiques^ aux souffrances de la saison des pluies. Hs doivent être doués d'une mémoire heureuse pour apprendre avec facilité le dialeete des Indiens. Il faut que leur philosophie principale soit In oonnaissance et l'étude de l'homme, de cet être si changeant et si divers, véritable caméléon suivant les temps et les climats, de rhomme surtout à l'état sauvage, tel qu'il est sorti des mains de la nature, sans frein, sans autre loi que ses passions brutales, uni« ques ressorts de toutes ses actions, enfin une vraie bote sauvage sous l'aspect d'un homme.

tt Halheui^usement aucune des qualités que nous venons de citer ne 88 trouve chez les franciscains que l'État emploie aujourd'hui à grands frais au service des Missions. Ils s'imaginent avoir fait leur devoir lorsqu'ils ont pu réunir un grand nombre d'Indiens récitant à la fois et en tumidte des prières qu'ils ne comprennent pas. — Dans leurs mains depuis trente ans, l'Indien n'a appris dutre chose qu'à répéter, comme un perroquet, des oraisons dont il ignore le sens; il n'a pas la moindre idée nette de Dieu, de l'Être suprême qui doit être le principe et le but de ses actions. 8e8 connaissances industrielles sont restées au môme point qu'à l'arrivée des missionnaires, et au bout do tant d'années il n'est pas plus avancé que par le passé. Tel est l'état déplorable des Hissions à la charge de cet ordre ; et son insuffisance pour une pareille tâche a été la cause que, depuis l'expulsion des jésuites, non-seulement les Missions n'ont pas avancé, mais qu'un nombre considérable à disparu, et que les Portugais grandissent de tout le temûn que leur abandonne ainsi l'Espagne. » Thaddée Hœncke écrivait ceci après avoir exploré les Missions du haut Amazone. Nous ne prétendons nullement faire application de ces paroles à l'époque actuelle, du moins en ce qui touche les franciscains , puisque ces religieux ne font que commencer leurs travaux apostoliques, interrompus depuis un demi-siècle dans la Plata. Mais ce qui s'est passé dans lé siècle dernier doit être une leçon pour le siècle présent. Pour qu'une Mission nouvelle réussisse, il faut qu'elle soit basée à la fois sur la religion, l'agriculture et les bonnes relations avec les blancs; l'instruction agricole et in-

32a POPULATION ARGENTINE.

bras partout et à se faire obéir sans hésitatiou sur la totalité du territoire.

La guerre de Tindépendance, en semant Vesprit de liberté parmi des populations qui ne le comprenaient pas^ qui n'y étaient point préparées, déchaîna de nouveau les passions; les anciennes rivalités reparurent de province à province, de famille à famille, et protitèrent du bouleversement causé par la chute du régime colonial pour exercer leurs vengeances ou satisfaire leurs ambitions. Les mas6^, habituées à la docilité, suivirent Timpulsion qu'on leur imprimait, et servirent ainsi tour à tour les divers partis qui déchiraient le pays. Il y a plus : dans les provinces pastorales, où la population était plus énergique, où Thabitude du cheval et Tabsence d'établissemeutf agricoles lui donnaient une mobilité extrême, surgirent des chefS) caudillos, dont le moindre signe groupait derrière eux des escadrons de cavaliers intrépides, avides de combats et de pillage, et qui plus d'une fois mirent en leurs mains le sort du pays. Ces chefs de partisans, qui d'abord avaient rendu de grands services dans la lutte contre la métropole et ses adhérents, devinrent ensuite par leurs exigences et leur esprit de localisme un obstacle sérieux à l'organisation du pays. Ce ne fut qu'après de longs déchirements que tous ces éléments agités pendant tant d'aimées se calmèrent et finirent par s'habituer au régime légal.

Des émigrés, de hardis chercheurs d'aventures, venus du midi do l'Europe, mêlés bientôt à des indigènes soumis et convertis, tels furent donc les éléments principaux dont se forma la population chrétienne et civilisée du bassin de la Plata. Si Ton en excepte leë Allemands, Belges ou Italiens immigrés du temps de la grandemonarchie espagnole, il ne vint plus que des Castillans à partir des dix-^septîème et dix-huitième siècles. L'avènement de la maison de Bourbon au trône d'Espagne (1700), et depuis, le pacte de familli* (1761) célébré entre les différentes branches régnantes de cette iUus* tre race, permirent plus tard à quelques Français aventureux Ae pénétrer dans ces contrées si peu connues de l'Europe. De là, ce» tioms français que l'on retrouve chez quelques familles du pays qui Reconnaissent un bisaïeul ou trisaïeul de cette nation. Mais le nom* brc en fut longtemps fort réduit, le système gouvernemental reposant essentiellement sur l'exclusion de l'étranger et sur le monopole absolu du commerce exercé par la métropole à l'égard de sa colonie.

La révolution de 1810, en rendant le pays entièrement indépibu-

POPULATION b'ORlGLNE EUROPÉENNE:. 227

dani de TËspagne, et en y appelant le commeive du reste du monde oi l'immigration étrangère, changea complètement ce système. 11 ne faut pas croire cependant que le nouveau régime fut si faillie à établir dans le principe. L'administration était tout entière aux mains des Espagnols nés en Europe ; et tous les préjugés du pays, enracinés par Thabitude, cette force si puissante dans tous les États sud-américains, leur étaient favoi'ables. 11 fallut, d'une part, le triste état de la péniuside espagnole, presque tout entière aux mains d'un conquérant étranger; de l'autre, le mouvement d'idées imprimé au monde par la révolution française, pour donner Ténergie nécessaire à ces velléités de liberté et d'autonomie qui commençaient à poindre dans les esprits. Mais une fois le premier pas fait, et il eut lieu le 2o mai 1810, on marcha rapidement. Quelques mois après, la réaction était générale et violente contre la métropole, et surtout contre ceux qui la repi^ésentaient. Quoique Ton ne parlât pas encore de s'affranchir absolument de l'autorité royale, dès les années suivantes le principe en fut accepté, et, lorsque les événements de 1814 vinrent redonner à Ferdinand VII la possession pleine et entière de la péninsule, son refus maladroit de transiger avec la révolution sud-américaine ne fit que fortifier Tidée d'une indépendance absolue, qui fut effectivement proclamée le 9 juillet 1816 au congrès de Tucuman.

Ou pouvait penser que Vexemple des États-Unis aurait fait réfléchir FËspagne, et qu'elle aui*ait compris que l'heure étiiit venuo de oéder de bonne grâce et avec de bonnes conditions ce qu'elle «erait plus tai*d obligée dabandonner p^u* la force : il n en fut rien. Feidinand, ses conseillers, les cortès même, avec leur prétende libéralisme, préférèrent Ui lutte à \me trans^iction avantageuse vl équitable entre deux peuples de même origine. Cette opiniâtreté ineple prolongea la guerre de dix années dans 1 Amérique du Sud, (^t déÉcrmina une séparation absolue, là où le bon sens, l'humanité, rintérêt de chacun, les instincts do race et de famille, l'identité de langage, devaient perpétuer, sinon une liaison intime, du moins d'amic^tes relaticms. L indépendance amena le triomphe des idées républicaines, pour lesquelles le pays n'était pas encore mur, et dent les coiuséquences furent vingt^cinq années de plus de discordes et de désorganisiition. L'exemple du Portugal et du Bi'ésil, placés dès l'origine dans les mêmes conditions, avec des mœurs et des iostiiiGts analogues, prouve ce qu'une politique plus judicieuse des deax parts eût pu obtenir. 11 est permis de croire que, si la mo-

528 TOPULATION ARGENTINE.

iiarchie constitutionnelle se fût établie alors au Mexique, en Colom^ bie, au Pérou, au Chili, dans la Plata, tous ces pays présenteraient aujourd'hui un spectacle bien différent de celui qu'ils doivent à une laborieuse expérience républicaine de quarante années. On peut en juger piU' l'état actuel du Brésil, où, le principe d'autorité mis hors de question, les institutions libérales fonctionnent sans peine, et où la stabilité du pouvoir favorise le développement continu d'une prospérité remarquable.

A la vérité, la Plata était le pays où il y avait le moins d'éléments monarchiques, et ce, par suite de l'éducation et des coutumes des habitants ; aussi ce ne fut pas là que dura la lutte contre la métropole. Dès 1816, il fut complètement soustrait à l'autorité de l'Espagne, qui ne fit d'ailleurs de ce côté aucune tentative pour ressaisir cette ancienne partie de ses domaines ; il en résulta que les Provinces- Unies purent employer leurs forces à seconder l'émancipation des autres fractions de l'empire espagnol. C'est ainsi que les armées argentines contribuèrent puissamment à la délivrance du Chili, du Pérou et de la Colombie.

En même temps, les régions platéennes commencèrent "ù recevoir beaucoup de ces proscrits ou de ces exilés volontaii'es que les événements de 1814 et de 1815 forçaient à quitter l'Europe. Le nouvel essor que la paix imprima au commerce multiplia en outre les relations entre l'ancien et le nouveau continent : les Sud-Américains visitèrent l'Europe, les Européens vinrent chercher fortune sur ces plages nouvelles. — La proximité relative de la Plata, par suite des facilités de la navigation, la beauté de son ciel, la salubrité de son clhnat, l'affabilité des habitants, le mouvement des affaires, attirèrent de plus en plus l'attention de l'Europe, et dès lors commença à s'établir vers ces rives un courant d'immigration qui ne s'est pas arrêté, il est vrai, mais qui n'a pas acquis non plus toute l'importance qu'il doit avoir, nous le croyons, dans un temps peu éloigné.

§ IL — Immigration européenne à partir de 1820.

Jusqu'en 1820, le mouvement d'immigration fut peu marqué. Quelques étrangers étaient venus d'abord s'établir à Buénos-Ayres et à Montevideo : c'étaient des négociants, des marchands, des artisans, quelques hommes exerçant des professions libérales; mais, à partir de cette époque, le nombre des immigrants augmenta sensi-

POPULATION DORIGINE EUROPÉENNE. 22»

blement. Buénos-Ayres , après de violentes agiUitious, venait de retrouver un peu de calme ; Montevideo, possédé par les Portugais, était tranquille ; cette paix, qui promettait de durer, fit songer aux entreprises agricoles et industrielles, et Ton s'attacha u encourager rimmigration européenne. Plusieurs publications, faites dans ce but, lui imprimèrent en effet un mouvement ascensionnel considérable, et Ton vit arriver, non plus seulement des commerçants et des ouvriers, mais aussi des capitalistes et des agricidteurs qui commencèrent à s'occuper de l'industrie pastorale, à acheter des estancias, à soigner l'élève du mouton et à améliorer sa laine. Kn 1825, époque de prospérité pour les deux rives de la Plata, le courant était bien établi. Il se continua môme pendant la guerre avec le Brésil, et beaucoup d'Européens se répandirent dans les provinces de Tintérieur. En 1829, leur nombre était déjà si considérable dans la seule ville de Buénos-Ayres qu'ils purent, lors du siège de cette ville par les dissidents des provinces, former un corps important de garde nationale, sous le nom de bataillon de r ordre. Les événements postérieurs amenèrent un temps d'arrêt dans la prospérité de Buénos- Ayres, mais alors l'immigration, attirée par la tranquillité qui régnait sur la rive gauche de la Plata, dans le nouvel État oriental qui venait de s'y former, commença à affluer à Montevideo, sa capitale.

Ce ne fut, toutefois, qu'à partir de 1836 que le courant y prit de très-sérieuses proportions; c'est à cette époque, en effet, que les Basques des départements français pyrénéens et des provinces bisrayennes de l'Espagne apparui*ent en grand nombre, et apportèrent un élément précieux à l'industrie du pays. De 1837 à 1842, ce mouvement ne fit qu'augmenter. Le régime antipathique à l'étranger que la dictature avait établi à Buénos-Ayres, ses querelles avec la France, le blocus qui en fut la suite, tout cela concentra Fimmigratiou sur la rive gauche. Buénos-Ayres se dépeuplait tout à la fois par la retraite des adversaires de la dictature qui fuyaient la confiscation et la mort, et par le déplacement des étrangers qu'attirait la prospérité de la Bande-Orientale. C'est ainsi que la population et la richesse de ce pays allaient toujours croissant : en 1842, le nombre des immigrants y dépassa 14,000 et semblait devoir progresser encore, lorsque la guerre civile et étrangère, portée jusque sous les murs de Montevideo, vint suspendre pour bien des années ce courant venu de l'Europe et le forcer à se diriger ailleurs.

Cette émigration avait eu l'avantage de fournir un grand nombre

d'ouvriers de toute sorte, et surtout de joumaliei's, travaillant indistinctement dans les saladcfv.^, dans les fours à brique, et comme maçons ou terrassiers, car la construction des édifices absorbait la plus grande partie des bras nouveaux venus ; elle était donc essentiellement industrielle. Quant à Tagrlculture, elle était exercée par des colons venus des lies Canaries, et qui s'étaient surtout répandus autour de Montevideo ; mais elle ne se faisait guèi*c que sur une petite échelle. Outre ces agriculteurs et ces journaliers, un grand nombre d'artisans et de commerçants, beaticoup de gens exerçant des professions libérales, étant venus également se fixer dans le pays, et tous contribuaient h y développer une activité inconnue jusqu'alors.

Le siège de Montevideo par l'armée du dictateur, et qui dura près de neuf ans avec des péripéties diverses, eut pour effet de disperser la majeure partie de celte population étrangère. Dans le principe, une fraction considérable avait pris les armes, comme en 1839 et 1839, pour défendre la ville contre une armée à qui son expédition dans l'intérieur avait fait une réputation sinistre ; mais la prolonga* tion du siège finit par lasser beaucoup de volontaires, qui laissèrent le fusil et s'en furent d'abord dans la province brésilienne de Rio- Gratide, puis, à partir de 1848, à Buénos-Ayres, où le commerce, exclu de Montevideo par la guerre, se reporta tout entier. Ce fut aussi à cette même époque que l'Entre-Rios, florissant et tranquille sous l'administration habile et généreuse du général Urquiza, commença à recevoir un assez grand nombre de personnes qui, fuyant les troubles de la Bande-Orientale, aussi bien que les excentricités de la dictature de Buénos-Ayres, venaient chercher sous une administration protectrice la paix et le travail (1).

(1) Bd ISdtly époque des premièitss querelles de U France avee Rosu, rescadre finnçâiie bloquait Buénot*Ayres et ayait son point de ralliemeiit à Montevideo, dont le port lui était ouvert, car le gouvernement oriental avait de son côté déclaré la guerre au dictateur. Celuici envoya, par TUruguay, une armée qui envahit la Bande-Orientale. Montevideo, dégarni d6 troupes par le pfésident Rivera, qui avait rassemblé le plus de monde possible pour tenir la Cftmpagne, fut photégé par une garnison de marins débarqués de Tescadre, auxquels se joi* gnit une partie de la population étrangère, et surtout de la fraction française, formée ea garde nationale. — C'était jusqu*à un certain point une répétition de ce qui s'était pavé à Buénos-Ayres dix années auparavant. — Seulement, en 1829, la France n*étant point en- Imagée dÀDS la question, le conMil général avait dà protester contre Tarmement de ses naHo* Baux, tandis qu'en 1839 ceux-ci étaient convoqués directement par l^autorité fran^pùie. — Du reste, on n'eut point à combattre, tout se passa dans la campagne. Le général Rivera battit l'armée roMste à Cagancba, le 29 di'cembre, et les volontaires étrangers retournèrent à leurs travaux.

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