CHAPITRE IIL
Province de Corrlentea.
§ L — Province de Corrientes en général.
Limites et situation astronomique. — La province de Corrientes, âtuée entre 27*» et 30*» 30' environ de latitude sud, 39° et 62° de longitude occidentale, forme la grande moitié septentrionale de la Mésopotamie argentine. Elle se subdivise en deux régions : l'une, le Corrientes proprement dit, entre le Rio-Parana, la lagune Ibera, leslimites de l'Entre-Rios et l'Uruguay; — l'autre, placée entre l' Aguapey, ribera, le Parana, l'Y-Guazu et l'Uruguay, qui est une fraction de raDcienne province des Missions. — Nous étudierons à part cette
dernière région, presque entièrement dépeuplée aujourd'hui, et dont la possession est encore en litige entre la Confédération et le Panguay. Cette circonstance en fait un territoire qui doit dépendre, proyisoirement du moins et jusqu'à décision du congrès général argentin, du gouvernement national.
Nous traiterons d'ailleurs cette question dans le chapitre suivant, qui contiendra la description de ce territoire et quelques motsdesffll histoire.
Aspect général. — Jusqu'à l'Aguapey et les mornes rocheux, Los-tres-Cerros^ la province de Corrientes offre une plaine absolue, semée de forêts, de bouquets de bois, et vers le nord d'une immense quantité de lagunes et de bas-fonds inondés, ou estero$. Vers le sud, à partir de la latitude de Goya et de Curusu-Cuatia, situés par SS* environ, le terrain est beaucoup plus sec et ondulé comme dans l'Entre-Rios. Dans la plaine du nord, un grand bas-fond, temporal* J rement inondé, la Maloya, le mauvais fossé, occupe un vaste terrain au nord-ouest; au nord-est, la lagune Ibera, d'où sortent plusieun rivières, étend ses immenses marécages sur plusieurs centaines de lieues carrées.
A chaque pas, dans le grand triangle formé par la courbure du Parana, on rencontre des amas d'eau qui font de cette province une sorte de Hollande sud-américaine.
Hydrographie. — Les deux grands fleuves Parana et Uruguay font de la province de Corrientes, comme de celle de TEntre-Rios, une véritable île. Le lit de tous deux, arrivé à près de 2T de latitude, se dirige vjers l'est, l'Uruguay par un demi-cercle, le Parana par un coude brusque; et ce coude, comme nous venons de le voir, embrasse la partie la plus basse et la plus facilement inondée de la province. On pense même que ce sont les infiltrations souterraines du fleuve qui viennent à travers le terrain sablonneux du nord former les dépôts aqueux si multipliés dans cette région.
Lagunes^ esteras, etc.^ etc. Les lagunes du nord sont ordinairement rondes, remplies d'une eau très-claire, excellente, et profondément creusées dans un sol sableux, d'une extrême fertilité. Sous le nom A' esteras^ on y désigne d'autres lagunes, moins profondes, de forme îrrégulière, et souvent semées d'herbes aquatiques. — Les simples bas-fonds, inondés seulement à l'époque des pluies, y portent celui de canadas. Les plaines basses et marécageuses de la Ma-
loya, qui s'étendent entre San-Luis del Palmar et Caa-Caty, sont recouvertes seulement de deux où trois décimètres d'eau, sauf quelques endroits plus profonds et plus difficiles à franchir, mais ce bas* fond est réellement énorme et d'une traversée interminable.
Tous ces terrains noyés, soit par les pluies, soit par les infiltrations delà partie supérieure du Rio-Parana, donnent naissance à de nombreux ruisseaux et rivières qui vont se jeter dans le grand fleuve, à partir de la ville de Corrientes et au-dessous d'elle ; tels sont le Ria-^ chuelo, Y Arroyo-del-Empedrado^ le Rio-San-Lorenzo , le Rio-Am" bmio^ enfin le Rio-de-Santa-Lucia.
Un autre système de dépôts aqueux, séparé seulement du premier par un pli de terrain sablonneux, dirigé du nord-est au sud-ouest, où se trouvent les départements de San-Miguel, San-Roque et Goya, est celui de la lagune Ibera. Ce vaste bas-fond couvre une étendue de près de sept- cents lieues carrées, en y comprenant tous les terrains submersibles qui l'avoisinent. Les eaux de ce vaste réservoir montent et baissent suivant les saisons plus ou moins pluvieuses et les crues du Rio-Parana, quoiqu'il n'ait pas de communication apparente avec ce fleuve. Une chaussée naturelle, tantôt rocheuse, tantôt d'argile compacte, l'en sépare dans les endroits où Ifit lagune en est le plus rapprochée. — Personne n'a pu encore traverser l'Ibera, quoique les annales delà conquête racontent qu'on y poursuivit jadis une tribu d'Indiens Caracaras qui habitaient des îles de son intérieur. Les plantes aquatiques qui l'obstruent, les arbres dont les rameaux s'enchevêtrent, réunis ensemble par des lianes sans nombre, les caïmans et les boas qui y fourmillent, tout empoche d'y pénétrer. On prétend cependant qu'il existe vers le milieu quelques îles d'un terrain solide et que Ton voit des fumées s'en élever, sans doute par suite des incendies allumés par la foudre. Du côté oriental qui borde les Missions, la lagune est plus encaissée, plus profonde, et l'on voit môme des lies flottantes s'y mouvoir au gré des vents. Les pâturages des bords de ribera sont excellents, et, lors des basses eaux, il s'y découvre quelques terrains un peu plus élevés où Ton peut introduire du bétail par des chaussées naturelles facilement praticables.
Azara estimait que cette lagune était autrefois le lit du fleuve Parana, qui s'était successivement comblé par les atterrissements, et que le Rio-Corrientes est son ancien canal. La texture rocheuse de la me gauche du fleuve, dans la partie septentrionale de la province, et les collines allongées qui la forment presque partout, ne permettent guère de croire que le Parana ait jamais franchi cette digue, et que les
atterrissements aient pu eux-mêmes élever un pareil rempart. Il nous semble plus probable que les bas-fonds de Tlbera ont dû se former lors de la dernière révolution géologique, qui a dessiné les lits définitifs du Parana et de TUruguay ; ce qui n'empêche nullement les infiltrations du fleuve d'y arriver à travers les fissures de la digue naturelle qui le sépare de la lagune.
La décharge du trop-plein de l'Ibera se fait dans deux sens : — vers le sud-ouest, par les rivières Batel et Corrientes, qui en naissent ; vers le sud-est, par le Rio-Mirifiay , plus considérable, plus profond et mieux encaissé que les deux précédents, qui va se jeter dans rUruguay, presque en face de la bouche du Rio^uareim, lequel sépare TÉtat-Oriental delà province brésilienne du Rio-Grande.
Cet ensemble de lagunes, d'esteros, de cafladas et de rivières, rend donc le système hydrographique de Corrientes fort rejnarquable ; mais indépendamment de ces amas d'eau permanents, — lors des saisons très-pluvieuses dans la province et pendant les fortes crues du Parana, de vastes terrains, habituellement découverts, sont à leur tour pour quelque temps sous les eaux. Ces conditions en font un pays tout particulier, comparable, comme nous le disions tout à l'heure, à la Hollande, mais à une Hollande tropicale ; et si jamais Corrientes acquérait quelque chose de l'industrieuse activité de ce pays, lorsque la population sera devenue assez considérable pour permettre de pareils travaux, on pourra tirer parti* de cette disposition du sol pour la canalisation, les irrigations et les cultures variées.
Rwièî'es et ruisseaux. — Les rivières du Biachuelo , de YEmpedrado^ de San-Lorenzo et d'Ambrosio se forment de la décharge du vaste terrain noyé une partie de l'année, connue sous le nom de Maloya.
Le Bio de Santa-Lucia commence près de Caa-Cati ; il est formé par les infiltrations des nombreuses lagunes qui sèment le terrain sablonneux des départements riverains, et, jusqu'à San-Roque, constitue plutôt une série de petits étangs, de marais où croissent d'immenses quantités de plantes aquatiques, qu'une rivière. Ces plantes flottantes sont quelquefois tellement feutrées qu'elles forment des espèces de ponts dits embalsados assez forts pour porter un homme et servant au passage des individus assez hardis pour se lancer sur ces fondrières. Des bois considérables touchent à ses bords; à partir de San-Roque jusqu'au Parana, le Santa-Lucia est bien encaissé et peut servir à la navigation ; il a alors de 60 à 80 mètres de large.
Le Rio'Batel ressemble beaucoup au Santa-Lucia, mais il a moins
d'eau ; un de ses affluents^ le Batelito , est séparé de lui par une croupe sablonneuse qui forme le Rincon-de-Luna^ une des principales estancias de la province. Le Batcl se réunit au Rio-Corrientes par un bahado ou terrain inondé.
Le Rio-Corrientes naît de la lagune Ibera et coule presque partout dans un terrain tellement bas et plat, que c'est plutôt une. série de marais qu'une rivière. Il n'est bien encaissé que près de la Esquina. Ou peut cependant le traverser à gué en beaucoup d'endroits.
Le Mirinay est le plus considérable de tous ; il devient navigable au paso de Tupa-Tupa, non loin de l'endroit oii il sort définitivement de la Ibera, et traverse les départements de Mercedes et de Curuzu- Cuatià, où il est pai'faitement encaissé et assez large. Il n'est guéable DuUe part dans les saisons pluvieuses.
Il est à remarquer que tous ces cours d'eau ont leur direction vers le sud, le sud-ouest ou le sud-est, ce qui dénote l'inclinaison générale du sol de la province dans cette double direction.
Aujourd'hui, en dehors du Parana et de l'Uruguay, aucune des rivières de Corrientes n'est employée à la navigation, quoique les principales, telles que le Miriùay, le Corrientes et le Santa-Lucia, soient navigables dans une partie de leurs cours. On aime mieux avoir recours à la voie des charrettes, dont on a soin de rendre les roues hautes et larges, pour mieux traverser les terrains noyés. Les ruisseaux et rivières qui se jettent dans le Parana grossissent beaucoup par le reflux de ses eaux lors des crues de ce ileuve. Quant à leurs crues pailiculières, elles sont en raison directe des pluies qui tombent dans la province.
Orographie. — Corrientes , comme l'Eutre-Rios , n'a point de montagnes; elle n'a que quelques collines sur les rives du Parana comme à Bella-Vista, par exemple, et de petites ondulations du sol dans le sud. Ces ondulations, qui déterminent les petits bassins du Miriùay et du Rio-Corrientes, commencent une série de terrains un peu plus élevés qui gagnent le centre de la province, pénètrent dans l'Entre-Rios et se bifurquent pour y dessiner les divers bassins de ses rivières. — Entl'e les bas-fonds de la Maloya et ceux de la lagune Ibera, il n'y a que des petits plateaux élevés de quelques mètres seulement au-dessus des plus hautes eaux. Entre Bella-Vista et Goya, le plateau est au contraire très-marqué et élevé de 30 mètres au moins au-dessus du Parana. Du côté de l'Uruguay, le terrain est également plus élevé et plus ondulé que dans le reste de la province.
Les mornes dits Tres-Cerros^ près de l'Aguapey, sont des buttes isolées ; ce n'est que de l'autre côté de cette rivière que commencent de véritables collines, et plus loin, dans les Missions, une petite chaîne de montagnes.
Constitution physique du sol. -- Dans la partie sèche du sud de la province, le sol est tout à fait analogue à celui de l'Entre-Rios. — Au nord il est argileux dans quelques parties, mais principalement sablonneux, m(^lé toutefois de beaucoup d'humus. Ce sable permet au sol de conserver une bonne humidité intérieure, résultat des infiltrations des eaux, humidité éminemment favorable à la végétation, qui est fort belle; aussi la fertilité de la terre est-elle extrême dans toute cette région , ces terrains ne souffrant que fort peu de la sécheresse si fréquente et si fâcheuse ailleurs.
Le sous-sol est formé d'une terre argileuse , tantôt jaunâtre, tantôt rouge et souvent semée de petits noyaux calcaires. (Voyez tome I, pages 262 et 266.)
En fait de matières minérales, Corrientes possède quelques calcaires sur les jives du Parana, du plâtre, d'excellentes argiles pour poteries, des grès pour la construction. Cette dernière roche abonde du côté de l'Uruguay, et surtout près de la Cruz, où elle constitue les trois remarquables collines de los Tres-Cerros.
Climat. — Le climat de la province de Corrientes est naturellement plus chaud que celui de l'Entre-Rios, puisqu'il est plus rapproché de la zone tropicale, et que l'élévation du sol au-dessus du niveau de la mer est très- faible. Cependant la grande quantité de vapeur d'eau fournie par les fleuves, les rivières, les lagunes, la facile ventilation du pays, rafraîchissent en été la température, qui ne dépasse point 36 à 38** dans les journées les plus chaudes ; mais la différence entre la nuit et le jour devient moins considérable. En hiver il y a quelques gelées blanches superficielles. Le vent du sud après la pluie y amène toujours un grand abaissement dans la température. L'hiver est généralement sec et beau; les pluies se montrent régulièrement au printemps et à l'automne ; Tété, toutefois, est de temps à autre très- pluvieux. Les sécheresses sont moins fréquentes et moins redoutables que dans l'Entre-Rios, à cause de l'immense quantité de lagunes et d'esteros qui ne sèchent jamais. Rien ne serait facile d'ailleurs comme de creuser des puits qui donneraient de l'eau à une petite profondeur.
Végétation. — La végétation n'est pas encore absolument tropicale dans la province de Corrientes, mais elle est plus luxuriante que dans la précédente. Beaucoup d'arbres y conservent leurs feuilles en hiveç, de sorte que la campagne n'est jamais nue. Les arbres sont, en général, plus gros, plus élevés, quelques-uns môme , surtout le quebracho rouge, commencent à acquérir une grande taille ; les palmiers yataîs et carandays abondent; le bambou se dresse au bord des cours d'eau et des lagunes; l'yrupe ou mais d'eau {Victor ia-Regina) couvre quelques esteros. Un grand nombre d'arbres particuliers à la province donnent des fruits sylvestres assez agréables au gpùt. (Voyez d'ailleurs, tome I, pages 397 et 41o.)
Agriculture. — L'agriculture cède naturellement le pas à l'élève du bétail, qui, comme nous le savons, est dans ces régions l'industrie la plus facile et la plus lucrative.- Les estancias, partout nombreuses, abondent principalement dans le sud, où les pâturages sont excellents, et où les animaux multiplient beaucoup. Dans le nord, à partir de Goya, on fait un peu plus d'agriculture : OD cultive le manioc, non-seulement employé comme légume , mais aussi exploité pour sa fécule devenue un objet d'exportation ; — la canne à sucre, dont on se borne à obtenir de l'eau-de-vie ; -.- le tabac, d'une qualité supérieure dans les départements de Mburucuya et de Caa-Cati ; — le coton est abandonné faute de bras, quoiqu'il s'y produise parfciitement. Les vergers d'orangers sont d'un grand rapport par suite de l'expédition de leurs fruits aux ports du littoral. Les céréales, à l'exception du maïs, ne s'y cultivent point, mais elles croissent parfaitement. Les colons de Santa-Ana ont semé du blé qui a bien réussi. La canne à sucre, le tabac et le coton sont les objets d'exploitation qui feront un jour la fortune de la province, lorsque l'accroissement de la population l'obligera à restreindre l'industrie pastorale et à se mettre sérieusement aux cultures industrielles. Le sol est éminemment fertile partout, et ne demande que la main du travailleur. La sauterelle est moins commune que dans TEntre- Rios.
Animaux sauvages et domestiques. — On trouve dans les forêts le jaguar, le couguar, le tapir, le pécari, le fourmilier, les diverses espèces de tatous, le singe hurleur ou caraya ; — les caïmans abondent dans toutes les lagunes, on y voit aussi le boa; lès oiseaux aquatiques fourmillent partout; les cerfs et les autruches peuplent les plaines ; les perruches, les perroquets et les
aras couvrent les ai'bres dans les environs des habitations. Peu de pays au monde sont plus riches au point de vue de la chasse, et la qualité du gibier est fort bonne à cause de Tabondancc et de la variété de sa nourriture.
Le bétail de Corrientes , grâce au pâturage un peu salin, est bien nourri et par conséquent fort beau ; les chevaux sont robustes et durent longtemps. Depuis quelques années on s'est mis, dans le sud, à rélève du mouton, industrie facile et devenue fort lucrative par suite de la haute valeur de la laine raffinée, et Ton fait beaucoup de métis. — On s'occupe aussi un peu de l'élève du porc dans les bois de palmiers [palmarès) de la province, où cet animal engraisse à souhait.
On calcule que le nombre des bêtes à cornes atteint aujourd'hui un million, celui des chevaux et juments 200,000, celui de^ moutons 300,000 , plus 5 ou 6,000 mulets, Un certain nombre de ces animaux sont exploités dans les saladeros de Corrientes et de Goya ; on exporte du bétail en pied pour le Brésil. Cette exportation est ménae la branche de commerce la plus importante pour la province.
Voies de communication. — Nous connaissons déjà les services à \apeur du Parana et de l'Uruguay, et la messagerie nationale qui va de la Concordia dans l'Enlre-Rios à la Restauracion dans les Missions. (Voyez page 96.) Quant aux communications entre les divers bourgs et villages de l'intérieur de la province, elles se font à cheval pour les voyageurs, en charrette pour le transport des denrées et marchandises. Toutes les routes sont tracées et l'on trouve même des postes assez régulières sur les principaux chemins. (Voyez l'/Ztnéraire général de la République, ) C'est au décret provincial du 25 mai 1857 que l'on doit cette organisation qui permet maintenant au voyageur de s'y procurer des chevaux partout et au môme prix que sur les routes nationales. — H y a des embarcations pour passer les rivières aux endroits où elles ne sont pas guéables, et Ton a construit quelques ponts. Les terrains inondés, bafiados et esteras, se franchissent à gué, leur profondeur n'étant pas considérable ; ces baiiados ont quelquefois plusieurs lieues de large ; les autres amas d'eau, au contraire, n'ont guère plus de 2 ou 300 mètres à l'endroit où on les traverse. Cette profusion de flaques d'eau dans certaines parties de la province y rend les voyages difficiles et fatigants. — Quant aux charrettes, elles sont traînées par des bœufs, et l'on a soin de les faire très-hautes, et de donner aux jantes des roues une grande
largeur pour qu'elles enfoncent moins dans les terrains mous. Pour mettre les voyageurs 'à Tabri, on les sépare quelquefois en deux par une claie posée horizontalement ; la charge est en bas, les conducteurs sont en haut et au i^ec. Si la charge se mouille^ comme on a soin de la composer d'objets qui ne craignent pas Feau, cela n'a pas grand inconvénient. — Il serait bien à désirer que l'on établit des diligences à l'intérieur , particulièrement de Caa-Cati à Bella-Vista , en ' passant par San-Roque, Saladas et Mburucuya , cantons très-fertiles et où il y a des cultures assez étendues en canne à sucre, tabac et manioc ; cela rendrait un immense service à la province et provoquerait le développement d'autres industries. Les relations entre Goya, Curusu- Cuatia et Mercedes réclament non moins impérieusement l'établissement d'une diligence.
Population. — La province de Corrientes était autrefois habitée par une foule de peuplades d'origine guaranie : Caracaras, Dagalastas, Yaunetes, Frentones, Ebirayas, etc., etc. Toute cette population se soumit aux Espagnols à la fin du seizième siècle et au commencement du dix-septième, et se fondit avec eux, mais en leur laissant sa langue, qui est aujourd'hui d'un usage général dans toute la province, comme elle l'est également au Paraguay. La majeure partie de la population des campagnes est métisse ; il ne reste plus d'Indiens purs, ceux-ci ayant Uni par se fondre, en la modifiant toutefois, avec celle d'origine caucasienne. Depuis 1852, il a commencé à s'établir un assez grand nombre d'étrangei's qui se marient presque toujours dans le pays et se fondent, à leur tour, avec ses habitants. D'après le recensement général de 1837 et l'augmentation naturelle qui a eu lieu depuis cette époque, le chiffre total des habitants doit dépasser aujourd'hui 90,000, sur lesquels 2,000 étrangers (1).
(1) Les 90,000 âmes de la population de la province de Corrientes, y compris le territoire des , se répartissent ainsi dans les vingt départements qui la composent :
La capitale 9,500
Lomas 3,000
Enscnadas 4,000
llau 2,000
San-Luis del Palmar 5,000
Empedrado 4,500
Bclla-Visto 0,500
Saladas 4,500
Mburucuya 4,000
A reporter 43,000
cour. ÀmGBfTIRB. — T. HI. 9
La salubrité du pays est parfaite : malgré le nombre et la vaste étendue des marais, on n'y voit que des fièvres intermittentes bénignes qui guérissent le plus souvent d'elles-mêmes. On y rencontre beaucoup de cas de longévité remarquables : cent dix, cent vingt et même cent trente ans. (Voyez tome II, page 268.) Les Correntinos sont très-propres à la navigation fluviale, excellents nageurs, et, comme tous les Argentins, bons cavaliers et soldats braves. Les tra-
Reporl. • 43,OdD
Caa-Cau 8,000
San-Miguel . . . 2,000
Yaguaretc-Cora 3,000
San-Roquc , 5,000
Goya 8,000
Esquina 4,500
Mercedes 6,000
Curuzu-Cuatiâ 4,000
RcstauracioD. • 4,500
LaCruz 1,000
Sanlo-Tomé 1,000
Total 90,000
Nota. — Nous avons mis des nombres ronds pour qu'ils se fixent mieux dans la mémoire, et parc^ qu'ils s'éloignent d'ailleurs très-peu des chiffres officiels de 1857, que Ton troaTen aux Notes et Documents.
Azara évaluait à 9,228 âmes seulement la population de Corricntcs, moins les Missîoni en 1797. ,. Cette population se distribuait ainsi :
Ville de Corrientcs. 4,500
Guacaras 60
luti 712
Santa-Lucia 192
Garzas 218
Caa-Cati 600
Mburucuya 356
Saladas 1^00
Saii-Roque 1,390
Total 9,228
La population des Missions qui n'y était pas comprise s'élevait à 19,284 habitants pour les dix bourgs de la côte de TUruguay, et à 7,536 pour les cinq de la rive gauche du Parana : en tout 26,810. Nous ne comptons là ni celle des onze Missions du Paraguay, ni celle des sept de la rive gauche de l'Uruguay.
Cette population fut détruite complètement dans les guerres de 1817 a 1820, et une petite partie seulement s'incorpora à celle de Corrientes.
En 1825, on évaluait la population de toute la province de Corrientes à 50,000 imes. (Nunez.)
En 1854, le recensement provincial a donné 84,d70 habitants, -j- En 1867, celui fait par les ordres du gouvernement national, en a offert 8ô,447, sur lesquels 2,006 étrangers. L'accroissement a été, comme on le voit, peu considérable; c'est pour cela que nous n'éTaluons lo chiffre actuel qu'à 90,000. âmes.
1>R0V1NC£ DE CORRIENTES. « 131
vaux qu'ils préfèrent avant tout sont ceux qui ont trait à Téducation et à rexploitation du bétail ; ils sont cependant un peu plus agriculteurs que les habitants de la province précédente. Quant aux arts mécaniques, ils s'y mettent sans beaucoup d'entrain, mais deviennent promptement habiles; ils sont surtout bons charpentiers. — . Les femmes sont propres et laborieuses, elles réussissent dans la confection de tissus de coton très-élégants et de fines broderies.
Industrie et Commerce. — L'industrie pastorale est naturellement la principale occupation des habitants. Elle est même l'unique dans les départements au sud des rivières Corrientes et Miriflay. Les Saladeros de la capitale et de Goya peuvent exploiter annuellement une quarantaine de mille animaux. Cependant les fermiers du sud préfèrent envoyer leur bétail dans l'Entre-Rios, pour les saladeros de la Concordia et de l'Uruguay, et surtout l'expédier au Brésil où la vente est avantageuse. On commence depuis quelque temps à exporter un peu de laine.
Un article assez important est le commerce des bois de construction. On exploite ceux de la province, surtout près des bords du Rio- Ambrosio, et l'on va en chercher au Chaco, à l'Arroyo de Oro ; ceux de rtle d' Apipé sont presque épuisés. Le quebracho rouge est l'essence la plus recherchée ; le palmier caranday, dont le tronc sert à faire des toitures,crott abondamment dans les fonds marécageux et s'exploite avec profit. Les peaux de jaguar, de cougouar, de loutre, de cerf, de tamanoir, de capibara, etc., etc., la cire recueillie dans les bois ou achetée aux Indiens du Chaco, qui ont des tolderias de L'autre côté du Parana, en face de la capitale, sont encore un objet de commerce. On fabrique de l'eau-de-vie de sucre {cana)^ de l'amidon de manioc [almidon de mandioca) , des cigares d'excellente qualité, surtout dans les départements de Mburucuya et de Caa-Cati. Une immense quantité d'oranges est récoltée en divers endroits de la province et constitue un objet avantageux d'exportation pour les ports de la Plata, tels que Buenos- Ayres et Montevideo .
GouvBRNEMjBNT ET ADMINISTRATION. — Le pouvoircxécutif, d'après la constitution de la province votée en 1833, est confié à un gouverneur, nommé pour trois ans par la chambre des députés, au scrutin secret et à la majorité absolue des suffrages. Ce gouverneur ne peut être réélu. Il est assisté de deux ministres secrétaires d'État, amovibles à sa volonté et responsables.
La chambre des députés provinciale est composée d'un représentant pour chaque département, en tout vingt. Les représentants sont nommés pour trois ans et se renouvellent par tiers.
Justice. — Le pouvoir judiciaire est exercé par des juges de district, des juges de paix, des juges de première instance pour le civil, le criminel et la matière commerciale, et un tribunal supérieur siégeant dans la capitale.
Municipalités. — Les municipalités, dont la loi vient d'être réformée récemment par la chambre provinciale, sont chargées de la surveillance des établissements d'éducation,, de charité et de bienfaisance, de l'organisation des travaux publics, etc. Elles sont installées dans les principaux centres de population et commencent à faire beaucoup de bien.
Éducation publique. — Elle est assez avancée ; outre les établissements supérieurs de la capitale, qui consistent dans un collège pour l'instruction secondaire, une école normale pour former des instituteurs, il y a dans chaque département, pour les garçons et les filles, des écoles primaires qui sont fréquentées. Toutefois celles de filles n'ont pas autant d'élèves qu'elles devraient en recevoir, car les parents mettent de la négligence à les y envoyer ; elles ne sont pas non plus assez multipliées dans les districts.
Culte et Clergé. — L'autorité ecclésiastique est exercée par un délégué [delegado eclesiàstico). On doit au dernier, feu le docteur J.-M. Rolon, l'un des ecclésiastiques les plus distingués qu'aient produits la province et qui fut gouverneur en 1860 et 1861, un excellent règlement, en date du 30 juin 1857, sur les droits paroissiaux. Toutes les cures départementales sont pourvues, et l'on compte même des vicaires dans les villes principales. Le service du culte se fait trèsîconvenablement. Le gouvernement s'occupe de faire venir des missionnaires pour établir des réductions chez les Indiens du Chaco, et leur a assigné pour demeure l'ancien couvent de la Merced. La maison des franciscains ne renferme que quelques moines, les autres étant détachés dans les diverses succursales. — On est, en général, fort religieux dans toute la province de Corrientes, quoique l'instruction catholique y laisse à désirer (1).
Revenus et Budget. — Le revenu delà province, en dehors du pro-
(1) Voyez pour de plus amples détails sur la province de Corrientes rexcellcnt travail du D*" D. Vicenie Quesada : -** La Province de Corrientes, l)rochure in-8**. Buénos-Ajrcs,
duit des terres publiques, atteint 90,000 piastres fortes. Il est fourni par le produit delà contribution directe et des patentes, la vente du papier timbré, la location de quelques édifices provinciaux, les droits de mutation, d'ancrage dans le port, de police, etc., etc. Une partie de ces ressources seront assignées aux municipalités. — Cette somme, insuffisante pour couvrir les frais de la province, dont les dépenses sont aujourd'hui de 160,000 piastres par an, est complétée par le produit des terres publiques^ soit vente, soit location. En 1860, leurirente avait produit 95,000 piastres et leur location 16,000. La loi de 1859 a fixé le prix minimum de ces terres à 2,000 piastres fortes, somme certainement trop faible aujourd'hui. Un bureau topographique a été institué récemment, pour surveiller la mesure des terres et classifier celles qui sont la propriété de l'État; les travaux de cette utile administration ne font que commencer, mais sont de la dernière importance, car, à Corrientes comme partout, les titres sont obscurs, les limites des terrains inexactes, et chaque opération de démarcation crée une matière à procès. Le prix officiel des terrains de propriété publique fixé à 2,000 piastres, soit 10,000 francs pour les 2,700 hectares ou lieue carrée argentine, met chaque hectare à 3 fr. 70 cent., alors que, dans l'Amérique du Nord, il est de 15 fr, 48 cent., prix quadruple du précédent et qui sauvegarde par conséquent les intérêts de l'État; si l'on ne modifie point ce système, on gaspillera sans profit les ressources de la province, et toutes ses terres finiront par disparaître entre les mains des spéculateurs ou de gens riches qui sauront profiter des circonstances.
Une partie du produit des ten'es devait être consacrée aux travaux publics, tels que : constructions de ponts, d'églises, maisons municipales, etc., etc. Mais, comme il y a d'anciennes dettes à payer, Ton a commencé par satisfaire à ces engagements, et il est resté peu de dbûse pour le reste. La vente des terres publiques n'est en résumé qpi'on palliatif, et ruine l'avenir pour le présent. Aussi songe-t-on très-sérieusement à se contenter de leur location, du moins jusqu'à QouTel ordre. Le droit de location emphytéotique {canon enfiteûtico) n'a que vingt-deux ans de durée maximum à Corrientes ; cette période suffit pour que la valeur vénale d'une terre à 2,000 piastres ait iécuplé, et la province n'aura pas dévoré sa richesse future. — D'un autre côté, le gouvernement, sans se préoccuper autant de la vente de ses terres, peut tenter la création de nouvelles ressources et le dévelûf^ment de celles qu'il exploite. Le produit actuel de la contributioD directe est réellement dérisoire, et une meilleure répartition de
cet impôt, qui est de 4 pour 1000, pourrait à elle seule produire de quoi combler le déficit du budget provincial.
Monnaie de papier . — Créée par loi dû 23 juillet 1841. Comme le papier de Buénos-Ayres, elle était d'abord au pair, puis elle est montée graduellement, de façon à passer de 16 à 250 pour une once d'or; dans ces dernières années cette baisse a été rapide, car pendant longtemps sa valeur s'était maintenue à 76 Fonce. Aujourd'hui cette monnaie a des fluctuations analogues à celle de Buénos-Ayres, quoique moins brusques. On la reçoit au prorata de ce que vaut Tonce d'or sur la place. C'est également en onces que se stipulent aujour* d'hui toutes les transactions de quelque importance ; la douane na« tionale l'accepte selon sa valeur courante et au prix du jour. — La quantité émise de ce papier depuis l'origine s'élève à 1,700,000 piastres, dont rien n'a été remboursé encore ni amorti. Le gouvernement correntino veut le garantir par le tiers du produit annuel de la vente des terres publiques, et cette mesure a été mise à exécution. On pourrait ainsi le racheter en un temps très-court, car, au taux actuel, 7,000 onces d'or suffiraient pour cette opération, et il ne serait pas difficile d'en employer 1000 par an à cet amortissement. Mais il faudrait pour cela qu'il n'y eût plus de nouvelles émissions. Le gouver- . nement s'y est engagé, et l'hôtel de la monnaie provinciale {casa de moneda) est aujourd'hui administré par une commission de trois citoyens qui ne relèvent que de la législature.
§ n. — Province de Corrientes en particulier. Départements^ districts et centres de popidat ion.
La province de Corrientes est partagée en vingt départements, dont dix-sept pour le Corrientes proprement dit et trois pour le territoire des Missions, de l'autre côté du Miriôay. Ces départements se subdivisent en dix districts ou sections de ville et cinquante-huit districts de campagne.
On compte trois villes [ciudades)^ Corrientes, Goya et Caa-Catî. Des bourgs {villas), des yiWsiges {pueblos), servent de chefs-lieux aux autres départements. Indépendamment de ces centres de population, il y a encore quelques hameaux, têtes de district ; enfin un grand nombre d'habitations isolées, fermes pour le bétail {estancias) ou pour la culture (chacras),^
Les vingt départements dans lesquels se divise la province sont ceux de: La Capitale, Lomas, Ensenadas, Itati, San-Luis-del- Palmar, Empedrado, Bella-Vista, Saladas, Mburucuya, Caa-Cati, San- Miguel, Yaguarete-Cora , San-Roque, Goya, Esquina, Mercedes, Cunisu-Cuatia, Restauracion, la Cruz, Santo-Tomé.
CioRRiENTES, Capitale de la province, constitue à elle seule un département. C'est une jolie ville fondée en 1 588 sur la rive gauche du Rio-Parana, à 8 lieues au-dessous de l'embouchure du Rio-Paraguay ; à cet endroit le fleuve, dépouillé d'tles, n'a pas moins de 2 milles de large. La rive sur laquelle s'élève la ville, à 7 ou 8 mètres au-dessus des basses eaux, est coupée à pic, et les inégalités des strates de grès qui la constituent y dessinent une série de petits caps circonscrivant des anses sablonneuses où s'abritent les navires. Un peu au-dessus de la ville, le fleuve se brise sur diverses pointes rocheuses du rivage, et forme quelques remous assez rapides, d'où la ville a pris son nom : SarhJuan de la$ Siete Corrientes^ Saint-Jean des Sept Courants. Le plateau sur lequel la ville de Corrientes est bâtie est embrassé par deux ruisseau! qui n'ont d'eau que lors des pluies, et un terrain argileux, bas, souvent inondé, large de presque une demi-lieue, auquel on donne le nom de Pantano^ marais, qu'il mérite d'ailleurs parfaitement. Rien ne serait plus facile que de l'assécher en creusant quelques rigoles d'écoulement, mais on ne s'en est point encore occupé. Plus loin, le sol se relève, devient un peu sablonneux et nourrit une belle végétation.
Corrientes est divisée en cuadras de 130 vares (1 12 mètres) de côté, ses rues ont 15 vares (13 mètres) de large, et sont garnies de trottoirs, mais non pavées. Elle a quatre places : — celle de la Matriz, où est l'église paroissiale ; — celle du Marché, où se trouve une halle couerte — celle Del-Piso, où l'on construit en ce moment l'église du Rosaire; — enfin, celle de la Cruz, où s'élève l'église de ce nom, derrière laquelle, est le cimetière. Les rues se coupent à angle droit et sont assez propres. Les maisons sont tantôt à terrasses, tantôt recoufertes en tuiles de palmier caranday ; quelques-unes sont réellement beUes, et presque toutes ont des jardins où l'on cultive l'oranger, le dattier, le figuier, la vigne, etc., etc. En fait de monuments publics, i n'y a que l'église principale {Matriz)^ qui, sans avoir rien de remarquable à l'extérieur, est assez richement décorée en dedans, — Le palais du gouvernement, qui n'est autre chose que l'ancienne maison des jésuites, bâtie sur le quai, en face de la petite esplanade con-
nue sous le nom de Batterie, a été nouvellement restauré, et est fort convenable ; la nouvelle église du Rosaire sera un bel édifice ; on a jeté les fondements d'un théâtre. Enfin, le quai du Parana offre une promenade fort agréable dans les belles soirées, car on y jouit tout à la fois de la fraîcheur des eaux et d'une vue magnifique sur la vaste nappe du fleuve, ses rives verdoyantes et le profil pittoresque de la portion de la ville qui l'avoisine. Il serait possible de le métamorphoser en une sorte de jardin à Taide de quelques plantations bien faites. Corrientes a un club où Ton trouve tous les journaux du pays et une bibliothèque choisie. Ce club donne tous les mois des bals fort suivis. Elle possède une société de bienfaisance composée des principales dames de la ville, un collège pour les études littéraires et commerciales, une école de dessin assez fréquentée, plusieurs écoles primaires bien tenues, un couvent de moines franciscains, et celui de la Merci pour les missionnaires de la propagande. Le délégué ecclésiastique est curé de la Matriz, ou paroisse principale de la ville. L'une de ses églises, celle de la Gruz, renferme la Croix miraculeuse qui t^ été plantée lors de la fondation, en 1588.
La situation de la ville de Corrientes est parfaitement choisie. Accessible aux navires d'outre-mer, quoique à 300 lieues de l'Océan, voisine des bouches du Rio-Vermejo et du Rio-Paraguay, de la grande courbure du Rio-Parana, elle est le centre d'une immense navigation fluviale, et sera un jour l'entrepôt de toutes les contrées baignées par les affluents supérieurs du grand fleuve. Les goélettes peuvent arriver en tout temps dans son port, et, pendant six mois de l'année, il est accessible aux navires qui calent jusqu'à quatre mètres d'eau. — Cette position en fait naturellement dès aujourd'hui la ville la plus commerçante de la province.
On compte maintenant à Corrientes une population de 10,000 habitants, dont un grand nombre d'étrangers, qui se livrent surtout au commerce, et y exercent divers arts mécaniques. Il y a dans cette ville des chantiers de constmction pour des goélettes^ une scierie mécanique, une fonderie avec machine à vapeur, etc., etc. Dans un faubourg du sud s'élève un saladero où l'on abat de 15 à 20 mille bœufs par année, sans compter les juments. — Les bois du Chaco, en face de la ville, sont exploités par de nombreux ouvriers qui traitent avec les Indiens. Parmi ces derniers, quelques familles de Tobas et de Chunupis sont à moitié civilisées et viennent travailler en ville; on en voit même qui deviennent d'excellents ouvriers.
Dans cette partie du Chaco s'élevait autrefois la mission de Sa?!"
Fernando, fondée par les jésuites, cl abandonnée depuis. On songe à la rétablir. Les ruines de ce village sont à une lieue de la rivière, dans un terrain à Tabri des inondations.
Le département de la Capitale ne renferme aujourd'hui que la ville et son egido ou banlieue. Autrefois il embrassait aussi celui de Lomas. — Le premier que Ton rencontre en se dirigeant au nord de Corrientes, est ce même département de Lomas, dont le chef-lieu est le Tillage de Santa-Ana , jadis Gttacaras , du nom de la tribu indienne qui rhabitait. On y fait de Tagriculture, et les vergers d'orangers qu^on y a plantés sont d'un excellent rapport.
A six lieues au-dessus de la ville de Corrientes, en remontant le fleuve, on trouve dans ce même département la colonie agricole de San-Juanrdel'Ptierto^e'Santa'Ana^ fondée en 1855 avec des Français, colonie qui aurait prospéré davantage si le terrain qui lui a été laissé eût été plus vaste. Elle est cependant bien assise à présent, et les colons placés sur Tunique demi-lieue de terrain qui, appartenant au gouvernement, a pu être aliônée par lui en leur faveur, sont aujourd'hui dans une bonne position. Leurs plantations et cultures ont prospéré, et ils ont du bétail. Les autres colons, qui n'ont pu avoir des terres, ont été envoyés à Yapeyu, sur TUruguay, où ils sont conve- Dablement établis. — Population du département : 3,000 âmes.
Le département de Las-Ensenadas, à l'est du précédent, est le plus pittoresque et le plus riant de toute la province. Il est semé d'une foule de lagunes d'une eau parfaitement claire, entourées de petits plateaux sablonneux d'une grande fertilité, où l'on cultive la canne à &ucre, le manioc, le tabac, où croissent une partie des arbres fruitiers des tropiques, et qu'embellissent les orangers, les bambous, une foule d'élégantes mimosées. Le joli village de San-Cosme est le cheflieu ; il se compose d'une grande place carrée avec un entourage de maisons fort propres, la plupart à toit de palmier. La population est disséminée dans une foule de chacras situées au bord des lagunes, et s'y livre surtout à la culture de la canne à sucre. — 4,000 habitants.
Le département d'iTAxi se trouve entre le Rio -Parana, au nord, et les baûados de la Maloya au sud ; le terrain est bas, inondé en partie lors des pluies, et l'on n'y fait que l'élève du bétail. Son cheflieu, le village d'iiati^ de fondation ancienne (1588), est peuplé en majorité d'Indiens et de métis. Il n'est remarquable que par sa jolie
situation sur le fleuve et sa belle église, dédiée à la Vierge, et où Ton révère une statue miraculeuse qui en fait un lieu de pèlerinage très-fréquenté, surtout lors de la fête patronale fixée à Noël. Cette église, bâtie par le bienheureux Luis Bolafios en 1618, a été reconstruite demièi*ement par les soins du Père J. Nepomuceno Alegre , moine franciscain actif et instruit, qui s'est occupé avec un zèle pa* triotique et éclairé de tous les anciens monuments de la province^ (Voyez aux Notes et Documents.) — Population : 2,000 habitants.
Le village de San- Antonio^ situé à 10 lieues dltati, à Textrémité nord-est de la Maloya, ne renferme que quelques douzaines d'habitants, tous pasteurs. Sur le Parana, au hameau d'Ita-Ibaté^ qui sert de port au département de Gaa-Gati, une douane nationale est établie.
IjC département de San-Luis-del-Palmar est à Test de la ville de Corrientes. Une partie de sa superficie est occupée parles banados et malezales de la Maloya et ceux de la Canada del Sombrerete (bas fonds et broussailles temporairement inondés). 11 ressemble beaucoup au précédent. — 5,000 habitants.
Il en est de même du département de TEmpedrâdo ou Capilla-del-Senor^ situé sur le bord du fleuve Parana jusqu'au Rio-Ambrosio. Le terrain est bas et semé de baûados. — De la ville deCorrientes au ruisseau de l'Empedrado, la rive du Parana est assez haute et le pays s'incline vers l'intérieur; mais à partir de, ce cours d'eau, la côte devient très-basse jusqu'à deux lieues de Bella-Vista où elle se relève au point d'atteindre en certains endroits une hauteur de 20 à 25 mètres. Ce plateau ne cesse qu'à la rivière de Santa-Lucia, où le terrain redevient bas et ne se dresse au-dessus des grandes crues du fleuve que juste ce qu'il faut pour n'être pas inondé. — Les habitants de ces deux départements sont à la fois agriculteurs et pasteurs. — Population de l'Empedrado : 4,500 âmes.
Le département de Bejxa-Vista est plus élevé et situé sur un terrain ondulé qui se prolonge le long du fleuve jusqu'au Rio de Santa- Lucia. On y cultive en grand le maïs dont le rendement est considérable et Ton élève du bétail. La canne à sucre donne peu, d'ailleurs on s'en occupe à peine. Le bourg de Bella-Vista^ fondé en 1825, sous l'administration du général D. Pedro Ferré, est un des points de la province qui ont le plus d'avenir. Son port, formé par le
principal canal du fleuve Parana, a assez d'eau pour recevoir des navires de tout tonnage ; le bourg, élevé de 30 mètres au-dessus du niveau de la rivière, est devenu populeux et commerçant; il est TentrepAt nécessaire de quatre départements, ceux de San-Roque, Saladas, Hburucuya et même en partie de Caa-Gati.
Le village de Santa-Lucia^ situé sur la rivière de ce nom, à trois lieues de son embouchure, dans le Rio-Parana, dépend du département de BeUa-Yista. — Ce village a une assez belle église ', bâtie par les jésuites en 1717. — On ne s'y occupe que de bétail. —A 4 lieues de Bella-Vista, sur une petite colline, se trouvent les ruines du village de Garzas , ancienne colonie d'Indiens Abipons, fondée en 1770 et abandonnée en 1828. — Population du département de Bella-Yista : 6,500 âmes, dont 1,000 pour le chef-lieu.
Les trois départements de SALADAs,MfiURucuYA etCAA-CATi sont situés sur une langue de terre sablonneuse, remplie de lagunes et couverte de forêts de palmiers yatals, entre les baûados de la Maloya, où com* mence à se dessiner le Rio-Ambrosio, et ceux du rio de Santa-Lucia. Tous ont la même, industrie agricole, culture du mais, .du manioc, du tabac et de la canne à sucre. On n'établit des fermes à bétail que vers les bords des deux rivières. Le département de Saladas a des forêts de quebracho rouge et d'autres essences précieuses, qui sont déjà en grande partie exploitées. Les nombreux palmiers carandays, qui croissent dans les marais du Rio-Ambrosio, fournissent des tuiles pour les toits de toutes les maisons de ces cantons. Le département de Mburucuya est remarquable par la qualité de son tabac ; celui de Gaa-Gati, par le rendement de sa canne à sucre et sa bonne agriculture.
Saladas^ situé à 12 lieues de Rella-Yista, au milieu de bois d'orangers et de belles lagunes, est un des plus jolis bourgs de la province. — Son-Antonio de Mburucuya s'élève au milieu d'une plaine découverte, autrefois couverte de palmiers yatais qui ont été détruits : avec sa place carrée plantée de palmiers et entourée de maisons un pea basses et couvertes en tuiles de caranday, il ressemble à un village des Missions. — La viUe de Caa-Cati, qui a beaucoup grandi dans ces dernières années, n'est plus qu'à 10 lieues de la grande couri^ure orientale du Rio-Parana, dont elle est séparée par des terrains généralement très-bas et souvent à moitié inondés. L'agriculture est plus avancée dans son département que partout ailleurs, et les habitants sont très-laborieux. Gomme dans celui des Ensenadas, les lagu-
nés y abondent et en couvrent la plus grande partie, mais ce qui reste de sol découvert est extrêmement fertile, et Ton n'y souffre point de la sécheresse, le sous-sol conservant toujours une humidité suffisante. On y élève une assez grandeiquantité de porcs, qui s'engraissent parfaitement dans les esteras où ils trouvent de nombreuses racines nutritives. Caa-Cati exporte ses eaux-de-vie, ses tabacs et ses oranges par les ports à'Ita-Ibaté et de Santa-Isabel , sur le Parana, etc. ; c'est le département agricole le plus riche et le plus peuplé de la province. — Le département de Saladas a 4,500 habitants, cehii de Mburucuya 4,000, celui de Caa-Cati 8,000, dont i ,000 seulement pour la ville, la population vivant dispersée dans ses chacras.
Le département de San-Miglel est situé entre les baûados où le rio de Santa-Lucia prend sa source et ceux de la lagune Ibera. Le hameau de Loreto^ qui en dépend et n'a que quelques maisons, est aux bords mêmes de la lagune ; à 1 5 lieues de là à Test, se trouve le passage fortifié nommé Trafiquera de Loreto (barrière de Loreto), construit par les Paraguayens, pour empêcher de pénétrer de ce côté dans le territoire des Missions. Son-Miguel n'est qu'un petit village séparé de Caa-Cati par les marais de Santa-Lucia, que l'on peut cependant en deux heures traverser presque à gué avec un bon guide et surtout des chevaux nageant bien, tandis que, pour y aller de Caa- Cati en charrette, on est obligé de tourner les sources du Santa-Lucia et de faire ainsi 25 lieues. On s'y occupe exclusivement de l'élève du bétail. — Population : 2,000 habitants.
Le département de Yagiiarete-Cora (la cour du Jaguar), au sud du précédent auquel il ressemble beaucoup par la nature du sol et des productions, est circonscrit dans un vaste rincon ou cul-de-sac formé par le Rio-Batel, Tlbera et le Rio-Corrientes qui y prend naissance. Son chef-lieu Yaguareté-Cora^ simple village de pasteurs, se trouve tout-à-fait au centre de la province et fait quelque commerce. Les pâturages des environs sont de qualité supérieure; aussi toutes ses estancias sont-elles remplies de bétail d'une grande taille. Par suite de sa position près de la lagune Ibera, c'est la région où l'on trouve le plus de jaguars ; leurs peaux font l'objet d'une certaine exportation. — Population : 3,000 habitants.
Le département de San-Roque , renfermé entre le Santa-Lucia, le Batel et le Parana , ressemble par la nature de son terrain à ceux de
Salada8 et Mburucuya. On y fait un peu d'agriculture autour du chef-lieu, village assez riche ; partout ailleurs il n'y a que des fermes à bétail. San-Roque est bâti à l'endroit où le Santa-Lucia mieux encaissé devient navigable, et l'on y charge quelquefois des cuirs pour les envoyer au port de Goya. — Population : 5,000 habitants.
Le département de Goya commence à devenir agricole, car la terre yest extrêmement fertile, mais son industrie principale est l'élève du bétail que l'on abat dans les saladeros du chef-lieu. — La ville de Gota, la plus riche et la plus peuplée de la province après Corrientes, a été fondée au commencement de ce siècle, en 1807, mais ce n'est que depuis 1850 qu'elle a pris une importance réelle. ' Elle est très-bien bâtie : presque toutes ses maisons sont à terrasse et ornées de jardins où l'on cultive avec ardeur des légumes, des arbres fruitiers et des plantes d'agrément. Cette ville est malheureusement entourée comme celle de Corrientes d'un bas-fond inondé ou pantanOj qu'on pourrait cependant assécher par des saignées, et qui rend en temps de 'pluie les environs impraticables. Un peu plus à Test, le terrain se relève en ondulations sablo-argileuses couvertes de palmiers yatals et du plus gracieux aspect. Les habitiuits de Goya commencent à construire des maisons de campagne et des fermes à culture dans cette charmante région.
Le port de cette ville est formé par un canal du Parana dont l'entrée septentrionale s'est malheureusement ensablée et que les travaux entrepris pour la nettoyer ne sont pas parvenus encore à désobstruer. Il faut donc faire un détour et remonter deux lieues pour arriver en ville, laisser les goélettes et les bricks dans le fleuve , alors que jadis on pouvait accoster la terre devant la ville même. Aussi veut-on établir, à une lieue et demie plus bas, un port sur le grand canal du Parana en ouvrant une route au milieu de la forêt qui le borde et en nettoyant la plage qui servira de point de débarquement. Le service des transports jusqu'à la ville se ferait par des charrettes. Cette mesure est urgente pour conserver à Goya son importance comme port de commerce de cette partie de la province ; Bella-Vista peut la lui disputer un jour. — Population : 8,000 habitants, dont 4,500 pour la ville.
Le département de la Esqllxa, qui s'étend jusqu'au Guayquiraro, est exclusivement consacré à l'élève du bétail, qui y rencontre d'ex-
ait parmi les rares habitants de cette contrée est celui de la yerbamaté, que Ton ya chercher dans les bois où cet arbuste croit naturellement. A partir de Santo-Tomé, en remontant vers le nord, le sel manque au terrain et le bétail ne réussit pas aussi bien. Ce département n'a été constitué que tout nouvellement; il renferme au plus un millier d'habitants disséminés dans les ruines des anciens bourgs bâtis par les jésuites, sur les bords et dans les lies de l'Uruguay.
§ III. — Histoire abrégée de la province de Corrientes.
La province de Corrientes, sous la domination espagnole, était confondue avec l'Entre-Rios. — Elle fut colonisée à la fin du seizième siècle par le licencié Juan Torres de Vera y Aragon, nommé adelantado (gouverneur) du Paraguay par le roi d'Espagne Philippe IL Les Espagnols débarquèrent en mars 1588, à l'endroit nommé Arazati, à deux kilomètres au-dessous de la ville actuelle de Corrientes, et y bâtirent un petit fort en pieux. Attaqués vigoureusement par les Indiens Guaranis qui habitaient la contrée , ils résistèrent à toutes leui's attaques avec une telle énergie que ceux-ci, frappés de cette résistance, et étonnés de n'avoir pu brûler une croix que les assiégés avaient élevée proche de leur camp, firent leur soumission, s'allièrent aux Espagnols, et bientôt consentirent à être répartis en commanderies {encomiendas) au service des conquérants (1). La ville de
(1) Une chronique du temps, a laquelle nous conservons son naïf langage, raconte ainsi la fondation de Corrientes, et la légende de la Croix miraculeuse, dont le souvenir est resté : « L'an du Seigneur 1588, le 3 avril, dimanche de la Résurrection de Lazare, alors que
• rÉvangilc du Christ était ignoré dans ces territoires, et Tlndicn infidèle, plongé dans la bar- « barie, l'ignorance et la sauvagerie, Dagalastes, Ebirayas, Yaunets, Frcntons, Tapes, Char- « ruas, Mocovis, Abipons, Vilelas, Omctes, Maures, Cherenos, Chaguayarques et un nombre
• infini de tribus appartenant aux nations guaranic et guaycuruc, qui occupaient les deux « rives du grand ilcuvc Parana, — . parti de la ville de TAssomption, alors capitale du Para- « guay, vint aborder à l'endroit nommé Arasati, environ un quart de lieue au-dessous de no- « tre ville actuelle de Corrientes, le licencié D. Juan de Torres de Vera-y- Aragon, adelantado, « gouverneur et capitaine général des provinces du Rio-de-la-Plata, par commission du roi « Philippe U, avec vingt-huit hommes, disent les uns, et soixante selon les aulres.
« Aussitôt après leur débarquement, pour résister et se défendre contre la multitude d'cnne-
• mis qui occupaient ces cantons, ils construisirent un fort, ou plutôt une apparence de fort, « avec des abattis de branches d'arbres et des pieux, et à une courte distance ils élevèrent « une croix de 4 et demie à 5 vares (4 mètres) de hauteur. — Ces hommes et leurs chefs ne « tardèrent pas à être assiégés par les Indiens barbares, au nombre de plus de six mille hom- « mes (ainsi qu'il résulte de l'histoire qui prouve le miracle}. Ceux-ci égayèrent de les prcn-
PROVINCE DE GORRIENTES. 145
Corrientes et les villages d'Itati, de Guacaras et de Santa-Lucia furent fondés cette même année, mais on s'arrêta là, car Saladas, Garzas,
dre par les armet d'abord, puis par la faim et la soif, mais ils ne purent y réussir pendant plmîeiirs jours. La tradition rapporte que toutes les nuits un homme, déguisé en Indien, deseeadaitaaParana chercher de l'eau pour lui et ses compagnons. EnBn, le vendredi de Notre- Dame des Sept Douleurs, au bout d'un long et ardent combat, soutenu avec valeur de part et d'autre, les.Indiens infidèles demeurèrent convaincus que cette croix, qui s'élevait à la porte do fort, était leur enuemi et servait en même temps de défense aux Espagnols ; que c'était la talisman qu'il fiillait détruire avant tout. Ils se mirent immédiatement à l'œuvre, et amonodèreot tout autour du bois en quantité d'autant plus grande que les environs leur en four- BÎmioit à volonté. Hais tout ce bois brûla, se réduisit en cendres, et la croix resta intacte. Le lendemain, samedi, veille du dimanche des Rameaux, les infidèles s'efforcèrent de teromer leur œuvre, et, crojant qu'ils n'avaient pas mis assez de bois la veille, ils en entasserait une bien plus grande quantité. Mais pendant qu'ils attisaient le feu, la foudre tomba, fit trais cadavres parmi ceux qui étaient occupés au bûcher, et stupéfia le reste à tel point qie ce miracle suffit pour les réduire à notre sainte foi. —Les caciques qui firent leur souniwoQ après le miracle de la Croix, furent Paraguari, Aguara-Coemba,'Mboipi. L'histoire a eomervé leurs noms.
« Victorieux, les Espagnols résolurent d'enlever la Sainte Croix de ce lieu pour la transporter dais un meilleur endroit ; mais ils avaient beau creuser : malgré leurs outils et leur ardenr, ils ne pouvaient rencontrer le pied de cette Croix (qui semblait s'enfoncer davantage dans le sol). Ils reconnurent alors que c'était la volonté du Seigneur que le bois saint deoeorit an lieu de son triomphe, et résolurent d'y construire une chapelle et d'y élever un autel. Ce qui fut fait. »
« Eo rannée 1098, la localité fut de nouveau visitée par les infidèles, obligés de se retirer « «près one invasion dans laquelle ils avaient essayé de surprendre la ville, et où ils pillèrent « les environs ; mais ils n'osèrent s'approcher de la chapelle, et ne volèrent pas même le linge ■ de Téglise, qui était autour à sécher. »
Les habilanti de Corrientes ont conservé pieusement le souvenir de cette légende mémorable sur la fondation de leur ville, et le vénérable monument qui a présidé à son origine. Une Douvelle église fut construite en 1730 pour l'abriter. La Croix fut visitée. C'était du bois dUmndej, bois imputrescible, s'il est mis au sec, et l'on trouva le cœur parfaitement sain. Elle fut rabotée, réfute et mise dans un étui ; les planures et copeaux furent pieusement recueillis par les Camflles, qui les conservèrent comme reliques. La translation, opérée le 3 avril dans le Douvcau sanctuaire, fut une fête solennelle pour toute la province, et attira un grand concours de pèlerins En même temps, on éleva une colonne sur l'endroit où l'on présumait que la Crohc avait d'abord été plantée.
Eo 1804, l'église fut restaurée et mise dans l'état où elle est aujourd'hui. — La Croix est soignenseroent renfermée dans un étui de bois noir ; on l'en sort et on l'expose en grande ponpe le 3 mai. On a reculé la fête pour la faire coïncider avec celle de l'Invention de la Traie Croix à Jérusalem. Ce jour {Fiesta de la Santa Cruz del Milagro) est le plus solennel de Fannée pour les habitants de la capitale.
En mémoire de ce miracle, l'écusson provincial porte la Croix plantée sur sept pointes de rocher {latSiete Corrientes), avec un feu flambant à ses pieds.
En 1857,1e P. Juan Nepomuceno Alegrc, franciscain, auquel on doit déjà la restauration de Tfglise d'Itati, et aujourd'hui curé du sanctuaire de la Cruz, auquel il cherche à donner le pbs de splendeur possible, a fait faire des fouilles suivies de succès pour retrouver, à Arasati, les traces du premier fort construit par les Espagnols en 1588. Elles sont situées sur la berge da fleuve, i Fouest de la colonne actuelle, et près de la descente de la petite anse d'Arasali- Cest dans cette anse que débarquèrent les Espgnols, et sur le haut de la berge qu'ils cons. Unisirent d'abord une enceinte en abattis d'arbres, puis un petit fort qui parait avoir été une
cour. AmGENTIlfl. — T. 111. 10
Mburucuya, Caa-Cati, San-Roque, ne le furent que dans le courant du dix-huitième siècle. La population espagnole augmentait peu ; tout ce qui restait d'Indiens se concentrait de l'autre côté de la lagune Ibera et du Miriûay, dans les missions établies par les Jésuites. Ce ne fut qu'après l'expulsion de ces derniers que les Guaranis de cette région commencèrent à se mêler au reste des habitants de la province. En 1797^ Azara comptait seulement 9,228 âmes dans les bourgs et villages que nous venons de nommer, alors qu'il y en avait encore 26,820 dans les quinze bourgs des Missions occidentales. Aujourd'hui cette population indienne a disparu, détruite par la guerre de 1817 et sa transportation au Paraguay et au Brésil, tandis que celle dé la province de Corrientes est montée de 10,000 à 90,000 âmes. C'est à dater du commencement de ce siècle que tous les autres bourgs et villages actuels ont été bâtis.
A partir de 1620, époque de la séparation des possessions espagnoles de la Plata en deux gouvernements, l'Entre-Rios, dont Corrientes faisait partie, dépendit du gouvernement de Buenos- Ayres. Le Paraguay proprement dit ne se composait que du pays au nord du Rio-Tebicuary, si bien que le district de Curupayti, où est maintenant Humaita, étaitdans la juridiction deCorrientes, alors gouverné par un commandant militaire espagnol, et que les Missions comprises entre l'Estero de Nembucu, le Tebicuary, les forêts de l'est et le Parana, dépendaient de la grande province des Missions qui foi'mait un véritable État à part, sous l'administration des Pères de la compagnie de Jésus.
Lors de la révolution de 1810, Corrientes suivit l'exemple de Buenos-Ayres ; le général Belgrano traversa la province tout entière à la fin de la même année pour faire la malheureuse expédition du Paraguay. Il passa par Curusu-Cuatia et Yaguarete-Cora, qui n'étaient alors que des hameaux composés d'une demi-douzaine de chaumières. En 1814, le Directoire des Provinces Unies, alors présidé par D. Gervasio, Antonio de Posadas, par décret du 10 septembre, réunit les Missions à la province de Corrientes, et lui donna un
muraille en pierres sèches ayant 42 mètres de diamètre. Ccst du moins ce que démontrent les fondations que Ton a rencontrées. Ce fut lo premier établissement européen dans la pro^ vince ; ce fort est l'origine de la ville de Corrientes, qui se construisit un peu plus au nord, entre les deux ruisseaux. Le petit plateau d'Arasati sert aujourd'hui de champ de courses. La colonne commémorative s'élève à une centaine de mèires de l'emplacement de l'ancien fort. — On peut consulter pour plus amples détails les Documentos oficiales refermtes al deseu" brimiento del lugar en donde se eonttruyà la primera forialexa eepanola en et afio de 1S88 Corrientes, 1857, Tipografia de la Opinion. Brochure in-l2.
PROVIiNCE DE CORRIENTES. 147
gouverneur- intendant, tannée suivante, l'hostilité d'Artigas contre Buénos-Ayres amena la séparation de TEntre-Bios et de Gorrientes eo États indépendants qui se gouvernèrent eux-mêmes, mais d'abord sous rinfluence de ce chef qui se faisait appeler le Protecteur des peuples libres. Les guerres des Missions compromirent la sécurité de la province, et la capitale fut même occupée un instant par Andresito, en 1818. Mais les revers de José Artigas son père adoptif, en 1820, y laissèrent le pouvoir aux mains du général Ramirez, qui, cette même année, se fit proclamer Protecteur Suprême des provinces d'Entre-Rîos et de Gorrientes. La mort de ce chef arrivée Tannée suivante entraîna la chute du gouverneur Garriego nommé par lui. Une chambre législative fut élue, elle fit une constitution et nomma D. Pedro Ferré pour gouverneur en 1824.— Il s'écoula une période assez calme jusqu'en 1838, époque à laquelle la querelle des Unitaires et des Fédéraux, ou plutôt la lutte contre Rosas, entraîna Gorrientes dans de plus terribles agitations. L'idée qui dominait dans la province était celle d'une grande indépendance locale et le désir de pouvoir commercer librement avec le bas du fleuve. Les tendances ultra-centralisatrices de Rosas, quoique déguisées sous le masque de la Fédération, excitaient contre lui tous les esprits : en 1838, pofitant de ses embarras avec la France et du mécontentement général, Gorrientes s'unit au parti unitaire soulevé. La bataille de Plugo-Largo où périt Réron de Estrada, son gouverneur, avec l'élite de la petite armée provinciale, fit triompher les alliés de Rosas ; mais, deux années après, la province reprit sa revanche à Caa- Guaxu. Le désastre du chef oriental Rivera à l'A rroyo -Grande la rendit encore à ceux-ci. Elle s'en répara de nouveau en 1843, et, en 1845, appela le plus marquant des généraux unitaires, D. José- Xaria-Paz^ pour organiser sa résistance, et fit alliance avec le Paraguay. Le but, l'instinct des Gorrentinos était de défendre exclusi veinent leur province ; ils ne voulaient point qu'on allât leur imposer im gouvernement, ils n'avaient pas davantage le désir d'aller en imposer aux autres. Gette double tendance explique leur attitude depuis un demi-siècle. Aussi, en 1831 , une fois les intentions du général Ur^iza bien connues , furent-ils les premiers à seconder de toat leur pouvoir la croisade contre le dictateur ultra-unitaire de Buenos- Ayres, et depuis ont-ils été une des plus fermes colonnes ta système fédéral établi par la constitution de 1853. — L'ouverture du Pftrana et de l'Uruguay à tous les pavillons, permettant le commerce direct avec leurs ports, a comblé le plus ardent de leurs
vœux, non pas que cette mesure ait pu porter immédiatement ses fiiiits, mais parce qu'elle ouvre un avenir immense au commerce de tous les États riverains de ces gigantesques rivières. — En 1855, une nouvelle constitution provinciale a été votée par la législature locale, puis ratifiée par le Congrès général argentin ; c'est celle qui régit actuellement la province.