‹ Description historique de l ́abbaye royale d ́Hautecombe, et des mausolées élevés dans son église aux princes de la maison royale de SavoieChapitre 62 sur 66 · LÉGENDE DE SAINTE ÉRINE · texte numérisé non relu

LÉGENDE DE SAINTE ÉRINE

Après la célèbre victoire remportée pai l'empereur Conslantin-le- Grand contre Maxence , il avait encore à craindre un redoutable ennemi , Licinius, né dans la Dace, à qui l'empereur Galère Maximien avait donné le titre de César , et qui avait été salué empereur

dans la Pannonie. Constantin se trouvant à Milan avec Licinios , ne négligea rien ponr gagner son amitié , et il lai donna sa sœur Constance en mariage , l'an 313 (45).

L'empereur Licinius, qui gouvernait l'Orient, habitait à Thessalonique, capitale de la Macédoine , et il exerçait de grandes persécutions contre les chrétiens. Aussi fit-il élever dans le paganisme sa fille Pénélopée et son fils Licinius, issus de son union avec la sœur de Constantin. Appollonius , chargé d'apprendre les sciences à Pénélopée, professait en secret le christianisme , et il dévoila à son élève les saintes vérités de la religion de Jésus-Christ.

Cette jeune princesse , d'une beauté ravissante, étant un jour à la fenêtre, vit arriver du côté droit du palais, une colombe qui pénétra dans sa chambre et déposa sur la table un rameau d'olivier, après quoi eile reprit le vol. Cn instant après , un corbeau arrivé du côté gauche, déposa sur cette même table une vipère morte dont le corps était tout meurtri , et disparut.

Frappée de cet événement , elle en demanda l'explication à Appollonius. Il répondit que la colombe et le rameau d'olivier annonçaient un message de Dieu pour l'appeler au séjour de la paix et de l'innocence, tandis que le corbeau et la vipère meurtrie signifiaient qa'elle aurait de cruels tourments à souffrir sur la terre.

Ayant pris la ferme résolution d'embrasser le christianisme , elle eut une vision dans laquelle un ange loi apparut ; il lui confirma la prédiction d'Appollonius , et lui dit de quitter le nom de Pénélopée, pour prendre celni d'Erine, lorsqu'elle recevrait le baptême; il ajouta que Dieu l'avait destinée au martyre, mais qu'il lui donnerait la force et le courage de le supporter, et qu'elle convertirait, par son exemple , un grand nombre de personnes au christianisme. Aussitôt Pénélopée abandonna le culte des idoles , cl reçut le baptême sous le nom d'Erine; elle fit la profession publique de sa foi , et ne cessa dès lors de souffrir pour l'amour de Jésus-Christ.

Les guerres de Constantin-Ie-Grand contre son beau-frère Licinius, qui fut tué avec son fils l'an 325, et les luttes sanglantes de Sapor II , roi des Perses , contre les Macédoniens , appartiennent à l'histoire. Sapor poursuivait les chrétiens avec toute l'ardeur de la haine. Pendant qu'il était à Thessalonique , il fit saisir Erine par ses soldats , et ordonna qu'elle fût mise à la torture , pour l'obliger à revenir au culte des faux dieux ; mais cette jeune vierge s'étanl

montrée inébranlable dons sa foi , il commanda aux bourreaux do la faire mourir par les tourments les plus cruels. Sainte Erine soutint le martyre avec héroïsme , sans montrer aucune crainte , et même sans donner aucun signe de douleur. Lorsque les bourreaux eurent exécuté leur féroce mission , ils furent frappés de mort subite , et sainte Erine apparut au peuple , la tête entourée d'une auréole lumineuse, et vêtue d'une tunique blanche , symboles d'innocence et de gloire.

Quand on découvrit son tombeau, i dix milles de Thessalonique , le corps de celte sainte répandit dans l'air un parfum suave, et les personnes infirmes ou malades qui allèrent prier Dieu avec dévotion vers ce tombeau, s'en retournèrent guéries miraculeusement.

On cite beaucoup d'autres miracles dans sa légende (46).

Le corps de sainte Erine fut transporté i Palras , ancienne ville de la Moree. Anselme, évoque de cette ville, dans le treizième siècle, avait une dévotion particulière pour cette sainte , et conservait sa tête dans un magnifique reliquaire, qu'il légua à l'abbaye d'Hautecombe.

Vers la fin du quinzième siècle , un voleur sacrilège s'introduisit pendant la nuit dans l'église de l'abbaye, et enleva la châsse de sainte Erine. Il fut arrêté à Genève, où il subit la peine de son crime. La châsse ayant été restituée aux religieux d'Hautecombe , ils la firent restaurer , et écrivirent sur une plaque d'or une inscription pour conserver le souvenir de cet événement (47).

Pendant la révolution française , celte précieuse relique fut dépouillée de sa châsse et abandonnée dans la sacristie , où elle fut recueillie par la famille Dupuy , et déposée chez une religieuse carmélite , qui en fit la restitution le 39 août 1826 , entre les mains de monseigneur Bigex , archevêque de Chambéry , lorsque Charles-Félix eut relevé l'abbaye de ses ruines. La somraaire-apprise à laquelle il a été procédé à l'archevêché, en forme régulière , a constaté l'identité de celle relique ; elle a fait résulter que sainte Erine avait toujours été vénérée â Hautecombe comme une patronne de l'abbaye , et que l'on en faisait la fête solennellement , avec. octave , le lundi de la Pentecôte , au grand concours des populations environnantes (48).

Depuis près de cinq siècles , on conserve à Hautecombe la tête de sainte Erine. 8. M. le Roi Charles - Félix lui a fait faire la belle châsse d'argent et do vermeil qu'on voit dans la sacristie. Suivant

la tradition , les bateliers dy lac du Bourgct qui ont eu recours à l'intercession de sainte Erine au milieu des dnngors de la tempête . ont été sauves d'une mort imminente , et l'on attribue i celle sainte une foule de guérisons miraculeuses dans la vallée. Sa fête est indiquée au 4 mai , dans la légende. Le lundi de Pentecôte, ses reliques sont exposées solennellement dans l'église d'Hautecombe.

Le ralentissement de la marche générale des esprits , qui ne se portèrent plus avec la même ardeur vers les monastères depuis le treizième siècle, et des événements que la prévoyance humaine est impuissante à conjurer , amenèrent graduellement la décadence de cette abbaye royale. Gomment aurait -elle pu se soustraire aux tristes conséquences des guerres dont la Savoie fut le théâtre depuis 4536 ; de l'occupation étrangère qu'elle dut subir à trois reprises différentes dans moins d'un siècle (49) ; et de la peste , fléau terrible , qui promena neuf fois se s ravages dans le duché, de 4552 à 4639? Un autre événement nuisible à l'abbaye fut le remplacement des abbés réguliers par des abbés commendataircs dispensés de la résidence , et autorisés à employer pour leur usage personnel la majeure partie des revenus de l'abbaye (50).

Cette nouvelle organisation eut en outre l'inconvénient de nécessiter une division dans les pouvoirs entre les personnes placées à la téte du monastère. Le prieur claustral , dont les fonctions temporaires appartenaient à la nomination de l'abbé général de Citeaux , eut en partage la direction et le commandement des religieux pour la discipline intérieure , tandis que la prééminence et les honneurs furent réservés à l'abbé commendataire, nommé à vie par le pape , sur la présentation du souverain ; mais l'impossibilité de prévoir tous les cas fit naître plus d'une fois des difficultés sérieuses entre le prieur et le commen-

(la La ire , sur les limites de leurs droits et de leurs attributions respectives, au détriment du bien et de la régularité de l'abbaye (54).

11 résulta de la réunion de ces circonstances que l'abbaye éprouva de la gêne dans ses ressources , que les bâtiments furent mal entretenus , que la surveillance fut moins sévère , et que le nombre des religieux diminua considérablement.

Dans les visites que les abbés généraux de l'ordre faisaient personnellement ou par leurs délégués, à l'abbaye royale d'Hautecombe, ils avaient soin de régler les droits et les obligations des abbés commendataircs envers le couvent ; car leurs intérêts étaient divergents , puisque les revenus du commendataire étaient d'autant plus considérables qu'il entretenait moins de religieux et qu'il apportait plus d'économie dans les dépenses. De là ces fréquentes ordonnances des abbés de Citeaux , et ces nombreuses transactions , soit pour déterminer le minimum de religieux à entretenir au couvent , soit pour régler ce qui devait leur être fourni.

Une ordonnance rendue à Hautecombe en 4550, par révérendi&sime dom Jean , abbé général de Citeaux , prescrivit que ce monastère serait toujours composé de vingtdeux religieux profès , quatre novices et vingt frères convers ; elle régla en même temps les prestations dues à chacun d'eux (52). Lors d'une autre visite faite le 23 mai 4573, révérendissime dom Nicolas Boucherai, abbé général de Citeaux, imposa à l'abbé commandataire l'obligation d'entretenir vingt-quatre religieux profès dans le couvent d'Hautecombe , et quatre profès dans le prieuré de la paroisse de Saint-Innocent, qui avait été unie à l'abbaye par bulles pontificales du 6 mars 44*3 (53).

Révèrendissime dom Edme de la Croix renonvela les mômes dispositions dans sa visite du premier septembre 1 585 (54) ; mais toutes ces ordonnances furent modifiées en partie par des conventions passées le 50 avril 1608 , entre les religieux et l'abbé commenda taire dom Sylvestre de Saluce, relativement aux prestations que les premiers auraient droit d'exiger à l'avenir (55).

11 est certain que dès lors l'abbaye fut dépouillée, par le malheur des temps , d'une grande portion de ses revenus ; car le monastère fut obligé de consentir , le 2 février 1698 , une nouvelle transaction avec l'abbé corn-

mendataire, dom Jean-Baptiste Marelly, par laquelle , en fixant la somme annuelle qui serait réservée pour l'entretien des religieux , on réduisit le nombre des prébendes à dix-sept (56).

Les patentes royales du 19 juin 1728 donnent une idée du triste état où se trouvaient les affaires temporelles de l'abbaye depuis longues années (57). « Voulant absolu- « ment, dit le roi Victor -Amédce H, réintégrer notre « abbaye royale d'Hautecombc dans tous les droits et « revenus dont elle a été injustement dépouillée par les m vicissitudes des temps passés , qui ont donné lieu à la « malice des détenteurs de ses biens , et à la négligence • de ceux qui étaient tenus de veiller à leur conserva- « tion , nous avons jugé à propos de nommer un sénateur « spécialement délégué pour juger les causes qui pour- « raient intéresser l'abbave , etc. »

Mais les titres constitutifs des droits de l'abbaye avaient disparu pour la plupart , à mesure des aliénations faites contre les règles canoniques ; d'ailleurs il n'existait pas encore de cadastre régulier , et les possesseurs de mauvaise foi avaient de grands avantages pour se défendre

contre les poursuites du monastère , presque toujours dénué des moyens de fournir les preuves judiciaires à l'appui de ses actions.

Les événements politiques portèrent un nouveau coup à l'abbaye d'Hautecombe.

Charles-Emmanuel UI ayant embrassé le parti de l'impératrice Marie-Thérèse, contre les cours d'Espagne, de Bavière , de Prusse , de Pologne et des Deux - Siciles , auxquelles la France s'était alliée pour abaisser la maison d'Autriche , une armée espagnole , commandée par l'infant dom Philippe, pénétra en Savoie l'an 17*2. Les troupes savoisiennes et piémontaises se défendirent vaillamment (58) , et l'armée ennemie , quoique au centre de la Savoie , fut constamment harcelée par une guerre de tirailleurs , à laquelle les habitants prenaient part. Ce fut un temps de bouleversements et de carnage , où l'on se

fit réciproquement le plus de mal possible.

Le monastère d'Hautecombe éprouva des dommages considérables pendant cette malheureuse époque. Malgré les réparations et restaurations qui avaient été faites à l'église et aux bâtiments du monastère , par ordre du procureur - général et du sénateur choisi par le Sénat de Savoie , en exécution des dispositions souveraines de Charles-Emmanuel I , sous date du 23 septembre 4 598 ; malgré les réparations qui avaient eu lieu en 4644-16*5, sous la régence de la duchesse Christine , et au commencement du dix-huitième siècle , sous le règne de Viclor- Amédée II , tous ces bâtiments se trouvaient dans un état déplorable de dégradation, lorsque l'occupation étrangère cessa par le célèbre traité d'Aix-la-Chapelle , du 48 octobre 4748.

Déjà en 4725, plusieurs monuments étaient tombés de

vétusté et avaient disparu (59) ; les colonnes et les voûtes de l'église , ainsi que les murs du monastère , construits en mauvais matériaux, menaçaient ruine; carie grès du pays , appelé vulgairement mollasse , s'effeuille et se réduit en poussière au contact de l'air et de l'humidité.

Convaincu de la nécessité de reconstruire les bâtiments du monastère et de faire à l'église de grosses réparations pour la consolider , le roi Charles-Emmanuel III pensa qu'on pourrait obtenir les fonds nécessaires pour une dépense aussi considérable , en y appliquant une partie des revenus de la mense abbatiale , et au moyen d'une meilleure administration des biens du monastère. Après la mort de dom Jean - Baptiste Marclly, dernier abbé commendatairc d'Hautecombe (60) , il fit solliciter auprès du pape Benoit XIV , la suppression de la mense abbatiale d'Hautecombe , et sa réunion au décanat de la sainte Chapelle de Chambéry ; elle lui fut accordée par bulles pontificales du 5 avril 1752. Le roi montra tout l'intérêt qu'il prenait à l'abbaye d'Hautecombe , dans le billet qu'il adressa, le 6 mars suivant, au chapitre de la Sainte- Chapelle.

« En obtenant du Saint-Siège (y est-il dit) la bulle du « 5 avril dernier , d'union perpétuelle de notre royale » abbaye vacante de Sainte - Marie - d'Hautecombe , au « doyenné et chapitre de notre Sainte-Chapelle de Savoie, « nous avons eu en vue principalement deux objets : « l'un , de donner , par les revenus de cette abbaye , une « augmentation aux différentes prébendes des membres « de cette Sainte-Chapelle ; l'autre, de faciliter par votre « administration des biens et revenus de ladite abbaye , t dans l'église de laquelle reposent les cendres de plu- « sieurs de nos augustes prédécesseurs, le rétablissement

« et la réédification plus prompte du monastère , et la « liquidation de ses droits , actions et revenus , tant par • la rénovation des fiefs que par la revendication des « fonds et droits qui pourraient n'en avoir pas été légi- « limement distraits et aliénés ; en conséquence , nous « nous sommes entendu avec notre saint père le pape « Benoit XIV, sur la manière de combiner ensemble ces « deux objets , etc. • (61).

Ces mêmes considérations sont formellement exprimées dans les bulles pontificales , qui renferment les dispositions suivantes :

« Sa Sainteté supprime la mense abbatiale d'Hautecombe et incorpore les biens et revenus qui en dépendaient, au chapitre de la Sainte -Chapelle de Chambéry.

« Elle réunit le titre d'abbé commendataire d'Hautecombe à la dignité de doyen de la Sainte -Chapelle , avec les honneurs , prérogatives , prééminences , et tous les droits spirituels et temporels qui compétaient aux précédents abbés commendataires.

« Elle ordonne que le chapitre devra remplir toutes les charges auxquelles l'abbé commendataire était tenu , et notamment de payer , pour l'entretien de quatorze religieux profès dans le monastère , la somme fixée par la transaction intervenue le 2 février 1698 , entre les religieux et l'abbé commendataire dom J.-B. Marelly.

« Enfin , elle réserve au Koi , pour la nomination du doyen de la Sainte-Chapelle , le droit de patronage, dont sa majesté et ses augustes prédécesseurs jouissaient pour la nomination de l'abbé commendataire d'Hautecombe. » (62).

Cette réunion n'apporta aucun changement dans le gouvernement intérieur du monastère d'Hautecombc. Le

prieur claustral continua , comme auparavant, à recevoir sa nomination de l'abbé général de Clairvaux , nomination qu'il avait soin de présenter à l'enregistrement du Sénat (65).

Le chapitre de la Sainte-Chapelle de Chambéry, fondé par bulles pontificales du 21 avril 1467, et dont le doyen avait le droit de porter la croix pectorale , l'anneau et la mitre (64) , fut supprimé lorsque sa sainteté le pape Pie VI érigea un évéché à Chambéry, par bulles du 15 août 1778. Le pape accorda dans ces bulles, aux évêques qui seraient nommés pour régir le diocèse , tous les honneurs et prérogatives attachés aux titres de doyen de la Sainte -Chapelle et d'abbé d'Hautecombe (65), et lorsque monseigneur Michel Conseil fut promu à l'évêché de Chambéry, par bulles du 90 mars 1779, il prit, dans le Mandement qu'il publia en 1780, pour sa prise de possession, les titres de doyen de la Sainte -Chapelle et abbé d'Hautecombe (66).

Les efforts des nouveaux administrateurs du monastère d'Hautecombe et l'aliénation d'une partie des biens de l'abbaye , n'avaient pu procurer la somme nécessaire pour achever les travaux de réparation et de reconstruction de l'église et du couvent ; mais le roi Victor- Amédée III , qui avait à cœur de les foire terminer , appliqua en outre à cette dépense les revenus des commanderies de l'ordre des saints Maurice et Lazare en Savoie.

Dans ces travaux , les colonnes gothiques de la nef centrale , qui étaient en mollasse , furent renforcées et recouvertes par des pilastres carrés en maçonnerie ; la voûte , qu'il était indispensable de refaire , fut baissée de quatre mètres par un motif d'économie , et mise à la hauteur de dix mètres et quarante centimètres ; enfin le

cloître et les bâtiments du couvent , qui étaient comme l'église , de style gothique , furent reconstruits dans la forme moderne qu'ils ont aujourd'hui , et achevés seulement en 1788. L'abbaye royale d'Hautecombe avait repris une splendeur nouvelle, lorsqu'elle reçut des événements politiques un contre -coup bien plus funeste que tous ceux dont nous avons fait mention.

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