‹ Description historique de l'abbaye royale d'HautecombeChapitre 57 sur 62 · FONDATION · texte numérisé non relu

FONDATION

L'abbaye royale de Sainte - Marie - d'Hautecombc fut fondée Tan 1125 , par Ainédée III , comte de Savoie , à la prière de saint Bernard , abbé de Glairvaux , et de saint Guerin , abbé d'Aulps, avec lesquels il était étroitement lié. La charte de fondation n'exprime point que le comte Amédée eût le projet de destiner cette abbaye à la sépulture de sa famille. Ce prince partit l'an 1147 , avec son neveu Louis VII , roi de France, pour la seconde croisade,

prêchée par saint Bernard. Atteint de l'épidémie qui régnait dans le camp des Croisés, il mourut en 4149, à Nicosie , ville de Vile de Chypre , et fut inhumé dans le monastère du mont Sainte-Croix (1) * ; mais après lui , le cloître et .l'abbaye d'Hautecombe devinrent le lieu de sépulture des princes de la maison de Savoie , depuis le règne d'Humbert son fils jusqu'à l'époque où le siège principal du gouvernement , qui était fixé à Chambéry , fut transféré à Turin (2).

Il est essentiel de rappeler quelques circonstances antérieures à la charte d'Amédéc 111 , qui se rattachent à la fondation d'Hautecombe.

Des religieux de l'abbaye de Molesme en Bourgogne . qui suivaient la règle de saint Benoit , partirent de leur monastère vers la fin du onzième siècle , pour chercher une autre retraite. Ils se fixèrent à vingt-cinq kilomètres de Thonon et du lac Léman , dans une vallée agreste du Chablais , sur le versant septentrional des Alpes , et jetèrent les fondements d'une abbaye célèbre dédiée à Sainte-Maric-d'Aulps (alpes). Elle a subsisté jusqu'en 1792 ; il n'en reste plus aujourd'hui que des ruines.

Guy fut le premier abbé de ce couvent , qui demeura soumis pendant quelques années à l'abbaye-mère , à laquelle était réservé le droit de nommer les abbés d'Aulps, en vertu d'une convention passée entre les deux monastères , Tan 1097 ; mais saint Gucrin , successeur de Guy, obtint en 1120, du pape Calixte II, une bulle qui annula cette convention , et consacra l'indépendance du monastère d'Aulps. Le nombre des moines y était devenu si

* Voir les Noies à la fin.

considérable , que quelques - uns d'entre eux allèrent fonder une colonie à Cessens , entre la rive orientale du lac du Bourget et la route de Rumilly à Aix-les-Bains (5).

La vallée ou combe (4) dans laquelle ils bâtirent leurs cellules , située à quelques minutes du village des Granges, fut Rappelée par eux Haute Combe, à cause de son élévation au-dessus de la plaine de Rumilly. Ils y vécurent à la manière des anachorètes , et continuèrent à dépendre du monastère d'Aulps ; car la concession du territoire dont ils furent gratifiés à Cessens , de la part d'Amédée III , l'an 1121 , n'eut pas lieu en leur faveur particulière , mais en faveur de l'abbaye d'Aulps et de Guerin , son abbé.

Saint Bernard , renommé par ses vertus , son caractère énergique , sa haute intelligence , et disciple de saint Robert , fondateur de l'ordre de Citeaux , avait introduit de salutaires réformes dans le troupeau confié à ses soins. Saint Guerin , son intime ami , les adopta l'an 1125, pour le monastère d'Aulps, et entre autres, les dispositions qui prescrivaient aux moines de quitter les cellules d'ermites et de vivre en communauté. Il ordonna en conséquence , à ses religieux établis en anachorètes dans la haute vallée ou com&ede Cessens, de rentrer dans la vie cénobitique. Ceux-ci se déterminèrent alors à s'éloigner du territoire qu'ils occupaient, pour fonder un couvent sur la rive opposée du lac du Bourget, dans un lieu appelé Charaya, auquel ils donnèrent le nom de Haute-Combe , en souvenir de l'ermitage qu'ils venaient d'abandonner.

La préférence qu'ils accordèrent au nouveau local est suffisamment justifiée par sa situation favorable pour unu maison de retraite , à raison surtout de son isolement au bord du lac. Cependant une des plus anciennes chroniques,

de Savoie , écrite vers la fin du quatorzième siècle (mais erronée sur plusieurs points historiques ) , attribue la fondation du couvent d'Hautecombe à ce que « dans ce « lieu dévocieux par miracle y apparust de une lumière « resplandissant qui se moustrait de jour et de nuyct • (5).

Le vertueux Amédée d'Hauterive et les religieux de l'ordre de Citeaux reçurent du comte de Savoie Amédée m, par une charte datée de 11*5, la donation à perpétuité de toutes les terres allodiales qu'il possédait et avait droit de posséder à Charaya, maintenant Haute-Combe, pour y établir un monastère en l'honneur de Dieu et de la bienheureuse Pierge Marie (6).

Telle est l'origine de l'abbaye royale dont nous avons donné la description.

Les auteurs qui assignent à la fondation d'Hautecombe une date postérieure à l'an 1125 , sont complètement réfutés par la charte que nous venons de citer , tirée du cartulaire de cette abbaye. Il est également impossible de faire remonter l'existence de ce monastère antérieurement à Amédée III. A la vérité, il est dit dans la charte que le comte de Savoie donne à dmédée , abbé , et à ses frères ; mais on comprend que lorsque les anachorètes de Cessens embrassèrent la vie cénobitique , ils durent être placés sous la direction d'un abbé , et qu'ils purent accepter avec lui , suivant les usages de cette époque , la donation qui était faite , pour leur procurer un établissement.

Bien qu'on ait trouvé des antiquités ou des vestiges de constructions romaines à Seyssel, à St-Genix-d'Aostc , ( petites villes de Savoie situées au bord du Rhône et peu éloignées d'Hautecombe ) , au village du Bourget , vers l'extrémité méridionale du lac , et enfin sur le Mont-du-

Chat, cependant l'opinion suivant laquelle ce monastère aurait été bâti sur les ruines d'un temple païen, ne repose pas sur des indices suffisants. L'inscription romaine :

AVG . SACRVM . C . FL . VOLT1N . SÀBINUS

rapportée par Guichenon, et qu'un archéologue genevois (Âbauzit) a vue autrefois dans le cloître, n'est pas un argument concluant , puisqu'on ignore si elle a été découverte dans le territoire de l'abbaye, ou si elle a été apportée dans le monastère.

Quoi qu'il en soit , cette abbaye n'eut pas une prospérité moins grande que celle d'Aulps. Peu d'années après sa fondation , lorsque saint Bernard en fit la visite (7) , elle comptait deux cents religieux, et elle put fonder à son tour des colonies, notamment l'abbaye de St-Etienne de Fossa-Nuova , près de Terracine , dans le royaume de Naples (8).

Depuis le milieu du onzième siècle, les monastères prirent un développement, une influence extraordinaire, qui s'est continuée progressivement jusque vers la fin du douzième siècle. L'ordre seul de Citeaux, fondé en 4098, comptait 4,800 abbayes peu après l'année 4200 (9).

Lorsqu'un saint anachorète avait réuni autour de sa cellule assez de disciples pour former une maison religieuse, ils étaient organisés suivant les règles cénobi tiques (c'étaient celles de saint Bazile , en Orient , et celles de saint Benoit , en Occident , qui étaient le plus universellement adoptées) ; ou bien, à mesure qu'un monastère devenait trop nombreux , il envoyait des religieux fonder une colonie dans des terres dépeuplées dont les seigneurs leur faisaient la concession. Ces religieux élevaient une chapelle , construisaient des cellules , fertilisaient les

terres par la culture, formaient des ateliers, et leurs travaux suffisaient à tous les besoins de la communauté ; quelquefois même ils creusaient des fossés et préparaient divers autres moyens de défense , pour se garantir contre la force brutale dont l'abus était si fréquent à cette malheureuse époque ; ils faisaient en commun la prière et les repas : chacun vaquait ensuite aux occupations qui lui étaient assignées.

Cet accroissement rapide des monastères ne fut pas seulement causé par un redoublement de ferveur religieuse , il fut aussi l'effet d'un besoin de l'époque. La société était déchirée par l'anarchie et par les batailles continuelles que les seigneurs féodaux se livraient entre eux. Les institutions sociales , empreintes de barbarie et d'ignorance, étaient impuissantes à protéger la propriété et la vie. Enfin la servitude de corp$ et celle de la glèbe étaient en pleine vigupur.

Au milieu de ces maux, qui répandaient partout l'inquiétude , le découragement , la désolation , les hommes de tous les rangs trouvaient un refuge paisible et une protection généreuse dans les monastères, sauvegardés par la religion, et dont un grand nombre avaient les moyens matériels de repousser d'injustes agresseurs. Le serf, le taillable à merci ou à miséricorde, et l'artisan , étaient accueillis comme le guerrier et le puissant feudataire. Tous , revêtus d'un froc semblable , devaient se soumettre sans distinction à la règle commune , et partager leur existence entre la prière et le travail manuel, auquel plusieurs d'entre eux ajoutaient la culture des lettres , alors exclusivement abandonnées au clergé.

Ardents auxiliaires de l'église romaine , les cénobites du moyen-âge concoururent puissamment au succès de ses

efforts pour imprimer à la civilisation le mouvement progressif qui s'est continué par les croisades , par l'établissement des communes , et qui a été si fortement accéléré par l'imprimerie. Us s'interposaient auprès des grands pour faire réparer les injustices, pour calmer les haines, apaiser les vengeances , et arrêter des mains prêtes à faire couler le sang. Quelle reconnaissance ne leur doit-on pas pour nous avoir conservé tant d'écrits précieux , chefsd'œuvre du génie des anciens !

Les abbés des grands monastères, élevés à cette dignité par la voie de l'élection , et choisis parmi les personnes les plus lettrées de leur temps , furent en général des hommes remarquables par leurs lumières et leurs vertus. Jouissant de la même considération que les évêques , ils étaient appelés dans les conseils des souverains , qui leur confiaient des ambassades , leur remettaient les rênes de l'état lorsqu'ils devaient s'absenter, et les chargeaient de l'exécution de leurs volontés dernières.

Les couvents produisirent une foule de personnages distingués non-seulement par une piété exemplaire, mais encore par un esprit supérieur pour leur époque , et par un courageux dévouement au triomphe de la religion et au bonheur de leurs semblables. Le monastère d'Hautccombe surtout en a fourni un très-grand nombre , parmi lesquels on remarque trois saints , deux papes , plusieurs cardinaux et prélats illustres dans l'histoire de l'église.

Saint Amédée d'Hauterive fut le premier abbé d'Hautecombe. Issu d'une famille distinguée de la Côte-Saint- André , dans le Dauphiné , il avait passé ses premières années à la cour de l'empereur d'Allemagne Henri V ; il se retira dans l'abbaye de Clairvaux, où il acquit l'affection de saint Bernard , qui le choisit pour diriger les

religieux d'Hautecombe. L'empereur Conrad II l'appela dans son conseil ; l'empereur Frédéric I en fit son chancelier ; il reçut du comte Amédée III de Savoie la plus grande preuve d'estime et de confiance : ce prince , en partant pour la Terre-Sainte , le chargea de la tutelle de son fils Humbert III , et lui remit l'administration de ses états. L'abbé d'Hauterive fut à la hauteur de cette importante mission , et l'on a vu les heureux résultats de l'éducation religieuse qu'il donna au jeune Humbert. Promu à l'évéché de Lausanne , l'an 41M, il y mourut en 1158, avec la réputation d'un saint. Il a composé huit homélies en l'honneur de la sainte Vierge, insérées dans la Bibliothèque des Pèrei (10).

Saint Vivian , disciple de saint Bernard , fut le successeur de l'illustre Amédée d'Hauterive dans la dignité d'abbé d'Hautecombe (il).

Le bienheureux Humbert 111 , comte de Savoie , fut élevé dans le monastère d'Hautecombe , où il revint souvent faire des retraites. Quelques jours avant sa mort , il y prit l'habit religieux (13).

Les souverains pontifes Gélestin IV et Nicolas III , sortirent l'un et l'autre du monastère d'Hautecombe. Le premier se nommait Geoffroi de Châtillon , et fut élu pape en 1241. Le second , Jean-Gaétan Orsini , fut appelé sur le trône pontifical l'an 1277 (13).

Ce titre de gloire de l'abbaye royale d'Hautecombe y était rappelé par les deux inscriptions suivantes, qu'il paraîtrait à propos de rétablir dans le cloître (14) :

CACDE , DOMUS . ALT-S-CUHH K PtOLKN . NUTBISTI . SCCLBSI.C A!ITISTITEtf . MACSUM . QUAfcTUM CeLESTISCJN . AC . FACOMDOH

ALT A-Cl'MBA SAIIArDIA . KATUM . CEXI'ISTI . SiriENTl* MCOLACM . TCRTltTM . POXTiriCM . MAC M m ATQCB . GBXBROMM

Parmi les abbés d'Hautecombe élevés à la pourpre romaine ou à l'épiscopat , on compte :

Henri, célèbre par ses écrits contre les Albigeois et par les nombreuses ambassades dont il fut chargé auprès des principales cours de l'Europe. Appelé en 1479 au concile de Latran , le pape Alexandre III le nomma cardinal évéque d'Albano (15).

Alexandre Farnèse ( 1558) , cardinal et neveu du pape Paul III (16).

Le cardinal de Saint-Georges , qui vivait en 1550 (17).

Pierre de Bolomieu, nommé évéque de Belley en ikkk.

Perceçal de la Baume , son successeur, évéque de Mondovi et ensuite patriarche de Grade (18).

Claude d'Eslavayé, évéque de Belley en 1516 (19).

Claude de la Guiche , ambassadeur de l'empereur d'Allemagne (Henri II), en Portugal et à Rome , protonotaire apostolique en 1540 , puis évéque d'Agde , d'où il fut transféré au siège de Mirepoix (30).

Alphonse del Bene\ évéque d'Alby. Ce savant prélat s'est fait un nom par ses écrits littéraires et par ses relations avec les beaux-esprits de son temps. Ronsard lui dédia son Art poétique , et Juste Lipse son célèbre ouvrage sur les anciennes inscriptions. Il était lié avec le président Favre et saint François de Sales , fondateurs de l'Académie Florimontane d'Annecy. Del Bene fut agrégé à cette académie. Enfin , il fut nommé historiographe du roi Charles-Emmanuel I , qui lui accorda , par patentes du 20

mars 1572, la dignité de sénateur dans le Sénat de Savoie. Les bulles pontificales qui ont conféré à ce prélat l'abbaye d'Hautecombe , sont sous date du premier octobre 1589. Le roi , par des patentes du 20 décembre suivant, le confirma dans les fonctions de sénateur (21).

Les abbés d'Hautecombe ont été honorés dès lors de cette dignité , non point en vertu d'une disposition générale, comme quelques auteurs l'ont affirmé, mais par des patentes qui leur étaient accordées personnellement, comme aux archevêques de Tarentaise (22).

L'abbé général de l'ordre de Citeaux portait, en France, le litre de premier conseiller-né du parlement de Bourgogne (25).

Nous citerons encore les noms de quelques autres abbés d'Hautecombe qui ont eu des titres particuliers à la célébrité :

Godefroy, qui vivait en 1180, a écrit plusieurs ouvrages estimés, et entre autres la vie de saint Pierre, archevêque de Tarentaise (2*).

Guy , abbé en 1212. Ce fut par son conseil que le comte Thomas accorda des franchises à la ville de Yenne (25).

Robert y qui vivait en 1252, eut l'honneur d'être chargé par le pape Grégoire IX , de missions très - importantes auprès des cours d'Angleterre et de France (26).

Lambert, abbé en 1258. Béatrix de Savoie, comtesse de Provence , et Pierre le Petit-Charlemagne , lui confièrent l'exécution de leurs dernières volontés (27).

Conrad fut élu abbé de Clairvaux en 1313 (28).

Sylvestre de Saluées, abbé en 1605, fut ambassadeur des ducs de Savoie Charles-Emmanuel I et Victor-Amédée I , en France et à Venise (29).

Adrien de Saluées fut élevé à la dignité de doyen dans

DigitizecW

le chapitre des comtes de Lyon ; il mourut dans cette ville en 16*0 (50).

Moine de Swoie , dont nous avons fait mention dans le chapitre deuxième (31).

L'abbaye royale d'Hadtecombe fut enrichie par les dons généreux et les nombreux privilèges que lui accordèrent les princes de la maison de Savoie, et notamment : Humbert III , — Thomas I , — Thomas II , — Amédée IV, — Sybille de Baugé , — Edouard , — Aimon , — Louis II , baron de Vaud , — Bonne de Bourbon , femme d* Amédée VI , — Humbert , comte de Romont , — Yolande de France, femme d' Amédée IX, dit le Bienheureux, etc. (33).

« Les princes de la maison de Savoie ( dit l'éloquent évéque de Maurienne, monseigneur Vibert), ont di de tout temps une affection particulière pour l'abbaye d'Hautecombe. Nos souverains aimaient à habiter ce lieu de retraite ; ils y trouvaient , loin des agitations du monde , un repos que ne pouvait leur donner l'éclat de la puissance et de la grandeur ; ils allaient devant les tombeaux de leurs pères s'humilier sous la main de Dieu , et la vue du néant des choses humaines leur apprenait comment ils devaient user du pouvoir que Dieu leur avait confié. Une vertu secrète sortait , pour ainsi dire , des cendres de leurs aïeux , et réchauffait dans leurs veines le sang qui avait coulé dans celles des Humbert et des Amédée. Tant de vertus et d'actions héroïques rappelées à leur mémoire , étaient pour eux la source féconde des plus nobles pensées ; et c'est peut-être à la puissance de tels souvenirs que nous devons en grande partie de n'avoir eu, dans la longue suite de nos souverains, que des princes pieux, et dont le but fut toujours le bonheur de leurs peuples. » (55).

On sait que plusieurs monastères ont joui depuis le moyen-àge d'une puissance temporelle qui rentrait dans l'ordre féodal. L'abbaye royale d'Hautecombe a été de ce nombre. Le comte Thomas I lui permit, en 1203, de posséder des fiefs , et l'exempta des taxes qui étaient perçues sur l'achat , la vente ou le transport des marchandises. Ce droit était limité à l'usage et aux besoins du couvent. Il défendit à ses officiers de l'inquiéter et d'en exiger des amendes pour faits de chasse ou autres (54).

Ensuite , par une charte du mois de mars 1252 , datée de Pierre-CUàtel , il donna en fief aux religieux d'Haute-* combe les villages de Meyrieux , de Clarafons, de Frisine et autres lieux , en présence de Guillaume son fils , évêque , et d'Humbert de Seyssel , ce que confirmèrent peu de temps après Marguerite de Faucigny , comtesse de Savoie , Aimé , Aimon , Pierre , Boniface et Philippe , ses enfants (55). L'abbé d'Hautecombe fut dès lors vassal des princes de Savoie. Le baron de Vaud ( Louis H ) , pour avoir part aux prières du couvent, ajouta, en 1325 , à ces droits féodeaux , la justice du fort de Lavour en Bugey , jusqu'au pont de Chanaz , sur le Rhône (36).

Le village de Montagny appartenait aussi à l'abbaye en vertu de la concession qu'Etienne Ghabod , de Ghambéry , en ava.it faite en 1508, à l'abbé Conrad. Ce village fut donné en fief à Vivian Veillet , en 1527, par Jacques, abbé d'Hautecombe.

Le monastère d'Hautecombe ne jouissait point d'une juridiction illimitée dans son territoire féodal. Il n'avait pas le droit d'y élever des fourches patibulaires, et lorsque le juge nommé par l'abbaye prononçait la peine de mort contre les malfaiteurs , la sentence devait être exécutée aux arbres éloignés de la route. Les fourches patibulaires

étaient le signe extérieur d'un pouvoir sans bornes et une grande marque de distinction , dont on faisait étalage dans le temps de la féodalité. Elles restaient constamment élevées dans l'endroit le plus apparent de la cour du château seigneurial. La forme de ces potences , dont les piliers étaient ordinairement en pierre , indiquait la dignité du seigneur haut- justicier : les comtes avaient le droit d'avoir six piliers , les barons quatre piliers , les seigneurs châtelains trois piliers , et les simples seigneurs deux piliers (37).

Le riche patrimoine de l'abbaye ne pouvait être confié à des mains plus charitables. Les œuvres pieuses des religieux d'Hautecombe s'étendaient jusque dans la ville de Lyon. Depuis la fin du douzième siècle , ils se chargèrent de l'aumônerie et de l'entretien du seul pont jeté sur le Rhône , dans cette ville.

Au commencement du siècle suivant , l'archevêque Pierre de Savoie leur remit l'administration du grand hospice de l'Hôtel-Dieu , fondé en 8k& , par le roi Childebert et sa femme Ultrogothe , au confluent du Rhône et de la Saône. Le développement de cet hospice (le premier peut - être des Gaules ) , rendant cette tâche trop difficile, à cause de la distance qui le sépare du monastère , l'abbé d'Hautecombe , Etienne Verdet , entra en négociations avec Jean de Braissy , abbé d'un autre monastère du même ordre , plus rapproché de Lyon , et possesseur de belles forêts dans le voisinage. Par suite de la convention qu'ils conclurent, le monastère de Chassagne , situé près de Villefranche , se chargea de l'entretient du pont et du service de l'Hôtel-Dieu. Les moines de Chassagne administrèrent cet hospice pendant plus d'un siècle ; mais (dit un historien de Lyon) les pestes et

les épidémies y amenèrent tant de malades , qu'il ne fut plus possible à ces religieux de soutenir un aussi lourd fardeau , soit sous le rapport de la direction , soit sous celui de la dépense ; ils appelèrent d'abord à leur aide les conseillers échevins de la ville, et leur abandonnèrent ensuite entièrement l'administration de l' Hôtel-Dieu, l'an 1*86 (38).

Les religieux d'Hautecombe administrèrent pendant un plus long intervalle la maladrerie ou léproserie , fondée dans la même ville par Jean de Fabrice; ils en prirent la direction en 1319 , et la conservèrent jusqu'aux célèbres déclarations de Louis XIV sur les hôpitaux. Un édit publié au mois de décembre 1672, commença par en ôter l'administration aux monastères, pour la confier aux ordres équestres du Mont-Carmel et de Saint-Lazare-de- Jérusalem ; ensuite tous les établissements de bienfaisance furent organisés sur de nouvelles bases par les édits de 1693 et 1698 (39).

Les dons généreux de la maison de Savoie , les libéralités exercées par de hauts dignitaires de l'église , par des seigneurs et même par de simples particuliers , une administration intelligente , et les défrichements des moines , auxquels on doit les vignobles , les champs et les prairies fertiles qui entourent le monastère , avaient fait parvenir l'abbaye royale à une grande prospérité.

Le couvent avait deux murs d'enceinte , dont il reste des traces : le premier commençait à l'ancien port , vers le vieux bâtiment au nord de l'abbaye , où l'on retire aujourd'hui les bateaux réservés pour le service royal ; le second est debout. On y remarque l'antique porte de l'aumône , ainsi nommée parce que les pauvres s'y réunissaient pour recevoir chaque jour la charité libérale-

ment exercée par les moines. La face de cette porte, qui regarde le chemin de la fontaine intermittente , est surmontée des armoiries d'un abbé.

Le nombre considérable de religieux , qui s'est élevé jusqu'à deux cents , avait nécessité d'immenses édifices pour les loger ; on a trouvé plusieurs vestiges de constructions vers la fontaine intermittente, et l'on peut voir encore des ruines de bâtiments sur le monticule qui s'élève au couchant du monastère.

La plus ancienne construction dont les restes ont échappé aux ravages du temps , est la chapelle de Sainte André : les antiques colonnes romandes , taillées en mollasse et soigneusement conservées dans la nouvelle chapelle bâtie en l'honneur de ce saint , appartiennent au douzième siècle.

Quant à l'église, on ignore l'époque de sa construction. Cependant , elle doit avoir été bâtie dès les premiers temps de l'abbaye, pour répondre au but de sa fondation et pour réunir aux offices divins la prodigieuse quantité de religieux qui s'y trouvaient du temps de saint Bernard. Sa forme, dès l'origine, a été celle d'une croix latine. Les différentes modifications qu'elle a subies depuis, n'ont apporté aucun changement notable à la surface qu'elle occupait alors, et qui est encore à peu près la même aujourd'hui. L'histoire nous apprend que le tombeau d'Humbert III fut placé dans le clottre , à côté de la porte de l'église. Il y était encore du temps de Guichenon (40) , et il est certain que dès lors cet édifice n'a pas été agrandi. L'architecture intérieure , œuvre de plusieurs siècles , portait les traces des divers styles , roman , byzantin et gothique , qui se sont succédé.

La chapelle dédiée à saint Michel , à droite du chœur ,

fui ornée en 4295, lorsqu'on déposa dans la tombe Jeanne de Montfort , où elle fut suivie , en 4302 , par Louis I er , baron de Vaud , son époux. La petite chapelle à côté , dédiée à 9aint Alphonse de Liguori , était autrefois consacrée à la sainte Vierge.

En 4542 fut terminée la chapelle des princes, à gauche du chœur. Le comte Aîmon la fit bâtir pour y déposer les restes de ses prédécesseurs inhumés dans le cloître de l'abbaye , qui n'étaient pas protégés par des monuments particuliers. Cette chapelle était ornée de douze statues représentant les apôtres, coloriées d'or , d'azur et de vermillon , comme les pages d'un Missel , suivant le goût de cette époque, dans le but de leur donner l'aspect de personnes vivantes. Les cinq siècles qui se sont écoulés dès lors, n'ont pu entièrement effacer la trace des couleurs sur les fragments de ces statues, découverts dans les fouilles et conservés dans le cloître. Jean Grandson et Georges d'Aquila avaient peint la voûte de cette magnifique chapelle, fermée par une grille de bronze et d'airain.

Quelques années après , Bonne de Bourbon , femme d'Amédée VI le Comte-Vert , fit construire une très-belle chapelle dédiée à saint Benott et à saint Bernard (44). Nous sommes porté à croire qu'elle était placée hors de la nef gauche , vers l'endroit où s'élève aujourd'hui la rotonde de saint Félix.

En 4424, Humbert, comte de Romont, fonda une autre chapelle à côté de la précédente. Nous avons eu sous les yeux une gravure d'Hautecombe faite en 4700, où l'on voit une saillie contre le mur extérieur de la nef gauche, qui pourrait avoir servi d'enceinte à ces deux chapelles.

Au commencement du seizième siècle, Claude d'Estavnyé , abbé commendataire d'Hautecombe , éleva la eha-

pelle de Belley devant la façade de l'église. La porte de cette construction , qui a la forme d'un péristyle, était tournée au nord au lieu d'être au couchant , en droite ligne de la porte de l'église.

La voûte de la nef centrale de l'église était plus haute de quatre mètres environ que la voûte moderne (42) ; elle était supportée non point par des pilastres , mais par de fortes colonnes en grès (mollasse), dont on a vu des vestiges. Conformément aux règles de l'architecture gothique , elles étaient composées de la réunion de quatre colonnes moyennes renforcées par quatre colonnettes . destinées à former les nervures de la voûte , en s'élevant au ciel , comme l'expression de la prière. Les bas-côtés avaient les chapiteaux les plus variés , présentant des figures grimaçantes et des têtes d'animaux, emblèmes du péché. On conserve dans le cloître quelques fragments de ces sculptures trouvées dans les fouilles.

La disposition des caveaux qui renferment les dépouilles mortelles des princes de Savoie était la même qu'aujourd'hui. 11 y avait un premier caveau sous le dôme , vers la porte d'entrée du chœur ; un second , en forme de T , dans la chapelle des princes ; un troisième dans la chapelle du comte de Romont; un quatrième au-dessous du monument d'Humbert III ; un cinquième dans la chapelle de saint Michel ; un sixième dans le chœur , près du tombeau des barons de Vaud , et un septième audessous du tombeau de Boniface. Ils ont été trouvés avec les ossements des princes, lors des fouilles de 1825 (*5).

Tous les auteurs qui ont écrit sur Hautecombc parlent de la richesse des peintures et des sculptures dont elle était décorée. Guichenon nous a transmis les dessins des monuments d'Humbert 111 , de Boniface , du comte Aimon

et de sa femme Yolande , de Louis , baron de Vaud , et de Jeanne de Montfort; ils étaient exécutés en bronze ou en marbre. L'habile ciseau de Gacciatore les a reproduits avec une admirable fidélité ; mais il ne reste aucun document sur les autres mausolées , à l'exception de celui de la comtesse Marguerite de Kibourg. Les ingénieuses allégories de ce mausolée frappèrent le médecin Cabias , qui a écrit sur les eaux d'Aix un ouvrage imprimé à Lyon en 1523. Ce docteur français, peu versé dans l'histoire de Savoie , a cru que cette princesse était Marguerite de France ; mais la description qu'il donne de son tombeau n'en est pas moins intéressante. Je la rapporte en entier.

« Dedans l'église d'Hautecombe l'on voit les tombeaux et sépulcres des sérénissimes princes de Savoie , lesquels sont dignes d'être admirés , tant pour la beauté du marbre duquel ils sont travaillés, et relevés de leur longueur, avec autant d'embellissement de l'or et l'azur qui éclatent en leurs corniches , que pour les belles épitaphes qu'on y lit. J'admire principalement celle pour madame Marguerite de France , qui comprend un sens énigmatique. Sa statue est relevée en bronze , et au-dessus l'on y voit une pierre carrée en forme cubique , mise au milieu du tableau , qu'on a rempli de quatre sortes de couronnes ; savoir, d'olivier, de chêne , de myrthe, et la dernière de palmes ; et au-dessus de toutes, il y en a une cinquième, qui est tissue de claires et luisantes étoiles, pour laquelle est écrit : H anaummam mentit cœlo. Au bas de la pierre, on y a figuré une pleine lune environnée d'une infinité d'étoiles , et autour , ces vers latins : Nec celsa hic , nec clara magis splendescit imago. Au côte droit de l'ornement de cette épilaphe , l'on voit la devise d'un vieux saule qui, languissant, se sèche, ayant perdu l'eau du ruisseau

ou fleuve qui le nourrissait, disant : Di$ce88u langue t amatœ.

« Du côté gauche, l'on voit la devise d'une plante de chicorée fleurie, ayant, à cause de la nuit, toutes ses fleurs closes , qui ne s'ouvrent jamais par autre lumière que par celle du soleil , avec ces mots latins : Reliquas temno , summa recessit. — Je méprise toutes les autres lumières, puisque je ne jouis pas de la souveraine

Ce mémo auteur a vu , dit - il , une infinité de trèsbelles reliques conservées dans des châsses d'or ou d'argent , notamment « le pouce entier de saint André ; — t un morceau de la robe de N. S. Jésus-Christ ; — une • portion de la chevelure de sainte Marguerite , — et la « tête entière de sainte Erine , vierge et martyre. » Il existait aussi dans la sacristie de riches ornements , des vases sacrés d'un grand prix , et deux colliers de l'Annonciade, dont Amédée VI, le Com/e-Terl, fit présent à l'abbaye , lorsqu'il institua l'ordre du collier , à Pierre- Chàtel , en 1362.

De tous ces trésors religieux , la précieuse relique de sainte Erine est le seul qui ait été sauvé de la profanation en 1793 , et conservé jusqu'à nos jours. La vie de cette sainte , à laquelle les riverains du lac ont une dévotion particulière , semble trouver ici sa place , et nous donnons un extrait de sa légende.

LÉGENDB DE SAINTE ÉBINE.

Après la célèbre victoire remportée par l'empereur Constanlin-le- Grand contre Maxence , il avait encore a craindre on redoutable ennemi , Licinins , né dans la Dace , à qai l'empereur Galère Maximien avait donné le litre de César , et qui axait été salué empereur

dans la Pannonie. Constantin se trouvant à Milan avec Licinius , ne négligea rien pour gagner son amitié , et il lui donna sa sœur Constance en mariage , l'an 313 (45).

L'empereur Licinius , qui gouvernait l'Orient , habitait à Thessalonique, capitale de la Macédoine , et il exerçait de grandes persécutions contre les chrétiens. Aussi fit-il élever dans le paganisme sa fille Pénélopéc et son fils Licinius, issus de son union avec la sœur de Constantin. Apollonius , chargé d'apprendre les sciences i Pénélopéc, professait en secret le christianisme , et il dévoila à son élève les saintes vérités de la religion de Jésus-Christ.

Cette jeune princesse , d'une beauté ravissante, étant un jour à la fenêtre , vit arriver du côté droit du palais, une colombe qui pénétra dans sa chambre et déposa sur la table un rameau d'olivier, après quoi elle reprit le vol. Un instant après , un corbeau arrivé du côté gauche, déposa sur cette même table une vipère morte dont le corps était tout meurtri , et disparut.

Frappée de cet événement , elle en demanda l'explication à Appollonius. Il répondit que la colombe et le rameau d'olivier annonçaient un message de Dieu pour l'appeler au séjour de la paix et de l'innocence, tandis que le corbeau et la vipère meurtrie signifiaient qu'elle aurait de cruels tourmenta à souffrir sur la terre.

Ayant pris la ferme résolution d'embrasser le christianisme , elle eut une vision dans laquelle un ange lui apparut ; il lui confirma la prédiction d'Appollonius , et lui dit de quitter le nom de Pénélopée , pour prendre celui d'Eriue, lorsqu'elle recevrait le baptême; il ajouta que Dieu l'avait destinée au martyre, mais qu'il lui donnerait la force et le courage de le supporter, et qu'elle convertirait, par son exemple , un grand nombre de personnes au christianisme. Aussitôt Pénélopée abandonna le culte des idoles , et reçut le baptême sous le nom d'Erine; elle fit la profession publique de sa foi , et ne cessa dès lors de souffrir pour l'amour de Jésus-Christ.

Les guerres de Constantin-le-Grand contre son beau-frère Licinius, qui fut tué avec son fils l'an 325 , et les luttes sanglantes de Sapor II , roi des Perses, contre les Macédoniens, appartiennent à l'histoire. Sapor poursuivait les chrétiens avec toute l'ardeur de la haine. Pendant qu'il était à Thessalonique , il fit saisir Erine par ses soldats , et ordonna qu'elle fût mise i la torture , pour l'obliger à revenir au culte des faux dieux ; mais cette jeune vierge s'étant

montrée inébranlable dans sa foi , il commanda aux bourreaux de la faire mourir par les tourments les plus cruels. Sainte Erine soutint le martyre arec héroïsme , sans montrer aucune crainte , et même

exécuté leur féroce mission , Us furent frappés de mort subite , et sainte Erine apparut au peuple , la tête entourée d'une auréole lumineuse, et Têtue d'une tunique blanche , symboles d'innocence et de gloire.

Quand on découvrit son tombeau , à dix milles de Tbessalonique , le corps de cette sainte répandit dans l'air un parfum suave, et les personnes infirmes ou malades qui allèrent prier Dieu avec dévotion vers ce tombeau, s'en retournèrent guéries miraculeusement.

On cite beaucoup d'autres miracles dans sa légende (46).

Le corps de sainte Erine fut transporté à Pat ras , ancienne ville de la M orée. Anselme, évèque de cette ville, dans le treizième siècle, avait une dévotion particulière pour cette sainte, et conservait sa tète dans un magnifique reliquaire , qu'il légua à l'abbaye d'Haulecombe.

Vers la fin du quinzième siècle , un voleur sacrilège s'introduisit pendant la nuit dans l'église de l'abbaye, et enleva la châsse de sainte Erine. Il fut arrêté à Genève, où il subit la peine de son crime. La châsse ayant été restituée aux religieux d'Hautecombe , ils la firent restaurer , et écrivirent sur une plaque d'or une inscription pour conserver le souvenir de cet événement (47).

Pendant la révolution française , cette précieuse relique fut dépouillée de sa châsse et abandonnée dans la sacristie , où elle fut recueillie par la famille Dupuy , et déposée chez une religieuse carmélite , qui en fit la restitution le 89 août 1836 , entre les mains de monseigneur Bigex , archevêque de Chambéry , lorsque Charles-Félix eut relevé l'abbaye de ses ruines. La sommaire-apprise à laquelle il a été procédé à l'archevêché, en forme régulière , a constaté l'identité de cette relique ; elle a fait résulter que sainte Erine avait toujours été vénérée â Hautecombe comme une patronne de l'abbaye , et que l'on en faisait la fête solennellement, avec octave , le lundi de la Pentecôte , au grand concours des populations environnantes (48).

Depuis près de cinq siècles , on conserve â Hautecombe la tête de sainte Erine. S. M. le Roi Charles - Félix lui a fait faire la belle châsse d'argent et de vermeil qu'on voit dans la sacristie. Suivant

Page 1