CHAPITRE V
De la milice d'Alger, de sa force, de sa composition , de sa solde, de ses camps , de sa manière de combattre , etc. Observations
Les forces militaires d'Alger sont diversement évaluées depuis a5,ooo ou 5 0,000 jusqu'à 100,000 hommes, dont i5,ooo à 16,000 Turcs ; le reste se compose de Bédouins de la partie méridionale de la régence, qui sont sous la domination du dey , ou avec lesquels il a contracté des alliances.
Parmi les soldats de la milice figurent le dey, les beys ou lieutenans-généraux, lesagas ou gouverneurs de place, les secrétaires d'État, l'amiral, les rais ou capitaines de la marine , et en général tous les officiers du gouvernement.
Tous les Turcs qui arrivent à Alger et se font incorporer dans la milice sont ordinairement des gens sans aveu , sans ressources et de mœurs dépravées, qui viennent du Levant, d'où ils ont été obligés de s'enfuir pour se soustraire au châtiment dû à leurs crimes. Ils n'ont
(■) Comme le chapitre précédent, la plus grande partie de celui-ci est empruntée à l'Histoire d'Alger, par Laugier de Tassj. ( Note du traducteur. )
besoin , pour être admis dans ce corps, que de prouver qu'ils sont Turcs. On y reçoit aussi les chrétiens renégats, et les Cologlis, nom donné aux individus nés de Turcs et de femmes arabes ou maures. Mais les Maures et les Arabes en sont absolument exclus , parce qu'ils sont toujours suspects aux usurpateurs de leur patrie , qui les tiennent dans une sujétion qui ne diffère guère de l'esclavage.
Tous ceux qui composent cette milice jouissent de grands privilèges, et regardent avec le dernier mépris ceux qui n'en font pas partie. Ce sont les hauts et puissans seigneurs du pays. On leur donne le titre à'effendi ou seigneur, tandis que Ton ne qualifie les autres individus que de sidy ou monsieur. C'est parmi eux que l'on choisit les deys, les beys et autres principaux officiers Je l'État. Ils sont exempts de toute espèce d'impôts et des droits de capitation. Ils ne peuvent point être punis en public, et le sont rarement à huits clos. Ils se soutiennent tous à tort ou à raison contre les Arabes et les Maures; et le dernier d'entre eux fait trembler par un regard les plus puissans d'entre ces derniers, qui leur doivent partout la préséance , sous peine d'être maltraités à l'instant même. Ils sont, au reste, fiers, insolens et très diflici-
les à gouverner. 11 est vrai qu'ils obéissent au dey avec une profonde soumission tant qu'il maintient son autorité, soit par la douceur, par la force , ou par adresse ; qu'il n'enfreint pas les lois établies , et surtout que leur solde est régulièrement payée; car, si elle vient à être, par hasard , différée d'un jour seulement, rien n'arrête les murmures de cette milice hautaine, et le dey est souvent victime d'un aussi court retard. Outre leur paye ordinaire , tous les soldats qui ne sont point mariés sont logés dans des casernes grandes et commodes , appelées cacheries, et qui sont pourvues de fontaines , pour faire leurs ablutions. Ils ont une grande chambre à trois, et des esclaves payés par l'Etat pour les servir.
11 est alloué à chacun d'eux quatre pains par jour; ce qui est beaucoup plus qu'il ne leur est nécessaire; quant à la viande, ils ont le privilège de l'acheter à un tiers au-dessous de ce qu'elle est taxée pour le public. Toutefois, ces différens avantages n'existent que pour ceux qui ne sont pas mariés ; car ceux qui le sont sont obligés de se nourrir et de se loger avec leur seule paye.
La raison qui fait ainsi distinguer les soldats maries do ceux qui ne le sont pas provient de
ce que l'Etat est héritier naturel des Turcs ou des Maures qui meurent, ou qui tombent dans l'esclavage , sans avoir ni enfans , ni frères. 11 s'ensuit que comme U est frustré de cet avantage lorsque les soldats se marient, il se croit dispensé de leur donner autre chose que la simple paye ; ce qui en empêche beaucoup de se marier. Il existe aussi un autre motif pour cela: c'est que les garçons nés de Turcs et de femmes arabes ou maures ne sont point considérés comme Turcs. U est vrai qu'ils sont reçus dans la milice comme soldats; mais ils ne parviennent point aux différentes charges de l'État , et ne jouissent point, en un mot, des privilèges accordés aux soldats turcs. Le gouvernement a eu recours à ces restrictions pour éviter que les soldats ne s'alliassent en trop grand nombre avec les femmes du pays , et ne se rendissent aiusi un jour redoutables à l'Etat, par l'augmentation de leurs familles. Les Maures et les Arabes sont également exclus du corps de la milice, par les mêmes motifs. Nous croyons devoir remarquer à ce sujet qu'il n'y a point ou peu de femmes turques à Alger.
Elles ont en horreur ce pays, qu'elles regardent comme le réceptacle de tout ce qu'il y a de plus vil et de plus méprisable dans les État»
ottomans. Les véritables Turcs se contentent d'y avoir des concubines du pays, ou des esclaves chrétiennes.
Lorsqu'un soldat turc devient captif, il est censé mort pour l'Etat; et à la première nouvelle qu'en reçoit le gouvernement, il s'empare de ses biens , meubles et immeubles, lorsqu'il ne laisse ni enfans ni frères. Ainsi que nous l'avons déjà dit, s'il a le bonheur d'échapper
d'esclavage , ou qu'il parvienne à payer sa rançon , l'Etat, à son retour, est quitte envers lui en hii faisant compter une année de solde, afin de le mettre à même d'acheter un fusil, un sabre, et les autres armes qu'un soldat est obligé d'avoir. Un Turc n'est estimé à Alger que s'il est soldat ; aussi le sont-ils tous, et ne respirent-ils que la guerre.
Les Algériens professent le plus profond mépris pour toutes les nations ; ce qui provient probablement de l'habitude où ils sont de se voir, dès leur bas âge, entourés d'esclaves de tous les pays. Mais ils portent ce mépris encore plus loin envers les Espagnols , les Portugais et les Maures , qui , après les Turcs, sont , par suite de leurs préjuges nationaux, ceux de tous les peuples qui ont la plus haute idée d'eux-mêmes.
Avec beaucoup de vices, les Turcs d'Alger ont cependant quelques bonnes qualités. C'est ainsi que les plus relâchés d entre eux ne prononcent jamais le nom de Dieu en vain, ni le mêlent dans leurs discours familiers ; et qu'ils ne jouent à aucun jeu , excepté aux daines et aux échecs ; encore l'argent en est-il formellement exclus , et n intéressent-ils la partie que pour du café, des sorbets , quelques pipes de tabac, ou autres bagatelles semblables.
Loin de se trouver bumiliés de leurs défauts physiques, ils s'en font au contraire un honneur, et ne demandent pas mieux qu'on les désigne par les épilhètes de borgnes, de bossus , de boiteux , de manchots, etc.
11 leur est défendu, et ils considèrent comme un véritable déshonneur, de jamais piller duraut le combat , quelque facilité qu'ils en aient; ils abandonnent cet avantage aux Maures et à leurs esclaves. Mais après le combat ils usent de toutes leurs prérogatives.
Ils se font un point d'honneur de laisser toutes les nations professer librement leurs diftérens cultes, et témoignent toujours beaucoup de considération â ceux qui paraissent religieusement attachés à leurs croyances.
Tout soldat admis dans la milice est inscrit
dans une compagnie, sans y être attaché particulièrement , mais seulement pour y recevoir la solde. La paye n'est pas la même pour tous. D'abord fixée à fort peu de chose, elle augmente progressivement tous les ans d'environ 5o aspres (1) , ainsi que dans différentes circonstances particulières , comme à l'occasion de l'élection d'un nouveau dey, d'une victoire, d'une guerre, d'une paix, de quelques réjouissances publiques, de la réception d'un envoyé du grand-seigneur , d'une action d'éclat , etc. 11 s'ensuit que plus un soldat acquiert d'ancienneté , plus sa paye augmente , et qu'au bout de dix, douze, ou quinze ans au plus , il parvient à la haute-paye, que l'on appelle paye serrée, parce qu'alors elle n'augmente ni ne diminue plus.
La paye primitive d'un soldat est de 275 aspres (4 francs 59 centimes), et la haute-paye de 6 piastres courantes (69 francs 60 centimes), pour deux lunes.
On compte à Alger, comme dans tous les États ottomans, par mois lunaires, et leur année est composée de douze lunes , comme la
(1 ) L'aspreest une très petite monnaie d'argent qui vaut à peu près i eeutime a/3. {Note du traducteur.)
nôtre de douze mois ; ce qui fait une différence d'environ onze jours par année. Leurs mois lunaires parcourant ainsi tour à tour toutes les saisons, leur lune de ramadan ou de carême se trouve tantôt en été , tantôt au printemps , en automne et en hiver.
La paye se fait régulièrement de deux en deux lunes, en présence du dey, de l'aga de la milice, des aga-bachis et autres officiers du divan.
Chacun la reçoit en personne dans le palais du dey, des mains du cantador, et en bonnes espèces d'or ou d'argent , qu'il fait examiner et peser par le vérificateur.
«» Tous les officiers de l'État , depuis le dey inclusivement , ne reçoivent de traitement fixe que la paye de simple soldat. Mais il est alloué ù chaque emploi un certain droit sur l'entrée et la sortie des marchandises , les ancrages , la vente et le rachat des esclaves, etc. Les Turcs qui sont parvenus à être mezoul-agas, ou aux autres grades qui dispensent de services ultérieurs envers l'État, ou ceux qui ont été blessés ou mutilés de manière à ne plus servir, jouissent de leur paye entière jusqu'à leur mort , dans quelque partie de la régence qu'ils veulent se fixer. Mais ceux qui quittent le service avant le temps voulu , et sans cause légitime, ce qui
est considéré comme ignominieux, en perdent la moitié. Une grande punition pour uu soldat, est de subir une diminution dans sa paye; mais cela arrive rarement.
Le jour fixé pour le paiement de la solde , tous les officiers du gouvernement s'assemblent dans la grande salle du divan et toute la milice dans la cour. L'aga, tenant alors le registre de la solde à la main, prend la place du dey, qui se tient près de lui , et fait l'appel général , en commençant par ledey lui-même, qui reçoit d'abord sa paye , et tous les autres successivement.
Chaque soldat est en outre libre d'exercer une industrie ou une profession quelconque, soit à terre ou en mer, quoiqu'il soit cependant toujours tenu d'être prêt à marcher.
Au lieu de bataillons et d'escadrons, on compte par camps, qui comprennent un certain nombre de tentes. Ces tentes sont de forme ronde , et peuvent contenir trente hommes à Taise. Les chevaux sont attachés à des piquets par une jambe, et les harnais sont suspendus dans la tente.
Chaque tente est composée d'un bolak-bachi, d'un oldak-bachi, du veki-ardgy, et de dix-sept oldaks ou soldats, c'est-à-dire de vingt combattans, outre quelques Maures armés, qui
sont chargés de la conduite des bagages, etc. Le gouvernement fournit six chevaux ou mulets pour le transport de chaque tente , des vivres, de l'habillement , des munitions et des malades.
Les bagages précèdent ordinairement les troupes; de manière que, lorsqu'elles arrivent là où elles doivent camper, les soldats trouvent leur cuisine prête , et n'ont autre chose à faire que de se reposer. On a soin d'avoir en réserve, àl'arrière-garde, des chevaux de rechange, pour remplacer ceux qui peuvent mourir ou se blesser en route.
Lorsqu'il sort un camp d'Alger, le dey nomme un aga et un chaya, pris parmi les aga-bachis , et dont l'emploi est d'y rendre la justice tant civile que criminelle, attendu qu'il est défendu aux officiers d'infliger la moindre punition aux soldats ; ils doivent s'adresser à cet effet à l'aga, qui ordonne ce qu'il juge convenable. Le dey nomme aussi deux chaoux pour exécuter les ordres de l'aga et du chaya.
Les soldats marchent â tour de rôle , sans exception, et sans passe-droit; tous sont à pied, officiers et soldats, excepté le bey, l'aga et le chaya.
La cavalerie est aussi distribuée par tente de vingt hommes , avec le même nombre d'ofli-
cicrs, et de Maures chargés du fourrage et du soin des chevaux.
Il part tous les ans, au printemps, d'Alger, trois camps, plus ou moins forts, selon le besoin : ce sont le camp du Levant , celui du Ponent, et celui du Midi. Chacun de ces corps de troupes va joindre le camp particulier du bey qui doit le commander, lequel se trouve alors cd campagne avec sa milice ordinaire.
Le bey jouit d'une autorité absolue dans son camp, â l'exception de l'administration de la justice, qui est réservée à l'aga. Ce n'est d'ailleurs que dans les circonstances particulières qu'il assemble son divan, qu'il préside toujours; ce conseil est compose de l'aga, du cliaya et des boluks-bachis, qui opinent tous par rang d'ancienneté.
Comme les Maures se retirent à peu près toujours dans l'intérieur du pays à l'approche «les troupes, le bey a constamment soin de se pourvoir de gros bétail , de moutons, de biscuit, d'huile et d'autres objets d'approvisiounemens que les Maures sont obligés de fournir, ainsi que les chameaux , les chevaux et les mulets nécessaires pour remplacer ceux qui peuvent manquer pendant la campague , qui est ordinairement de six mois.
Les camps ont pour objet de maintenir les Arabes et les Maures dans l'obéissance ; de lever lecarache ou tribut, que 1 on fait payer double à ceux qui s'y font contraindre ; de mettre à contribution les districts qui ne sont pas entièrement soumis ; et enfin d'acquérir de nouveaux sujets , ce que les beys font en pénétrant assez avant dans les déserts du Beled-ul-Djérid. Mais comme il y a un grand nombre de districts dans ces déserts qui, attendu leur stérilité, ne paient pas le tribut, les beys ne font guère de campagnes sans y enlever beaucoup d'esclaves; genre de spoliation qui leur est d'autant plus facile, que les Maures, n'étant point unis entre eux , se trahissent volontiers les uns les autres.
Les beys doivent d'ailleurs en agir avec beaucoup de prudence dans ces expéditions, parce que les troupes ne s'avancent point qu'elles ne soient assurées de leur retour. Elles n'observent, au reste , aucun ordre de marche régulier : tout dépend dé la volonté du chef, jusqu'à ce que l'on soit en pays étranger.
Pour marcher è l'ennemi , les beys réunissent un certain nombre de tentes ou compagnies, tant de cavalerie que d'infanterie, dont ils for ment des espèces d'escadrons et de bataillons,
et dont ils confient le commandement , soit à des agas, soit à des boluks-bachis , qui ont chacun leur bannière ou étendart.
Quand l'armée s'avance en pays ennemi , elle est disposée de la manière suivante : l'avantgarde, composée d'un gros corps d'infanterie, deux escadrons de cavalerie sur les ailes, le reste de l'infanterie sur deux rangs, les bagages, deux autres escadrons de cavalerie en arrière, aussi sur les ailes, et l'arrière-garde composée d'un bataillon d'infanterie. La disposition est à peu près la même quand on en vient aux mains, excepté que les bagages sont derrière. En cas d'échec, les corps, tant de cavalerie que d'infanterie, doivent toujours se rallier derrière le corps principal. Les Maures auxiliaires se tiennent par pelotons sur les ailes, pour donner suivant les circonstances. Nous avons déjà eu occasion de remarquer qu'il est expressément défendu aux Turcs de piller pendant le combat; cet ordre est toujours scrupuleusement observé.
Le corps de la marine est très considéré à Alger; mais ce qu'il y a de vraiment surprenant, c'est que dans un pays où il n'y a que fort peu de bois de construction, et point de mâture, de cordage, de toile à voiles,
de goudron, d'ancres, etc. , on puisse entretenir un aussi grand nombre de bâti mens que ceux qui y existent. Voici comment cela s'explique Quand les Algériens construisent un navire, il leur suffit d'avoir suffisamment de bois neuf pour l'élever au-dessous de la flottaison , ce qu'ils obtiennent à Bougea ; ils suppléent au reste en dépeçant avec beaucoup d'adresse et d'économie les bâtimens qu'ils prennent.
A l'exception d'un seul navire, qui est commandé par l'amiral, et qui appartient â la régence, tous les autres sont la propriété de différens armateurs.
Les capitaines ont la liberté d'armer quand il leur plaît, et de croiser où bon leur semble , excepté quand ils sont mis en réquisition par l'État, soit pour le transport des garnisons d'un lieu à un autre , soit pour l'approvisionnement d'Alger. Le dey peut aussi les envoyer en course quand il le juge à propos, ou leur or* donner de se joindre aux flottes du grand-seigneur, toujours au compte des armateurs.
Lorsqu'un bâtiment périt ou est pris, les armateurs sont tenus d'en acheter ou d'en faire construire un semblable, la marine de la régence ne pouvant subir aucune diminution dans ses forces. Cette obligation est de
rigueur, et est toujours ponctuellement remplie. Au reste, le gouvernement étend ce principe aux maisons même de la ville d'Alger, qui appartiennent la plupart à des Cologlis ou à des Maures. 11 en résulte que s'il y en a de démolies par suite d'un bombardement ou de tout autre accident, les propriétaires sont tenus de les rebâtir dans Tannée même ; sinon le dey s'empare aussitôt de l'emplacement et des matériaux, et les fait vendre â son profit.
Le nombre de bâtimens armés de la régence s'élève ordinairement à vingt, tant grands que petits. 11 ne doit jamais être moindre. En 1724 il étaitde 24, dont 2 vaisseaux de 52 et 5o pièces de canon, et 6 frégates de 38 à 44 pièces (1).
L'État perçoit le huitième de toutes les prises , c'est-à-dire des esclaves , dont le dey a le choix, des marchandises et des bâtimens; le reste se partage par moitié entre les armateurs et les équipages. La plupart des capitaines sont propriétaires de leurs navires , ou y sont au moins intéressés.
Lorsqu'un capitaine veut aller en course , il
(') Avant l'expédition de lord Exmouth, en 1816, Ja marine algérienne consistait en une frégate de 44 pièces de canon, 5 corvettes de 18 à 24 canons, 5 briks, goélettes, etc.
{Note du traducteur.)
co demande la permission au dey, qui ne la refuse jamais, excepté dans les cas que nous avons fait connaître. Cette permission obtenue, le capitaine s'occupe de mettre son navire en état, au moyen de ses propres esclaves, de ceux des armateurs et des particuliers , qui les font embarquer, afin de les faire participer aux prises qui peuvent être faites , et dont ils retiennent la plus grande partie. Dès que le bâtiment est radoubé, on y embarque des vivres pour deux lunes et quelquefois pour trois ; puis le capitaine arbore son pavillon , et fait tirer un coup de canon. A ce signal, qui annonce que le corsaire doit mettre à la voile le lendemain , tous ceux qui veulent s'embarquer pour faire la course , soit ïurcs , Maures ou autres , car on ne refuse personne, se rendent à bord.
Chaque Turc est armé d'un fusil et d'un sabre, et pourvu d'une couverture pour tout bagage. Les Maures , dont tout le service consiste à aider la manœuvre des canons , n'ont qu'une haïke ou un bournouse, qui leur sert à la fois de vêtement et de couverture. Rien n'égale leur poltronerie, leur ignorance et leur malpropreté.
Il y a toujours à bord de chaque corsaire un aya-bachi ou quelque ancien soldat qui y fait
les fondions d'aga ; il est chef de la milice , et rend la justice aux Turcs. Le capitaine ne peut rien entreprendre sans avoir préalablement pris son avis. Au retour du bâtiment, cet aga rend compte au dey de la conduite du capitaine ; er si celui-ci est convaincu d'avoir manqué à son devoir, ou d'avoir laissé échapper quelque navire, soit en ne l'ayant pas combattu assez longtemps , soit d'avoir cru trop légèrement à la bonté de ses papiers , il est sévèrement puni. Le rais Mezomorto , qui fut depuis dey d'Alger, se trouva une fois dans ce cas. Accusé par l'aga et la milice de son corsaire , le dey lui fit donner cinq cents coups de bâton sur la plante des pieds , et le renvoya en course.
Les esclaves chrétiens, dont on embarque toujours un assez grand nombre sur les corsaires , servent en qualité d'officiers-marin îers et de matelots.
Les officiers sont tous Turcs ou Cologlis. Ils ne se mêlent jamais avec les Maures, qui, ainsi que les esclaves , ne peuvent jamais mon* ter sur le gaillard d'arrière, ni entrer à la saintebarbe , à moins d'y être appelés par le capitaine ou par quelque Turc.
L'état-major est toujours désigné d'avance.
Quant aux officiers subalternes, on les choisit
ordinairement parmi les plus anciens de l'équipage, lorsque le bâtiment est sous voile. Gomme chacun est libre de s'embarquer, les équipages des corsaires sont plus ou moins nombreux , selon la réputation des capitaines.
Il existe à l'égard de ces bâtimens une particularité assez singulière , c'est que s'il se trouve à bord, au moment où ils font une prise, un passager de quelque nation et de quelque culte que ce soit, il en a sa part, parce que les Turcs sont portés à croire qu'ils doivent à sa présence le bonheur d'avoir fait une aussi bonne rencontre.
Lorsqu'un corsaire fait une prise , pour peu qu'elle soit importante, il l'escorte lui-même à Alger; si elle n'est que d'une valeur médiocre, il se borne à en enlever l'équipage, et met dessus un soute-rais et quelques Maures pour la conduire à la même destination ; mais si elle n'est d'aucune valeur, il la coule bas après s'être emparé de son équipage , et l'avoir désagréée complètement. On sait de suite à quelle nation appartient une prise, parce que le corsaire qui l'a faite en arbore ordinairement le pavillon à son mât de beaupré. Quand un corsaire a fait une riche prise , il tire le canon d'intervalle en intervalle, jusqu'à ce qu'il soit
( aoo )
arrive dans le port, et même avant d'être eu vue. Dès qu'il est en rade, le rais de la marine se rend à bord pour s'informer de la prise, du nombre des esclaves , de la quantité et de la qualité des différentes espèces de marchandises, etc.; de tout quoi il va aussitôt rendre compte au dey.
Après avoir mouillé dans le port, le capitaine conduit tous les esclaves au palais du dey, où les consuls des puissances étrangères sont aussitôt appelés , et qui, en présence du dey, demandent a ces infortunés s'il s'en trouve parmi eux de leurs nations respectives. S'il s'en présente, les consuls s'informent d eux-mêmes s'ils étaient passagers ou s'ils faisaient partie de l'équipage du bâtiment pris. Dans le premier cas , ils sont remis à leurs consuls ; mais s'ils ont été pris les armes à la main , ils sont de droit esclaves. Le dey fait alors ranger tous ceux qui sont dans ce cas , et en prend huit à son choix, lequel tombe ordinairement sur le capitaine , les officiers-mariniers, les ouvriers, et surtout les charpentiers, qu'il envoie conjointement au bagne du gouvernement; les autres sont conduits au basistan ou marché aux esclaves, où il s'en fait une première vente, et où les delcts ou courtiers les promènent l'un
après l'autre, en faisant connaître à haute voix leurs bonnes qualités , leurs professions , et le prix que Ton en offre. Mais ces ventes ne s'élèvent jamais bien haut, parce qu'il s'en fait une seconde au palais du dey, où l'esclave est remis entre les mains du plus offrant et dernier enchérisseur. L'Etat retire un bénéfice considérable tant de la vente des esclaves que de leur rachat, qui est de dix pour cent du prix d'enchère. Le dey emploie à la construction des bâtimens de guerre tous les esclaves qui y sont propres , comme les charpentiers , les calfats, les forgerons , etc. ; il prélève les deux tiers sur les journées que leur paient les arma* teurs de ces bâtimens , et leur laisse l'autre tiers.
Les esclaves des particuliers peuvent être divisés en deux classes : ceux qui sont achetés pour le service personnel des acquéreurs , et ceux qui le sont par des marchands dans le but d'en obtenir de fortes rançons. Les premiers sont plus ou moins heureux ou malheureux, suivant les qualités mutuelles des maîtres et des captifs. Mais , de quelque manière qu'il en soit, les maîtres sont naturellement intéressés à ménager leurs esclaves , de peur qu'Us ne tombent malades et meurent.
Quant aux autres, ils sont réellement à plaindre, parce qu'ils se trouvent au pouvoir d'hommes insensibles qui cherchent â tirer d eux tout le parti possible, et à en venir à leurs fins à force de mauvais traitemens.
Les esclaves de l'Etat paraissent avoir été beaucoup moins malheureux â l'époque où écrivait M. Laugier de Tassy (i), qu'ils ne le sont aujourd'hui. Voici la description que le capitaine anglais Groker, envoyé à Alger en 181 5, fait de la prison des chrétiens.
» Cet affreux séjour se trouve dans une des rues les plus étroites d'Alger. Une petite cour carrée qui est à l'entrée sert aux captifs à prendre l'air. Leur nourriture journalière consiste en deux pains noirs , d'une demi-livre chacun ; ceux qui travaillent ont de plus dix olives.
Mais comme les travaux cessent le vendredi, qui est le jour de repos des Turcs , ces infortunés restent enfermés toute la journée , et ne reçoivent autre chose du gouvernement algérien que de l'eau. Heureusement que la charité d'un aga turc y supplée. Cet homme humain , qui avait éprouvé dans sa jeunesse le
(') Auteur d'utie histoire d'Alger publiée en 1727.
{Note (lu traducteur. )
( »oo )
malheur d'être esclave, a fait une fondation destinée a fournir le vendredi une livre de pain à chaque prisonnier. Il est digne de remarque que c'est un Mahométan , un Algérien, qui a le premier contribué au soulagement des malheureux esclaves ; et que le pouvoir qui les retient dans les fers, quelque tyrannique qu'il soit , veille néanmoins à la fidèle exécution de cette disposition bienfaisante. De cette cour, dit le capitaine Croker, je montai par un escalier de pierre dans une galerie autour de laquelle régnait un certain nombre de chambres humides et dont le plancher était en terre; de fortes grilles de fer assuraient l'inviolabilité des portes et des fenêtres. Deux de ces pièces contenaient vingt-quatre espèces de cadres suspendus les uns au-dessus des autres, et formés uni quement de quelques branches d'arbres entrelacées. Quelques pitoyables que fussent ces lits, il fallait encore payer pour être admis à s'y reposer ! L'odeur en était si infecte , qu'une des personnes qui m'accompagnaient fut sur le point de se trouver mal. »
Le capitaine Croker visita aussi l'hôpital espagnol , ainsi nommé parce qu'il est entretenu aux frais de l'Espagne. Il y vit , étendus sur la terre, des infortunés de tous les âges et
de tous les sexes : des vieillards , des femmes et des enfans. Tous avaient les jambes tellement enflées et ulcérées , que leurs plaies paraissaient incurables. Il remarqua surtout, au milieu de plusieurs autres femmes , une pauvre sicilienne qui fondit en larmes en lui disant qu'elle était mère de huit enfans, et en lui en montrant six qui étaient esclaves avec elle depuis treize ans! La plupart de ces femmes avaient été enlevées dans des descentes faites par les Barbaresques sur les côtes de l'Italie. En quittant ce lieu d'horreur, le capitaine rencontra des esclaves mâles que l'on ramenait du travail au bagne , conduits par des infidèles armés d'énormes fouets ; plusieurs d'entre eux étaient pesamment chargés de chaînes.
La relation publiée par M. Pananti de sa récente captivité â Alger, fournit d'autres détails sur le même sujet Après avoir résidé plusieurs années en Angleterre , il s'embarqua , pour retourner dans sa patrie, sur un navire sicilien qui fut capturé par un pirate, et conduit à Alger. Parmi ses compagnons d'infortune se trouvaient un M. Torrini , un chevalier Rossi , sa femme qui était anglaise, leurs deux enfans, et une jeune Sicilienne qui allait épouser a Palerme celui qui avait reçu le don de
son cœur, et dont les malheurs forment un épisode touchant dans l'ouvrage de M. Pananti.
Dès qu'ils eurent mouillé dans le port d'Alger, on les conduisit à l'amirauté, où ils trouvèrent, sous un vaste tendelet qui ombrageait le devant de l'édifice, les membres de l'amirauté assis et environnés d'une pompe vraiment barbare. « On nous demanda, dit M. Pananti , nos papiers , qui furent d'abord examinés avec une scrupuleuse attention et beaucoup de gravité, puis présentés au consul anglais , afin de savoir s'il avait quelqu'un de sa nation a réclamer. Le consul reconnut au premier coupd*œil l'insuffisance de nos titres; mais, guidé par la bonté de son cœur et par les sentimens de compassion que lui inspirait notre triste position, il usa de tous les moyens en son pouvoir pour nous soustraire au sort qui nous menaçait; son humanité s'étendit même à des personnes nées dans des pays alliés à la France, alors en guerre avec l'Angleterre : elles étaient malheureuses, et c'en était assez pour qu'il leur accordât sa protection. Mais le rais Hamela , l'un des principaux membres de la marine, soutint avec force les droits des capteurs; il établit la plus subtile distinction entre ce qu'il entendait par être domicilié ou originaire d'un
pays , et se montra dans cette discussion un fort habile jurisconsulte selon le code africain. Les mots : bonne prise! esclaves î prisonniers ! circulèrent aussitôt de bouche en bouche dans le conseil, et furent bientôt entendus par la foule assemblée au dehors , laquelle , par ses cris et par ses vociférations , semblait applaudir à cette espèce de décision. Le consul réclama alors officiellement la dame anglaise et ses deux enfans; ce qui lui ayant été accordé, le chevalier Rossi , son mari , s avança , et demanda aussi sa libération , attendu qu'il avait épousé une anglaise, et qu'il était père de deux sujets britanniques. Sa demande ayant été aussi accueillie, il rejoignit sa femme et ses enfans. Le consul fit une nouvelle tentative en notre faveur, mais inutilement. Cette résolution fut immédiatement suivie des mots sckiavi! schiavi! (esclaves! esclaves 1) qui furent répétés aux acclamations par la multitude. » Le conseil s 'étant levé peu après, l'attroupement se dispersa, et le consul anglais était parti longtemps avant que les malheureux captifs fussent revenus de leur douloureux étonnement. Bientôt cependant une garde commandée par un officier turc les conduisit â travers une partie de la ville, et au milieu d'une foule de spec-
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tateurs , dont le nombre en était d'autant plus grand que c'était un vendredi , et que le peuple sortait dans ce moment des mosquées. En arrivant au palais du dey, les premiers objets qui frappèrent leurs regards furent six tètes sanglantes rangées devant la porte d'entrée , et pardessus lesquelles il leur fallut passer pour entrer dans la cour. Après avoir paru devant le dey, M. Pananti et ses compagnons furent menés au bagne des esclaves chrétiens. Dès qu'ils parurent dans la cour, ils furent aussitôt environnés d'une multitude d'esclaves couverts de haillons , et dont les traits portaient l'empreinte des plus douloureuses souffrances. Les maux auxquels ils étaient en butte semblaient avoir flétri leur ame, et , en détruisant les plus doux sentimens de la nature, les avoir rendus insensibles à l'infortune des autres : aussi ue donnèrent-ils aux nouveaux arrivans aucun témoignage de cette compassion à laquelle ils avaient lieu de s'attendre de leur part. M. Pananti obtint bientôt sa liberté par suite des démarches bienveillantes de M. Macdonald , le consul anglais; et il employa le surplus du temps qu'il passa â Alger, à recueillir des renseignemens précieux sur l'état actuel de la barbarie.
Il est difficile de dire quelque chose de positif sur le commerce d'Alger. Aux productions de son sol mentionnées dans le chapitre troisième , on peut ajouter du coton , des raisins , des figuiers , des dattes , des plumes d'autruches , de l'essence de rose , de l'or en poudre venant de l'intérieur; des chevaux, du bétail, ainsi que du sucre, du café et des marchandises manufacturées provenant des prises faites sur les nations européennes. On y importe de la poudre à canon , des armes à feu , des pierres a fusil , du bois de construction , et toutes sortes d'approvisionnemens destinés pour la marine ; des draps fins , des étoffes d'or et d'argent , du coton en laine, des épices, de l'étain , du fer, du plomb, du mercure, des toiles, de l'alun, du riz, de la cochenille , du savon , de la couperose, de l'aloès , du vermillon, du bois de teinture, etc. Les Anglais ont acheté le monopole exclusif de ce commerce. Au reste , le brigandage des corsaires d'Alger, qui serait nuisible à des nations commerçantes , est devenu , par la nature même du gouvernement, le soutien des forces et de la marine d'Alger.
Les espèces monnayées en circulation à Alger appartiennent pour la plupart aux na-
tioos maritimes de l'Europe ; mais les plus communes sont le doublon et la piastre d'Espagne, qui valent , le premier environ 84 fr. , et la seconde 5 fr. 4° cent. Les espèces de la régence sont des sultanins d'or de la valeur d'environ 1 1 fr., et des aspres , petite monnaie d'argent valant à peu près 1 centime deux tiers. La pa ta que-chique (pataca-chica) est une monnaie de compte qui vaut a3i aspres, ou 3 fr.
48 cent.
La même incertitude existe à l'égard des revenus et des dépenses publiques. Les premiers, qui proviennent en grande partie des tributs , des présenslevés sur les puissances européennes, de la rançon des esclaves , du monopole des grains , des taxes arbitraires imposées sur les étrangers, et des droits insignifians que paient les marchands maures, juifs et chrétiens, s'élèvent, d'après Rehbinder, a environ 4>ooo,ooo de francs ; le même auteur n'évalue les dépenses qu'à a,3oo,ooo francs. Si le dey éprouve un besoin pressant d'argent , il y remédie quelquefois en donnant l'ordre d'étrangler un ou deux beys ou quelques Maures opulens , dont les richesses deviennent alors sa proie ; de faire une excursion chez les Bédouins , ou bien de déclarer la guerre à quelque nation européen-