CHAPITRE IX
Description de la province de Constantin* on Constantine.
Cette province est bornée au nord par la Méditerranée ; a Test par la régence de Tunis ; au sud par le Zab ; et è l'ouest par celle d'Alger. Elle a environ quatre-vingt-quinze lieues dans sa plus grande longueur de l'est à l'ouest, et cinquante-huit lieues dans sa plus grande largeur du nord au sud.
< La côte de cette province, dit Shaw , depuis Dellys jusqu'à Bona, est montagneuse , et justifie pleinement l'épithète d'el-Adouah ( la haute ) que lui donne Àbulféda.
• Dans l'intérieur, depuis la province d'Alger jusqu'à la régence de Tunis , sa surface est entrecoupée de collines et de plaines , et elle est moins bien arrosée que le Zab.
» Jai déjà parlé de la rivière Bouberak, qui forme la limite occidentale de cette province. A une lieue de cette rivière, on trouve, sur le bord de la mer, la ville de Dellys ou Teddeles, suivant Léon-1' Africain et quelques cartes marines. Elle est bâtie des ruines d'une grande ville, au pied d'une^haute montagne, à l'expo-
si l ion d n nord-est. L'ancienne ville , qui parait avoir été aussi grande que Temendfose, s'étend sur tout le eôté nord-est de la montagne, au sommet de laquelle on voit, à l'ouest, une partie de l'ancien mur, et quelques autres ruines qui semblent indiquer l'existence d'an grand nombre d'antiquités. Dans une muraille au-dessus du port, on remarque une niche ornée d'une statue dans l'attitude d'une madone; mais la figure et la draperie sont mutilées.
• La rade, qui est petite et exposée aux vents du nord-est , n'est ni sûre ni commode. Il y a sur la côte, au sud -est, des vestiges d'une épaisse muraille qui s'avançait peut-être anciennement dans la mer, et formait un môle.
Dellys, étant à douie lieues à l'est de Temendfose , doit être le Rusucurhum des anciens , ville jadis considérable , comme on peut en juger par ce qui en reste, et par la multiplicité des routes qui , d'après l'Itinéraire d' Antonio , y aboutissaient. Toutefois, loin d'y avoir trouvé cette grande abondance d'eau dont parle Léotil'Africain , je vis, au contraire, que les habitons se plaignaient d'ep manquer.
A deux lieues au sud de Dellys, aussi sur le bord de la mer, on trouve le principal village des Cborflah , qui est peut-être Vlomnium des an-
ciens ; comme Tacksibt , autre village appartenant aux Fle9ah , est le Rmubeser de Ptolomée.
• Quatre lieues plus loiu, ou voit le petit port de Zuf-Founc, appelé Mers-cl-Fahm ou le Port au Charbon , à cause de la grande quantité de ce combustible que l'on y embarque pour Alger. 11 y a , à une petite distance de la côte, quelques ruines qui pourraient être celles du Iluzasus des anciens.
» A trois lieues plus loin , est la rivière de Sidy-Hamet-ben-Yousef, et sur ses bords les dachekras des Késilah. A trois autres lieues plus loin, on arrive à Acbc -oune-monkar, promontoire célèbre où s'élèvent quelques masures, et qui était peut-être le Vabar de Ptolomée. Acinq lieues au sud -est de ce cap, et non loin du continent , est une petite Ile pleine de rochers , et près de laquelle s'élève le Mettse-Goube ou le Rocher percé, nom qui correspond au Treton de Ptolomée; mats la situation n'est pas la même. Les prêtres espagnols, depuis plusieurs siècles établis à Alger, prétendent que Raymond Lulle, pendant le temps de sa mission en Afrique , se retirait souvent dans cette caverne pour y méditer.
>: Près deMettse-Coube est le port de Bougia,
le Sardo de Strabon , et qui est beaucoup plus grand que celui d'Oran ou d'Àrziou. 11 est formé par une langue de terre qui s'avance dans la mer, et dont la plus grande partie était autrefois revêtue en pierres de taille. Il y avait aussi un aquéduc destiné à conduire de l'eau douce dans le port. Mais le mur, l'aquéduc et les réservoirs où l'eau se rendait , sont aujourd'hui détruits. Le tombeau de Sidy-Boggri, un des saints titulaires de Bougia, est la seule chose remarquable que l'on y voit encore.
» Boujéiahou Bougia, comme les Européens l'écrivent, est bâti sur les ruines d'une grande ville, de la même manière et dans une position semblable à celle de Dellys, a cela près qu'il est trois fois plus grand. Une partie assez considérable de ses anciennes murailles sont encore debout; et , comme celles de Dellys, elles suivent les différentes sinuosités de la montagne sur laquelle se trouve la ville. Outre un château-
fort qui la domine, il y en a deux autres dans la partie basse pour la défense du port. On voit encore sur les murs de l'un de ces châteaux les marques de quelques-uns des boulets de canon que Spragg, lors de son expédition, tira contre cette place.
» Bougiah a une garnison de trois compagnies
d1nfauterie; ce qui n'empêche pas les Goriah, les Toujah et autres tribus de Kabyles du voisinage, de la tenir presque continuellement bloquée. Chaque jour de marché , ces tribus y apportent leurs denrées, et les choses se passent assez tranquillement tant qu'il dure; mais dès qu'il est fini , tout est bientôt sens dessusdessous , et la journée s'écoule rarement sans désordres, et sans qu'il n'y ait eu quelques vols.
y> Les habitaus font un commerce assez considérable de socs de charrues, de bêches et autres instrumens aratoires, qu'ils forgent avec du fer provenant des mines environnantes. Ils achètent aussi des Kabyles une grande quantité d'huile et de cire , que l'on exporte en Europe et dans le Levant.
» B ougia, étant situé à quatre-vingt-onze milles romains (34 lieues) de Dellys ou Rusucurium, doit être l'ancienne Saldœ, que Ptolomée, ainsi que je l'ai déjà remarqué, place trop au sud. Toutefois , Àbulféda , qui approche le plus de sa véritable position , puisqu'il ne la met que par 34° de latitude , la place encore à 4° 4$' plus au sud que moi (1). Au reste, cette ville
(i) Sa véritable position est par 36* 4a' de latitude nord , et a* 5o* de longitude est. (Note du traducteur J .
est la seule dans cette partie de la Barbarie dont Abulféda fasse mention; ce qui donne lieu fie croire, ou qu'Alger n'existait pas de son temps, ou qu'il n'était pas fort considérable.
• La rivière de Bougia, quePtoloméenomme N a tara, se jette dans la mer un peu à Test de la ville. Elle est formée de plusieurs cours d eau qui s'y réunissent dans différens endroits ; mais aucun d'eux ne sort du voisinage de Mesilah , comme l'ont avancé quelques géographes modernes. La Vhaamah, qui prend le nom d'Oued-Ad-ouse , dans les plaines de Hamza, et est le plus occidental de ses affluens, prend sa source au Gibel-Dira, è trente- trois lieues à l'ouest- sud -ouest. Dans son cours le long du mont Djordjora. on lui donne le nom de Zooûah. Elle reçoit alors premièrement le Ma-berd ou le Courant-Froid , qui descend de cette montagne; ensuite l'Oued •el-Mailah ou la Rivière-Salée , qui vient du Biban et de quelques autres montagnes des Béni-Abbess.
Son autre affluent principal prend sa source au nord de Setif, d'où, s 'éloignant ensuite beaucoup au sud-ouest, il quitte les plaines de Cassir-Attyre, et coule directement au nord; il porte jusque la le nom d'Oued-ei-Bousellam
Six lieues plus loin . les Adjebby lui donnent le leur. Enfin, après avoir coulé six autres lieues dans la même direction, il se jette dans FOucd- Ad-ouse , sous le nom de Som-mam, Excepté les plaines de Hamza et de Setif , tout le pays qu'arn^e la rivière de Bougta et ses affluens est entrecoupé de montagnes où se forment en hiver un grand nombre de torrens qui inondent les contrées environnantes, et occtsionent beaucoup de dégâts. Au reste, on y pèche en abondance un poissou excellent, qui ressemble assez à notre bai bot.
•» A cinq lieues de la Nasava est l'embouchure de la Mansou-Riah, autre grande rivière qui sépare les districts des Béni-lsaah et des Béni-Mand. L'épithète de cfuddy, ou singe, que les Béni-Maad donnèrent, il y a deux cents ans, au chef des Béni-lsaah, a été le motif d'une animosité et d'un état d'hostilité qui durent de-r puis cette époque entre les deux tribus. La plus grande partie du bois de charpente employé dans les chautiers d'Alger provient des forêts qu'arrose Je Mansou-riab. Cette rivière, coulant immédiatement au-delà do la Nasava, doit être la Sisaris de Ptolomée.
» Zirt-aUHeile est une petite île située entre la Man-sou-riah et Djidjel. Vis-à-vis de cette
Ile est uo petit port et un promontoire qui doivent être, l'un VAudu*, et l'autre \eJasath de Ptolomée.
• Djidjel, Ylgilgili des anciens, se trouve un peu au - delà du cap qui forme la limite orientale de la baie de Bougia. Il ne reste de cette ancienne ville que quelques misérables masures et un petit fort où les Turcs ont une garnison composée d'une compagnie d'infanterie. On ne me contestera probablement pas que Bougia et Djidjel ne soient la Saldœ et Ylgilgili des anciens , quoiqu'il soit assez difficile de faire concilier les treize lieues que l'on trouve entre ces deux villes, les deux degrés de Ptolomée , et les trente - huit lieues de l'Itinéraire d'Antonio. Ptolomée place aussi Igilgiii à un demi-degré au sud de Saldœ , position qui est différente de celle de Djidjel, qui est à douze minutes plus au nord.
» Les Béni-Be-leit ont leurs dachekras entre Djidjel et Oued-el-Kébir ou la Grande-Rivière, qui tombe dans la mer à sept lieues à l'est, à un peu plus de moitié chemin entre Djidjel et Coll. Comme la Nasava , elle est formée de divers bras. Le premier, nommé Oued-el-Dsahab ou la Rivière-d'Or, vient de Kas-baite,
amas de ruines situé à vingt-quatre lieues au sud-ouest. Le second est le ruisseau de Djcmmilah, qui suit à peu près la même direction que l'Oued-el-Dsahab , dont le cours est de seize lieues et demie. Les autres sont l'Ouedel-Ham-mam , qui coule à huit lieues à l'ouest de Constantine, et le Sigan, à six lieues au sudouest de Physgeah. L'Oued-elHam-mam, le Sigan, et quelques rivières moins considérables qui prennent leurs sources dans le Gibel- Oâsgar, forment à leur jonction l'Oued-el- Rommel ou Rommalah, c'est-à-dire la Rivière- Sablonneuse , et les deux autres bras avec les ruisseaux qui s'y jettent, le Bou - marzouke , ainsi nommé d'un marabout près du tombeau duquel il passe. A environ cent toises de Constantine, le Rommel se joint au Bou-raarouke, qui prennent alors le nom de Sof*Djim-mar, ou conservent celui de Rommel ; le dernier est même plus usité. Cette rivière reçoit ensuite le Boudjer-aat , l'Àin-el-Fouah , et les sources de Redjas; puis, laissant la ville de Milah à quelque distance a l'ouest, elle se joint aux deux bras dont j'ai parlé plus haut. La Saf-Djimraar, le Rommel ou la rivière de Constantine , comme les Arabes l'appellent indifféremment, • peut fort bien être l'ancienne Ampsaga qui
passait sous les murs de Cirta, et se jetait dans la mer entre ^gilgili et Coll. Les géographes modernes font tomber YAmpsaga dans le golfe de Coll ; mais cette assertion n'est pas exacte, puisqu'elle ne se jette dans la mer qu'à six lieues plus à l'ouest. 11 y a beaucoup d'analogie entre le nom actuel de cette rivière et l'cty mologie que Bochart donne du mot Ampsaga.
• Le Mers-el-Zeitoune ou le Port des Olives est un peu à l'est de l'Oued -el-Kébir. C'estdans son voisinage qu'il faut placer le Paceianœ- Mattidiœ de l'Itinéraire d'Ântonin , et YAsisarat de Ptolomée. Ce pays est aujourd'hui habité par les Béni-Meseline.
» Immédiatement après le Mers-cl-Zeitoune, on passe près des Sebba-Rous ou les Sept-Caps, appelés aussi Bugiarone dans nos cartes modernes. Tous ces caps, qui sont élevés, s'étendent , avec leurs baies étroites et dangereuses, jusqu'à Coll.
» La Zhoure se jette dans la mer entre ces caps, et c'est ici que commence le Sinus Numidicus. Cette rivière prend sa source dans les montagnes de Béni-Ouelbaan , à quelques lieues au nord de Constantine. Comme elle coule à trn ver? un pays montagneux . elle re-
çoit un grand nombre de ruisseaux qui contribuent à la rendre considérable. Ses bords sont habités par les Ouelled - Attyah et les Béni- Friganah, deux tribus nombreuses qui ne demeurent pas, comme les autres Kabyles, dans de petites chaumières , mais dans les excavations des rochers. Lorsqu'ils aperçoivent quelque bâtiment en danger, ces barbares sortent de leurs repaires, vomissent mille injures contre l'équipage, et prient Dieu qu'il le fasse périr. Delà provient peut-être le nom deBugiarone que les géographes italiens ont donné à ces caps.
» Le Trilum de Strabon et le Metagonium de Pomponius Mêla correspondent parfaitement à ces promontoires. Strabon place son Metagonium à trois mille stades (i38 lieues) de Carthagène en Espagne, distance qui se rapporte plus aux Sept-Caps qu'au Ras-el-H arche- fa.
» Coll , le Collops-Magnus ou Colla des anciens, est situé sous le plus oriental des Sept- Caps, à sept lieues de l'Oued-el-Kébir. Comme D'jidjit, c'est une chétive petite ville où il n'existe plus d'antiquités. Sou port, qui est de même forme, quoiqu'un peu plus grand que celui de Dellys , lui a peut-être donné son nom.
À son extrémité méridionale se jette la rivière Ze-Amah, doot la source n'est pas fort éloignée. Il y a encore quelques autres petits caps qui séparent les golfes de Coll et de Sgigata : l'un d'eux doit être le Tretum de Ptolomée.
» Sgigata , l'ancienne Rusicada, appelée aussi Stora par les modernes, est une ville plus grande que Coll, et qui renferme quelques antiquités, entre autres des citernes, dont on a fait des fosses à blé. L'auteur de l'Itinéraire d'Antonin a mis vingt-cinq lieues entre ces deux villes, ce qui est plus d'une fois et demie la distance véritable. Le ruisseau qui arrose la dernière est vraisemblablement le Tapsas de Sequester.
* Après avoir passé le port de Gavetto , on arrive au Ras-Hadid , nommé avec raison dans les cartes modernes Cap-Ferro, ou P romontoirede-Fer. C'est un rocher escarpé et blanchâtre, à douze lieues à l'est de Sibba-Rous, et qui forme l'extrémité orientale du golfe de Stora , le Sinus Numidicus des anciens.
» A quatre lieues du Ras-ei-Hamrah , se trouve, dans un pays fertile, le village de Tockoche , la Tacatua de l'Itinéraire d'Antonin , et la Taccacia du président de Thou. Il renferme une petite baie sablonneuse et une petite tle.
Mais à l'est, jusqu'au Ras-el-Hamrah, la côte est parsemée de rochers et de précipices, parmi lesquels on distingue le petit port de Tagodeite, le Sulluco, ou CollopsParvus des anciens.
» Les Ras-el-Hamrah ou le Cap-Rouge, ordinairement appelé dans nos cartes Mana, doit être le Hippi promontorium de Ptolomée. C'est une langue de terre très remarquable , avec les ruines de deux édifices. A deux lieues au sudest, est le Mers-el-Berber, appelé par les Européens le Port -Génois, où les Maltais et les autres corsaires italiens étaient dans l'habitude de se mettre en embuscade pour surprendre les Algériens , avant que ceux-ci y eussent bâti un fort. Le Sloborum promontorium de Ptolomée correspond à la pointe méridionale de cette rade.
» A une lieue trois quarts plus loin, sur le sommet d une colline, les Algériens ont un château-fort, avec une garnison de trois compagnies d'infanterie.
» Sur le penchant de cette colline, au sudest , s'élève la ville de Bona , appelée par les Maures Blaid-el-Aneb ou la ville des Jujubes, de la grande quantité de ce fruit que l'on recueille dans les environs. Bona est probablement une corruption du mot Hippo ou Hip-
pana, quoique ce ne soit pas positivement ici qu'il faut chercher cette ancienne ville , mais bien au milieu d'un vaste amas de ruines qui en esl à une demi-lieue au sud. Léon-l'Africain nous apprend que Blaid-el-Aneb a été édifié de ces ruines ; et si Ton en excepte deux ou trots rues bâties à la romaine avec des chaussées , il n'y existe rien qui ne paraisse être l'ouvrage des mahométans. Ainsi, la ville de Boba, telle quelle est aujourd'hui , serait plutôt XAphrodisium de Ptolomée, qu'il place à quinze minutes au nord d'Hippo; et le mot Coionia appartiendrait alors à la ville de Hippona, suivant la remarque de Cellarius.
» A l'est de Bona est une grande rade. 11 y avait aussi autrefois sous ses murs, au sud, un petit port assez commode , mais qui se trouve aujourd'hui presque comblé par la quantité considérable de lest que lesbâtimensyont jeté. On a également négligé de nettoyer la rade, qui a fini ainsi par n'être pas sûre. Malgré ces inconvéniens, on n'en exporte pas moins beaucoup de blé , de laine, de cuirs , de cire, etc. ; et il serait facile d'en Caire le port le plus florissant de la Barbarie. On pourrait aussi rendre la ville elle-même très agréable en y conduisant de l'eau douce , et en relevant ses raines. Abul-
tëda en tait la ville frontière de son Àfrikeu, en quoi il ne s'accorde pas avec Pottiponfius Meta et Ptolomée, qni placent les limites de cette province à vingt-neuf lieues plus à l'ouest. Pline et Solin les mettent â la même distance à l'est.
» Entre BUid~eI-Aneb et Hippo s'étend line vaste plaine marécageuse qui paraît avoir été abandonnée par la mer, et qui formait peut^ être jadis le port d'Hippo. La rivière Bôud jemah , que Ton passe sur un pont romain , coule le long de ce marais. Elle se compose de la réunion de TOued-eUDaab , et de plusieurs
autres ruisseaux qui descendent de l'Edough et de quelques autres montagnes , et itionde souvent ses bords* La grande quantité de racines et de troncs darbres que charrient ces différent cours d eau peuvent avoir contribué à former la plaine ci-dessus.
» La rivière de Sei-Bouse, l'ancienne Armua, qui , comme la Bou-Djimah , se jette dans la mer près de Bona, charrie comme elle beaucoup de bois. La position basse de ce district , et les inondations auxquelles il est sujet, justifient l'étymologie que Bochart donne du nom d 'Hippo.
» Les ruines de l'ancienne Uippo gisent sur la langue de terre qui se trouve entre ces deux
rivières. Elles ne consistent plus aujourd'hui qu'en quelques pans de murailles et en quelques citernes disséminées sur une surface d'une demi-lieue de circuit. Les Maures montrent dans le voisinage l'emplacement et les débris du couvent de Saint-Augustin, qui fut évêque d'Hippo. On l'appelait Hippo - Régius , non seulement pour la distinguer d'Hippo-Zaritus, mais aussi parce qu'elle était anciennement une des villes royales de Numidie. Sicilius Italicus nous apprend qu'elle était une de leurs résidences favorites. En effet, si une ville de guerre, forte et commodément située, tant sous le rapport du commerce que sous celui de la chasse et des autres amusemens ; jouissant d'un climat sain , de la vue de la mer et d'un port spacieux ; environnée de plaines bien arrosées , et de montagnes couvertes d'arbres, était de nature à fixer l'attention des rois numides, Hippo possédait tous ces avantages (i).
(•) La guerre de la révolution ayant interrompu nos relations avec Bona , les Anglais en ont obtenu la cession en 180 5 ; mais jusqu'à présent ils ne s'y sont pas encore établis. On y fabrique, dit-on, une grande quantité d'étoffes de laine appelées constantines, de manteaux ou bournouses, des tapis, des selles, etc. L'ancienne compagnie d'Afrique a exporté en une senle année, par ce port, 10,000
y> La rivière Sei-bouse, qui baigne les murs d'Hippo, est de la largeur de la Bouber'ak. Elle prend sa source à deux lieues trois quarts de Temlouke, se dirige au nord, puis à Test, et une seconde fois au nord ; après quoi elle se jette dans la mer. Elle prend dans la première partie de son cours le nom d'Oued-el-SeriF, ensuite celui de Zc-nati, et enfin celui de Seibouse qu'elle conserve jusqu'à son embouchure. Elle reçoit successivement l'Alliga , un peu à Test de Hammam-Meskoutin , les Sebba.
Aioune ou les Sept-Fontaines, l'Ain-Milfah ou la Fontaine du Drap, l'Hammah et l'Oued-elmailah.
» A quatre lieues au-delà, est l'embouchure de la Ma-fragg, qui est un peu moins considérable que la Sei-bouse, et prend sa source dans les montagnes au sud de Merdass. ^es rivières, qui sont les deux plus importantes qui se trouvent entre Bona et Tabarca, correspondent à YArmiu et au RuOricatus des anciens. M. de Thou s'est trompé sur le cours de cette der-
quintaux de laine et 5,ooo de cire, 50,000 peaux de boeufs, et 100,000 boisseaux de blé. On évalue sa population actuelle à 8,000 individus. Il est à 33 lieues nord-nord-est de Constantiue, par 36° 5a* de latitude nord, et 5° 25' de longitude est. (Note du traducteur.)
nière , qu'il fait se jeter dans le golfe de Carthage, au-dessus du promontoire d'Apollon.
» En doublant le cap Rosa, à cinq lieues au nord-est de la Ma-fragg, on arrive au Bastion, petite baie où 1 on voit les ruines d'un fort qui lui a vraisemblablement donné son nom.
C'était anciennement un comptoir de la compagnie française d'Afrique, qui fut obligée de l'abandonner et de le transférer à la Galle, à cause de son insalubrité occasionée par les étangs et les marais d'alentour. La Calle, qui est située dans une autre petite baie, à trois lieues plus loin a l'est , est une factorerie appartenant à cette compagnie, qui y possède un bel établissement protégé par de l'artillerie et une compagnie d'infanterie, et y entretient trois cents pêcheurs de corail (i). Outre cette pêche, elle fait aussi exclusivement le commerce de blé, de la laine, des cuirs et de la cire dans les villes de Bona, de Tockoche, de
(i) La Calle est une petite place forte bâtie sur un rocher, et environnée de trois cotés par Ja mer. La France en ayant perdu la possession durant la dernière guerre, les Anglais ont vainement cherché à se l'approprier moyennant le paiement annuel au dey d'Alger, d'une somme de 276,000 francs. On y compte environ t^oo habitans. Elle est à 1 20 lieues est d'Alger. {Note du traducteur.)
Sgigata et de Coll ; elle paie annuellement pour ce privilège, au gouvernement d'Alger, au kaîde de Bona, et aux chefs arabes du voisinage , trente mille écus. Je pense que le Bastion et la Calle sont trop rapprochés l'un de l'autre pour être la Diana et le Nalpotes de l'Itinéraire d'Antonin.
* L'Oued-el-erg , ruisseau qui sort du lac des Nadies, est à cinq lieues à Test de la Calle. Il a été pendant quelques années la limite entre les régences d'Alger et de Tunis, et a donné lieu à de fréquentes discussions entre ces deux États. Toutefois, comme le territoire qui est entre l'Oued -el-erg et la Zaine (laquelle est à quatre lieues plus à l'est ) est souvent mis à contribution par les Algériens , c'est lé que j'ai cru devoir fixer la frontière d'Alger.
» Zaine , qui est le nom moderne de l'ancienne Tusca, signifie, dans la langue des Kabyles du voisinage, un chêne, mot qui approche de la signification de Tabraca. Léonl' Africain, et d'autres après lui, appellent cette rivière Guadilbarbar . et lui font prendre sa source près de la ville d'Urbs , qui en est fort éloignée au sud ; mais elie ne porte point aujourd'hui de nom qui ait quelque analogie
avec celui-là; et, d'un autre côté, elle a sa source dans les montagnes du voisinage. Les ruines de l'ancienne Tabraca, nommée aujourdhui Tabarca, s'étendent sur sa rive gauche; elles consistent principalement en des pans de murailles et des citernes. Il y a aussi un petit fort avec une garnison tunisienne.
■ Les habitans de la partie maritime deJa Nu raidie sont les Béni-be-lit , qui habitent les bords de la Zimah. Après eux viennent les Zerammah, les Taabrah et les Béni-Minnah, qui, avec les Aadjaitah et les Senhadgah, les Bédouins de Porto-Gavetta et de Ras-Hadid, sont les tribus les plus considérables du golfe de Stora. Mais les montagnes, depuis Tockocbe jusqu'à Bona, ainsi que les plaines qui s'étendent d'ici à la Ma-fragg, sont cultivées par les habitans de Bona. Les Merdass, qui ont possédé ce pays depuis le temps de Léon-l'Africain , sont les Bédouins du pays situé entre le Ma-fragg et les forêts en-deçà du bastion. Les Mazoulah sont au-delà ; leur territoire, qui est marécageux et malsain , s'étend jusqu'aux Nadies. Ceux-ci sont une tribu de voleurs, comme le sont presque tous ceux qui habitent les frontières. Quelques-uns d'entre eux paient tribut aux Tunisiens ; ils occupent tout le pays
compris depuis l'Oued -el-erg jusqu'aux montagnes de Tabarca.
p La contrée montagneuse comprise entre la Zhoure et la Sei-bouse n'est pas fort étendue, et ne se prolonge guère à plus de six lieues dans l'intérieur. Les habitans des districts de Tokochc et de Bona sont tributaires des Algériens ; mais ceux de Sgigata et de Coll ne veulent point reconnaître leur autorité. Le pays au-dessous de Tokoche , le long des camps des Hareichah, des Grarah et autres Bédouins, jusqu'à Constantine, est entrecoupé de collines et de plaines. Au-delà de ce parallèle, il y a une chaîne de montagnes que je crois être le Thambe$-Mon$ de Ptolomée; elles s'étendent jusqu'à Tabarca. En arrière, on trouve de vastes plaines arables et de nombreux pâturages, qui se prolongent jusqu'au désert, et s'y terminent , ainsi que la Mauritanie de Sitife , à une chaîne de montagnes qui sont probablement le Mampsarus des anciens. Une partie de YAfrica-propria de Pomponius Mêla et de Ptolomée, la Numidia-Massylorum et la Meta genitis-T erra font partie dé cette province.
» Le Sebôe, district plat; fertile et entouré de montagnes, est au sud-est dé Dellys. Les Turcs ont ici un château-fort , avec une petite
garnison destinée à arrêter les incursions des Zouôouah. C'est dans ce district qu'habitaient probablement les anciens Mucones.
• Les Zouôouah, qui sont les plus nombreux et les plus riches Kabyles de cette province, habitent des montagnes inaccessibles, à Test de Sebôe. Ils occupent plusieurs dachekras , entre autres Djemmah-at-Saritche ou l'Église de la Citerne , qui renferme le tombeau de Sidy- Hamet-b en-Dru se II y existe aussi un collège, doté d'un fonds pour l'entretien de cinq cents thalebs ; mais Kou-Kou , où leur cheik réside, est le plus important de leurs villages. Bouri- JNen, haute montagne qui se termine en pointe, est à quelques lieues au sud-sud-ouest de Kou- Kou. Les Turcs y bâtirent, il y a quelque»
années, un petit fortdestineàtenirleslrouoouah dans l'obéissance ; mais ils furent obligés de l'abandonner peu de temps après.
» A Test des Irouoouah , et au-dessous des Kesilah , sont les Béni-Grohberry. Viennent ensuite les Aite-Àmmer, et puis les Béni-Idel, les Mezzaiah et autres tribus dont j'ai déjà parlé. Chez les Béni-Grohbe rry , au nord de leur Gibcl-Afroune , on voit les ruines d'une ville romaine appelée aujourd'hui Cas sir ou le Château; et sur la montagne de Toujah des tuyaux
de plomb, qui servaient vraisemblablement autrefois à conduire l'eau de cette montagne à Salda, où il y en a d excellente. Les M ucones s'étendaient , selon toutes les probabilités , jusqu'ici.
t Après avoir passé l'Oued-ad-Ouse ou le Zououah , qui coule ici parallèlement à la côte, on trouve les Ouelled-Mansoure , qui habitent immédiatement au-dessous du mont Djordjora , au sud-ouest des Zouôouah. À Test de ceux-ci sont les Béni-Han-Doune et quelques autres petites tribus qui son t protégées par les Béni-Àbbess.
» Au sud des Ouelled-Mansoure et des Béni- Han-Doune , est le Dra-el-Hammar ou le Ro cher-Rouge, où réside Bou-Zeide, cheik des Béni-Abbess. Ces derniers Kabyles sont presque aussi puissans que les Zouôouah , et peuvent , dit-on , mettre en campagne trois mille fantassins et quinze cents chevaux. Ils habitent un grand nombre de dachekras, et on fabrique à Callah, leur chef-lieu, de bonnes armes à feu, des haîkes et des bournouses.
Cependant on ne les croit pas très riches ; du moins ne paraissent- ils pas jouir du même degré de bien-être que les Zouôouah. Us ne vivent pas non plus dans la même sécurité que ces derniers, par la raison qu'ils se trouvent
précisément sur la grande route de Constantipe , et par lâ exposés à être souvent mis à contribution par les Algériens. Us ont plusieurs fois essayé de s'y soustraire, mais toujours en vain. Chaque tentative a été pour leurs oppresseurs un nouveau motif pour les accabler d'impôts.
» Entre les montagnes des Béni-Abbess, à quatre lieues au sud -est des Ouelled-Mansoure , passe un défilé très étroit , qui pendant l'espace d'environ quatre cents toises est bordé de côté et d'autre de rochers très escarpés. À chaque angle, le rocher, qui originairement traversait la route, et séparait chaque vallée, est coupé en forme de portes de la largeur de six à sept pieds. C'est aussi le nom que leur donnent les Arabes, qui les appellent Biban; les Turcs les nomment Dammer Cappy ou Portes de Fer.
» Ce défilé imprime une certaine terreur, et il serait aisé à une poignée d'hommes déterminés d'y arrêter une nombreuse armée. Un ruisseau d'eau salée qui coule dans la vallée aura peut-être, dans le principe, fait découvrir ce passage , que l'on a ensuite élargi artificiellement.
» A deux lieues au sud-sud-est est l'Accaba
ou la Montée , autre passage dangereux , mais qui est tout l'opposé de celui de Biban ; car ici le chemin est élevé et étroit, bordé des deux côtés de vallées profondes et de précipices affreux ; de sorte que le moindre faux-pas devient fatal. C'est cependant la grande route d'Alger, vers la partie orientale de la régence, et on le préfère ordinairement à un autre qui est un peu plus droit, et à celui d'Ouannougab , parce qu'il est plus court.
t Ouan-nougah ou Ouan-nou-gah , qui est une ramification du mont Atlas , et est habité par les Ouelled-Boubéide et les Belil, est une chaîne de montagues moins escarpées et beaucoup mieux arrosées que celles des Béni-Abbess. Elles s'élèvent au sud-ouest du défilé des Biban, et sont bornées d'un côté par les plaines de Hamza, et de l'autre par celles de Madjana.
• Les Gorgoure , tribu puissante , sont à cinq lieues à l'est des Béni-Abbess , et habitent les bords de la rivière des Ouelled-Yebby. Au-dessus d'eux, on trouve les Mesettan et les Béni-Selim ; et plus loin les montagnes de Nuny et de Taflaat, cultivées par les Ouelled- ISebbs et les Chouke. Les Rahamah et leur haute montagne conique sont à l'ouest de
Taffaat. Les Béni-Ouortelau occupent aussi une montagne au nord de Saltoure, dachekras considérable des Béni-Abbess. A deux ou trois lieues à Test-sud-est des Béni-Ouortelan sont les Béni-Yalah , de la même famille que ceux du mont Djordjora ; et à deux autres lieues au sud -est on trouve la ville de Zam-morah , bâtie vis-à-vis du tombeau de Sidy-Embarak-Esmati. Les Turcs y ont une petite garnison. Le mot Zam-morah signifie olive dans la langue des Kabyles. Bunon et d'autres géographes se sont trompés en prenant cette ville pour l'ancienne Zama. Le pays montagneux finit à Zammorah , et on entre ensuite dans les plaines dcSudératah, qui sont sous le parallèle de Setif.
» Au-dessus desBéni-Bou-mas-oude habitent les Emôlah et les Otchore, deux grandes tribus voisines des Ouelled-Adjebby. Ceux-ci sont à l'opposite des Gorgoure , à peu près a moitié chemin entre Bougia et Setif. Leur territoire renferme le sanctuaire de leur marabout Sidylsah-ben-Hobile, et les ruines d'une ville ancienne, qui était probablement Sava unicipium.
» Trois lieues au sud des Ouelled-Adjebby, est la haute montagne de Mégrose , au bas de
laquelle gisent quelques ruines antiques. Le Uorrea de l'Itinéraire d'Antonio est placé dans cette position.
b Les Téflise et leur district rocailleux sont à une lieue trois quarts à lest. À la même distance , et dans la même direction, s'élève la fertile montagne de Baboure, d'où l'on découvre une longue chaîne de collines qui commencent au golfe de Bougia. Cette montagne est cultivée par les Ammer, qui sont, à proprement parler, les Arabes de Setif. Il y existe dans plusieurs endroits des vestiges d'ouvrages romains.
» A deux lieues et demie au sud de Baboure, et un peu plus a'u nord-est de Setif, se trouve Kas-Baite ou Gasbaite, ancienne ville romaine, située sur une colline, au milieu de plusieurs autres. L'Oued-el-Dsaab ou Rivière-d'Or sort du milieu de ces ruines, et , serpentant ensuite dans la riche vallée des Ouelled-Abdel-Halk , fait tourner un grand nombre de Moulins, spectacle assez rare dans ce pays. Parmi ces ruines on remarque un fragment du portique d'un petit temple, qui était peut-être dédié à quelques-unes des impératrices romaines.
» Sur le sommet de la même montagne , et du côté du sud, se trouvent plusieurs monu-
mens et inscriptions sépulcrales. Ces monumenssoot ornés de bas-reliefs représentant des gens occupés à rendre des honneurs funèbres.
Les inscriptions sont au-dessous des bas-reliefs; en voici que j'ai copiées :
Aelia Saturni na Pia V IX. XI. H, S.