ASIE-MINEURE DHÉRODOTE. IONIENS, ETC
Les villes éoliennes situées dans le mont Ida , non plus que celles de Lesbos et des îles voisines , n'étaient pas comprises dans la confédération (0.
Frères des Ioniens et des Éoliens , les Doriens n'avaient admis dans leur conférât ion que six de leurs villes ; encore Halicarnasse en fut-elle exclue par la suite. Les cinq autres cités de la Pentapole dorienne , placées sous l'invocation d'Apollon Triopique, étaient Lindos, Kameïros, Iêlussos, Kôs et Knide, celle-ci sur le continent , les autres dans les îles. Outre Halicarnasse , les villes insulaires de Nisyros et de Kalymna étaient aussi doriennes (2).
Les Cariens, originairement étrangers au continent, y étaient venus des îles de l'Égée , d'où les Doriens et les Ioniens les avaient expulsés, quoique autrefois ils y eussent été puissants. On les regardait comme ne formant qu'un même peuple avec les anciens Lélèghes, bien qu'eux-mêmes assurassent n'avoir jamais porté d'autre nom que celui de Cariens, et avoir de tout temps habité le continent. Ils alléguaient en preuve l'ancien temple de Jupiter Carien dans le territoire des Mylassiens, qui leur était commun avec les Mysiens et les Lyciens , comme de même sang que les Cariens (3). Le pays carien se découpe en longues péninsules qui se projettent sur la mer Égée et que des golfes profonds séparent; l'une de ces péninsules porte le nom de Bubassiê 5 elle est baignée d'un côté par le golfe Kéramique, de l'autre par la mer de Symê et de Rhodes. Hérodote nomme encore parmi les villes de la Carie Karyanda , Assêsos , Pêdasa , Mylassa, Tcrméra, Kindjfs, Kalymna et Kaunos. Alabanda, ville considérable qu'il attribue à la Phrygie (*) , était aussi une cité carienne. Les Kauniens offrent dans leurs mœurs et dans leurs usages quelques particularités remarquables. Il en est de même des Cariens. Ceux-ci , lorsqu'ils veulent manifester une vive douleur, causée par la perte de quelqu'un qui leur était cher, vont jusqu'à se taillader le front avec des couteaux. Du reste, leurs habits et leurs armes ressemblent à ceux des Hellènes; ils ont
i Lib. VII , c. 95 : 1 , 149 et 150 ; VII , 42 ; 1 , 151.
» Lib.I,c. 1M; VII, 99.
* Poy. ci-dessus , p. 167.
» Lib. VIII , c. 130. Cf. Strabi lib. XIV, p. 6M 0.
seulement de plus des faux et des poignards. Ils fournirent trente vaisseaux à la flotte de Xerxès (0.
Les Lyciens en avaient fourni cinquante. Les soldats de cette nation portaient des cuirasses, des chausses, et pour armes offensives des arcs de bois de cornouiller , des flèches de roseau sans plumes , et des javelots. Ils avaient de plus une peau de chèvre rattachée sur les épaules, et la tète couverte d'un sorte de bonnet orné d'une couronne de plumes. Outre leurs armes ordinaires, ils portaient aussi, comme les Cariens, des poignards et des faux.
Les lois des Lyciens sont empruntées partie aux Crétois , partie aux Cariens. Mais un usage qui leur est tout à fait particulier est de prendre le nom de leurs mères au lieu de celui de leurs pères. Ainsi , quand on demande à un Lycien qui êtesvous? il répond je suis fils d'une telle, et remonte même autant qu'il le peut aux noms des mères de sa mère. D'après cela, si une femme de condition libre se marie à un esclave , l'enfant auquel elle donne le jour est reconnu libre ; et si au contraire un homme de condition libre a pour femme ou pour concubine une étrangère , ses enfants ne sont pas citoyens M.
Hérodote ne mentionne que trois localités de la Lycie: Patara, où il y avait un oracle; Phasêlis, colonie dorienne; et Xanthos, dont la population presque entière fut exterminée dans la guerre contre les Perses (*).
Deux peuples montagnards cantonnés dans les vallées de la haute Lycie portaient les noms de Cabèlienê-Méoniens <*> et de
1 Lib. I, c. 171, 174; IV, 44; I, 19; V, 121, 37, 118, 103; I, 172, 176; 11,61; VII, 93.
* La même particularité est rapportée par l'historien Nicolas de Damas (p. 148, edit. OreU.) , peut-être d'après Hérodote. Au surplus , oa retrouve aujourd'hui encore quelque chose d'analogue dans les coutumes d'une parUe des Iles de l'archipel grec. Foy. à ce sujet Hawkins, dans le Recueil édité par M. Robert Walpole sous le titre de Traveh in various Countries ofthe Easl. London, 1 820 , in-4*, p. 392. Cette prépondérance des femmes dans la vie civile est ici un trait particulier aux races blondes du Nord , et tout a fait en opposition avec les mœurs dominantes des peuples aborigènes de l'Asie méridionale.
8 Lib. VII, c. 92 ; I, 173 , f«2* II, 178 ; 1 , 17<J. .
* Ce nom n'a probablement eu d'autre signification que cette de Méoniens- Montagnards; celui de Milyens se rapporte également à la nature montagneuse du pays. Voy. ci-dessus , ». ««1 et m.
ASIE-MINEURE D'flÉRODOTE. LYCIENS. LYDIE. 299
Milyens. Hérodote (VII , 77) dit que le premier de ces deux peuples montagnards était connu aussi sous le nom de Lasoniens; quoique dans un autre endroit (III , 90) il distingue les Lasoniens des Cabéliens, ce que nous croyons plus exact. Les Cabéliens portaient, au surplus, le même vêtement et la même armure que les Ciliciens, ce qui confirme ce que l'on sait d'ailleurs de leur commune origine. Les Milyens étaient armés de lances courtes, et leur vêtement était rattaché avec des boucles. Quelques-uns portaient Tare lycien -, tous avaient la tête couverte d'uu casque de cuirCO.
Les Pamphyliens sont Hellènes d'origine; aussi leur costume est-il tout à fait hellénique 00.
Le nom des Hifghennéens , prononcé une fois par Hérodote(*) est tout ce que l'on sait de ce peuple; il paraît avoir habité, comme les précédents, le pays de montagnes qui couvre la Lycie au Nord et au Nord-Est.
La Lydie était séparée de la mer Égée par la zone maritime où les Hellènes- Ioniens avaient fondé leurs colonies et établi leur riche et puissante confédération. L'histoire longtemps obscure du pays lydien avait reçu une soudaine illustration du règne de Crésus , qui avait porté ses armes jusqu'au delà du Halys et soumis à sa domination tous les peuples de l'Asie-Mineure occidentale, les Phrygiens, lesMysiens, les Mariandyniens, les Khalubes, les Paphlagons, les Thraces d'Asie (c'est-à-dire les Thyniens et les Bithyniens, les Cariens), les Ioniens, les Doriens, les Étoliens et les Pamphyliens. Lee Lyciens étaient les seuls, avec les Ciliciens, qui eussent su maintenir leur indépendance contre les armes du conquérant lvdien (*).
La Lydie était une contrée particulièrement riche en or et en argent; plusieurs de ses rivières, notamment le Pactole, roulaient dans leurs eaux des parcelles d'or détachées des montagnes d'où elles descendaient (*). Elle offrait d'ailleurs peu d'ob-
» Lib. VII, c. 77.
* Lib. VII, c. 91.
» Lib. III , c. 90.
* Lib. I, c. 28.
5 Lib. I,c.93; V, 49.
ASIE-MINEURE. [5e SIÈCLE AV. J.-C
jets dignes de remarque , si ce n'est un monument qui pouvait rivaliser pour la grandeur avec ceux des Égyptiens et des Babyloniens. Ce monument était le tombeau d'Alyatte, père de Crésus et son prédécesseur sur le trône de la Lydie. La base en était formée de pierres d'une très-grande dimension ; le reste était en terre amoncelée. Une des singularités de sa construction , c'est la part qu'y avait eue la prostitution des filles de Sardes. Au sommet du monument on avait élevé cinq bornes de pierre qui existaient encore du temps d'Hérodote , et sur lesquelles des inscriptions gravées indiquaient le travail de chacune des classes d'artisans qui y avaient concouru. D'après ces inscriptions , l'ouvrage fait par les filles de Sardes s'était trouvé le plus considérable : — chose peu surprenante , ajoute l'historien, puisque en Lydie toutes les filles vendent leurs faveurs pour se procurer une dot , pratique qu'elles continuent jusqu'à ce qu'elles trouvent à se marier. Un grand lac entoure le tombeau. d'Alyatte -, ce lac porte le nom de Gugaïè (Gygès) ro.
Le lac de Gygès existe toujours , à quelque distance au nord de l'emplacement de l'ancienne Sardes ; les voyageurs modernes y ont retrouvé les restes du monument décrit par Hérodote. Ces tombeaux gigantesques élevés à la mémoire des rois ou des héros sont très-communs, on le sait, dans toute l'Asie occidentale; des bords de l'Indus aux rives de l'Euphrate et du Nil , de la région de l'Euphrate aux bords du Pont et de l'Égée, les pays occupés jadis par les races iraniennes ou par les innombrables tribus des peuples blonds du Tourân , sont couverts de ces constructions tumulaires tantôt arrondies en coupoles, tantôt projetées en larges pyramides , et dont le nom de stoupas , tépèhs ou topes, sous lequel on les désigne dans une partie de l'Asie, a été récemment illustré par des découvertes curieuses et de savantes recherches.
Sardis, la capitale delà Lydie, est mentionnée par Hérodote comme une ville très-ancienne. Elle était située à l'entrée de plaines vastes et nues qu'arrosaient plusieurs rivières , notamment le Hyllos ; sa distance d'Éphèsc était de cinq cent qua-
1 Lib. I,c03.
ASIE-MINEURE n'iIÉIlODOTE. LYDIE.
rante stades (0. Le Pactole, rivière qui entraînait des parcelles d'or détachées du Tmôlos, traversait la ville avant d'aller se jeter dans le Hermos. Sardes avait une citadelle presque inexpugnable : mais les maisons de la ville étaient pour la plupart construites en roseaux. Quelques-unes seulement étaient bâties en briques. Sardes, à l'époque de la splendeur de l'empire de Crésus, devint un moment le centre des richesses et des lumières de l'Asie occidentale CO.
Hérodote ne cite pas expressément d'autres localités de la topographie lydienne. Magnésie, située près de la gauche du Hermos, et qui fut distinguée plus tard par le surnom de Sipylienne , était une ville ionienne ; et il est incertain si Kallatêbos , que l'historien nomme en un endroit, appartenait à la Lydie ou au territoire phrygien (3).
Les Lydiens étaient regardés comme une des nations les plus belliqueuses de l'Asie ; ils combattaient principalement à cheval, armés de très-longues lances , et ils excellaient dans la cavalerie. Leur équipement était du reste assez semblable à celui des Hellènes (*).
C'est principalement sur les usages, les mœurs et les habitudes de cette nation, dont il avait une parfaite connaissance, qu'Hérodote aime à s'arrêter. « Les Lydiens, dit-il, sont en général gouvernés par des lois qui diffèrent peu de celles des Hellènes , à l'exception cependant de la coutume qui autorise les filles à faire le métier de courtisanes. C'est le premier peuple, du moins à notre connaissance, qui ait frappé de la monnaie d'or et d'argent, et qui en ait fait usage. C'est aussi chez
lui que les premiers marchands en boutique se sont établis
Toutefois, ils admettent la même distinction de classes que les Égyptiens, les Thraces, les Scythes et les Perses 00; et, de même
1 Ce sont évidemment des stades olympiques, de 600 au degré. Vingt-quatre de ces stades répondent à une de nos lieues communes. * Lib.I,c. 15,80-, V, 54, 101; I, 8ft,29. » Lib. III, c. 90; VII, 31.
*Lib. I,c. 79;VII,7Û.
8 Hérodote aurait pu ajouter et les Indiens, Cette distinction des castes ainsi répandue depuis le haut Hlndoustan jusqu'en Thrace et dans l'ouest de l' Asie-Mineure , en passant par la Perse et la Scytbie, est un fait digne d'attention sous plus d'un rapport.
ASIE-MINEI'KË. [5* SIECLE AV. J.-C.
que ceux-ci , ils tiennent comme très-supérieure à la classe vouée aux arts mécaniques celle qui n'a d'autre profession que la guerre (0. •»
Les Mysiens s'étendent depuis la Propontide jusqu'au golfe d'Adramytti , ayant à l'ouest la Troade et au midi la Lydie. Le haut massif de l'Olympe, qui domine le pays des Mysiens, leur faisait donner le surnom d'Olympiens. Les troupes qu'ils avaient fournies à l'armée de Xerxès portaient des casques d'une forme particulière à leur pays , un bouclier petit, et des javelots dont l'extrémité était durcie au feu. La Teuthranie était un canton de la terre des Mysiens 00.
A la Mysie confinait le territoire des Hellespontiens et celui des Bithyniens ou Thraces d'Asie. Sous le nom d' Hellespontiens, que nul écrivain que nous sachions n'avait employé avant lui, notre historien désigne cette longue chaîne de colonies helléniques, de famille dorienne et ionienne, qui bordait la côte asiatique du détroit depuis l'embouchure du Skamandre jusqu'à l'entrée de la Propontide. La partie intérieure du pays, que domine la chaîne de l'Ida et qui s'étend des bords de la Propontide à la mer où est située Lesbos, est la Troade,' la Troade est ainsi bornée, là où elle ne touche pas à la côte, par la Mysie, par les Hellespontiens et par les Bithyniens.
C'est en racontant la marche de Xerxès et de son armée vers l'HelIespont , qu'Hérodote nous donne le plus de détails sur ces pays où avait autrefois régné Priam. « L'armée, dit- il, dirigea sa route de la Lydie sur le Caïque et la Mysie. En partant des bords du Caïque , elle laissa la montagne de Kanô à sa gauche et arriva par l'Atarnée dans la ville de Karinê. De là elle traversa la plaine de Thêbè, passant à côté des villes d'Adramytteïon et d'Antandros pélasgique ; puis laissant le mont Ida sur sa gauche (3), elle entra dans la campagne d'Hion , où elle fut , la première nuit qu'elle passa au pied de l'Ida, assaillie par un violent orage : le tonnerre et la foudre lui tuèrent beaucoup de monde. Arrivée sur le Skamandre, ce fleuve fut de tous ceux quel'ar-
1 Lib. I, c. 94 ; II, 167. Nous suivons la traduction de M. MioW » Lib. VI, c. 42; VII, 74; VIII, 106; V, 122; 11, 1Q. Le Gargara.
Asie-mineure d'héivodote. mysiens. troade. 303
mée avait trouves sur sa route, le premier dont elle épuisa les eaux , et qui ne put suffire à désaltérer les hommes et les animaux. Lorsque Xerxès en eut atteint les bords , il monta dans Pergame , l'ancienne demeure de Priam , pour satisfaire le désir qu'il avait de visiter ces lieux. 11 les vit, en effet, dans un grand détail; et après avoir tout examiné, il sacrifia mille bœufs à Minerve-Iliade, tandis que les mages firent des libations aux héros. La nuit qui suivit ce sacrifice, une terreur panique se répandit dans l'armée $ mais le jour venu elle se remit en marche, laissant sur sa gauche les villes de Rhoïteion (Rhœtium), d'Ophryneôn et de Dardanos, voisines d'Abydos, et sur sa droite le pays des Gherghitès-TeukriensO. » Les Gherghitès avaient reçu ce surnom parce que c'étaient les restes de l'ancien peuple de Teukros, dont les Éoliens avaient envahi les terres W.
Hérodote fait aussi mention , sur la côte troyenne et sur l'Hellespont, des villes de Lampônôn, d'Akhileïon , de Sighcïon, de Perkôtè, de Lampsakos, de Païsosct deParion(8).
Un autre passage de notre auteur donne au nom d'Hellcspontiens une acception beaucoup plus étendue, en y comprenant toutes les colonies d'origine hellénique qui bordaient la Propontide jusqu'à l'entrée du Bosphore. Prokonnêsos, Kyzikos ou Cyzique, Artake, Kalkhêdoniô (Cha'cédoine) , et Byzance (sur la côte d'Europe) , s'y trouvent ainsi comprises (4). Les villes de Daskuleïon (Dascylium), de Plakiô, et de Skulakè, que mentionne Hérodote aux environs de la côte heliespontique (5), appartenaient sûrement à la Mysie , aussi bien que celle de Kios W.
Les Hellespon tiens de l'armée de Xerxès portaient tous le* vêtement et l'armure des Hellènes. Eux et les habitants des bords du Pont-Euxin avaient fourni ensemble cent vaisseaux (7).
Sous le nom de Thraces d'Asie, Hérodote comprend les Bithy-
» Lib. VII , c. 42 et 43.
» lib. V, c. 122 et «4.
» Lib. V,c 26,94 et 117.
* Lib. IV, c. 138.
» Lib. III , c. 120; I, 57.
6 Lib. V, c. 122.
1 Lib. VII , c. 95.
ASIE MINEURE. [5e SIECLE AV. J.-C.
niens et les Thyniens. Les Biihy niens étaient originaires des bords du Strymon, en Thrace. Comme équipement de guerre, ils portaient sur la tête un bonnet de peau de renard, et avaient le corps couvert d'une tunique sur laquelle ils jetaient une zeira teinte de diverses couleurs. Leurs pieds et leurs jambes étaient enfermés dans des bottines de cuir de chevreau , et ils étaient armés, outre leurs boucliers, de javelots et de poignards courts (0. Hérodote n'indique pas leur position précise ; mais comme il attribue la ville de Kios à la Mysie 00, on doit croire qu'il les relègue entre la Propontide et le bas S an ga ri os.
Les Mariandy niens , les Paphlagons, les Ligyens, les Syro-Cappadociens et les Matiéniens sont mentionnés en groupe par Hérodote, sans autres détails géographiques. De ces cinq peuples, les trois premiers habitaient sur les bords du Pont à l'orient du Sangarios et des Bithyniens ; tous se ressemblaient par les armes et par l'habillement. Ils portaient un casque en mailles de fer. Leur bouclier était petit, et leur pique de moyenne grandeur. Us étaient en outre armés de javelots et de poignards ; leur chaussure embrassait le pied et montait jusqu'à mi-jambe (3). 11 est assez remarquable de trouver ici des Ligyens au voisinage des Hénètes de la Paphlagonie, comme psr delà les Karpathes sarmatiques l'ancienne géographie connut des Ligyens contigus aux Vénèdes de la Baltique. Mais après les développements où nous sommes entrés à cet égard dans nos précédents chapitres , ces antiques rapports entre des tribus éparses, même à de grandes distances, au pourtour du Pont-Euxin , n'ont plus lieu de nous étonner.
La Cappadoce, dont les habitants sont appelés Syriens par les Ioniens et les autres Hellènes W, est une contrée riche qu'avaient successivement possédée les Assyriens, les Modes et les Perses. Le fleuve Halys la sépare de la Paphlagonie. Hérodote n'y nomme aucune ville, si ce n'est Kritala, dont on ignore la situation; il mentionne seulement un canton du nom de Ptériô, qui s'étendait vers le bas Halys et la côte du Pont. De toutes les
1 Lib. I, C 128; VII, 75.
* Au fond du golfe de Moudanla actuel. » Lib. VII, c. 72.
* Foy, à sujet ci-dessus, p. 184.
ASIE-MINEURE d'hÉRODOTE. CAPPADOCE. COTE PONTIQUE. 305
colonies helléniques qui couvraient cette côte en si grand nombre, Hérodote n'en cite qu'une, Sinopè, qui est située, dit-il, « presque sur le Pont-Euxin (0. »
Il est incertain si les Matiêniens, nommés conjointement avec les Ligyens, les Mariandjrniens et. les Syro-Cappadociens, étaient un peuple voisin de la grande Arménie où l'ont connu les géographes postérieurs et Hérodote lui-même dans d'autres passages de son histoire (notamment livre V , ch. 49) , ou une branche détachée qui se serait avancée à l'ouest en suivant le cours du Halys.
Hérodote est très-succinct sur les Phrygiens. Il rappelle seulement qu'ils nourrissaient d'immenses troupeaux, et recueillaient une grande abondance de fruits. Leur costume et leur équipement de guerre ressemblaient à ceux des Paphlagons. Les seules localités qu'il cite dans cette vaste contrée sont quelques villes obscures situées vers les sources du Méandre 00.
Les Moskhes, les Tibarènes, les Makrônès , les Mosinèques, et les 'Marès, ces tribus encore barbares répandues le long de la côle pontique depuis le Thermodôn jusqu'à la frontière des Kolches , avaient tous dans l'armée de Xerxès les mômes armes et le même costume , comme sans doute ils avaient une origine commune et parlaient des langues voisines également dérivées d'une tige caucasienne. Le casque qui couvrait leur tête était de bois; des boucliers de cuir, courts et étroits, les garantissaient seuls de l'atteinte du fer ennemi ; leurs mains étaient armées de lances courtes, mais dont le fer était très-long (3). L'historien n'a pas d'ailleurs d'autres détails sur les mœurs, les habitudes et l'histoire de ces populations obscures , non plus que sur la géographie de leur pays peu fréquenté. 11 nomme cependant le Thermodôn, et la ville de Thémiskure à l'embouchure de ce fleuve (4).
La Cilicie, qui forme à elle seule une satrapie , est une contrée montueuse que baigne la mer de Cypre. Cette province a dans Hérodote plus d'extension que ne lui en donne la géographie
Lib. I,c. 72 et 73 ; V, &9 ; VII ,26 et 72 ; 1 , 76. «Lib. V, c. 49; VII, 73 et 26.
» Llb. Vn , c 78 et 79.
* Lib. VII , c. 78 et 79 ; IV, 86.
306 ASIE-MINEURE. [5e Slfeài AV. I.-C
des siècles classiques voisins de notre ère : ad Nord, elle paraît alleindré jusqu'au cours supérieur du Halys ; à l'Est, elle est bornée par l'Euphrate; au Sud-Est, elle se prolonge sur la côté syrienne jusqu'à Posidôïon , à la gauche ou au sud de la bouche del'OrontesW. Les Ciliciens avaient été autrefois connus sous;le nom de HypakhéerisW ; c'était un peuple essentiellement adonné à la marine. Auxiliaires douteux des Perses, ils leur avaient fourni cent vaisseaux. Ils portaient des casques d'une forme propre à leur pays, et, au lieu de boucliers, des rondaches de cuir de bœuf cru. Ils étaient vêtus de tuniques de laine. Chaque homme avait pour arme deux javelots , et une épée assez semblable à celle des Égyptiens. La seule circonstance locale qu'Hérodote mentionne dans la Cilicie est la plaine Aléienne, tteSIov AX#ov, nom déjà introduit par les myth'Ographes dans l'antique légende de Bcllérophon W.
L'ile de Cypre, Kuzpoç, est située à l'opposite de la côte cilicienne. Dans l'organisation des satrapies persanes, Cypre ne formait qu'un gouvernement avec la Phénicie et la Syrie- Palestine. Avant d'avoir été soumise à la suprématie des Perses, cette île avait été tributaire du roi d'figypte Amasis. Les Cypriens reconnaissaient diverses origines : les uns se disaient issus d'Athènes et de Salamine-, d'autres de l'Arcadie, dè Kythnos, de Phéhicie et même de l'ftthiopie. La coillure de leurs rois était tout orientale; elle consistait en une mitre roulée autour de la tête, OU en un bonnet haut nommé kidare^). Ils portaient du reste le costume hellénique. Cypre avait fourni cent cinquante vaisseaux à la flotte persane
L'historien nomme plusieurs villes de l'île de Cypre : Paphos, Soloi , Salamis , Kourion , Àmathous (Amathonte). Il donne aussi
1 Lib. II , c. 34 ; 1 , 72 ; V, 52 ; III , 91. — Comp. ci-dessus, p. 287.
* Sûrement YtH? Àxawrt, au-dessus ou au delà des Akhèens. Ce nom, qui ne se rencontre que dans Hérodote , fut donné sans doute aux Ciliciens par opposition aux plus anciennes tribus pélasgiques ou helléniques qui se répaodirent dans l'intérieur delà Péninsule.
3 Lib. VIII, c. 68 j VII, 01; VI, 05.
* Ces coiffures, que Ton retrouve sans altération ciiez les peuples actuels de l'Orient , ne sont que des modifications diverses du turban. Malgré la conformité des noms , la mitre de nos évéques n'en donne qu'une idée lotit à fait inexacte.
» Lib. III, c. 01; II, 182; YII, 00.
ASIF-MINEtfte D*nÉR0r>OTE. ILES
à une des pointes avancées de la côte, sans doute au cap qui se prolonge au Nord-Est, le nom de Khjfôeç t% Mirpo», les Clefs de Cypre (0.
Hérodote connaît très en détail toutes les îles de la mer Ëgée qui bordent la côte asiatique ; il est surtout circonstancié sur quelques-unes des plus importantes, notamment sur Samos, Khios , Lesbos et Lemnos (*).
On trouve dans Hérodote le récit très-curieux d'une conversation entre Aristagoras, prince de Milet, et Cléomènes, roi de Sparte, qui ajoute un dernier trait au tableau que l'historien a tracé de la géographie de l'Asie-Mineure. Ce passage est trop intéressant pour que nous ne le transcrivions pas tout entier. On peut le regarder comme résumant les connaissances acquises à cette époque par les Hellènes d'Asie sur les contrées comprises entre la mer Égée et la région de l'Euphrate; et on y voit en outre la preuve directe que les colonies asiatiques de l'Hellénie, favorisées par leur position et par leurs rapports de négoce avec les autres peuples de la Méditerranée, avaient devancé leur mère patrie dans cette connaissance des contrées orientales.
Les cités elles îles de l'Ionie avaient été contraintes de subir le joug du grand roi (3); Aristagoras de Milet, méditant un soulèvement général de toutes les villes helléniques, s'était rendu secrètement à Sparte pour gagner à ses projets les Lacédémo niens et leur roi. Reconquérir l'indépendance n'était pas son seul but : il voulait plus encore, et la conquête de la Perse lui semblait une représaille facile autant que glorieuse. Mais le temps n'était pas venu sans doute où cette grande entreprise pouvait être tentée ; près de deux siècles devaient s'écouler encore avant que le fils de Philippe, réunissant dans ses mains les forces jusque-là disséminées de la Grèce entière, fît sentir à son tour à l'Asie domptée le joug que si longtemps l'Asie avait fait peser àur les fils de l'Europe.
1 LU». V, c. 110 et 113 ; IV , 162 ; V, 108.
2 M. Herman Bobrik, Géographie des Herodot (Kœnlgsberg, 1838, lh-8° avec un atlas) , a réuni toutes les indications du texte , — p. 45 et suiv.
» 11 y a a ce sujet un passage intéressant dans les Perses d'Escbyle» v. «0û et suiv.
308 ASIE-MINEURS. [5e SIECLE AV. J.-C.
« Les Lacédénionicns , dit Hérodote^), racontent que dans ses entrevues avec le roi , Aristagoras apportait avec lui une table d'airain sur laquelle était tracé le contour entier de la terre, celui de la mer et le cours de tous les fleuves. Dans la première conférence il s'expliqua en ces termes : « Cléomène, ne soyez » pas surpris de l'empressement que j'ai mis à me rendre ici; » je vais vous faire connaître quelles sont les conjonctures où » nous nous trouvons , et qui m'y amènent. Si c'est pour nous une » honte et un sujet de douleur de voir les enfants de l'Ionie es- >» claves , eux qui devraient être libres , c'en est encore un bien » plus grand pour vous que pour tout autre peuple , pour vous » qui êtes à la tête de l'Hellade entière. Venez donc , au nom des » dieux , venez affranchir de l'esclavage les Ioniens nés du même » sang que vous. Les barbares ont peu de valeur, et vous au con- >» traire vous l'emportez sur tous en vertus guerrières. Ils ne » combattent qu'avec l'arc et le javelot court 5 ils se présentent » dans la mêlée sans armes défensives , avec de longues chausses >» qui tombent sur leurs jambes , et n'ont la tête couverte que >» d'une espèce de bonnet en pointe: aussi est-il extrêmement » aisé de les vaincre. De plus, le pays qu'ils habitent offre des » richesses telles qu'il ne s'en présente dans aucun autre : de » l'or, car il faut commencer par ce métal , de l'argent , de l'ai- >» rain, une variété infinie d'étoffes et de vêtements, des bêtes » de somme et de trait, enfin des esclaves; ces biens sont tous à » vous du moment que vous voudrez vous en saisir.
v Les contrées habitées par ces divers peuples se touchent, » comme je vais vous le faire voir « — (Aristagoras montrait à mesure les points correspondants de la surface de la terre, gravés sur la table d'airain qu'il avait apportée). — « Contigus à » l'Ionie, on trouve les Lydiens, qui possèdent un excellent » territoire renommé pour ses mines d'argent. Après les Ly- » diens, vers l'Orient, sont les Phrygiens, qui nourrissent » d'immenses troupeaux et recueillent une grande abondance » de fruits. Après les Phrygiens , on rencontre les Cappadociens, »> auxquels nous donnons le nom de Syriens. Les Ciliciens leur >» sont limitrophes, et habitent les bords de la mer où est située
* Llb. V,c. Û9sqq.