CHAPITRE VIII
Description de la province de Titerie.
Cette province est bornée au nord par celle d'Alger ; à Test par le Zab , au sud par le BeleduI-Djérid , et à l'ouest par la province de Mascara. Elle a environ soixante-dix lieues dans sa plus grande longueur du nord au sud , et quarante lieues dans sa plus grande largeur de Test à l'ouest. Elle est traversée du nord au sud par une chaîne de montagnes qui portent successivement les noms de Zeckar, de Saary et de Zaggos, et qui, au nord, se réunissent au mont Atlas, et au sud aux monts Looûat.
» Borgh Souâary, le premier endroit que l'on trouve au nord , est un château fort dans le district du même nom , â quatre lieues au sudouest d'Ain-Bi-Sife , et à dix au sud de Mé-dea. Il est bâti sur les bords du désert , et était, il y a encore peu d'années, une des places/rontières des Algériens. Les Ouelled-Moktan campent à l'ouest de Borgh, près du Dya ou Titerie- Geoule, grand étang ou lac formé par le Chélif . Il a environ huit lieues de long, sur deux et demie de large. A trois lieues à l'est-nord-est
de Borgh, est l'extrémité orientale des Titerie- Doche. C'est une chaîne de rochers escarpés que les Turcs appellent Hadjar - Tîterie et qui a quatre lieues de long. A son sommet, se trouve un grand plateau où Ton ne peut toutefois monter que par un défilé fort étroit ; les Ouelled-Eisa y ont leurs matamores ou greniers à blé. Un peu au nord de ces Arabes , est la fameuse source d'Ain-Bi-Sife , qui sort de la fissure d'un rocher que les Arabes disent avoir été fendu par le cimeterre d'Ali, gendre de leur prophète.
Au-delà des Ouelled-Eisa sont les camps des Ouelled-Inanne, la principale tribu arabe du district de Titerie proprement dit.
» Probus, dans ses observations sur Virgile, dit que le nom de Tityrus , que ce poète donne à l'un de ses bergers , signifie, en langue africaine, un bouc. Le scholiaste grec de Théocrite l'explique de la même manière. Nous trouvons sur les médailles étrusques un animal qui ressemble en effet à un chevreau, avec cette légende : Tutere. Cette monnaie pouvait prendre son nom de l'animal qu'elle représentait, comme Pecunia de Pecus. Toutefois, les habitans de ce pays m'ont dit qu'en leur langue le mot Titerie ou Itterie signifie froid et
gelé , dénomination qui convient tout-à-fait à ce district, et de laquelle peut très bien dériver l'étymologie du nom de ses habitans.
» A Test des Tilerie-Doche sont les dbuares d'Adroua, où il y a une source d'eau excellente. Près de là, ion voit de nombreuses ruines appelées Chil-ellah , et que Ton croit être la Taraphilum de P toi ornée. Une lieue et demie plus loin à l'est -sud -est sont les prairies des Ouelled-Neôuy.
» Sur une langue de terre entre deux ruisseaux , à sept lieues et demie au nord-est de Chil-ellah , se trouve Borg-Hamzah , où il y a une garnison turque d'une compagnie d'infanterie. Borgh est bâti sur les ruines de l'ancienne AUtia > nommée par les Arabes Sour-Guslan, ou les murs des Antilopes. Une partie de ces murs subsiste encore; ils sont flanqués de distance en distance par de petites tours carrées ; le tout parait avoir eu un peu plus de six cents toises de circuit. Borgh est à huit lieues au sud-ouest du mont Djordjora , à quinze lieues au sud-est d'Alger, l'ancien Icosium, à vingt-quatre lieues à l'est-sud-est de Cher-chell , l'ancienne Julia - Cœsarea , et à vingt-six lieues â l'est de Sitif, le Siiifi des anciens.
d Tacite nous à laissé une déscript ion très exacte de cette ville* qu'il représente comme bâtie sdr un monticule de terre , et environnée de rochers et de forêts. Ménandre, cité par Josephe, parle d'une ville de ce notn en Afrique, qu'il dit avoir été fondée par Ithobaal le Tyrien , quoique Bochart semble douter que les Phéniciens connussent l'intérieur de l'Afrique. Quoi qu'il en soit , si l'on peut admettre, sur une tradition citée par Procope, qu'un grand nombre de Cananéens s'enfuirent devant Josué , et se retirèrent dans la partie occidentale de l'Afrique , il ne serait pas étonuant que quelques-uns d'entre eux eussent choisi cette position , qui était d ailleurs très propre à garantir la sûreté d'une colohie naissante. Le même motif pourrait bien aussi avoir dirigé les fondateurs de Capsa , de Feriana , et de quelques autres villes d'Afrique qui sont situées dans des lieux escarpés.
» A une lieue au sud de Gibel-Dira se trouve le Phoum-Djin-ennc , c'est-à-dire la source de la rivière Djin-enne, qui après avoir coulé, l'espace de dix lieues, à travers un pays sablonneux et sec, se perd dans le marais de Chot. La plupart des Arabes Gétuliens qui habitent le long de cette rivière sont des Zouô-
oiah, c'est-à.dirc « les enfans ries domestiques tics marabouts, » origine qui, dans tous les États mahométans, procure de grands privilèges, et exempte de toutes taxes. Le tombeau du saint titulaire des Ouelled -Sidv-Isa , la tribu la plus au nord de ce district , est à cinq lieues de Sour-Goslan. D'un côté de ce tombeau on voit une grosse pierre sur laquelle Sidy-lsa faisait chaque jour ses prières , et de l'autre l'Ain-Kidran , source de naphte qu'ils disent leur avoir été accordée miraculeusement par leur premier père , et dont ils se servent pour oindre leurs chameaux, au lieu de goudron ordinaire. À six lieues plus loin se trouvent les Oueiled-Sidy-Hadjcras, qui prennent leur nom d'un autre marabout. Ici la Djin-eune change son nom en celui de Oued* cl-Ham, c'est-à-dire la Rivière-du-Carnage, â cause du grand nombre de personnes qui y ont péri à différentes époques, en voulant la passer à gué. Un peu plus haut habite Sidy- Braham-Aslemmy et sa famille , qui s'élend jusqu'à Herraam, dachekra remarquable que Ton rencontre en allant à Bousaadah.
» Bousaadah est le nom de plusieurs dachekras dont les habitaus subsistent en grande partie de leurs dattes. Ils campent sous le mont
Gibel-Seilat, à huit lieues à l'ouest de Sidy- Braham. Douze lieues plus loin , dans la même direction , on trouve les Theniate-el-Gannim, ou les Rochers-des-Brebis , que les Turcs appellent Ede-Tepelaar, c est-à-dire les Sept-Col- Unes. Elles sont situées vis-à-vis de Borgh- Souâary et des Titerie-Doche, mais à seize lieues et demie plus loin. Un peu au-delà des Sept-Collines sont les salines et les montagnes de Zaggos; après quoi on monte le Saary et le Zeckar, deux autres montagnes remarquables»
La dernière est à douze lieues , et l'autre à cinq, au sud de Zaggos. Ces montagnes , et plusieurs autres qui sont dans le désert, expliquent ce que Strabon veut dire quand il parle du pays montagneux de la Gétulie.
» A six lieues à lest du mont Zeckar est Fythe-el-Both-inah , ainsi nommé des grands térébinthes qui y croissent. A sept lieues delà, au nord, est Thyte-el-Botom, ou le Tércbinthe- Touffu, probablement ainsi appelé par opposition aux autres. Ce sont ici les deux stations les plus fréquentées des Béni-Mezzab et autres Gétuliens lorsqu'ils vont à Alger.
» Les sources de l'Oued-el-Chai-er, ou la Rivière-d'Orge, qui est un ruisseau considérable de cette partie de la Gétulie, se trouvent
è Herba, monceau de ruines situées à Test de Fythe-el-Bothmah. Son cours , depuis Herba jusqu'au dachekra des Bouferd joure , est de dix lieues au nord-nord-est, À une petite distance du territoire de cette tribu, et au-dessus d'une chaîne de collines, on remarque d'autres ruines antiques appelées Gahara. Cet endroit est renommé pour ses palmiers, ses abricotiers, ses figuiers et autres arbres.
» Au nord de Bouferdjoure, l'Oued -cl-chaier prend le nom de Mailah, â cause de la salure de ses eaux ; puis coulant à Test de FAtn-Difla ou Defaîly, c'est-â-dire la source des Oléandres, et de la montagne de Maiherga, qui est infestée de Léopards, de serpens, et autres animaux dangereux , il se perd dans le marais de Chot.
» Gorma et Amoura , deux dachekras remarquables par la bonté de leurs sourees et de leurs fruits , sont à six lieues au sud de Fythe-el- Bothmah. Au-delà, au sud-ouest, on trouve Ain Matbie, puis Dimmied , lesquels, avec les dachekras des Looûate , qui sont â neuf lieues plus à l'ouest, forment les villages les plus considérables de cette partie du désert. Tous possèdent un grand nombre de plantations de palmiers et d'autres arbres fruitiers.
v Les nombreuses tribus des Mat hic, des
Noïle et des Mel - like , errent dans cette partie de la Gétulie, depuis Borgh-Souâary et la rivière Djin->enne jusqu'aux dachekras des Looûate, et des montagnes voisines des Animer , autre tribu considérable qui s'étend fort avant à l'ouest dans un pays montagneux. En supposant , comme nous lavons déjà fait , que ces montagnes soient une des ramifications du Mons Pkrurœstii, et que Ton puisse ensuite placer au-delà, à l'est, les Pharusiens, Tune des plus petites tribus des Gétuliens, dont le nom a assez d'analogie avec celui de la montague, il sera facile de trouver la place des Looûate et des A m mer. Les Pharusiens, qui dans les tables de Ptolomée sont placés au nord des Mélanogétuliens ou à u Mons Sagapoia, ne sauraient être très éloignés de la position que nous avons indiquée.
• Le territoire des Béni-Mezzab est à trentecinq lieues au sud des Looûate et des Am mer. On y compte plusieurs villages, dont les habitans, faute d'eau courante, font usage d'eau de puits. Gardeiah, le chef-lieu, est tout-à-fait à l'ouest , tandis que Berigan , qui , après Gardeiah , est le plus considérable des autres dachekras , se trouve à neuf lieues à Test. Grarah est un autre de leurs etablissemens. Les
Béni-Mezzab, quoiqu'ils ne paient point de tribut aux Algériens , sont les seuls indigènes qui, depuis un temps immémorial, soient employés dans les boucheries d'Alger. Mais comme ils sont de la secte des Melâki, on ne leur permet pas d'entrer dans les mosquées. Il existe une autre particularité à l'égard de cette tribu, c'est que ceux qui en font partie sont, en général , plus noirs que les Gétuliens qui habitent au nord , et sont vraisemblablement la branche la plus occidentale des Mélanogétuliens, comme j'aurai occasion de le prouver en parlant des Ourglah et des Ouadriag.
» Les Ouelled Ya-Goube , les Lerba , et les Seid-el-Graba , sont les Bédouins de ce trict.»