‹ Description historique et géographique de l'Asie Mineure, comprenant les temps anciens, le moyen age et les temps modernes, avec un précis détaillé des voyages qui ont été faits dans la péninsule, depuis l'époque des croisades jusqu'aux temps les plus récents; précédé d'un tableau de l'hstoire géographique de l'Asie, depuis les plus anciens temps jusqu'à nos joursChapitre 120 sur 189 · RETRAITE DES DIX-MILLE. B1THYNIE · texte numérisé non relu

RETRAITE DES DIX-MILLE. B1THYNIE

De là, les navires continuèrent de longer la terre pendant deux jours. « En longeant les côtes (depuis Kotyôra) , dit ici l'historien , les Hellènes contemplèrent avec un vif intérêt et la pointe lasonia, où, dit-on, aborda le navire Argo, et les embouchures des fleuves : d'abord du Thermodôn; ensuite de l'Iris, puis du Halys, enfin du Parthenios. Lorsque nous eûmes passé l'embouchure de ce dernier fleuve, nous arrivâmes à Héraclée (Hcrakleïa), ville hellénique, colonie de Mégare, située dans le pays des Mariandyniens, et nous mouillâmes près de la Khersonèse d'Akhérousias. C'est là, dit-on, qu'Hercule descendit aux enfers pour enchaîner Cerbère; l'on montre encore à présent, comme monument de sa descente, un gouffre qui a plus de deux stades de profondeur... La plaine est traversée par le fleuve Lykos, large d'environ deux plèlhres(0. »

Ici les soldats délibérèrent s'ils continueraient leur route par terre ou par mer jusqu'à la sortie du Pont. A mesure que l'on se rapprochait de la patrie, les liens de la discipline se relâchaient, en môme temps que s'affaiblissait le sentiment des périls de la retraite. L'armée se partagea en trois corps, qui continuèrent leur roule par trois chemins différents. L'un se remit en mer sur des bâtiments de transport fournis par les Héracléens -, le second côtoya le rivage ; le troisième , que conduisait Xénophon , s'avança par l'intérieur du pays.

Ces trois divisions de l'armée hellénique se trouvèrent de nouveau réunies à Kalpê , port situé vers le milieu de la Thrace asiatique (*). « Cette Thrace, dit Xénophon, qui commence à la bouche du Pont-Euxin et s'étend jusqu'à Héraclée , est à la droite de ceux qui entrent dans le Pont. De Byzance à cette ville, un long jour suffît aux galères qui ne se servent que de leurs rames. On ne trouve dans cet intervalle aucune ville hellénique ni alliée des Hellènes; tout le pays est occupé par les seuls Thraces Bithyniens. Ces peuples, dit-on, traitent cruellement les Hellènes qui échouent sur leur côte ,^ou qui viennent à tomber entre leurs mains. Le port de Kalpê est à mi-chemin d'Héra-

» Lib. VI, c. 2.

» Ibid. — L'emplacement de ce port est Indiqué aujourd'hui par un lieu nommé Kirpèh Liman, ou Kefkcn Adasi, à l'ouest de l'embouchure du Sakiria (Ainsw., p. 218).

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clée à Byzance pour les navigateurs. Un promontoire s'avance au milieu des flots : du côte de la pleine mer il se termine par un rocher à pic, dont la moindre hauteur est de vingt orgyiesO). Un isthme de quatre plèthres de largeur tout au plus(*> joint ce promontoire à la terre ; et l'espace renfermé entre la mer et ce passage étroit pourrait contenir une ville peuplée de dix mille habitants. Le bassin du port est sous le rocher môme ; du côté de l'Ouest un autre rivage l'environne. Près de la mer, coule une source d'eau douce très-abondante et dominée par le rocher. Les bords mêmes de la mer fourniraient une grande quantité de beaux bois de construction ; et une infinité d'autres bois garnissentie pays. La montagne, qui prend naissance au port, s'étend dans l'intérieur des terres jusqu'à vingt stades environ. L'on ne trouve point de pierres sur le terroir; mais le côté du mont qui borde le rivage , dans l'espace de plus de vingt stades , offre une forêt touffue d'arbres de toute espèce, fort élevés. Le reste du pays est beau, spacieux, couvert de villages très-peuplés. Il produit de l'orge, du froment, toutes sortes de légumes, du panis, du sésame, et quantité de figues; beaucoup de vigne y donne d'excellent vin. Enfin il y croît de tout, excepté des oliviers. Tels sont les environs de KalpêC3). »

Xénophon s'arrête avec complaisance sur la description d'un site où il avait songé à bâtir une viUe pour y fonder une colonie, dont ceux de ses compagnons que la beauté du pays eût tentés auraient formé le noyau ; mais ce dessein n'eut pas de suite, et l'armée, se remettant en marche à travers la Bithynie, arriva le sixième jour à Chrysopolis de Chalcédoine (Khalkhêdonia), ville située sur la Propontide , vis-à-vis de Byzance , à l'entrée du Bosphore (*).

Nous n'avons pas à suivre la troupe des Hellènes pendant son séjour en Thrace, où elle se mit au service de Seuthès, roi du pays ; mais nous la ramènerons de Thrace en Lydie , où se termine le récit de la retraite. L'historien est très-succinct sur cette dernière partie de l'itinéraire : il s'agissait là de pays trop fami-

1 De 35 à ko mètres.

* Environ 120 mètres.

* Llb. VI, c. *.

* C'est aujourd'hui Scutarl, vis-à-vis de Constantinople,

FIN !>E LA. RETRAITE DES DIX-MILLE. lYXi

liers à ses compatriotes pour que l'intérêt qui avait pu accompagner les Dix-Mille au milieu de contrées barbares et de peuples ignorés, les suivît dans des provinces amies et si bien connues.

« On s'embarqua à Lampsaque (Lampsakos), dit Xénophon

De là on marcha par la Troade; et après avoir franchi le mont Ida, on arriva d'abord à Àiitandros M. On suivit alors le rivage de la mer, et l'on atteignit la plaine de Thêbê en Lydie 00. Puis traversant Atramyttion et Kcrtônos W, on entra, près d'Atarnea , dans la plaine du Kaïque , et l'on parvint à Pergamos en Mysie (*). »

Xénophon termine l'histoire de cette expédition mémorable par une récapitulation des grandes provinces et des différents peuples dont l'armée avait traversé le territoire pendant sa retraite; cette énuniération a son intérêt. « Voici, dit-il, le nom des Satrapes qui gouvernaient les contrées que nous parcourûmes. Àrtimas commandait en Lydie, Artakamas en Phrygie, Mithridatès en Lykaonie et en Cappadoce, Syennésis en Cilicie, Dernès en Phénicieet en Arabie , Belesys en Syrie et en Assyrie, Rhôparas en Babylonic, Arbakas en Médie, Tiribaze chez les Phasianiens et les Hespérites. Les Kardoukhes, les Khalubes, les Khaldaïen3, les Makrônes, les Kolches, les Mossunèques, les Koïtes et les Tibarênes se gouvernent eux-mêmes. Korylas avait le commandement de la Paphlagonie, et Pharnabaze celui de la Bithynie. Les Thraces d'Europe obéissent à Seuthèsf5). »

L'expédition racontée par Xénophon , depuis sa sorlie de Sardes jusqu'à son retour à Pergame , n'avait pas duré moins de quinze mois-, et pendant ces quinze mois de travaux, de dangers et de fatigues presque ininterrompus , l'armée avait fait, en

1 Le nom d'Antandro subsiste encore sur la côte septentrionale du golfe d'Adramitti.

■ L'usage avait continué d'appliquer à cette partie de la Mysie le nom de Lydie , que l'extension du royaume lydien, sous Crésus, y avait porté. Foy. ci- dessus, p. 283.

8 Atramyttion subsiste toujours, sous le nom à peine altéré d'Adramitti, au fond du golfe du même nom que couvre l'Ile de Mytilène , l'ancienne Lesbos. On croit retrouver le site de Kertônos, la Karénê d'Hérodote, dans l'emplacement actuel de Kellès Llman , au sud d'AdramitU.

* Lib. VII, c. 8.

» Ibid. ad fin.

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deux cent quinze marches, 1155 parasanges ou 34,650 stades, ce qui indique pour chaque jour de marche près de cinq parasanges et demi, ou environ 6 et demi de nos lieues communes.

Plus de soixante ans s'écoulent depuis le retour des Dix-Mille, sans que les monuments actuels qui nous restent de ces anciens temps fournissent aucun fait qui intéresse l'histoire géographique de l'Asie-Mineure. Ni les démêlés des Grecs d'Ionie avec le Roi, ni leurs efforts d'affranchissement toujours infructueux, ne touchent à l'objet que nous avons ici en vue. Mais, dans cet intervalle, un ouvrage parut chez les Grecs d'Asie qui nous fournirait sans doute d'utiles matériaux s'il était arrivé jusqu'à nous : cet ouvrage est celui d'Éphore. Né à Cume en Éolide , Éphore fui un des disciples du célèbre lsocrate, et florissait vers le milieu du quatrième siècle. Il avait écrit, comme Hérodote, une histoire universelle du monde connu , mais en s' arrêtant beaucoup plus que ne l'avait fait son illustre prédécesseur aux origines héroïques de l'Hellade et à la fondation des colonies helléniques après la guerre de Troie , particulièrement à celle des colonies asiatiques. Éphore s'était étendu avec une prédilection particulière sur les détails géographiques qui se liaient à son sujet : deux livres tout entiers de son ouvrage, le quatrième et le cinquième, étaient exclusivement consacrés à la description de l'Iiurope , de l'Asie et de l'Afrique. On peut croire que la description de notre Asie-Mineure y occupait une place notable. Cette partie des écrits d'Éphore lui avait valu , chez les anciens, un rang éminent parmi les géographes de l'école ionienne; le savant et judicieux Polybe, et plus tard Slrabon lui-même, le citent fréquemment et presque toujours avec éloge. Il nous est difficile aujourd'hui , spécialement en ce qui se rapporte à la contrée qui nous occupe, déjuger par nous-mêmes jusqu'à quel point ces éloges étaient mérités, au moins quant à la nouveauté des renseignements. Une vingtaine de fragments, la plupart de très-peu d'étendue , sont tout ce qui nous reste de son Asie-Mineure W.

1 Ces fragments, recueillis pour la plupart de Strabon et du géographe Étienne, ont été soigneusement réunis par MM. Mûller dans le précieux volume des Fragmenta Historicorum Grœcorum qui fait partie de la Bibliothèque Grecque éditée par M. Ambr. Firmin Didot. Les fragments qui se rap-

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