‹ Description géographique, physique, philologique, etc., de cet étatChapitre 4 sur 16 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Des sciences, des arts, des manufactures, des mœurs , des usages et coutumes, de l'habillement , etc.

«Depuis plusieurs siècles les Mahomet ans ont singulièrement négligé les arts et les sciences, quoique à une époque ils aient été presque les seuls peuples qui s'appliquassent avec succès à l'étude de la philosophie , des mathématiques et de la médecine. La vie errante des Arabes , et la tyrannie avec laquelle les Turcs traitent les Maures , ne permettent ni aux uns ni aux autres de s'occuper des sciences , que l'on ne peut cultiver qu'en repos et en liberté. Pour les Turcs , ils sont la plupart d'un esprit si inquiet et si turbulent , si attachés à leur commerce et aux soins de s'enrichir, qu'ils ne sauraient avoir de goût pour l'étude. Ils m'ont même souvent témoigné combien ils étaient surpris de voir que les chrétiens pouvaient trouver quelque plaisir â passer leur temps et à dépenser leur argent dans des spéculations oiseuses qui ne leur apportaient aucun profit. Les Maures et les Turcs envoient leurs enfans

mâles à l'école à l'âge d'environ six ans Là ils apprennent â lire et à écrire. Ils ne se servent pas de papier pour écrire, mais d'une petite planche mince et carrée, légèrement blanchie, et de dessus laquelle on peut facilement effacer les caractères que l'on y a tracés. Lorsqu'ils ont fait quelques progrès dans la connaissance du Coran, qu'on leur enseigne d'abord , on les instruit ensuite avec soin do toutes les cérémonies de leur religion. Le salaire d'un maître d'école est de 2 sous par semaine, par élève. Quand un enfant se fait remarquer par une aptitude particulière et par des progrès extraordinaires dans ses études , ses parens le vêtissent magnifiquement, et le font monter sur un cheval richement harnaché; puis ses camarades le conduisent ainsi par les rues , en célébrant son triomphe par des exclamations. Les amis de la famille le comblent alors de présens, et s'empressent de féliciter le père et la mère. Après qu'un enfant a passé trois ou quatre années à l'école , on lui fait apprendre un métier, ou bien on l'engage dans les troupes. Il y en a peu qui, dans ce dernier état, n'oublient bientôt tout ce qu'ils ont appris , excepté cependant les sanjacktars ou enseignes de l'armée , et ceux qui sont employés à la recette des tri-

buts, et dans les bureaux de douane, attendu qu'Us sont obligés de tenir des comptes.

» Le peu de gens qui ont le loisir de se livrer À l'étude ne lisent guère que le Coran , et quelques commentaires assez inintelligibles que Ton en a faits. Tout le savoir de ces peuples se réduit aujourd'hui a un peu de géographie et à quelques traités incohérens et fort insipides sur l'histoire moderne ; car tout ce que leurs auteurs disent des temps qui ont précédé la venue de Mahomet n'est qu'un tissu de contes romanesques.

» Lorsque j'arrivai à Alger, je tâchai défaire connaissance avec ceux des habitans qui passaient pour avoir quelque instruction. Mais il est très difficile de se lier avec les Turcs et les Maures , tant à cause de l'éloigneroent naturel qu'ils ont pour les étrangers, que du souverain mépris qu'ils professent pour les chrétiens le parvins cependant à m 'introduire chez le premier astronome de l'état, lequel était chargé, entre autres fonctions éminçâtes , de régler les heures de la prière. Mais je fus assez surpris de voir qu'il n'entendait pas assez de trigonométrie pour tracer un cadran solaire ; et que tout ce que l'on sait à Alger et à Tunis , en fait de navigation , se réduit à connaître les huit priri-

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cipaux rumbs de vent, et à dresser grossièrement une carte marine. La chimie, jadis la science favorite de ces peuples , n'a plus aujourd'hui pour objet chez eux que la distillation de l'eau de rose. Je n'ai vu qu'un petit nombre de leurs tibibs ou médecins qui connussent de nom Rasis , A verrons , et autres anciens médecins arabes. La traduction espagnole de Dioscoride est à peu près le seul livre qu'ils lisent , encore s'amusent-ils plus à en regarder les planches qu'à en méditer le texte. Le médecin du dey, qui est en même temps emim, ou président des autres médecins , me demandait un jour si les chrétiens connaissaient le Bou-Kratt (c'est ainsi que, par ignorance ou par affectation, il appelait HippocrateJ, ajoutant qu'il était le premier des hackiems ou médecins arabes, et qu'il vivait un peu avant Avicenne.

v D'après ce que je viens de dire de l'état des sciences et de l'instruction publique dans ce pays , on ne doit guère s'attendre à ce qu'aucun art ou aucune science y soit portée à un certain degré de perfection. Ce n'est pas qu'ils manquent de gens qui professent la médecine, jouent de quelques intrumens, ou se livrent à des professions qui semblent exiger quelque

connaissance des sciences exactes ; mais tout ce qu'ils font est purement par habitude et par routine, aidés il est vrai d'une mémoire très heureuse etde beaucoup d'intelligence. On ne peut donc attribuer à aucune espèce d'incapacité naturelle le peu de progrès que les Turcs et les Maures font dans les sciences et la littérature , puisqu'il est certain qu'ils sont au contraire doués de facultés intellectuelles incontestables , et je crois que s'ils voulaient se livrer à l'étude, et qu'ils y fussent encouragés , ils ne manqueraient pas d'y faire des progrès.

y> Cependant , pour donner une idée du point où en sont aujourd'hui les sciences et les arts en Barbarie , je ferai d'abord remarquer que pour ce qui concerne la médecine, on y manque absolument de bons médecins, puisqu'il y a peu ou presque point de maladies dangereuses qui ne deviennent mortelles, ou du moins ne soient d'une très longue durée. Il est vrai que beaucoup de Mahométans professent une telle soumission pour le dogme de la prédestination, qu'ils se refusent opiniâtrement à toute espèce de conseils , et s'obstinent à ne prendre aucun genre de remède; tandis que d'autres se moquent des secours de la médecine , et attendent leur guérison de la nature

seule, ou bien ont recours à ce qu'ils appellent magar-eah, c'est-à-dire aux charmes et aux enchantemens. On voit par là ce que peut être la médecine à peu près dans tous les Etats ottomans. En Barbarie elle se réduit à quelques opérations et prescriptions que je vais faire connaître, et à l'usage des bains, que Ton emploie dans tous les genres de maladie, sans distinction d'âge ni de tempérament.

» Dans les rhumatismes et les pleurésies on fait au malade quelques piqûres avec un fer chaud sur la partie affectée , et on répète cette opération plus ou moins souvent , selon la violence du mal et la force du patient. On administre pour la fièvre une décoction de globularia fruticosa, racine appelée ici encens de terre. J'ai vu guérir des fièvres tierces et quartes avec de la scabieuse commune mangée en salade, et prise en décoction très forte. Un gros ou deux de racine de boustum (Yaristolochiaroiunda ) est le remède ordinaire pour la colique et les maladies occasionées par des vents ; et la racine de boukoka (Yarisarum) pour la pierre et la gravelle. Je fus témoin un jour que le jeune fils de notre interprète rendit par l'urètre plus d'une pinte d'une liqueur glulineuse pour avoir mangé une grande quantité du pain ordi-

n aire des Bédouins, qui est fait d 'une égale quantité d'orge et de froment , et de racine de boukoka sécfaée au four et réduite en poudre. On se sert avec succès dans les diarrhées invétérées, d'une once de pierre stalactique,ou de la même quantité de poudre d'orobanche mauritaniea. La méthode de traiter la petite vérole est fort simple : car elle ne consiste qu'à entretenir le malade dans une chaleur modérée, et à lui donner de temps en temps six ou huit grains d'alkermès dans du miel, pour faire sortir les boutons. Ils se servent de beurre frais pour en empêcher les traces, et frottent continuellement les paupières de poudre de mine de plomb , afin de garantir les yeux.

• On inocule la petite vérole en faisant une légère incision dans la partie charnue de l'une ou l'autre main, entre l'index et le pouce; après quoi la personne à qui on fait l'opération achète pour l'achever deux ou trois pustules, de quelque ami ou voisin qui en a d'une bonne qualité, et lui donne en échange le même nombre de noisettes , de dragées , ou de quelques autres bonbons : c'est ce que les Maures appellent l'achat de la petite vérole. On m'a dit que parmi les Juifs , cet achat seul , sans l'inoculation réelle, était considéré comme

suffisant pour communiquer la variole. Quoi qu'il en soit, l'inoculation n'est pas très en vogue dans les parties de la Barbarie ou du Levant que j'ai visitées. La plupart des vrais Mahométans assurent que c'est tenter la providence, et s'attirer une maladie avant que la nature y soit disposée, que de pratiquer cette opération. Aussi ne manquent-ils pas de faire une foule de contes absurdes 'pour en décrier l'usage. Ils disent, par exemple, qu'une jeune personne d'une grande beauté ayant seulement acheté deux pustules, elle n'eut en effet que deux grains de petite vérole; mais que par malheur ce fut sur les deux yeux , de sorte qu'elle en devint aveugle.

» Les Arabes prétendent guérir toutes sortes de blessures provenant d'armes blanches ou d'armes à feu , en versant du beurre frais presque bouillant sur la plaie. Des personnes dignes de foi m'ont assuré qu'en effet elles avaient connaissance que beaucoup de gens étaient journellement guéris de cette manière.

• Pour adoucir et dissiper les enflures, les meurtrissures , les inflammations et autres accidens de cette nature, les Arabes se servent avec succès de feuilles d'opuntia torréfiées pendant un quart-d'heure dans les cendres-, et

qu'ils appliquent ensuite sur la partie malade, aussi chaudes qu'il est possible de les supporter ; on emploie aussi ce remède pour accélérer la suppuration des clous , des ulcères , des charbons de peste , et autres tumeurs semblables. J en ai vu moi-même faire usage avec tout le succès possible dans la goutte. Pour les blessures et les meurtrissures légères avec inflammation, ou pour endurcir ou consolider les parties attaquées, ils se servent quelquefois de poudre de feuilles d'alhuma, réduite en pâte avec de l'eau chaude , et dont ils font un cataplasme qui donne à la peau, là où on l'applique, une couleur orange foncée, et tient durant plusieurs mois. Ce qu'il y a d'assez singulier, c'est que cette teinture passe bientôt dans le sang, et dans une seule nuit donne à l'urine la couleur du safran. Quant aux blessures récentes , et dans quelques autres cas analogues, ils se servent efficacement de feuilles de madra-mam (la virga aurea glutinosa. ) Ils donnent comme un spécifique certain contre la sciatique de la racine de t ouf aile t (la thapsia) torréfiée et appliquée très chaudement sur les hanches , ou réduite en onguent.

» Voilà les principaux remèdes en usage dans ce pays, et qui varient beaucoup, tant

dans la préparation que dans l'application.

Ceux que Ton emploie dans le traitement des accidens extérieurs le sont quelquefois avec tant de parcimonie , qu'il semble que le malade se soucie aussi peu de guérir que le médecin de le soulager, et que le succès leur est indiffèrent à tous deux ; tandis que dans d'autres cas tout-à-fait semblables le médecin agit d'une manière tout opposée , comme s'il était persuadé , par exemple , que plus il ordonnera de cataplasmes , plus le malade guérira promptement. Ils n'en usent pas avec plus de précautions quant aux remèdes que Ton administre intérieurement ; car une poignée d'herbes , soit vertes ou sèches, est la dose ordinaire dans la plupart des maladies. S'il s'agit de les faire prendre en décoction ou en infusion , on les pile ordinairement dans un mortier, après quoi on verse dessus une pinte ou au moins une demi-pinte d'eau bouillante , sans observer aucune règle. Les remèdes compliqués sont ici très rares. 11 »est vrai que les Maures prétendent en avoir reçu plusieurs, par tradition, de leurs ancêtres. Mais la petite quantité de drogues propres à leur préparation que l'on trouve dans les boutiques de leurs tibids ou médecins, et la circonspection avec laquelle ceux-ci s'ex-

priment à cet égard , font grandement soupçonner qu'ils n'entendent pas mieux la matière médicale que les Arabe3. La seule prescription de cette nature que j'ai vue est attribuée à un de leurs plus fameux marabouts, nommé Sidy Mohammed Zerôke, qui la recommande de la manière suivante : « La vie de tous les hommes est en la main de Dieu , et lorsque l'heure de chacun d'eux est venue , il faut mourir. Cependant il a plu à la providence de préserver différentes personnes de la peste , en prenant tous les matins, pendant que l'épidémie existe, une pillule ou deux composées de la manière suivante : mirrhe , deux parties ; safran , une partie; aloës , deux parties ; sirop de grains de myrte , quantité suffisante. »

» Ces peuples n'entendent pas mieux les mathématiques que la médecine, et ils considèrent les quarts de cercle , les astrolabes et les autres instrumens de leurs ancêtres, qui ont échappé aux ravages du temps , plutôt comme de simples objets de curiosité que comme des choses d'une utilité réelle. Outre plusieurs quarts de cercle destinés principalement à prendre la hauteur du soleil , j en ai vu un à Tozcr , d'un pied de rayon , et qui était très bien fait. J'ai eu aussi occasion d'examiner quelques-uns de

leurs calendriers , qui tous ont été dressés par leurs ancêtres, et où la place du soleil , les signes du zodiaque, la durée du crépuscule, et les heures des prières, pour chaque jour, sont très exactement indiquées et distribués par colonnes avec beaucoup de symétrie ; mais on ne s en sert pas plus aujourd'hui que des instrumens de mathématiques ; et lorsque le temps est couvert , et qu'ils ne savent plus comment régler leurs grandes et petites clepsydres sur leurs mauvais méridiens , ils sont obligés de s'en rapporter entièrement à leurs muezzims ou crieurs , quoique leur loi prescrive que les heures^de leurs dévotions soient indiquées avec uue scrupuleuse exactitude. Ils n'ont point d'autres méthodes pour mesurer le temps , et ne savent ce que c'est que des horloges publiques ; de là provient apparemment leur aversion pour les cloches.

» Leur ignorance en mathématiques est telle, qu'ils n'ont pas les premières notions de l'arithmétique ni de l'algèbre , quoiqu'il paraisse d'ailleurs incontestable que leurs ancêtres ont été les inventeurs de l'une , et qu'ils ont fourni à toute l'Europe les caractères de l'autre. Cependant on trouve parmi leurs marchands beaucoup de bons calculateurs , et qui sont en état

d'additionner et de soustraire de mémoire les plus grosses sommes. Ils ont aussi une manière de compter sur les doigts qui est assez singulière. Pour cela ils mettent leurs mains dans leurs manches, et, en touchant successivement l'une et l'autre d'entre elles, d'après de certaines combinaisons, ils résolvent les calculs souvent les plus difficiles , et terminent les affaires les plus importantes sans proférer un seul mot, et sans que ceux qui sont présens puissent même s'en apercevoir. Mais une chose beaucoup plus extraordinaire , si elle était aussi avérée que leur habileté à faire les calculs numériques , c'est la science de leurs thalebs, qui prétendent avoir une connaissance telle des nombres, qu'en les joignant et les combinant de différentes manières, ils sont à même de pouvoir découvrir les choses les plus secrètes , de faire et de rompre toute espèce de charmes, et d'exécuter beaucoup d'autres sortilèges du même genre.

• J'ai déjà dit que ces peuples possèdent plusieurs instrumens de musique; mais comme ils ne notent pas leurs airs, et ne jouent pas en partie, on peut douter si la musique doit être considérée chez eux comme une science.

Celle des Bédouins ne consiste guère qu'en un seul air, qui est tout à-fait en rapport avec

leurs instrumens grossiers et leur génie agreste. Leur arabebbah , qui est une vessie assujettie par une corde, est leur instrument favori; il paraît être très ancien , de même que leur gaspah, espèce de chalumeau ouvert aux deux bouts , avec trois ou quatre trous , suivant l'habileté du musicien, quoique d'ailleurs leurs airs s'étendent rarement au-delà de l'octave. Quelque simple que soit leur musique , elle paraît cependant assujettie à une certaine méthode. Leurs cantates ou chansons historiques sont précédées d'une espèce de prélude, et chaque stance commence par un petit air sur 1 arabebbah , après quoi vient le récit qu'accompagne le gaspah.

» Le tarr , autre instrument des Bédouins , a la forme d'un tamis , et consiste en un cercle de bois mince, recouvert d'une peau de parchemin. C'est leur principale basse , et ils en jouent avec beaucoup d'adresse tour-à-tour avec les doigts , le dos et la paume de la main , selon que la mesure l'exige. Le tarr doit être incontestablement le tympanum des anciens; c'est du moins ce que Ton peut conclure de son universalité dans toute la Barbarie, l'Egypte et le Levant , par la manière dont on le joue, el enfin par la forme même de l'instru-

ment qui répond exactement â celui que Ton voit entre les mains de Cybèle et des Bacchantes, dans les bas-reliefs et dans les statues qui nous restent de l'antiquité.

» La musique des Maures est plus harmonieuse et s'exécute avec plus d'art que celle des Bédouins. Ils ont aussi une plus grande variété d'instrumens qu'eux. Outre plusieurs espèces de flûtes et de hautbois, ils ont le rebebb^ qui est un violon à deux cordes, et qu'ils jouent avec un archet ; Ya-oude^ luth de basse â deux cordes, plus gros que notre viole, et que l'on joue aussi avec un archet ; et enfin des guitares de différentes grandeurs, toutes montées d'une octave plus haut l'une que l'autre. Ils ont aussi perfectionné le tarr des Bédouins, en fixant sur les bords, avec un fil d'archal, de petites plaques de cuivre minces et concaves , lesquelles touchant les unes aux autres, suivant le plus ou moins de force avec lequel l'instrument est manié, rendent des sons assez mélodieux, et remplissent les vides qui autrement auraient immanquablement lieu dans leurs symphonies. Nonobstant cette diversité d'instrumens, et leur manière d'en jouer, il ne laisse pas d'y avoir beaucoup d'harmonie dans leur musique, dont ils exécutent au reste tous les morceaux

par cœur. Ne connaissant pas une note, ils n'ont d'autre guide que leur oreille; et cependant ils savent si bien tous les morceaux qu'ils jouent, que j'ai souvent entendu vingt ou trente personnes jouer ensemble des nuits entières, en changeant contiuellementd airs, sans jamais se tromper, et sans faire la moindre dissonance.

)> Je ne veux pas omettre ici de parler de la musique des Turcs, qui n'est pas à la vérité aussi vive ni aussi animée que celle des Maures, mais qui est pourtant plus méthodique que celle des Bédouins. Ils ont deux principaux instrumens , dont l'un ressemble à un violon à long manche , et que l'on joue comme le rebaab, et l'autre a notre tympanon, avec des cordes de cuivre (1 j. On touche celui-ci avec les doigts, avec deux petits bâtons, ou bien avec un archet.

» Quoique chez les Turcs la musique des particuliers se réduit ordinairement à très peu d'instrumens, les beys et les pachas ne laissent pas d'en réunir presque toujours un grand nombre dans leurs concerts : tels que des flû-

(i) Le tympanon est un ancien instrument monté arec des cordes de fil-de-fer et de laiton , et que Ton joue avec deux petites baguettes de bois. (Noie du traducteur.)

tes, des trompettes, des tambours , des timbales et des cymbales, dont reflet est très martial , et comme Ton peut supposer qu était celle des Cory hautes daus les fêtes de Cybèle.

» De tous les arts , celui que les Maures entendent le mie ux , c'est l'architecture; et la chose à laquelle ils attachent le plus de prix dans leurs habitations , c'est d'être commodément et largement logés. Cependant leurs mailoms ou architectes sont plutôt considérés comme des espèces d'artisans que comme des gens qui exercent une profession libérale. Quoi qu'il en soit , comme il existe une grande analogie entre la construction desmaisons de ce pays et celles dont il est mention dans l'Ecriture- Sainte, je vais tâcher d'en donner une description assez exacte pour lever les doutes qui ont pu naître à cet égard , et qui ne proviennent que de ce qu'on n'a pas eu jusqu'ici une idée bien exacte de la manière de bâtir dans les premiers siècles du christianisme.

» Je dirai donc qu'il paraît certain que l'on a conservé en Barbarie et dans le Levant le genre de constructions alors généralement en usage, sans y avoir apporté le moindre changement.

En effet ce sont toujours de grandes portes, des appartemens spacieux , des pavés de mar-

bre, des cours environnées de hautes murailles, et quelquefois ornées de jets d'eau au centre; distributions d ailleurs très convenables à la nature du climat ardent de ces contrées, et à l'humeur jalouse des hommes qui les habitent.

» Les rues des villes sont en général étroites , et ont souvent un rang de boutiques de chaque côté. À l'entrée des grandes maisons on trouve d'abord un porche avec des bancs placés de chaque côté : c'est là que le maître reçoit ceux qui ont à lui parler, et expédie ses affaires. Peu de personnes , pas même les plus proches parens, obtiennent la permission de pénétrer plus avant , à moins que ce ne soit dans des circonstances extraordinaires. On trouve ensuite une cour ouverte qui , suivant l'aisance plus ou moins grande du propriétaire, est pavée en marbre ou en quelque autre pierre de même nature. Ces cours répondent assez à Y impluvium ou aux cava-atdium des Romains. Dans les grandes solennités où l'on est obligé de recevoir beaucoup de monde , comme à l'occasion d'un mariage, de la circoncision d'un enfant, ou dans toute autre occasion semblable, il arrive rarement ou jamais que l'on fasse entrer la société dans les appartenons ; on se borne à l'introduire dans la cour, dont le pavé est

alors couvert de nattes ou de tapis , pour la commodité de ceux qui veulent causer . Comme cette partie de la maison , que Ton appelle Wouest ou le milieu, correspond exactement à ce que dit St. Luc, il est vraisemblable que l'endroit où Notre-Seigoeur et les apôtres avaient coutume d'instruire le peuple était une cour à peu près semblable.

» Il est d'usage en été, et toutes les fois que l'on attend beaucoup de monde , de couvrir la cour d'un vélum ou voile, qui est attachée par des cordes aux murs d'appui , que Ton peut plier et étendre à volonté , et qui est destinée à garantir cette enceinte de l'ardeur du soleil ou de l'inconvénient d'une averse. Le Psalmiste semble faire allusion à cet usage lorsqu'il dit : a 11 étend les cieux comme un rideau. »

« La cour est ordinairement entourée d'une espèce de cloître , comme les cava-œdium des Romains l'étaient d'un péristyle ou d'une colonnade. Lorsque la maison a un ou plusieurs étages , il règne au-dessus du cloître une galerie qui a les mêmes dimensions , avec une balustrade ou des jalousies a l'en tour. Du cloître et de la galerie, on entre dans de grands appartemens qui ont chacun toute la longueur de la cour ; mais rarement ou jamais de portes

de communication de l'un â l'autre. Un de ces appartcmens sert souvent au logement de toute une famille, surtout lorsque les parens permettent à leurs enfans mariés de demeurer chez eux , ou lorsque plusieurs familles louent une seule maison pour y loger ensemble. Telle est la raison pour laquelle les villes de Barbarie sont si peuplées , et que la peste y fait de si grands ravages.

» Dans les bonnes maisons , ces appartcmens sont tapissés de velours ou de damas , depuis le plancher jusqu'à la moitié du plafond; le reste du mur est surchargé de toute espèce d'ornemens en stuc ou en plâtre. Le plafond est ordinairement boisé , et peint avec beaucoup d'art , ou divisé en plusieurs compartimens ou panneaux , avec des moulures dorées, et par-ci par-là des passages du Coran. Le prophète Jérémie fait sans doute allusion à ces ornemens , lorsqu'il dit des maisons de son temps qu'elles étaient « lambrissées de cèdre et peintes en vermillon. » Les planchers sont de briques ou de plâtre ; mais comme les Orientaux, au lieu de se servir de chaises , s assaient par terre les jambes croisées , ou se couchent entièrement , le plancher est toujours couvert de tapis, qui , chez les gens riches,

sont d'une grande magnificence , soit pour la matière, soit pour le travail. Ils ont aussi , pour s'en servir selon l'occasion , des carreaux de damas et de velours rangés tout autour du mur. C'est sans doute de cet usage dont le prophète Ezéchiel fait mention lorsqu'il parle de « coussins pour s'accouder le long du bras jusqu'aux mains. • A l'une des extrémités de chaque appartement se trouve une petite estrade, élevée de quatre ou cinq pieds au-dessus du plancher , avec une balustrade qui règne tout alentour; c'est là que sont placés les lits. L'Écriture-Sainte fait souvent allusion à cette estrade.

» L'escalier se trouve quelquefois dans le porche , quelquefois à l'entrée de la cour. Lorsqu'il y a un , deux ou trois étages , on continue cet escalier dans un coin de la galerie jusqu'au haut de la maison. Au bout de l'escalier est une porte que l'on tient fermée, afin d'empêcher que les animaux domestiques ne salissent la terrasse , et par conséquent l'eau qui en découle , et se rend dans les citernes qui sont sous la cour. Cette porte, comme la plupart de celles que l'on voit dans ce pays , ne tournent pas sur des gonds ; mais elles sont as sujetties à chaque extrémité par un jambage

qui fait pivot , et dont le plus long entre dans le linteau , et l'autre dans le seuil. La porte de pierre dont parle Maundrel dans la description qu'il donne des sépulcres royaux qui sont à Jérusalem, est précisément faite de la même manière.

t Je ne me souviens pas d'avoir jamais vu d'escalier en dehors des maisons; d'ailleurs la manière dont elles sont bâties ne permet point cette disposition. On peut cependant monter et descendre l'escalier de chaque maison sans entrer dans les offices ni dans les appartemens, et par conséquent sans déranger qui que ce soit ; ce qui explique suffisamment le passage de saint Mathieu , où il est dit que « celui qui sera sur la maison ne descendra point pour emporter quoi que ce soit de la maison > , en admettant cependant que l'action dont il est ici question ait besoin de cette interprétation.

» 11 y a quelquefois du côte de la rue un seul balcon ou une fenêtre à jalousie, qui encore ne s'ouvre que pendant la célébration de certaines fêtes, durant lesquelles ont lieu des divcrtissemens accompagnés de nombreuses extravagances. Dans ces circonstances, tout le monde se fait un point d'honneur de décorer

sa maison extérieurement et intérieurement aussi splendidement que possible. Chacun aussi , homme et femme , se vêtit le plus richement qu'il peut , et tout le monde court pêlemêle, entre et sort partout sans gêne ni cérémonie. Ce querEcrituredit de Jézabelâ l'entrée de Jéhu à Jezraël, «qu'elle se mit à la fenêtre le visage fardé et la tête parée , » donne une idée très exacte delà conduite des femmes de l'Orient dans ces circonstances.

• La partie supérieure des maisons est toujours plate et couverte en bon plâtre de Terrace, d'où lui vient son nom en langue franque, lequel est aussi en usage parmi les habitans de quelques districts de l'intérieur. Cette terrasse est entourée de deux murs, l'un extérieur et l'autre intérieur, ou d'appui. Le premier s'avance sur la rue , et sert en partie de séparation avec les terrasses voisines ; il est souvent si bas, qu'il serait très facile à franchir. L'autre, qui s'élèvedu côtéde la cour, est partout à hauteur d'appui ; il répond au mot de l'Ecriture que la Vulgate traduit par iorica^ et qu'on a rendu dans notre version par celui de défenses. Au lieu de ce mur, quelques terrasses ont seulement des balustrades de pierre ou de bois. C'est de cette dernière espèce qu'était probablement le treillis

sur lequel s'appuyait Achazia, lorsqu'il tomba dans sa cour.

» Les terrasses servent à tous les usages domestiques, comme à étendre du linge, à sécher des figues et des raisins. On y prend aussi le frais le soir, on y cause, et on y fait ses dévotions. Si une ville est bâtie sur une surface plate ou dans une plaine, on peut, au moyen des terrasses, la parcourir d'un bout à l'autre sans passer dans les rues.

» Telle est en général la construction des maisons dans tout l'Orient. A la plupart des grandes maisons , on en ajoute une petite qui s'élève quelquefois un étage plus haut que l'autre, et ne consiste souvent qu'en une ou deux chambres et une terrasse. II y a de ces petites maisons qui sont bâties au-dessus du porche ou de la grande entrée, et elles ont toutes les commodités des grandes, excepté le rez-dechaussée. H existe une porte de communication qui donne dans la galerie de la grande maison , et que l'on tient ouverte ou fermée à la volonté du maître , et une autre qui conduit directement par un escalier dérobé dans le porche ou dans la rue. Les Arabes donnent à la maison principale le nom de dar ou bit, et â la petite celui â'olie ou oleah. Celle-ci sert or-

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dinairemen ta loger les étrangers. Les fils delà famille ont aussi la permission d'y garder leurs concubines, et le maître s'y retire sou Yen t, soit pour se livrer en repos à la méditation , soit pour tout autre motif particulier. On s'en sert également comme de garde-meuble ou magasin.

» Les mosquées , que Ton appelle en arabe mesg-jid, sont bâties précisément comme nos églises (i). Au lieu de bancs, les Mahométans couvrent le pavé de nattes sur lesquelles ils s'asseient et se prosternent, en faisant beaucoup de contorsions. Au centre, à peu près, de chaque mosquée est une espèce de grande chaire entourée d'une balustrade, et éle?ée d'une demidouzaine de marches. Chaque vendredi, jour de leurs assemblées religieuses, le moufti ou un imam (2) y monte, et explique quelque passage du Coran, ou exhorte le peuple à la piété et aux bonnes œuvres. Le côté de la mosquée qui regarde la Mecque, et vers lequel les Mahométans ont toujours le visage tourné pendant leurs prières, s'appelle kiblak. 11 y a ordinaire- Ci) II faut entendre ici les temples protestaos.

(Note du traducteur,) (*) C'est an prêtre subordonné au moufti.

(Idem.)

ment dans cette partie de la mosquée une niche vide, pour signifier la présence et en même temps l'invisibilité de Dieu ; et au côté opposé, une tour carrée, surmontée d'un mât de pavillon. C'est sur cette tour que le muezzim monte à des heures déterminées, et qu'après avoir déployé un petit drapeau , il appelle le peuple à la prière. Les Mahométans subviennent à l'entretien de leurs mouftis , de leurs imams, et de tous les individus attachés au service des mosquées , par le revenu de terres ou de maisons léguées par des particuliers, ou destinées par l'état à cet usage.

» Lorsqu'il s'agit d'enterrer quelqu'un, on porte son corps à la mosquée à l'heure de la prière de midi ou de l'après-midi, et alors tous ceux qui sont présens l'accompagnent à la fosse. Les Mahométans, dans ces cérémonies, ne marchent ni aussi gravement , ni avec autant de recueillement que les chrétiens; ils se dépêchent, au contraire, autant qu'ils peuvent, et chantent, chemin faisant, quelques versets du Coran. La parfaite soumission et la résignation qu'ils ont à la volonté de Dieu ne leur permet pas, assurent-ils, de témoigner le moindre signe de douleur ou de tristesse à la mort de leurs parens ou de leurs amis, encore moins de se

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faire mutuellement des complimens de condoléance, quelque malheur qu'il leur arrive, ou quelque perte qu'ils puissent faire. Ils se contentent de dire aux plus proches parensdu défunt : Berka fe rassick , c est-à-dire la bénédiction soit sur votre tête.

» A l'exception d'un petit nombre d'individus que Ton enterre dans l'enceinte des mosquées, on transporte toutes les autres personnes décédées à quelque distance des villes et des villages , où il existe toujours un vaste terrain destiné à la sépulture des morts. Chaque famille y a une place distincte, laquelle est entourée d'un mur comme un jardin , et où les cendres de ses aïeux reposent en paix depuis plusieurs générations; car chaque corps a sa tombe séparée, avec une pierre à la tête et une autre aux pieds , portant le nom du défunt.

L'entre-deux d'un tombeau à l'autre est planté de fleurs, et bordé de pierres , ou pavé de briques. Les tombeaux des personnes opulentes sont de plus surmontés de petites fabriques carrées ou de coupoles. Ces tombeaux sont entretenus avec un soin et une propreté remarquables. Pendant les deux ou trois premiers mois du décès d'un individu, les femmes de sa famille vont pleurer une fois par semaine sur

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sa tombe , et y faire leurs parentalias ou repas funèbres.

v Je crois devoir faire une remarque, relativement aux édifices et aux bâtimens dont j'ai parlé, c'est que le mortier et le ciment que l'on y emploie, surtout lorsqu'il s'agit de quelque ouvrage durable, sont aussi bons, et paraissent avoir la même consistance que ceux des Romains. Les citernes construites dans diverses parties de la régence de Tunis, par le sultan Ben-Egleb, offrent sans contredit le même degré de solidité que celles de l'ancienne Carthage , dont on a tant parlé , et sont encore aujourd'hui aussi intactes que si elles venaient d'être bâties , excepté là où on les a détruites à dessein.

» Voici comment les Maures font leur ciment. Us prennent deux parties de cendre de bois , trois de chaux , et une de sable fin, qu'ils passent au tamis; après quoi ils mêlent intimement le tout en semble, et battent ensuite ce mélange avec des maillets de bois pendant trois jours et trois nuits consécutifs, en y jetant alternativement , et à des intervalles déterminés, de l'eau et de l'huile, jusqu'à ce que le ciment ait acquis la consistance requise. Ils s'en servent principalement dans la

construction de leurs voûtes, de leurs citernes et de leurs terrasses; mais les conduits de leurs aquéducs sont lûtes avec des étoupes battues, delà chaux et de l'huile, sans y mêler de l'eau. Ces deux ci mens acquièrent en peu de temps la dureté de la pierre, et sont impénétrables à l'eau.

» Au lieu de colle ordinaire , leurs meuuisiers se servent souvent d'une composition faite avec du fromage qu'ils pilent d'abord dans un mortier avec un peu d'eau , jusqu'à ce qu'ils eu aient fait sortir tout le petit-lait , puis une seconde fois en y mêlant un peu de chaux fine; après quoi ils appliquent ce mélange, avec le plus de promptitude possible , aux planches qu'ils veulent joindre ensemble. On m'a assuré que cette espèce de colle est si tenace, que quand une fois elle est sèche, l'eau même ne peut plus la détremper.

» Après avoir parlé des maisons de villes , nous tournerons nos regards vers la campagne, et nous dirons quelques mots sur les habitations des Kabyles et des Bédouins, les premiers desquels occupent pour la plupart les montagnes, et les autres les plaines de la régence. Ceux-ci vivent sous des tentes nommées en arabe hymas, à cause de l'ombre qu'elles procu-

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rent , et bit-el-char, c'est-à-dire maisons de poil, à cause de la matière dont elles sont faites. Les anciens latins les appelaient mapalia, et elles étaient de leurs temps , comme elles le sont encore aujourd'hui , garanties contre les ardeurs du soleil et les intempéries de l'air, par une simple couverture de crin ou de poil, semblable au tissu dont on se sert en Angleterre pour faire les sacs à charbon. Il s'ensuit que Virgile a eu raison de les nommer mapalia tectis (toits minces (i). Lorsqu'il y en a plusieurs réunies, depuis trois seulement jusqu'à trois cents, elles forment ce que l'on appelle une douar e, et sont ordinairement rangées en cercle, ainsi que je l'ai déjà fait remarquer. Elles sont toutes de forme oblongue, et ressemblent assez, comme le remarque Salluste, à un vaisseau renversé; elles diffèrent cependant, quant à la grandeur, d'après le nombre des personnes destinées à les habiter, et sont , en raison de leur étendue, soutenues les unes par un , les autres par deux ou trois piquets, et distribuées par un ou deux rideaux en autant de pièces. Ces piquets ne sont que des perches droites ou des bâtons de huit à dix pieds de long sur trois à quatre pou- Ci) Voyez les Géorgigues , livre Ul.

ces de diamètre , et servent non seulement â soutenir la tente , mais encore , au moyen de crochets que l'on y enfonce, à suspendre les habits, les paniers, les selles, les armes, etc. , des commensaux. Nous voyons dans le livre de Judith que le cimeterre d'Holopherne était aussi suspendu au pilier de sa tente. Ce pilier y est appelé <c le pilier du lit , » peut-être parce que c'était la coutume alors , comme cela Test encore aujourd'hui parmi les Arabes, de tourner le chevet du tapis, du matelas ou de la natte sur laquelle ils couchent, du côté du pilier le plus éloigné du bord de la tente. Le mot grec Konoleion, que notre version rend par pavillon, devrait être , selou moi , plutôt traduit par le mot filet ou gaze , qui laisse sous-entendre l'espèce de rideau (moustiquaire) dont les gens aisés se servent dans tout le Levant pour se garantir des moustiques et des moucherons.

Quant aux Arabes , ils n'ont rien de semblable. Lorsqu'ils veulent se livrer au repos , ils se couchent tout simplement sur un tapis ou une natte étendue par terre , soit au milieu ou dans un coin de leurs tentes, enveloppés seulement dans leur haïhe ; mais ils n'ont ni lits , ni matelas , ni oreillers. Les gens mariés se retirent dans les corn parti mens formés parles rideaux;

les autres s'arrangeât du mieux qu'il peuvent. Les descriptions que nous ont laissées Virgile et Pomponius-Mela, de la manière de vivre et de camper de ces peuples , sont tellement exactes, que Tonne dirait certainement pas qu elles ont été écrites il y a dix-huit siècles.

• Mais abandonnons les plaines, et des doua res des Bédouins allons visiter les dachekra» des Kabyles , lesquels sont composés d'un nombre plus ou moins grand de gourbies, comme les douares lesontd'hymas. Ces gourbies sont ordinairement construites en claies enduites de terre , en pierres provenant de quelques ruines du voisinage , ou bien en grands quartiers de terre glaise séchée au soleil. Le toit , qui est couvert en paille ou en gazon , repose sur une couche de roseaux ou de branches d'arbres.

Il y a rarement dans ces gourbies plus d'une pièce, qui sert en même temps de cuisine, de salle à manger et de chambre à coucher. Il y existe cependant une partie séparée qui est destinée aux poulains , aux veaux et aux chevaux , ainsi que cela a lieu dansles hymasdesBédouins. Au reste, ces chaumières, qui sont vraisemblablement ce que les anciens appelaient magalia, par la nature de leur construction, sont stables , et ne peuvent point se transporter.

D'après ce que nous apprend Virgile , Car* thage n'était , avant le règne de Didon, qu'un dachekra du genre de ceux dont il vient d'être question.

• À en juger par la situation et l'idiome propre et particulier des Kabyles , qui diffère matériellement de l'arabe , on est porté à croire que c'est le seul peuple de la Barbarie qui a quelque analogie avec les anciens habitans de l'Afrique. Car en admettant que les plaines et les parties cultivées de ces contrées aient été souvent conquises et reconquises , il est très probable que tous les districts montagneux , ou du moins la plus grande partie , n'ont pas subi le même sort; et que leurs habitans, grâce â la difficulté d'y pénétrer , n'ont point été troublés dans leur vie indépendante. Ainsi, tandis que les nomades et les autres peuples qui habitaient les villes et les villages du pays plat ont perdu par degrés l'usage de leur ancienne langue, et qu'il s'est introduit parmi eux de nouvelles lois et de nouvelles coutumes analogues au génie des cooquérans, les Kabyles, s'étant retirés dans les montagnes, et s'y étant formés en tribus , ont conservé la plupart de leurs anciens usages. En outre , il est probable que se trouvant forcés par leur éloignement à

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n'avoir presque de relations qu'entre eux, cette circonstance aura encore contribué au maintien de leurs premières coutumes , et â la conservation, sans beaucoup d'altération , de leur langage primitif.

» Quoiqu'i len soit, Je ne prétends pas donner mes conjectures, surtout sur ce dernier point , pour des faits positifs , parce que ce serait peutêtre beaucoup hasarder que de vouloir établir quelque identité à cet égard après un si long laps de temps. En effet, il est difficile de croire que cet idiome ait pu se conserver si longtemps dans sa pureté, lorsqu'on considère que les Carthaginois , qui étendaient alors leur domination sur l'Afrique entière , depuis Cyrène jusqu'à l'Océan, devaient, tant par leurs conquêtes que par leurs colonies , avoir rendu en quelque sorte universelle leur langue, dont on trouve un spécimen dans la comédie dePlautc intitulée Panutus. D'ailleurs , l'ancienne langue de l'Afrique doit vraisemblablement avoir éprouvé des changemens encore plus considérables dans la suite des temps , par le séjour dans ces contrées , des Romains, puis des Vandales , qui y vinrent après eux. Quoi qu'il en puisse être , tout ce que Ton peut dire avec certitude , c'est qu'il n'y a pas la moindre aua-

logie entre les mots primitifs du choouah, nom donné aujourd'hui à la langue en question , et les mots hébreux et arabes qui ont la même signification.

» Après avoir parlé des habitations des Kabyles , je donnerai ici quelques détails sur leurs vêtemens, leur manière de vivre et leurs occupations domestiques, la principale desquelles consiste dans la fabrication de leurs haïkes (nom qu'ils donnent à leurs couvertures de laine ), et des tissus de poil de chèvre dont ils couvrent leurs tentes. 11 n'y a que les femmes qui s'occupent de ce genre de travail , comme faisait jadis Ândromaque et Pénélope. Elles ne se servent point pour cela de navette , mais dirigent chaque fil de la trame avec les doigts. Les haïkes, qui ont ordinairement dix-huit aunes de long et cinq à six pieds de large , forment l'habillement complet des Kabyles et des Arabes pendant le jour , et leur tiennent lieu de lit et de couverture pendant la nuit. C'est un vêtement léger , mais fort incommode , en ce qu'il se dérange et tombe souvent ; ce qui oblige ceux qui le portent à le relever et à le rajuster à tout moment. Cet inconvénient explique de quelle utilité est pour eux une ceinture lorsqu'ils ont besoin d'agir , et par conséquent

toute l'énergie de cette expression allégorique que l'on retrouve si souvent dans l'Écriture , « d'avoir les reins ceints. » La manière de porter la haïke , et l'usage que l'on en a constam-

nient fait comme couverture, porte à croire que du moins les plus fines , c'est-à-dire telles que les portent les femmes et les hommes d'un certain rang parmi les Kabyles , sont ce que les anciens appelaient pepius. lî est très probable aussi que la toge des Romains était à peu près semblable à la haîke des Kabyles ; c'est du moins ce que l'on est porté à croire , à la manière dont sont drapées leurs statues. A la fibuia ou agrafie dont les anciens se servaient pour fixer ce vêtement, les Kabyles ont substitué du fil ou une cheville de bois.

» Les bournouses, qui sont leurs manteaux, se tissent dans les douares et daus les dachekras, quoiqu'il s'en fabrique aussi dans la plupart des villes et des villages , ainsi que des haïkes. Le bournouse est tout d'une pièce, étroit autour du col , avec un capuchon pour couvrir la tête, et large dans la partie inférieure comme un manteau. 11 y en a qui sont bordés d'une frange au bas § , comme celui de Parthénaspe, et celui de Trajan, que l'on voit sur le bas-relief <le l'arc de Constantin. Le bournouse,

si on en ôte le capuchon , répond â peu près au pallium des Romains , et avec le capuchon au bardocucullus des Gaulois. C'est probablement aussi la même chose que la saye de Noire- Seigneur, dont il est dit • qu'elle était sans couture, et tissu tout d'une pièce depuis le haut jusqu'en bas; • et que la robe des Israélites, dans laquelle ils liaient leur maïs pour l'emporter, ainsi que le font encore aujourd'hui les Maures , les Arabes et les Kabyles , lorsqu'ils ont quelque chose de lourd à transporter.

• Il y a beaucoup d'Arabes et de Kabyles qui ne se servent du capuchon de leurs bournouses que contre la pluie et le froid ; ils vont d'ailleurs la téte nue d'un bout de l'année à l'autre, comme le faisait autrefois Massinissa , en ayant seulement la précaution de se passer un petit lien autour de la tête , afin de n'être pas incommodés par leurs cheveux. C'est probablement de cette coutume que le diadème des anciens tire son origine, comme on le voit par les bustes et les médailles que nous a transmis l'antiquité; peut-être même ne servait-il d'abord qu'à cet usage, excepté lorsqu'il était orné de pierres précieuses? Mais les Maures» et les Turcs en général, ainsi que les Arabes des tribus les plus riches, portent sur le sommet

de la tête une petite calotte rouge, dont la fabrication est une des principales industries du pays. Le turban , qui consiste en une bande longue et étroite de toile, de soie ou de mousseline, enveloppe cette calotte, de manière que la disposition des plis sert non seulement à faire reconnaître les divers grades dans l'armée , mais encore à distinguer les différentes classes d'individus : les marchands et les bourgeois des militaires. On voit aussi des coiffures et des ornemens de tête semblables au turban, sur les médailles, les statues et les bas -reliefs antiques. La calotte rouge paraît être ce que les anciens appelaient tiare,

9 Quelques hommes portent sur leur haïke une veste ou tunique fort étroite , qu'ils nomment, je croîs, jibella; il y en a à manches et sans manches. Ce vêtement ressemble assez à la tunique des Romains et au costume sous lequel on représente ordinairement la constellation du bouvier , ainsi que la haïke. On est obligé, lorsqu'on travaille ou qu'on se livre à quelque exercice, de l'assujettir par une ceinture ; mais il arrive plus communément alors que les Arabes ôtent leur haïke et leur bournouse, et ne gardent que la tunique. C'est apparemment ici le vêtement dont Notre-Seigneur

resta couvert, lorsqu'il est dit • qu'il ôta ses habits, et qu'il prit un linge et s'en enveloppa » , ainsi que la robe de dessous dont se vêtit saint Pierre lorsqu'il est dit avoir été nu ; et l'habit que l'ange lui ordonna de mettre avant que de prendre sa robe. Or, comme la haike et le bournouse constituaient vraisemblablement à cette époque le véritable costume des Orientaux y comme ils forment encore aujourd'hui celui des Kabyles et des Arabes , il ne doit pas paraître extraordinaire, attendu la manière hyperbolique avec laquelle ces peuples sont dans l'habitude de s'exprimer, d'entendre dire d'un homme qu'il est nu lorsqu'il a seulement ôlé ses vêtemens de dessus, et se présente en veste.

y> Les ceintures des Kabyles ou des Arabes , qui font plusieurs fois le tour du corps , sont ordinairement de laine, artistement travaillées, et ornées de différentes figures. L'un des bouts, qui est retourné et doublé , est cousu des deux côtés , et leur sert de bourse ; ce qui est conforme au sens dans lequel le mot zone se prend quelquefois dans l'Ecriture. Les Turcs et les Arabes se servent encore de leurs ceintures pour porter leurs couteaux et leurs poignards ; et leurs hojias ou gens de plume , leurs écritoires.

» Les Turcs et les Maures portent ordinairement une chemise sous leurs tuniques ; mais en géoéral les Arabes n'en ont point. Il est vrai cependant que dans quelques douares le mari et la femme sont obligés, par cérémonial , de mettre une chemise le jour de leurs noces. Toutefois , par une superstition fort ridicule , ils ne la quittent plus qu'elle ne soit entièrement usée. Les chemises des hommes ont des manches larges et ouvertes sans aucun pli au poignet. Celles des femmes sont faites de gaze et de rubans de différentes couleurs , cousues par bandes. Les Bédouins ne portent point non plus de caleçons i quoique les habîtans des villes , tant hommes que femmes , ne paraissent jamais sans en avoir ; ils ne manquent surtout point d en mettre lorsqu'ils sortent et reçoivent des visites. Les caleçons des filles sont distingués de ceux des femmes mariées , eu ce qu'ils sont ornés de broderies â l'aiguille ou rayés de bandes de soie et de toile, comme était la robe de Thamar. Lorsque les femmes restent chez elles , elles ôtent leurs haïkes , quelquefois même leurs tuniques; et au lieu de caleçons elles s'enveloppent seulement les reins d'une serviette. Il en résulte qu'une dame de Barbarie en déshabillé est précisément dans

l'état où Ton représente le bon Silène dan* i'Âdmiranda.

• Je dois remarquer, relativement à l'habillement des femmes moresques, que lorsqu'elles paraissent en public, elles s'enveloppent si exactement de leurs haïkes, que, quand même elles ne porteraient pas de voiles , il serait fort difficile de leur voir le visage. Mais en été, lorsqu'elles sont à la campagne, elles se promènent avec moins de réserve et de précautions ; seu lement, si un étranger vient à les approcher, elles laissent tomber leurs voiles , et se couvrent le visage, comme nous lisons que le fit Rcbecca à la rencontre d'Isaac. Elles portent généralement les cheveux très longs, ou bien elles en font une tresse qu'elles relèvent sur le derrière de la tète, et qu'elles entrelacent de rubans. Celles qui n'ont pas beaucoup de cheveux, ou qui ne les ont pas assez longs, en portent de postiches. Après cette première disposition de leurs cheveux , les femmes se coiffent d'un fichu triangulaire , brodé avec beaucoup d'art , qu'elles serrent fortement , et dont elles relèvent les angles sur la tresse dont il a été question. Les femmes d'un certain rang mettent par-dessus ce fichu ce qu elles appellent

une sarmahy qui n'en diffère pas beaucoup pour la forme, et qui est ornée de plaques d'or ou d'argent minces et flexibles , diversement gravées, et découpées comme de la dentelle. Enfui un mouchoir de crêpe, de gaze, de soie ou de toile peinte quelles ajustent autour de la sarmah, et dont les bouts leur pendent négligemment sur le dos, achèvent la toilette de téte des dames moresques.

v Toutefois, elles croiraient qu il y manquerait quelque chose, si elles ne se teignaient pas les cils avec de Yal-ka-hal , qui est de la poudre de mine de plomb. Cette opération , qui se fait en trempant dans la composition un petit poinçon de bois de la grosseur d'une plume à écrire , et le passant ensuite entre les paupières, nous offre une explication à peu près positive de ce que le prophète Jérémie entend lorsqu'il dit : « Tu t'érailles les yeux avec du fard. » Dans l'Orient, comme en Afrique , les femmes croient que la couleur foncée que l'on parvient par ce procédé à donner aux yeux, contribue à augmenter leur douceur naturelle. Cet usage parait être très ancien , ainsi que le prouve le passage de l'Ecriture où il est dit de Jézabel qu'elle « se mit à une fenêtre le visage fardé ; » le texte de l'original

porte littéralement qu'elle orna ( ou peignit) ses jeux avec de la mine de plomb.

» Cette coutume n'était pas en usage dans r Orient seul; car divers auteurs attestent qu'elle était connue des femmes grecques et romaines. En outre , j'ai vu tirer des catacombes de Sakara un morceau de roseau qui renfermait un poinçon de l'espèce dont j'ai parlé , et plus d'une once de poudre de mine de plomb.

» La fabrication des tapis forme une antre branche du commerce et de l'industrie de ce pays. Mais ils ne sont ni aussi beaux, ni aussi bons que ceux de Turquie , quoique d'ailleurs ils soient plus doux et à meilleur marché , et qu'on les préfère pour coucher. Il existe à Tunis et a Alger des métiers â fabriquer d u velours , du taffetas et d'autres étoffes de soie. On fait aussi dans tout le pays de la toile grossière; la plus fine vient deSusa. La plus grande partie des objets manufacturés se consomment dans le pays , et lbn est même souvent obligé de faire venir des étoffes de soie et de la toile , de l'Europe et du Levant, parce que le peu qui s'en fabrique ne saurait suffire aux besoins des habitans. Je ferai remarquer à cette occasion que les exportations de la Barbarie se bornent

à du blé; il est à ma connaissance qu'avant la prise d'Oran par les Espagnols , nos négocians en tiraient par les diflerens ports des deux régences, jusqu'à sept et huit raille tonneaux par an. Les autres productions de ces contrées consistent en huile, peaux, cire et légumes; mais la quantité des unes et des autres est très minime. Il s'y fait une si grande consommation d'huile, particulièrement dans la régence d'Alger, qu'il est rarement permis d'en vendre aux chrétiens pour l'exporter ; et quoique l'huile soit plus abondante aux environs de Tunis et de Susa , il n'y a que les marchands maures qui ont la permission d'en acheter , encore sont ils obligés de s'engager à ne l'envoyer qu'à Alexandrie, à Da miette, ou dans quelqu'autre port appartenant aux Musulmans

» Toutes les denrées nécessaires aux besoins de la vie sont ici à très bas prix. Par exemple, on peut se procurer pour moins d'un centime (i) un gros pain, une botte de navets, et un petit panier de fruits. Une volaille vaut a 5 centimes, un mouton environ 4 francs f\0

( i) L'auteur dit la G?6 # partie d'un dollar.

(Note du traducteur.)

centimes, et une vache avec sou veau 2 5 francs. Le blé ne coûte ordinairement , année commune, qu'un franc 5o à 1 franc 80 centimes le boisseau (1). Cette modicité de prix est un bienfait pour les habitans du pays, qui, comme tous les Orientaux, mangent beaucoup de pain. En effet, on compte que sur quatre personnes, il y en a trois qui s'en nourrissent exclusivement , ou tout au moins de pâtes faites avec de la farine d'orge ou de froment.

» Il existe dans toutes les villes et les villages des fours publics. Les Maures font ordinairement lever la pâte; mais il n'en est pas de même des Bédouins , qui, dès que celle-ci est pétrie , eu forment des gâteaux minces, qu'ils cuisent sur la braise ou dans un ta-jen (2).

Telles étaient les pains , les beignets et les gâteaux sans levain dont il est si souvent mention dans l'Ecriture- Sain te.

» Dans la plupart des familles on mout soimême le froment et l'orge dont on a besoin.

On a pour cet effet deux meules portatives , l'une desquelles, c'est-à-dire la supérieure, se

(1) Ces difterens prix sont exprimés eo argent d'Angleterre dans l'auteur. (Note du traducteur.)

(2) Vaisseau de terre plat, qui ressemble à une poêle à frire. (Note de l'auteur. )

meut au moyen d'un manche de bois ou de fer placé sur le bord. Lorsque la meule est grande, ou que Ton veut y mettre de la célérité, on emploie deux femmes pour la faire tourner ; car, de nos jours comme dans l'antiquité, ce sont toujours des femmes qui ici sont chargées de ce travail, et qui pour cela se placent ordinairement Tune vis-à-vis de l'autre, de manière qu'elles ont la meule entre elles; ce qui explique ce que dit Moïse en parlant de la servante qui est au moulin ; et ces mots de Notre- Seigueur « que deux femmes moudront au moulin , et que l'une sera prise et l'autre laissée. • Athénée nous a conservé un passage d'Aristophane qui fait mention d'une coutume encore en usage de nos jours parmi les Bédouines, celle de chanter pendant tout le temps qu'elles s'occupent à cet ouvrage.

» Outre le bouilli et le rôti (plats qu'ils accommodent d une manière fort délicate), les Turcs et les Maures mangent encore toutes sortes de ragoûts et de viandes fricassées. Chez les gens riches, on sert aussi un grand nombre de plats d'amandes, de dattes , de confitures , de laitage, de miel, et d'une multitude d'autres comestibles semblables dont il serait ennuyeux de faire ici 1 en urne rat ion. J'ai vu quelquefois

servir dans leurs fêtes plus de deux cents plats , qui étaient apprêtés au moins de quarante manières différentes. Mais les Bédouins et les Kabyles n'ont ni les ustensiles ni les commodités nécessaires pour faire des repas aussi splendides. Deux ou trois plats de bois , un pot et un chaudron, composent toute la batterie de cuisine du plus grand émir. Tous, depuis le plus pauvre Bédouin jusqu'au plus riche pacha , ont cependant la même manière de prendre leur. repa..ll 98 e lavent premièrement lesmains, après quoi ils s'asse.ent, les jambes croisées, autour d une natte ou d'une table basse. Mais ils n'ont pour tout linge de table qu'un grand essuie-mains qui est disposé autour de la natte. L'usage des couteaux et des cuillers n'est pas général parmi eux, leurs viandes étant bouillies ou rôties au point qu'il n'est pas nécessaire de les découper. Leur couscous, leur pillau, et autres mets du même genre que nous mangerions à la cuiller, se servent tièdes. Aussitôt que la table est servie, les convives mettent tous à la fois la main droite dans le plat, puis chacun en retire avec les doigts la quantité suffisante pour une bouchée, et en fait dans la paume delà main une petite boulette qu'il avale ensuite. Dès qu'un convive a mangé suffisant

ment, il se lève#> et, après s'être lavé, s'en va , sans proférer un mot , et un autre prend aussitôt sa place. 11 en résulte souvent que le valet succède à son maître; car ces peuples ne connaissent pas l'usage d'avoir plusieurs tables. Lorsqu'ils prcn nent leurs repas, 'ou, pour mieux dire, toutes les fois qu'ils mangent ou boivent, qu'ils travaillent ou qu'ils entreprennent quelque chose , ils ne manquent jamais de prononcer avec beaucoup de respect et un grand sérieux le mot ùismallah, c'est-à-dire au nom de Dieu ; et lorsqu'ils on fini de manger ou de travailler, celui à'Alhamdillah, ou le Seigneur soit loué !

» Les Turcs et les Maures se lèvent en général de très bonne heure, et ne manquent jamais de faire leurs dévotions publiques au point du jour ; ensuite chacun se met à son ouvrage, ou vaque è ses affaires accoutumées jusqu'à dix heures, qui est ordinairement celle du dîner ; après quoi ils reprennent leurs occupations jusqu'à lazaro, qui est le moment des prières de l'après-midi, et durant lesquelles tout travail cesse, et les boutiques sont fermées. On soupe communément après la prière de magreb ou du soleil couchant; on prie encore lorsque le guet commence sa ronde; et on se

couche dès qull fait nuit. (i). Beaucoup de gens oisifs passent la journée à causer dans des ha f-ef[» (boutiques de barbiers), aux bazars ou dans les cafés , tandis que nombre de jeunes Turcs et de Maures, ainsi que des militaires non mariés , font des parties de plaisir à la campagne, ou se divertissent dans quelques lieux publics ; ce qui , à la vérité, est expressément défendu par leur religion , mais que les magistrats sont souvent obligés de tolérér par différons motifs.

• Les Arabes sont éminemment paresseux , et n'exercent aucun art ni aucune profession ; ils passent leur vie entière soit à ne rien faire ou à s'amuser. Quand ils ne sortent pas , ils restent tranquillement chez eux à fumer au frais. Ils ne connaissent point les plaisirs domestiques , et ne savent ce que c'est que de causer avec leurs femmes, ou de jouer avec leurs en fans. Tout ce qu'ils aiment le plus au

(i) 11 y a cinq prières : le première qui se fait au point du jour, et se nomme caban; la seconde à midi, et se nomme dohor; la troisième avant la nuit, en quelque saison que ce ssit , et qui est appelée lazaro; la quatrième et la cinquième, qui ont toujours lieu pendant la nuit, et que Ton nomme magreb et lutanvar.

(Note du traducteur.)

monde, ce sont leurs chevaux, qui sont les seuls objets de leurs soins , ceux dans lesquels ils font consister leurs plus grandes jouissances ; et jamais ils ne sont plus satisfaits que lorsqu'ils se trouvent éloignés de chez eux , occupés à chas • ser , ou livrés à d'autres diverlissemens.

> Il s'ensuit que les Arabes et les Orientaux, en général, sont très bons cavaliers. J'en ai vu au Caire qui ramassaient un djerrid ( 1 ) au grand galop; et il n'y a pas un Arabe qui ne puisse facilement terrasser un sanglier. On voit dans l'un des médaillons de l'arc de Constantin une chasse au sanglier très bien représentée ; cette chasse se fait encore aujourd'hui de la même manière chez les Arabes. Après avoir lancé la bête , on tâche de la fatiguer à force de tours et de détours, puis on lui décoche un javelot, ou bien on l'attaque la lance à la main. Lorsqu'il s'agit de la chasse au lion , on somme tous les hommes d'un même district de s'y trouver.

Une fois réunis , ils forment , en raison de leur nombre et selon que le terrain le permet , une espèce de ligne de circonvallation de deux, trois

(1) Le djerrid est une baguette d'environ quatre pieds de long, et qui est ferrée à un bout. Les Arabes s'en serrent comme d'une arme offensive et défensive.

(Note de V auteur.)

ou quatre lieues de circuit. Ces premières dispositions prises , ceux qui sont à pied s avancent avec leurs chiens et la pique à la main, puis battent les buissons et les taillis pour faire lever l'animal , tandis que les cavaliers les suivent à une petite distance , et se tiennent prêts à charger le lion dès qu'il parait. Le cercle que décrivent les chasseurs se resserrant graduellement, il arrive souvent que l'enceinte se rétrécit au point qu'ils finissent par se toucher. Ces sortes de battues se bornent rarement à la chasse du lion ; car elles englobent aussi des chacals, des hyènes, des lièvres, et autres animaux sauvages. On a remarqué ici que lorsque le lion s'aperçoit qu'il est en danger, et quelquefois même en sortaut de sa tanière , il se jette sur le chasseur qui se trouve le plus à sa proximité , et se laisse tailler en pièces plutôt que de lâcher prise.

i La chasse à l'oiseau est un des plus grands plaisirs des Arabes, et de tous les gens un peu aisés dans la régence de Tunis , dont les forêts et les bois fournissent abondamment des éperviers et des faucons que l'on dresse à cet effet. Il paraît même qu'il y a deux siècles cet État était célèbre pour ce genre d'oiseaux.

» Ceux qui chassent au fusil ne font pas

comme nous lever le gibier avec un chien; mais se couvrant par-devant d'un morceau de toile tendu sur deux bâtons , ils se promènent ainsi dans les endroits où ils croient en trouver. Cette toile est ordinairement barriolée de différentes couleurs; quelquefois même on y peint un léopard; et à la hauteur du visage il y a un ou deux trous , à travers lesquels le chasseur regarde pour voir ce qui se passe devant lui. Ce qu'il y a d'assez singulier, c'est qu'à l'aspect de cette figure, les oiseaux qui vont communément par volées et dispersés , comme les rhaads, les kitaouiahs, les perdrix et autres , se reunissent aussitôt par troupes nombreuses, et que même les bécasses , les cailles et autres oiseaux vivant isolément, s'arrêtent comme saisis d'effroi. Le chasseur profite de cette circonstance pour s'approcher de sa proie le plus possible , puis posant sa toile à terre et passant son fusil par l'un des trous destinés à éclairer sa marche, il tue ordinairement un très grand nombre d'oiseaux.

» Les Arabes ont encore une autre manière de faire la chasse aux perdrix , mais qui est beaucoup plus fatigante que celle que nous venons de décrire. On a remarqué qu'après les avoir fait lever deux ou trois fois de suite, ces

oiseaux en deviennent si las et si abattus , que rien n est plus facile pour ceux qui les poursuivent avec l'acharnement qu'y mettent les Arabes , de se jeter dessus avant qu'ils aient pu se relever , et de les assommer.

• Quant aux mœurs et aux coutumes des Bédouins, il est bon de dire qu'ils ont conservé un grand nombre d'usages de leurs aïeux , tel qu'il en est fait mention dans l'histoire sacrée et profane, et qu'à la religion près, on peut dire, jusqu'au costume, que c'est encore le même peuple que son isolement et sa vie nomade ont soustrait jusqu'à présent aux fréquens changemens qui se sont introduits parmi les habitans des villes. Lorsque deux Bédouins se rencontrent , Hs s'abordent en se disant; comme le faisaient leurs pères, satem alekum, ou la paix soit avec toi ; souhait dont leur superstition a fait un compliment religieux, et qui en ce sens signifie : « Je souhaite que tu sois dans la voie du salut. » Avant que les Mahométaos eussent conquis ce pays, on se disait en sabordant : « Dieu te prolonge la vie » ; ce qui revient à l'ancien compliment punique, havo adoni, que l'on trouve dans Plante, Les inférieurs baisent par déférence et par respect les pieds, les genoux, et les habits de leurs

supérieurs \ les enfans et les neveux la tête de leurs père et mère, de leurs aïeuls et de leurs plus proches parens. La posture la plus ordinaire que Ton prend lorsqu'on se salue mutuellement est de mettre la main droite sur la poitrine. Mais quand on est intime, ou égal en âge et en dignité , on Be baise réciproquement la main, la tête ou 1 épaule. À la féte du bairam (i) et dans d'autres occasions solennelles, les femmes baisent aussi la main de leurs maris en les saluant.

• Les personnes du premier rang , dans ce pays, ne se font aucun scrupule de s'occuper de choses que nous autres Européens nous regardons comme au-dessous de nous. Par exemple, le plus grand personnage ne croit point s'humilier en allant prendre lui-même un agneau de son troupeau pour le tuer ensuite , pendant que sa femme prépare le feu et tout ce qui est nécessaire pour l'accommoder.

• Il est un autre usage qui contraste aussi assez avec notre manière de voir, mais qui parait cependant assez naturel dans un pays où l'on marche pieds nus , sans autre chaussure

( i ) C'est Ja Pâque des Turcs.

( Note du traducteur. )

que des sandales ; c'est d'offrir à tout étranger qui se présente dans une maison, de l'eau pour se laver les pieds. C'est toujours le maître de la maison qui la présente , qui souhaite la marhabbahou la bienvenue à l'étranger, et se mon* tre le plus prévenant de toute la famille. Le repas étant prêt, il ne se met point à table avec son hôte, mais se tient debout auprès de lui pour le servir.

» Néanmoins, toute cette politesse n'influe en rien sur les inclinations des Arabes. Naturellement perfides et voleurs déterminés, on les voit quelquefois dépouiller le matin sur legrand chemin ceux qu'ils ont accueillis la veille avec la plus touchante hospitalité. On les accuse non seulement de dévaliser ainsi les étrangers et tous ceux qu'ils surprennent sans défense, mais encore de nourrir des haines et des ani~ mosités héréditaires et implacables les uns contre les autres; accomplissant ainsi, encore aujourd'hui, ce que l'ange prédit à Âgar touchant Ismaël : • qu'il serait un âne sauvage ; qu'il lèverait la iiain contre tous , et que tous lèveraient la main contre lui. » Je dois cependant dire, à l'honneur des Maures occidentaux, que, depuis un temps immémorial, ils trafiquent avec différentes peuplades barbares

qui habitent le long du Niger, sans les avoir jusqu'à présent jamais trompées , ni enfreint en aucune manière les traités qu'ils ont conclus ensemble, quoiqu'ils n'aient d'ailleurs aucun rapport direct les uns avec les autres. Voici comment leur trafic a lieu. Chaque année, en hiver, les Maures expédient une caravane nombreuse, portant une grande quantité de coraux et de colliers de verre , des brasselets de corne, des couteaux , des ciseaux et autres objets de quincaillerie. Arrivés au lieu indiqué , et à un jour déterminé par l une des phases de la lune, ceux qui sont chargés de la conduite de la caravane trouvent, sur le soir, des petits tas de poudre d'or rangés sur une ligne. Les Maures placent alors auprès de chacun d'eux a peu près l'équivalent en articles qu'ils ont apportés, et que les Migritiens enlèvent le lendemain matin s'ils sont satisfaits de l'échange, en laissant leur poudre d'or, sans y toucher. Dans le cas contraire, ils en diminuent ce qu'ils jugent équitable; et tout cela se passe sans la moindre supercherie.

> L'ancienne coutume d es ÎV a sa mon s, de boire dans la main l'un de l'autre en se donnant leur foi, est encore aujourd'hui la seule cérémonie matrimoniale en usage parmi les Algériens. Seu-

lcment le» pères et mère* des jeunes époux règlent d'avance 1rs termes du contrat de mariage , où sont expressément spécifiés le montant du saddock ou de la dot, le nombre de robes, de bijoux et d'esclaves que l'épouse doit avoir en entrant dans la maison de son mari.

Du reste, les futurs époux ne se voient point avant le jour de la célébration du mariage. Un mari peut renvoyer sa femme quand cela lui plaît, en lui rendant toutefois sa dot; mais il ne peut plus la reprendre, à moins qu'elle n'ait été remariée à un autre.

• On traite ici de puérilités les égards qu'en Europe on a pour les femmes , et l'on prétend que nos déférences pour le beau sexe sont autant d'infractions que nous faisons â la loi naturelle , qui assigne à l'homme la supériorité sur la femme. Il s'ensuit que les premières dames de ce pays ne sont regardées que comme des servantes d'une classe supérieure ( rang qu'un grand jurisconsulte anglais assigne également aux dames de son pays) , dont en cfFet elles remplissent à peu près les devoirs. Car, pendant que les maris se reposent nonchalamment , et que les enfans , garçons et filles, gardent les troupeaux, les femmes mariées sont occupées le jour entier à leur métier à tisser,

à moudre du blé , ou à faire la cuisine. Mais leurs travaux ne s'arrêtent pas là ; il faut encore que le soir elles aillent chercher de l'eau dans des cruches et des outres, souvent à plus d'une lieue de distance, et quelquefois chargées de leurs enfans à la mamelle , qu'elles allaitent chemin faisant. Cependant, au milieu de tant de peines et d'embarras, les femmes des villes, comme celles de la campagne , ne quittent jamais aucun de leurs ornemens , tels que leurs brasselets, leurs maniches, leurs boucles d'oreilles et de nez (ces dernières sont encore en usage parmi les femmes arabes) , et ne négligent même pas de se teindre les paupières , tant est grand l'amour des Africaines pour la Darure !

» La plupart des femmes moresques passeraient pour belles, même en Angleterre. Quant à leurs enfans, ils ont assurément le plus beau teint que j'aie jamais vu. Il est vrai que les garçons, qui sont constamment exposés au soleil, et qui ne portent que la petite calotte rouge, brunissent bientôt; mais les filles, qui restent davantage à la maison , conservent leur beauté jusqu'à l'âge de trente ans , époque à laquelle elles cessentordinairementd'étremères.Comme elles se marient souvent à onze ans, elles ont

quelquefois des petits-enfans à vingt-quatre; et comme elles vivent aussi long-temps que les Européennes, ils n'est pas rare qu'elles voient plusieurs générations à un âge encore peu avancé.

» Dans leurs grandes fêtes , les femmes, pour témoigner leur allégresse, à l'arrivée de chaque convive , crient toutes ensemble et à plusieurs reprises lou ! lou! Elles se servent aussi de cette exclamation aux enterremens et dans d'autres circonstances analogues; seulement, elles la prononcent alors d'une voix basse et d'un ton plus modeste , en l'accompagnant de profonds soupirs. L'expression dont St. Marc se sert à l'occasion de la mort de la fille de Jaire fait sans doute allusion à cette coutume. On loue aussi pour les enterremens des femmes qui , semblables aux prœficœ ou pleureuses des anciens , sont mal tresses passées en ces sortes de lamentations. En effet, elles jouent si parfaitement bien leur rôle, et gesticulent d'une ma* nière si lamentable, qu'elles manquent fort rarement d'inspirer à toute l'assemblée une véritable tristesse.

» 11 n'y a point de peuple au monde aussi superstitieux que les Arabes, ou queles Mahométans en général. Par exemple, ils suspendent

cou de leurs en fan s l'image d'une main ouverte, objet qu'ils peignent aussi sur leurs vaisseaux et leurs maisons, comme un antidote sûr contre un mauvais œil. J'attribue cette coutume à ce que le nombre cinq est regardé parmi eux comme un nombre malheureux. De là aussi l'expression « cinq (peut-être faut-il sous-entendre doigts) dans vos yeux! » imprécation qu'ils emploient quand ils veulent se narguer des efforts de quelque ennemi peu redoutable. Les personnes d'un âge .'mûr portent toujours sur elles un petit rouleau de parchemin où se trouve transcrit un passage quelconque du Coran , qu'ils placent , comme les Juifs font de leur philactères, sur la poitrine ou sous leurs bonnets , afin de se garantir de toute fascination ou sortilège, de maladies, ou d'accidens fâcheux. Les Maures sont si persuadés de l'efficacité de ces amulettes, qu'ils les appliquent à tout, et en suspendent également au cou de leurs chevaux, de leurs bêtes de somme, et en général de tout leur bétail.

»» Ils croient implicitement aux magiciens et aux sorciers , comme faisaient jadis les Egyptiens ; et dans certaines occasions extraordinaires, particulièrement dans les maladies de langueur , ils ont recours à différentes cé-

rémonies superstitieuses , comme de sacrifier un coq , un mouton ou une chèvre dont ils enterrent quelquefois le corps et boivent le sang, ou dont ils brûlent ou dispersent les plumes , la laine ou le poil. C'est une opinion généralement reçue dansées contrées, que la plupart des maladies résultent de l'offense faite d'une manière ou d'autre aux jenouncs, espèce de créatures qui , d'après les Mahométans , tiennent le milieu entre les anges et les démons. Ces êtres imaginaires , qui répondent assez aux fées de nos ancêtres, se plaisent, dit-on , à l'ombre des bois et auprès des fontaines , sous la forme de crapauds , de vers et autres insectes que l'on court souvent le risque d'écraser. Quand quelqu'uu tombe malade , ou qu'il reçoit une blessure dont il reste estropié, ils s'imaginent aussitôt qu'il a offensé quelque jenoune , et appellent à l'instant même des matrones , qui , à l'exemple des anciennes enchanteresses, munies d'encens pur et d'autres parfums, se rendent un mercredi â quelque source du voisinage , et y sacrifient, comme je viens de dire, une poule ou un coq, une brebis ou un bélier, etc., suivant le sexe ou la qualité du malade, et la nature de la maladie » Les Mahométans ont une grande vénéra-

tion pour leurs marabouts , qui sout en général des hommes d'une vie fort austère , toujours occupés à dire leurs chapelets , ou plongés dans la méditation. Cette sainteté est héréditaire, et Ton rend au fils le même respect et les mêmes honneurs qu'au père , pourvu qu'il observe un certain décorum , et qu'il sache prendre un air et un ton de gravité convenables. Il y en a parmi eux qui, comme leur prophète, ont la réputation d'avoir des visions, et de s'entretenir avec la divinité. D'autres vont encore plus loin . et prétendent faire des miracles , privilège dont Mahomet lui-même ne s'est jamais vanté.

MetrouvantunjourchezSidy Mustapha, calife de la province occidentale (i), près de la rivière d'Arieu ou Ariou, il me raconta sérieusement , en présenced'un grand n ombre de cheiks arabes qui disaient avoir été témoins du fait, qu'un marabout du voisinage , nommé Sidi-Ben- Makha-lak, lequel était présent, possédait une barre de fer massive qui , toutes les fois qu'il le lui ordonnait , produisait le même bruit et le même effet qu'un canon; et qu'une fois les

C) C'est la proTince actuelle de Mascara.

( Note du traducteur).

Diqitized by (

Algériens ayant exigé une taxe exorbitante des Arabes qui étaient sous sa protection , il fit jouer sa barre , et mit toute leur armée en déroute. Comme le marabout prétendait avoir le pouvoir de répéter cette expérience aussi souvent qu'il le jugerait à propos, ce dont je témoignai quelque doute, je lui fis remarquer qu'il y aurait beaucoup d'honneur à lui de convaincre un cbréTOm de ce qu'il avançait ; mais j'eus beau le solliciter, ainsi que toutes les personnes présentes , le rusé marabout eut trop d'esprit pour se soumettre à une pareille épreuve en ma présence.

» Je fus plus heureux dans une autre circonstance. Je me trouvais alors près de Sétif avec Sidy Achoure , marabout des A m mer , et fameux dans toute la province occidentale pour le pouvoir qu'il avait, disait-on, de vomir du feu. Je lui vis faire plusieurs fois ce prétendu miracle. La première, je fus très surpris de remarquer que sa bouche se remplissait tout à coup de flammes , et qu'il paraissait être dans un grand état de souffrance , quoiqu'il prétendît que non, et qu'il avait au contraire de fréquens entretiens avec Dieu. Mais, à la seconde fois, je découvris , malgré toute son adresse, la supercherie à laquelle il avait recours. U se ca-

chait la tétc et les mains dans son bournouse, afin, disait-il, de s'entretenir d'une manière plus respectueuse avec la Divinité, quoique ce fût tout simplement pour allumer son feu sans que l'on s'en aperçût; ce dont j'eus la preuve en voyant qu'aussitôt qu'il avait fait ses dispositions pour faire paraître la flamme, on voyait tout à coup sortytde dessous le bournouse beaucoup de fumée accompagnée d'une odeur de soufre et d'étoupes, dont on voyait d'ailleurs des fils accrochés à sa barbe. La chose était palpable pour quiconque voulait le voir. J'en parlai à quelques Turcs qui étaient avec moi, et qui s'aperçurent aussi bien que moi de la charlataneric de Sidy Achoure. Néanmoins il soutint à corps et à cris que personne n'avait son pouvoir : ma han chy kiff hou.

» Ces peuples ont des prétentions non moins ridicules pour ce qui concerne ce qu'ils appellent le jaffar-euh, c'est-à-dire la connaissance de l'avenir. 11 est vrai qu'ils ne sont pas encore d'accord entre eux sur la manière dont ils parviennent à obtenir ces révélations. Mais eu général leurs prédictions sont conçues en termes si vagues , et sont ordinairement si absurdes , ou au moins si équivoques et si peu circonstanciées , que ce serait offenser le bon

sens que de rechercher sérieusement les moyens qu'ils emploient pour cela. Quoi qu'il en soit , je dois cependant dire que je n'ai jamais rencontré un seul individu qui osât se vanter (bien que le nombre des enthousiastes et des gens soi-disant inspirés soit très grand dans ce pays) que cette science leur vînt de Dieu même. Quelques-uns l'attribuent au magar-eak ou aux enchantemens , et d'autres à l'astrologie, ou à la connaissance des astres. Mais leurs thalebs soutiennent qu'ils possèdent des prophéties d'Ali, gendre de Mahomet, qui renferment, assurent-ils , le détail chronologique des événemens les plus remarquables arrivés dans le monde jusqu'à lui , et de ceux qui doivent survenir dans la suite des siècles.

• Lorsque j'étais à Tunis, au printemps de 1 727, on y parlait beaucoup de différentes prophéties tirées, à ce que l'on prétendait, en partie de l'ouvrage que je viens de citer , et en partie du jaffar-eah, et qui annonçaient qu'Hassan-Ben-Ali , le bey alors régnant , devait être immédiatement déposé par son neveu Ali-Pacha. Le fait est que Hassan-Ben- Ali avait une propension presque invincible à opprimer les plus riches d'entre ses sujets ; et que , par une politique mal entendue , il avait , depuis le

commencement de son règne , beaucoup négligé les Turcs, et donné toute sa confiance à des Maures et à des renégats qu'il avait élevés et promus aux plus hautes dignités et à tous les emplois ; tandis qu'Ali-Pacha , qui commandait sous lui en qualité d'aga des janissaires, s'était concilié l'affection des troupes et la bienveillance de tous les habitans , par son afîabibilité, sa droiture et sa générosité. Or, une brouillerie étant survenue entre ces deux personnages , et Ali-Pacha s'étant retiré dans les montagnes d'Uselett , où il s'était fait proclamer bey, en même temps qu'il dénonçait l'oppression qu'Hassan -Ali faisait peser sur ses sujets , ainsi que son injuste mépris pour les Turcs ; griefs qu'il chercherait , disait-il , à redresser par tous les moyens en son pouvoir; il était assez facile de prévoir , sans le secours d'aucune prophétie, que la déposition en question pouvait arriver vers l'époque indiquée. Néanmoins Hassan-Ben-Ali, malgré toutes les probabilités, l'emporta sur leur jaffar-eah , et il est même probable que si les Algériens ne l'avaient pas déposé en 1735, il aurait laissé son fils paisible possesseur du trône.

» Il serait oiseux , au reste, de parler ici d'une foule d'autres prétendues prophéties dont les

événemens ont prouvé la fausseté. Cependant il eu est une très remarquable que je ne veux pas omettre , parce qu'elle peut se vérifier un jour ; c'est celle qui promet aux chrétiens le rétablissement de leur religion dans toutes les contrées qui leur ont été enlevées autrefois par les Sarrasins et les Turcs. Cette prédiction , comme j'ai déjà eu occasion de le dire ailleurs, est universellement admise dans tous les Etats mahométans , dont les habitans croient si bien à son accomplissement futur, qu'ils ferment soigneusement les portes de leurs villes tous les vendredis , depuis dix heures du matin jusqu'à midi, qui est, disent-ils, le moment marqué pour cette catastrophe.

»II y a dansla plupart des villes et des villages de l'intérieur de la Barbarie une maison destinée à recevoir les étrangers; elle est sous la direction tVuamaharak dont l'emploi est de les accueillir et de les défrayer pendant une nuit aux frais clés habitans. A l'exception de ces asiles temporaires , je n'ai trouvé nulle part de khans ou auberges.

• Cet inconvénient nous parut d'autant plus grand , qu'il nous eût été très dispendieux et fort embarrassant de nous charger de tentes , outre les soupçons que tout ce bagage n'au-

rait pas manqué de faire naître chez les Arabes. Aussi, lorsque dans nos excursions nous ne rencontrions pas de villages de Kabyles , quelque campement d'Arabes , un bouquet d'arbres , ou les cavités d'un rocher, nous nous trouvions tour â tour exposés à la chaleur brûlante du jour , et à la fraîcheur pénétrante de la nuit.

» Quand cela arrivait , ce qui heureusement n'était pas souvent , nos chevaux avaient surtout beaucoup à souffrir, quoiqu'ils fussent l'objet de tous nos soins. Mais lorsque nou s tombions dans un campement d'Arabes , nous étions toujours défrayés gratuitement, nous et nos montures. On nous offrait d'abord un plat de lait avec un petit panier de fruits secs , puis le chef de la famille nous présentait ensuite , soit une chèvre , un chevreau , une brebis ou un agneau, dont une moitié était aussitôt convertie en un couscous , tandis que l'autre était rôtie et mise de côté pour notre déjeûner ou notre dîner du lendemain.

» Quoique les tentes de ces nomades nous protégeassent contre les intempéries de l'air, elles étaient cependant tellement infestées de vermine et d'insectes de toute espèce, que nous n'y goûtions que très peu de repos , encore ce peu

était-il troublé par la crainte que nous éprouvions à tout moment d'être mordus par quelque reptile.

» Mes libéralités étaient proportionnées à la manière plus ou moins bien dont nous avions été traités. C'étaient à-peu-près toujours soit un couteau , une couple de pierres à fusil , ou un peu de poudre à tirer, que j'offrais au chef de la famille, etqu'il recevait avec beaucoup de reconnaissance ; et à sa femme une paire de ciseaux, une grande aiguille, ou un écheveau de fil, surtout quand nous avions à nous louer de sa diligence et de sa manière d'accommoder le couscous.

» Quelquefois nous faisions douze à quinze lieues d'une traite; mais ordinairement nos journées de marche n'étaient que de huit à neuf lieues. Nous nous levions constamment â la pointe du jour , dans la belle saison , et nous marchions jusque vers le milieu de l'aprèsmidi ; après quoi nous cherchions quelque campement de Bédouins, que nous ne trouvions qu'a l'aide de la fumée qui s'en élevait , de l'aboiement des chiens , ou de leurs troupeaux errans çà et là.

» Quand on voyage dans la Terre-Sainte et sur les bords de la mer Rouge , il est toujours

prudent d'être bien escorté; mais en Barbarie, où les Arabes sont tenus dans une grande sujétion , j'ai eu rarement besoin d'être accompagné par plus de trois spahis ou cavaliers turcs , et un domestique. Cependant , quand nous nous trouvions dans le voisinage de quelque horde indépendante , ou bien à la proximité de tribus en guerre les unes avec les autres , nous étions obligés de prendre un renfort de quelques soldats , et de nous tenir sur nos gardes.

• 11 est toujours prudent pour le voyageur qui parcourt ces contrées d'adopter le costume des habitans , ou celui des spahis; car les Arabes sont très jaloux des étrangers , qu'ils prennent pour autant d'espions chargés de reconnaître leur pays, afin d'y faciliter une invasion; il ne leur entre pas dans l'idée qu'un chrétien puisse se donner la peine de voyager purement pour le plaisir de s'instruire ou de satisfaire sa curiosité.

• 11 est impossible à un esprit pensant de ne pas donner carrière à ses réflexions à la vue des scènes de ruine et de désolation qui s'offren t fréquemment aux regards dans cette partie de la Barbarie. Comment, en efFet, n'être pas frappé d'étonnement en voyant la solitude qui

règne aujourd'hui au milieu de ces cités abandonnées , où s'élèvent encore quelques dômes, quelques portiques , indices de leur splendeur passée , et où Syphax et Massinissa , Scipion et César, les chrétiens orthodoxes et les Ariens , les Sarrasins et les Turcs, ont tour à tour donné des lois ? Tout, dans ces ruines célèbres rappelle la faiblesse et l'instabilité de toutes les choses humaines !

* Je terminerai ce chapitre par quelques observations relatives â la forme du gouvernement établi dans les tribus arabes. Quoiqu'ils soient la plupart, depuis plusieurs siècles, sous le joug des Turcs, il leur est cependant permis d'avoir leurs propres magistrats , et d'exercer la justice à leur manière ; car, pourvu qu'ils se tiennent en paix et paient régulièrement la huitième partie du revenu de leurs terres , outre une petite capitation qui est aussi exigible tous les ans , les Turcs ne les troublent point dans la paisible jouissance de leurs lois et de leurs privilèges. Ainsi chaque douare peut être considéré comme une petite principauté sur laquelle préside ordinairement le chef de la famille la plus considérable , la plus riche et la plus accréditée. Cet honneur ne se transmet cependant pas toujours de père en fils ; mais

suivant l'usage anciennement établi parmi les Numides, c'est-à-dire que lorsque l'héritier naturel est trop jeune, ou affligé de quelque infirmité, on choisit son oncle, ou bien celui de ses parens qui, par sa conduite et sa prudence, paraît être le plus en état de remplir les devoirs qui lui sont imposés. Quoique le chef d'un douare soit investi d'un pouvoir despotique , cependant c'est toujours avec assez d'équité qu'il arrange les différends qui y surviennent, en choisissant une ou deux personnes de chaque tente pour l'aider de leurs conseils. Les délits sont ordinairement interprétés de la manière la moins défavorable, et les plus grands crimes sont rarement punis autrement que par le bannissement. Un chef qui n'a sous lui qu'un seul douare s'appelle cheik; mais celui qui se trouve à la tête de toute une tribu , et dont l'autorité s'étend sur plusieurs douares, porte le titre de cheik-el-kibir , c'est-à-dire grand-seigneur ou ancien , ou bien émit ou prince.

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