LE PÉRIPLE DE SCYLAX ANTERIEUR A HÉRODOTE
avouons que cette considération a quelque valeur à nos yeux. Qu'Hérodote , en citant le Scylax employé par Darius à l'exploration de la raer Erythrée , n'ait fait nulle mention des ouvrages géographiques que ce navigateur aurait composés (0, il n'y a rien dans cette omission dont nous devions être surpris : elle est dans les habitudes de l'historien , qui jamais ne parle des écrivains antérieurs, de ceux mêmes dont les écrits lui ont été le plus évidemment utiles. Et ceci n'était ni réticence calculée ni esprit d'envie. Ce que nous nommons la méthode critique n'était pas née encore; et le naïf Hérodote, uniquement attaché aux choses , ne croyait pas qu'il pût être d'aucun intérêt d'indiquer les sources où il puisait ses récits. Nous ne voyons pas d'ailleurs quelle difficulté sérieuse on pourrait opposer à notre détermination. Le Périple d'Hécalée, qui ne parait pas avoir essentiellement différé de celui que nous possédons sous le nom de Scylax, est certainement , nous l'avons vu, contemporain du Se v lax d'Hérodote; et tous les deux trouvèrent d'amples renseignements, surtout pour l' Asie-Mineure et le Pont-Euxin, dans les journaux des navigateurs de l'Ionie , depuis longtemps familiarisés avec ces parages. Voilà la source réelle , authentique , incontestable de ces résumés géographiques désignés sous les noms de périodes et de périples} et nous n'apercevons pas ce que la critique la plus timorée peut gagner ici a marchander quelques années sur la date d'un monument dont l'origine est si évidente.
Nous nous rangeons donc au sentiment de M. Letronne quant à l'origine diverse des différentes parties dont se compose le Périple , ainsi qu'à la date approximative de la rédaction définitive du document dans l'état où nous le possédons aujourd'hui ; mais nous sommes convaincu aussi que la portion relative à l'Asie-Mineure, portant, comme Ta démontré M. Letronne, tous les caractères d'une rédaction uniforme et d'une plus grande antiquité que le reste de l'ouvrage, est uniquement tirée de sources ioniennes, qu'elle est conséquemment antérieure à Hérodote, et que puisque la tradition de l'antiquité attachait le nom de Scylax à ce document } ce Scylax ne saurait
1 Un passage d'Aiistote (PoM, VII, 13) ne permet pas de douter de l'existence de ces ouvrages.
être autre que celui qui fut choisi par Darius pour concourir à une expédition de découvertes maritimes.
Si plus tard d'autres parties du Périple ont été retouchées par des mains inconnues, ces modifications partielles durent être déterminées par le progrès journalier de la navigation dans la Méditerranée; si au contraire la description du pourtour de l'Asie-Mineure et du Pont-Euxin resta seule intacte , c'est que dès le sixième siècle avant Jésus-Christ les navigateurs de l' lonie avaient acquis sur ces parages des connaissances pratiques qui ne furent surpassées à aucune époque de l'antiquité.
On nous pardonnera cette longue digression sur l'origine , la date et le caractère d'un document que nous regardons comme formant une des époques notables de l'ancienne histoire géographique de l'Asie-Mineure , en ce sens qu'il nous paraît avoir été la source commune et le modèle de toutes les descriptions de même nature publiées sur la Péninsule dans l'espace de plusieurs siècles.
C'est à ce titre que nous donnerons ici la traduction intégrale delà partie du Péri pic qui se rapporte à l'Asie-Mineure. Il sera d'ailleurs intéressant d'en rapprocher ce que nous possédons encore des autres ouvrages contemporains dus aux plus anciens historiens de l'Ionie, particulièrement les fragments du Périple d'Hécatée.
Après avoir suivi le littoral du Pont depuis l'issue du Bosphore de Thrace jusqu'aux Palus Méotides , et de là au pays des Kolches qu'arrose le Phase, le Périple poursuit de l'Est à l'Ouest la cote septentrionale de l'Asie-Mineure à partir de la Kolchide.
« Après les Kolches (Kolkhès) , dit-il , on trouve les Buzères, et le fleuve Daraanôn , et le fleuve Ariôn.
» Aux Buzères succèdent les Ekékheïres , et le fleuve Pordanis, et le fleuve ArkhabisCO; puis la ville de Limnê, et la ville hellénique d'Odeïnios <2).
» Après les Ekékheïres sont les Békheïres, et le port Békheïrique, et la ville hellénique de Békheïrias (3).
1 Le texte porte fautivement Arabis. On retrouve encore sur cette cote le nom é'Arkhavi appliqué à une petite rivière. * Aujourd'hui Atina.
8 Hécatée mentionne aussi les Békheïres aux confins d'un autre peuple , les Khoi , queScylax ne nomme pas (fr. 100 , édit. Mûller).