‹ Description géographique et statistique de la confédération ArgentineChapitre 36 sur 60 · POPULATION · texte numérisé non relu

POPULATION

En traitant de la population indienne actuelle des régions du sud (tome II, pages 189-202), nous en avons déjà indiqué les trois frac-

lions principales, inégales en nombre, distinctes par l'aspect physique et le langage, mais liées cependant par des caractères communs. Ces fractions embrassent les nations pampéennes, puelches et tehuelches (i).

(1) Des renseignements précieux sur l'état actuel des tribus pampéennes et patagonncs nous ont été transmis par M. Aug. Guinnard , jeune Français qui , en mai 185G , s*étant imprudemment iotemé dans le désert , en compagnie d'un Italien aussi ignorant que lui alors du paji et des dangers qu'on y courait , tomba entre les mains des indigènes. Son compagnon fut tué; lui-même, prisonnier des Poyuchcs, fut vendu par eux aux Puelches, qui le cédèrent â leur tour à des Pampéens. M. Guinnard fut ainsi obligé de vivre pendant trois ans et demi, dans le désert et au milieu des barbares qui ne lui ménageaient pas les mauvais traitements ; nourri comme eux de viande crue et forcé de parcourir la Pampa, de l'Océan jusqu'au pied des Andes, et de l'autre côté du Rio-Coîorado et du Rio-Negro, jusqn'au cœur de la Patagonie. Il apprit ainsi leur langue, se fît à leurs mœurs et à leurs habitudes. La malveillance soupçonneuse de ses derniers maîtres le força de chercher un refuge chez Calfucurah, cacique desRaoqucls, le plus puissant et le plus révéré de toute la région pampéenne, homme véribbiement au-dessus de son peuple par son intelligence , son esprit de justice et ses qualités npérieures. 11 en fut bien accueilli, et, de son campement, put regagner les lerres chrétiennes à la fin de 1869. — Trois atis de captivité chez les Patagons, par Â. Guinnard, membre de la Société de géographie. — 1 vol. in-12, Paris, l8Ci, — chez Brunet.

Lemémoire du père Falkncr, publié en 1778 en Angleterre, traduit en espagnol et roj>rodoit dans la collection Angelis, tome I, sous le titre de Descripcion de la Patagonia , fournit des renseignements fort exacts sur la géographie du Rio-Negro et les passages des Andes, de ce côté. Il avait obtenu tous ces détails des Indiens, auprès desquels il avait v/k;u plus do ^ansà la Mission du Vulcan. Le dernier voyage de M. Cox , les récits de M. Guinnard , le dire unanime des indigènes parlant espagnol et servant dans l'armée argentine, conGrinent pfeoement la véracité de sa description.— Les racesde la Pampa et de la Patagonie n'ont |>oint ™gé depuis Falkner, elles n'ont été qu'un peu niodiiiées : le chiffre de leurs représenUinls * diminué; quelques tribus sont entrées en relation permanente avec les Argentins ; il en est 9*iont perdu leur nom, en se mêlant avec d'autres; mais le fond est le même.

Ceit aussi ce qui ressort du voyage de Luis de la Cruz, opéré en 180C , avec le consentei^tdet Indiens Pehuenches qui l'accompagnèrent du Pas d'Antuco à Melincué. Les Indiens ***<Hiel» il eut affaire, il y a soixante ans, ont conservé les mêmes mœurs et la même ma- ^^ de vivre; ils ont toutefois plus besoin aujourd'hui qu'alors du commerce avec les chré- ••oi, et l'on commence à noter une certaine tendance à se fondre avec ces derniers. (Co/- ^ion Angelis, tome I.)

I^eodant son séjour de huit mois au Carmen en 1829, Alcide d'Orbigny se trouva en con>

'^avec les diverses tribus, tant de la Patagonie que du territoire du sud , et , par cons('*<

^t, à même de vérifîer les rapports d'origine et de langage qui existent entre elles ,

^ne aussi delà généralisation de l'idiome araucan. Cette langue est comprise du détroit

de Magellan aux frontières argentines , quoique les Puelches et les Tehuelches aient leur

ittgoe particulière. D'Orbigny put s'assurer de l'identité des Tehuelches, qui visitaient alors

le Carmen, avec les Patagons que depuis trois siècles on sait habiter les rives du détroit. —

fl place toutes les nations qui habitent le territoire indien du sud , jusqu'au Rio-Cotoratto .

daoft le rameau araucan , fraction de sa race ando-péruvienne. (Voyez sa classifîcation dans

notre tome II, page 145.) Il fait une race pampéenne à laquelle il assigne les Tehuelches ou

l^tagons, les Puelches, et toutes les nations du Chaco, telles que les Abipons , les Mocovis, .

fesTobas, etc. , etc.... , généralement remarquables par une grande taille, tandis que les

Quelles qu'aient été leur origine première et Tépoque inconnue de leur dissémination sur un tiers du continent sud-américain, elles n'en constituent pas moins aujourd'hui dans les régions argentines trois groupes qui se reconnaissent eux-mêmes comme distinctSi et se fractionnent en un assez grand nombre de tribus, désignées tantôt du nom de la localité qu'elles habitent ou de sa direction, tantôt du nom de leur chef. A ce radicid, on ajoute le mot che qui veut dire gens. Ainsi Pehuenche veut dire gens du pays des pins, Cuyuches gens du pays de Cuyo, Molutu-Ches^ gens du nord ; Pueltu-Ches^ gens du sud ; Calfucurah-Ches^ gens de Calfucurah ; Catrtel-Ches^ gens de Catriel ; Curra-Mamuel-Ches^ gens du pays du Curra-Mamuel, etc., etc. (i).

Araucans sont de stature moyenne. — Nous devons dire que toutes ces nations se ressemblent singulièrement sous l'aspect physique , et qu'il n'y a guère plus de différence entre elles qu'entre un Suédois, par exemple, et un Portugais. {Voyage dan» VÂmèriqttt du Sud, tome II.)

Le second voyage de D. Guillermo Cox chez les Pchuenches confirme toutes les observations précédentes, et fait voir que la traversée de la Pampa, des Andes à l'Océan, s'opère avec la plus grande facilité par tous les nomades, à quelque nation qu'ils appartiennent. ( Viage à las regiones êeptentrionales de la Patagonxa, 1862-1863. — Secondé partie, page 107.)

(1) Moh'na, dans son Histoire géographique naturelle et civile du royautne de Chili , rattache toutes les populations du territoire du sud et de la Patagonie à la^ce araocaoe dont les tribus peuplent le Chili austral. Il reconnaît cependant la différence de langage qui signale les Puelehes, les Pampas et les Téhuelches, tout en faisant dériver ces dialectes de l'araucan. Il place les Chiquillanes près des Pchuenches, sur le versant onental des Andea, les Poyas, sans doute les Poyuches actuels, vers la région des lacs Les Cunehos , anciens habitants des lies Ghiloé et du golfe de Reloncavi , se sont tout-à-fait confondus avec les Espagnols ; les Cocaus , qui ne sont qu'une fraction des précédents , peuplent les archipels au sud de celui de Chiloé. Enfin les Patagons sont pour lui des Araucans modifiés par Faction du climat et leur genre de vie nomade, et, par conséquent, toute la population primitive des deux versants des Andes , en remonlant jusqu'au 30* degré de latitude , appartenait à cette race, quoiqu'elle fût divisée en un grand nombre de tribus de noms divers, dont la plus noble et la plus brave était celle qui, encore aujourd'hui, habite entre Valdivia et le Bio-Bio.

Nous empruntons à cet historien les détails qui suivent sur la langue araucane et les ins* tincts des populations qui la parlent. Quoiqu'ils aient prés d'un siècle de date , ils sont encore exacts à plusieurs points de vue.

« Quoique les Araucans soient sortis depuis longtemps de l'état sauvage , ils oon- « servent encore beaucoup des préjugés et du caractère propres à cette première pé- « riodc de la vie humaine. Enorgueillis de leur valeur , de leur liberté sans limites , ils se « croient les seuls sur la terre à mériter le nom d'hommes. Aussi, indépendamment de ce « nom d*Auca ou libre dont ils sont fiers, se donnent-ils celui de Hueniu, homme , qui ré- « pond au mot vtr des Latins , d'où provient chez eux Haentugen vertu , comme virlus « vient de vir, l'homme par excellence, le reproducteur.

« De cet orgueil naïf et grossier pn>vientle mépris avec lequel ils regardent toutes les au-

Le groupe pampéen habite entre les frontières argentines, le

C7<olûrado et les Andes. — La première section se compose des

.^^^kuenrChes^ partagés en deux sous-divisions, ceux du nord et

MJL\ du sud, et les anciens Chiquillaiies ou Lafra-^nuentru-Ches. —

seconde section comprend les gens de la Pampa proprement

: Mamuel-Ches^ Ranqiiil-Ches^ Aneco-Ches^ Coliqueo-CheSy

'Ches^ Calriel'C/ieSj Llanquetru-Ches^ Quinié-CheSj Re-

«, Liîicon^Ches, Epunam-Ches^ Mochitué-Ches^ Buili-

etc., etc. Tous ces noms varient d'après les causes que nous

nations. — Ils donnèrenl d'abord aux Espagnols le nom de Chiapi, c'est-à-dire soldats ^fligands, d'où est peut-dtre provenu le nom de Chapeton, sous lequel on appelle familière- 1 les Castillans dans rAmcrique méridionale. Plus tard, ils les désignèrent sous celui de 'uinea. Cette haineuse désignation qui, par l'usage et le temps, a perdu quelque chose de odieux, vient du verbe Huincurit qui veut dire assassiner. Les premières guerres entre K^s Espagnols et lesAraucans prêtèrent sans doute motif à cette injurreuse dénomination -^K-aainteoue par ces derniers aux colonisateurs du Chili.

^^ S'estimant heureux au milieu de leur barbarie, ils ap]>ellcnt Culme-IIuinca , ou misé- Espagnols, les autres Indiens qui habitent les colonies castillanes et se sont en parie fondus avec les conquérants. Aux autres Européens : Anglais , Français ou Italiens , ils favent parfaitement faire la différence , ils donnent le nom de Muruchê, qui prosans doute du mot Moro, Maure, avec lequel le petit peuple en Espagne désignait ^éDéralement les étrangers. Entre eux, les Araucans s'appellent Pmi, ou frères ; nom ^a*iLf appliqacnt même aux enfants qui naissent, sur leurs terres, de pères étrangers. > — ^ilioa, Hiitoria de Chile, tome 11, page 110.)

^^lantaux tribus du côté argentin des Andes, c<>t auteur s'exprime ainsi : — « Les Chû

^lUiUaneg, que quelques-uns considèrent à tort comme une tribu Péhuenche , habitent

9a nord-est de ceux-ci sur les derniers versants orientaux des Andes. Les pins barbares,

^ par conséquent, les moins nombreux parmi toutes les tribus chiliennes , ils vont pres-

<«fae DUS ou couverts de peaux de guanaque. » — A ce compte, les Chiquillanes auraient

ité la Sierra de Pajen et ses dépendances, et auraient tini par se confondre avec les autres

delà Pampa, car, quoique leur nom soit sur toutes les cartes anciennes du Chili, au-

triba, aa dire des Hispano*Américains, ne le porte aujourd'hui. Cependant ils existent

ijoara sous le nom araucan de Lafra-Huentru-Ches ou petits de taille, qui est la traduction

dn mot espagnol ChicOf petit, ChiquUlaUy tout petit, et ont poussé leur domicile un

phis à l'est. M. Guinnard les y a vus.

Plos bas, Doos trouvons cette assertion intéressante pour l'époque à laquelle elle fut pu-

, et que l'observation confirme en grande partie : — « On a observé que tous les Chi-

(leCuyo faisait alors partie du Chili) qui habitent le versant oriental des Cordillères,

k et même les tribus de Pehuenches, de Puelches et <le Huilliches , sont moins bruns que

^ leurs compatriotes du versant occidental. Tous ces montagnards s'habillent de peaux , se

^ peîgDent le visage, se nourrissent surtout de leur chasse et mènent une vie nomade. Ce

% loat, comme nous Tavons déjà dit, ces fameux Patagons qui se font voir vers le détroit de

« Ibgelljiny et auxquels on avait prêté une taille d'abord colossale, puis un peu supérieure à

« rordînaire. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'ils sont remarquablement grands et robustes

« vers l'extrême sud du pays. » — L'exactitude de ces assertions est confirmée par les ob-

Mrratioiis de d'Orbigny, les récits de M. Guinnard et le dire de tous les Argentins qui se

MNit trouvés en contact avec eux. Les Pampéens conviennent eux-mêmes de la haute taille

«loft flMfna An MMtA

venons d'indiquer plus haut et changent avec la plus grande facilité. — La population qui compose ces tribus se donne à elle-même le nom dMwca, la population libre par excellence. Elle est de. beaucoup la plus considérable par le nombre, par Tintelligence, par le courage et une civilisation relative. Les Ulmènes^ ou chefs les plus influents^ de tout ce groupe , sont aujourd'hui Calfucurah ; puis Coluqueo^ou Coliqueo, qui commande à d'autres tribus de Ranquels, et sous lequel se sont rangés quelques Pehuenches, après la mort du vieux Galvan; enfin leur adversaire Catriel, aujourd'hui allié de la province de Buenos-Ayres. A l'exception des Pehuenches, toutes ces nations sont nomades, mais par époques seulement, suivant l'état des pâturages et les saisons.

Le groupe puelche est peu nombreux. Il habite principalement entre les rivières Colorado et Negro. Ou peut ranger parmi les nations qui le composent les Cke-Hé-Ches^ les Calli-Hé-Ches^ les Tolu-Ches^ les CanecaU'Ches et enfin les Poyu-Ches ; ces dernière parlent plutôt l'araucan et paraissent provenir des Poyas que l'on plaçait autrefois près du Nahuel-Huapi. Les tribus puelches ont une taille plus élevée que celles du groupe pampéen. Elles sont moins intelligentes et moins susceptibles de civilisation, leur langue est plus gutturale et moins complète. On remarque même que celles qui habitent l'est et près des côtes de l'Océan sont, comme civilisation relative, audessous de celles qui vivent près des Andes. Dans la bonne saison elles se livrent à la pêche des éléphants de mer.

Nous parlerons des Téhiielches en traitant de la Patagonie , mais nous devons dire d'avance que toutes ces tribus étant nomades, elles s'entremêlent incessamment, et qu'il est difficile d'en fixer Thabitat.

La population indienne dont nous venons d'indiquer les groupes et la variété vit dans un état de liberté complète. On n'y élit des chefs que pour la guerre; les coutumes gouvernent exclusivement, et chaque chef de famille ne fait que ce qui lui plaît. Les crimes contre les personnes sont poursuivis par la famille et les amis du mort et du blessé; dans les cas graves, le conseil de la tribu peut être réuni. Le sang paye le sang, mais il peut être racheté par une convention pécuniaire. Le vol est puni par la restitution et une amende; la trahison, par la mort. Les traités avec les chrétiens sont faits de plein gré, et consentisparlesUlmènes, autorisés par la majorité des guerriers de la tribu, réunis en parlement. Quelques Ulmènes, par leurs qualités peu communes, peuvent arriver à conquérir une in-

TERRITaiRE INDIEN DU SUD. 500

lluence qui dure toute leur vie et sont fort respectés; mais cette considération est toute personnelle, elle ne devient héréditaire que si le fils rappelle les vertus de son père ou de son aïeul. Quant aux idées religieuses, elles sont les mêmes; les Indiens reconnaissent un bon et un mauvais principe. Ils n'adressent de conjuration qu'au second, nommé Gualichu par les Puelches, Huacuvu par les Pampéens, Achekena-Kanet par les Tehuelches ou Patagons; chez les deux premiers groupes Pillati et Vita-Uenetru sont le bon principe; les Patagons n'en reconnaissent qu'un mauvais.

La langue auca est riche et harmonieuse ; c'est la langue générale du Sud, et tous les Indiens la comprennent et même la parlent, mais avec des accents différents. Les Puelches et les Tehuelches onl on dialecte à eux, fort mêlé d'araucan et même d'espagnol.

Il est impossible de fixer un chiffre à la population des deux groupes que nous venons de nommer, à cause de leur état nomade. Od estime cependant que toutes les tribus réunies, ce qui n'a jamais lieu , pourraient fournir 8,000 guerriers ; cela supposerait une population totale d'au moins 30,000 Ames. Si les Indiens sont quelquefois redoutables, c'est par leur mobilité, la soudaineté de leurs attaques, la difficulté de les saisir; parce que, nulle part, ils ne forment de masse assez compacte pour que l'on puisse les atteindre rtles écraser. Ils se transportent avec une incroyable rapidité d'un bout du désert à l'autre, forment au besoin un petit corps d'armée d*un millier d'hommes, puis se dispersent par pelotons insaisissables ^ilsse voient attaqués par des forces supérieures. Avec toute leur connaissance du terrain, leur pratique du cheval et de la vie de hPàmpa, les Argentins ne peuvent que rarement les atteindre. — Ajoutons que trop souvent, des malfaiteurs, des hommes chargés <le crimes parmi les chrétiens, s'enfuient au désert, et cherchent un 'rfuge parmi les Indiens qui les adoptent, avec lesquels ils se confondent, et dont ils contribuent à surexciter les instincts de vengeance et de pillage. Le désordre des guerres civiles contribue aussi, pour sa part, à ce que nous pourrions appeler la démoralisation delà barbarie; car les partis vaincus n'ont pas hésité plus d'une fois à y chercher des auxiliaires , et les barbares sont habiles à |Mt>fiter de ces querelles pour décimer les deux partis.

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