CHOEUR
L’entrée du choeur n’étant point obstruée comme dans plusieurs autres églises, par des massifs ou jubés en maçonnerie , la vue se prolonge sans obstacle depuis la porte principale et permet à l’oeil d'embrasser toute l’étendue de ce vaisseau et d’en apprécier les beautés. Cependant les regards ne sont qu'à demi-satisfaits , le choeur qui devrait être aperçu sous divers aspects est masqué par deux murs auxquels s’adossent les stalles qui interceptent la vue des deux bras de la croix et celle des deux élégans portiques qui en décorent les extrémités. Il en résulte que la pensée de l’architecte de ce temple a été méconnue ou dédaignée par le décorateur du dix -septième siècle qui s’est permis des innovations en désaccord avec la distribution et le style de l’édifice. Le même principe qui défend d’ailier ensemble deux systèmes d’architecture incompatibles, aurait dû faire rejeter du sanctuaire le corps d’architecture ionique appliqué au pourtour
des arcades et dont l’aspect fait une disparate qui choque la raison et le bon sens.
Le choeur , y Compris le centre de la croisée qui en fait partie , se compose de douze piliers dont les chapiteaux variés offrent une multitude d’ornemens de la même composition que ceux des piliers de la nef. Le pourtour du sanctuaire est de forme hexagone au lieu de décrire un demi-cercle comme ceux du commencement du treizième siècle et des siècles antérieurs. Sous le tailloir de l’un des chapiteaux des colonnes qui se groupent en faisceau au-dessus du pilier du fond, côté de l’évangile, on lit en caractères gothiques la date suivante, qui est celle de la construction du chœur :
\jA du premier mot a la forme d’une moitié de fleur-de-lis , mais cette inscription qui se trouve dans un endroit fort élevé , ne peut être lue qu’à l’aide d’une lunette.
Le choeur, auquel on mcm#e par deux marches en pierre , est pavé ainsi que le sanctuaire de carreaux en marbre noir et blanc veiné. L’entrée principale est fermée d’une grille
DE SAINT-MQUIER.
haute eu fer, à deux ventaux^ surmontée de l’écusson armorié d’un Abbé de Saint-Riquier.
Les stalles, au nombre de 68 , disposées sur deux rangs de chaque côté, sont construites en beau chêne de Hollande ; elles occupent toute la largeur des deux travées de la croisée fermées de murs auxquels s’adossent les lambris en menuiserie, dont les panneaux des extrémités du côté de l’entrée , sont décorés de médaillons ornés de bas-reliefs représentant les quatre Evangélistes avec les emblèmes qui les caractérisent. Sur les deux médaillons sculptés aux extrémités delà boiserie du côté du sanctuaire , se voit la visite de Charlemagne à Saint Angilbert, son gendre, à deux époques différentes de sa vie : dans le premier, du côté de l’évangile, Charlemagne tenant son sceptre, lui confère le commandement militaire des côtes de France, qu’il lui montre ; le second médaillon, du côté de l'épître, représente le même empereur offrant à Saint Angilbert le globe impérial qu’il tient à la main , symbole de sa souveraineté , n’espérant pas trouver dans ses fils un prince digne de lui succéder. Les autres panneaux sont décorés des instrumens de la Passion de Jésus-Christ et d’écussons aux armes de France.
Sur les accoudoirs des extrémités de ces stalles sont placés des lions dévorant des quadrupèdes, symboles de la force victorieuse représentée par le lion de la tribu de Juda, emblème de Jésus-Christ sorti de la race de David et vainqueur du démon (0. Cette allégorie fait également allusion dans l’ancienne Loi k la victoire qu’Israël remporta sur ses ennemis lors du passage de la mer Rouge et de l’entrée des Israélites dans la terre promise.
Toute la menuiserie des stalles offre un travail soigné 9 assemblé par tenons et mortaises emboîtés à la colle sans qu'il y soit entré aucun clou.
Le lutrin placé au milieu du choeur se compose de trois petits génies en bronze doré en or moulu posés sur un socle en marbre de forme triangulaire, et surmontés d’un aigle en bois doré servant de pupitre. L’ancien aigle en bronze doré, modelé avec art, fut enlevé lors de la première révolution et porté au Musée des mon u mens français.
Le sanctuaire est vaste et spacieux ; on y monte par cinq marches en marbre de Flandre.
(ï) On peul aussi interpréter cette allégêrie par ce passage biblique : Il va et vient comme tm lion rugissant cherchant qui il puisse dévorer .
Le pourtour est décoré d’un corps d’architecture d'ordre ionique de douze pieds d’élévation , dont les dosserels servent d'encadrement à des grilles eu fer qui ferment les travées des arcades. Les colonnes et pilastres en arrièrecorps sont en marbre de Flandre, ainsi que l’entablement avec champs en marbre blanc veiné. C'est sur l’acrotère de cet entablement que sont placées des châsses dont les reliques ont été heureusement sauvées des fureurs de l’impiété par le zèle et les soins de feu M. l’abbé Caîlé, curé de Saint-Riquier. La première, du côté de Févangile , contient le corps entier de Saint-Riquier , fondateur de Fabbaye et de plusieurs paroisses du diocèse* La seconde, le corps de Saint Mauguille , dont on fait la fête dans le diocèse le 19 janvier C1).
Du côté de l'épître sont les châsses suivantes : la première renferme le corps de Saint Angilbert ; la seconde, celui de Saint Vigor,
(i) Les religieux de Saint-Riquier , jaloux de posséder les reliques de Saint Mauguille, qui étaient devenues l’objet d’une grande vénération, les transportèrent, en il 13, de l’église de ce nom , située à l’extrcmité de la ville, dans celle de l’Abbaye, où depuis cette époque elles ont été constamment honorées d’un culte particulier. Louandue. Bioy. d'Abbeville , page 227.
religieux de Saint Vaast d’Arras, pwis évêque de Bayeux. Il vivait au sixième siècle.
Les deux autres châsses contiennent plusieurs reliques , dont la plupart furent apportées de home par Saint Angilbert , lors des voyages qu’il y fit pour différentes missions dont il fut chargé par Charlemagne. On y remarque entre autres, des reliques de Saint Pierre et Saint Paul, de Saint Jean-Baptiste, de Saint Georges, de Saint Etienne et de Saint Barthélemi ; un fragment du saint sépulcre et un morceau de la vraie croix de la grosseur du petit doigt. Toutes ces reliques, accompagnées de leurs actes authentiques , ont été reconnues et approuvées par l’autorité épiscopale.
Le maître-autel, élevé de trois marches en marbre , est de forme carrée et revêtu de marbre précieux. La devanture de l’autel se compose de deux grands panneaux oblongs ornés de mosaïques , et que l’abbé d’Aligre a fait exécuter à Florence. Au milieu est une corbeille en marbre blanc , contenant des fleurs et les symboles eucharistiques. Cette corbeille, qui ne se détache pas assez du fond , aurait produit beaucoup plus d’effet si elle eût été
lïï
exécutée en mosaïque. Sur l’autel sont placés six chandeliers en bronze doré , de 2 pieds 1 1 pouces de hauteur. La croix de même métal , placée au milieu du gradin, a 5 pieds de proportion.
Dans l’entrecolonnement au-dessus du maître-autel est placé un grand Christ en bois , exécuté par François Girardon , statuaire , vers la fin du dix-septième siècle. Ce Christ est de la plus grande beauté, et l’admirable expression de la tête est digne de celles du Guide dont la renommée est si connue en ce genre (O.
(l) Il parait que M. Corrard de Bréban, auteur de la Notice de V Œuvre de Girardon , Paris, 1833, ignorait l’existence de ce Christ; car il ne l’a point cité parmi les ouvrages attribaés à ce statuaire.
3&A XUÉSOREIUEb
La Trésorerie est le lieu clans lequel on conservait anciennement les châsses , reliquaires , vases sacrés et l’argenterie servant à la célébration des saints mystères. Successivement enrichie par les dons des rois de France , des comtes de Ponthieu et des abbés de ce monastère, tous les objets précieux d'orfèvrerie qu’elle contenait ont été transportés à l'Hôtel des Monnaies,, en 1793 , et mis au creuset (0. Le seul livre des saints évangiles , dont nous avons déjà fait mention. après avoir été dépouillé de sa riche couverture en argent ciselée , ornée des figures des quatre Evangélistes , et donnée par Eustache Le Quieux, a été déposé à la Bibliothèque d’Abbeville, Quelques autres pièces moins précieuses , échappées h cette spolia-
(l) On assure que la quantité d’objets d’orfèvrerie portée à la monnaie, se montait à 700 marcs d’argent.
DE SAmT-RIQUIER.
lion , sont conservées dans la grande armoire de la Trésorerie, dont le bâtiment est situé au-dessus de la partie de l’ancien cloitre des religieux qui sert aujourd’hui de sacristie. On y monte par un escalier pratiqué , dans un enfoncement sous le bas-côté du choeur à droite , par les soins et pendant l’administration de l’abbé d’Aligre. Cette pièce est voûtée en ogive à compartimens avec nervures croisées formant des étoiles. Les clefs de la voûte sont ornées d’écussons armoriés , parmi lesquels on reconnaît ceux du monastère et de l’abbé Eustache Le Quieux, qui portait d’azur au chevron, semé de trois gerbes d’or, deux en chef et une en pointe.
La Trésorerie est éclairée par deux fenêtres dont la première à gauche était décorée d’un Christ en croix fixé au meneau du centre ; plus bas, de chaque côté du Christ, se voyaient trois statues représentant la Sainte Vierge, Saint Jean à droite, et Saint Eiacre à gauche. On doit vivement regretter que par suite du déplacement de l’autel , qui est actuellement adossé au mur de face vis à-vis la porte ^ M. le Supérieur du petit-séminaire ait fait scier le crucifix qui faisait corps avec le meneau de la fenêtre, pour le fixer sur le mur au-dessus de
l’autel. Ce déplacement, opéré contre le vœu de la Commission des monumens , a également entraîné celui des statues de la Sainte Vierge et de Saint Jean qui l’accompagnent. Cette chapelle étant spécialement affectée â la confrérie des ouvriers , dite de Saint-Joseph , on y célèbre la messe tous les jours de l’année.
A gauche du spectateur se voit un bas-relief ovale, espèce d? ex-voto offert à cette église en réparation d’une infraction faite aux droits de l’Abbaye. Voici la version que l’on raconte à ce sujet : Le seigneur du Hamel , vassal de l'abbaye de Saint-Riquier , voulant s’affranchir d’une redevance contractée par ses devanciers ( dont les terres étaient sous la censive de ce monastère) , consistant en trois gerbes de blé par arpent, qu’il devait fournir chaque année , faillit , dit-on , recevoir le châtiment de sa fraude par l’évènement suivant : Etant un jour a la chasse, il fut attaqué par une bête féroce , et n’échappa à la mort qu’en promettant d’expier sa faute par une réparation solennelle. Pour l’accomplissement de son vœu , il vint faire amende honorable à l’église de Saint-Riquier, accompagné de ses gens. Plusieurs circonstances de cet évènement sont représentées dans ce bas-relief, sur le devant
DE* SAWT-RIQUIER. 127
duquel on voit ce seigneur ayant une chaîne à son cou et portant une corbeille contenant des pains pour distribuer aux pauvres en signe d’expiation , usage assez généralement observé dans le moyen-âge. Au bas de ce médaillon est un écusson aux armes d’Eustache Le Quieux ; dans l’angle à droite est encore représenté le même Du Hamel , portant un écusson semblable à celui de cet Abbé. Indépendamment de cette réparation , on ajoute que ce seigneur fit don par testament, de ses domaines à cette Abbaye.
Au-dessus de la porte de la Trésorerie est pratiquée une niche décorée de la statue de Saint Riquier en costume de grand seigneur , et dans le contour de l’arc ogive est découpée en lettres gothiques l’inscription suivante :
ODra pro nabis Heatissime |)ater Itidjari.. 3lbbas.
Dans une suite de dix tableaux peints h Iresque sur le grand mur à droite en entrant , sont représentés l’histoire de la translation du corps de Saint Eiquier , de Montreuil h l’abbaye de Centule , et les miracles opérés par son intercession. Ces peintures exécutées au
commencement du seizième siècle, sont accompagnées de quatrains placés sous chaque sujet, auxquels ils servent d’explication.
Le premier représente Saint Valéry qui apparait à Hugues-Capet en 981 , et lui promet la couronne de France pour lui et sa postérité, s’il retire son corps des mains d’Ârnoul , comte de Flandre. Nous avons dit que la politique du temps, pour favoriser l’usurpation de Hugues-Capet au préjudice de Charles , duc de la Basse-Lorraine, fils de Louis d’Outremer , héritier légitime , imagina la révélation figurée dans ce tableau. Le monarque, coiffé d’une espèce de bonnet de coton , est couché dans son lit, les mains étendues sur la couverture; Saint Valéry, revêtu de ses habits pontificaux, et tenant sa crosse d’une main, étend Fautre vers le prince et semble lui parler. On lit au-dessous le quatrain suivant :
Sainrt tDaterjj Dit amcijut (f) a Sjxxe Capprt le bon rot) pour rauoir le rorps Sait Bidjirr e\ne Ttrnonl cote prit p Àrrsro^ (2).
(1) Annoncer. — ■ (2) Désastre, infortune , désordre.
DE SAUVT-RIQUIER.
Le deuxième tableau représente Hugues- Capet faisant assembler son conseil pour lui faire part de la révélation de Saint-Valéry. On lit au bas :
©mit le Met j Sjue rut a pat sa y considéré la rljose tellr Mt a sou conseil sur ma f oy f ’ ai ru Sahtct Kidp uouuelle.
Dans le troisième tableau Hugues-Capet envoyé des messages pour découvrir le corps de Saint Riquier ; ces rimes sont au bas :
ïncontincnt h .grantr querelle enoojja Ij^ranltr rt messages s'il trnrait ru tutrllr Ir corps Sainct Ridp a scs .gaqes.
Le quatrième tableau représente le comte Arnoul, ayant convoqué les habitans de la contrée, pour accompagner le corps de Saint lAiquier, ils sortent processionnellement de l'église de Saint-Sauve. On lit au bas :
©uat Ir camtr Tlrnoul sas oultraqes rut oui leur conclusion
manîra par miles et oillaqes qu’on oint faire procession.
Dans le cinquième tableau , le comte se dispose à restituer le corps de Saint Eiquier , dont on porte la châsse. Les vers suivaus sont au bas :
Cuj)-mesme sans rébellion compagnie! honorablement se mist en grande ftéuotion apportant le corps îriqnemet
Le sixième tableau représente le comte Arnoul faisant h Hugues-Capet la remise du corps de Saint Riquier ; il est à genoux devant la châsse. On lit au-dessous du tableau :
31 tronc oint fyue} Ijabilemet recljrpHoir le corps precl)ienlr que leftit 2lrnonl humblement lui rendit saqe et grachieulr.
Dans le septième tableau , Hugues-Capet portant la châsse de Saint Eiquier sur ses épaules , vient la rapporter processionnellement dans son monastère. Au bas du tableau est le quatrain suivant :
Sjue CKappei moult fort jopculr ùe la bonne relation rapporta Ir corps glorirulr en icelle rrlligiou.
Les trois derniers tableaux placés sur la même ligne représentent plusieurs miracles obtenus par l’intercession de Saint Riquier. On lit au-dessous du premier (0 :
Moult ïre gens en p~ril rstoprnt que Saint Htd)? »-^ult p sevuex car en Jérusalem allouent par mer 1rs tfjurcs supprîutrr (1 2).
3lu uni] pucl) le jour Saint Kidp femme avec Ijomme trrsbuclja Irscfurls on fist tost rassaguie?
et sans crâneur ou 1rs tronua.
ÎDumnr \\axecque s’rstrangla ung clexcq mandant au rrfroitoir
(1) Le sens des vers suffit pour faire connaître le sujet de chaque tableau.
(2) Dompter, soumettre. Roquefort. Glossaire de la langue Romane, au mol suppedifer.
lequel soubit rmisnta
sur l’ÿostel Lomé il est a noir.
Au-dessus de cette suite de tableaux et dans le fond de chaque ogive de la voûte, sont deux autres compositions d’une plus grande dimension. Elles représentent trois jeunes seigneurs à cheval , richement vêtus , livrés aux plaisirs de la chasse au faucon et recevant de trois morts placés vis-à-vis d’eux de terribles leçons sur la fragilité de la vie humaine et la frivo lité des plaisirs de ce monde. L’usage de représenter ces sortes de figures originairement connues sous la dénomination des Trois Morts et des trois Vifs , remonte, dit-on , au treizième siècle; il paraît par d’anciennes pièces de poésie , que ce fut h dater de cette époque , que Ton adopta la coutume d’en retracer le sujet de siècle en siècle , comme tableau moral, soit dans les charniers des cimetières, soit dans les temples ou. elles furent offertes aux regards de ceux qui venaient y méditer sur la vanité des grandeurs humaines (0 , ou enfin dans les livres de prières
(i) Jean , duc de Berry, onde de Charles VI, fit représenter cette légende sur la grande porte méridionale de l’église des Sainls-Innocens de Paris.
imprimés au seizième siècle , ou elles se rencontrent fréquemment (0, ainsi que clans les différentes éditions de la Danse Macabre, dont ces figures font ordinairement partie.
Celles qui sont représentées sur ces murs se trouvent disposées de la manière suivante : la première partie se compose d’abord de trois squelettes , le premier porte une bêche , le second une pique, et le troisième une flèche ailée avec laquelle il frappe une croix fleurde-
(i) Je possède un livre d’heures ù l’usage de Paris, imprimé chez la veuve de Thielman-Kerver , eh 1S25, où , dans la partie qui renferme Y Office des Morts , se trouvent deux gravures en bois, à pleine page, placées en regard l’une de l’autre, et à peu près semblables aux fresques de la Trésorerie de Saint-Riquier ; celle à gauche représente les trois morts , et celle à droite les trois vifs 3 c’est-à-dire les trois gentilshommes à cheval dans une forêt ; au bas de la première gravure on
' ces quatre vers ( ce sont les trois morts qui parlent ) :
Nous auons bien este en chance Aulrefoys comme estes à présent Mais vous viendrez à nostre dance Comme nous sommes maintenant.
Les trois vifs répondent par ces quatre vers, inscrits au bas de la gravure qui les représente :
Nous sommes en gloire et honneur Remplis de tous biens et cheuance.
Au monde mettant nostre cœur En y prenant nostre plaisance.
Usée ; la seconde offre trois gentilshommes h cheval, se livrant aux plaisirs de la chasse; l’un d’eux , saisi d’effroi à l’aspect des trois squelettes qui semblent se présenter subitement à ses regards , lâche le faucon qu’il portait et le laisse envoler. Au bas des trois squelettes sont inscrits les quatrains suivans , qu’ils sont censés adresser aux trois gentilshommes :
lions nous îteuonrljous tout pour noir quils nous ronoieut mort rrrfyepooir tris route nous un tâps no fumes et tels serr; route nous soutes.
tîous i]ui estes onltrerniüie; plus briefuemet une ne rniftie; la mort eu tous taps nous espie pour dou s aster rtn rorps la oie
© folles qens mal aîmisérs qui estes ïru l)anlt lieu priuées pense; a la mort très rertainne et lesrt)ie; la joie mouîtainne.
Les trois gentilshommes sont censés répouv
DB SAIXT-RIQUIER» 135
dre tour à tour, par ces trois quatrains tracés sous chacun d’eux :
Mcm panure reçu r ïrr paour trrmblr guat trois morts ainsj) roj) ensemble îrefignre? I)})îreur frioers W tous pourris et manges îre uers.
®$ton$ ïru montre les plaisirs maluais uoloirs et faulr désirs rar îre la mort tous les frestrois nous passerons eome ees trois,
31 n’j) a point tre reconfort obéir il nous faulr a la mort parguoi nous tous feues et meule aions la mort ïreuat les jreulr.
Toutes les figures de ces tableaux se font remarquer par la naïveté et le naturel de leur expression.
Au centre du mur de face vis-à-vis l'entrée de la Trésorerie, et derrière une grande ar-
(1) Synonyme de repoussant et d’insupportable. Roquefort. Gloss, de. la lany. Rom.
moire qui vient d’être récemment enlevée , était une porte avec chambranle surmonté d’ornemens de style gothique; ces ornemens ont été détruits et la porte murée depuis long-temps. A gauche de l’emplacement de cette porte , se voit une fresque de la même époque , et du même caractère que les précédentes ; cette fresque, peinte sur la partie inférieure du mur, représente un personnage revêtu d’un manteau d'azur fleurdelisé , tenant d’une main deux clés, et de l’autre un livre fermé , attributs qui caractérisent l’apôtre Saint Pierre; sa tête est entourée d'un nimbe, et il porte pour chaussure des sandales carrées et très-épaisses, retenues avee des cordons. Devant lui est un religieux à genoux , les mains jointes , qui invoque son intercession pour obtenir sa guérison , ou qui lui en témoigne sa reconnaissance. On ne peut distinguer ses traits , car en enfonçant un gros clou dans le mur, on a fait éclater la pierre. Au bas de cette fresque , très-dégradée et presque effacée , on lit l’inscription suivante , dont le style se ressent de cette affectation métaphorique qui caractérise les productions de la chaire et du barreau dans le seizième siècle :
DE SAINT-RIQU1ER
H)om. jpljilippt tüallots (Otljmurarii et? Scatteimum patrem Kuljarium topmatia.
jpetri pari W nitilttîts mrtntc patrons Süufyari, pectvxa mriliflua nubila rare lub irnbrr rtganfro grants salubrt pmar mute sortes ut po0$xt mri0O0 0piritu0 ire lam.
De l’autre côté à droite de l’emplacement de la porte murée, actuellement masquée par l’autel, se voit une seconde fresque, un peu mieux conservée que la précédente, et dont le sujet représente l’apparition de Saint Marcoul ou Marculphe à un roi de France, auquel il paraît transmettre au nom de Dieu le don de guérir les écrouelles, en touchant les malades qui en sont affectés. Le monarque , la tête ceinte d’une couronne, est vêtu d’un manteau bleu parsemé de fleurs-de-lis ; il est h genoux , les mains jointes , et porte le graud collier de l’ordre de Saint-Michel. Saint Marcoul, debout, en costume d’abbé, tient sa crosse d’une main, et de l’autre touche le cou du roi. Sur
(l) Il existe encore aujourd’hui à Abbeville une famille de ce nom, (?) On sait que Saint Pierre a guéri des malades.
le second plan de ce tableau , k gauche, au fond d’une arcade , vis-à-vis laquelle sont les deux personnages, on voit un autel surmonté d’une châsse richement sculptée et dorée, qui est vraisemblablement celle de Saint Marcoul. Près de cet autel est un religieux , debout et tenant un livre. A droite, sur le même plan, on voit un livre ouvert sur une table, et audessus on aperçoit un petit tableau représentant Jésus-Christ entouré des instrumens de sa passion et portant sa croix. Au bas de cette fresque on lit les vers suivans :
(S) üïtamilplje tnis mrîrûaris au scrofule sis
Av
guos rrïrigis pmgri partibus tcolumrs morbigrras srrofulas fracoru xtx patirnti passe pari fruitur te tribuente me^ens utirarlis igitur gui tautis sape eoruscas astriferu merear sanus aîrire pal um.
Saint Marcoul ou Marculphe, abbé de Nanteuii dans le diocèse de Coutances, au commencement du sixième siècle , est en grande vénération dans le Fonthièu et dans toute la Normandie. De nombreux témoignages attestent qu’il fut constamment honoré d’un culte particulier dans l’abbaye de Saint-Riquier, où
DE SAIXT-HIQUIER. 139
pendant le mois de mai un grand concours de peuple se rend pour implorer son secours. La chapelle sous son invocation est décorée de deux monumens , dont l’un représente le saint thaumaturge donnant sa bénédiction à Childebert Ie?, et l'autre rappelle la cérémonie du toucher des écrouelles, qui avait lieu à Reims lors du sacre des rois de France. Son origine (suivant nos historiens) remonte à Robert le Pieux qui, le premier, reçut, dit-on, de Dieu, par l'intercession de Saint Marconi , le don de guérir cette maladie (0. C’est vraisemblablement ce monarque que l’artiste aura eu l’intention de représenter dans la fresque ci-dessus décrite, à part les anachronismes qu’il a commis dans le costume et l’ordre de chevalerie dont il a affublé ce monarque.
L’intérieur de la Trésorerie est aussi décoré d’un ancien tableau fort estimé , peint sur bois, et récemment découvert. Ce tableau, qui a 3 pieds de haut sur 2 pieds de large, représente l’Assomption de la Vierge en présence
(l) Voyez : Des Cérémonies du Sacre t ou Recherches historiques et critiques sur les mœurs , les coutumes , les institutions et le droit public des Français dans l'ancienne monarchie ; par M. C. Lebeh, elc. Paris , i825, pages 447 et suivantes.
des Apôtres ; au-dessus de la mère du Sauveur se voient les trois personnes de la Trinité, entourées d’anges et de chérubins.
La grande armoire placée dans la Trésorerie, renferme plusieurs objets servant au culte, et qui sont susceptibles de fixer l’attention des curieux. Cette armoire est tapissée intérieurement de cuir doré et argenté, vulgairement appelé or basané, genre de décoration fort en usage anciennement, et dont on se servait pour tendre les appartemens des châteaux et des maisons bourgeoises (*/. On en trouve encore plusieurs exemples dans quelques vieux manoirs.
Ces objets, monumens de l’état des arts dans le moyen-âge, sont :
i°. Un reliquaire en cuivre doré ciselé , avec pied orné de médaillons en émail, représentant les diverses circonstances de la Passion de Jésus-Christ. La partie supérieure, faite en forme de lanterne , est accompagnée de deux tourelles semblables à celles d’un vieux château et percées de trèfles découpés à jour.
(l) Voyez Recherches sur Je cuir doré > anciennement appelé orlasanè , clc}) par E. de La Quermère , elc. Rouen. Baudry , 1S30.
Le style de ce reliquaire indique qu’il peut avoir été exécuté dans le courant du treizième siècle.
2°. Un autre reliquaire en argent doré, dont le pied est enrichi de médaillons émaillés, représentant plusieurs sujets pieux parmi lesquels on reconnaît Saint Eloi, évêque de Noyon et monétaire de la cour de Dagobert Ier, avec les attributs qui le caractérisent. La partie supérieure consiste en un petit vase en cristal de roche, dans lequel était la relique que l’on y conservait.
3°. Un crucifix en bois à double croisillon, garni en vermeil, vulgairement appelé la Ci % oix de Saint Eloi . La forme de ce crucifix indique que son exécution remonte à une époque fort ancienne, sans pour cela lui assigner celle du siècle où vivait le saint évêque dont il porte le nom. La figure du Christ est d’un mauvais goût de dessin et d’une forme incorrecte.
Dans la même armoire est un coffre contenant : i°. un canon d’autel en argent , avec l’épître et l’évangile, enchâssés dans des cadres en cuivre ciselé et doré en or moulu ; 2°. deux missels , dont les couvertures sont ornées de
Vxl DESCRIPTION DE L’ÉGLISE
figures en cuivre doré , représentant un Calvaire sur l’une , et sur l’autre Saint Pierre et Saint Paul. On voit aussi dans cette armoire un bâton cantoral en cuivre doré. Ces derniers objets ont été donnés par Charles d’Aligre, abbé de Saint~l\iquier ; ce sont les seuls de l'ancien Trésor qui aient été conservés*
Le bâtiment de l’ancienne sacristie de cette église était pratiqué dans l’angle formé par la rencontre des murs latéraux du choeur et de la croisée du côté du sud. Il a été démoli en
L'ancien cloître de l’abbaye , disposé en carré , occupait l’espace régnant entre l'église et les réfectoire et dortoir ; il présentait, au rez-de-chaussée , une galerie voûtée en ogive et percée sur chaque face d’arcades en tierspoints soutenues sur des colonnes (4). A droite se voit , sur une ligne parallèle à l’église , le bâtiment du réfectoire actuellement en ruine, et dont les restes attestent l’excellente construction. Les autres bâtimens claustraux encore existans et servant à l’usage
(l) En démolissant le cloître, en 1822, on découvrit, à quelques pieds sous terre , les dépouilles mortelles de deux religieux de l’Abbaye, encore revêtus de l’habit de Saint Bénoit.
DE SAINT-RIQUIER. lttf
du Petit-Séminaire, sont en partie d'une époque bien postérieure , et n’offrent rien de remarquable.
L’écu des armoiries de l’abbaye de Saint- Kiquier était d’azur, semé de trois fleurs- de-lis d’or, accolé d’une crosse en pal sommée d’une couronne royale , et timbré d’une mitre posée à droite de la crosse.
En terminant la description de cette église , je rappellerai que parmi les redevances qui étaient dues au monastère, la plus singulière fut celle qui obligeait Pabbaye de Yaîloires h lui fournir 5oo anguilles tous les ans, le jour de la fête de Saint Biquier.