MARCHES D'ALEXANDRE EN ASIE-MINEURE
l'armée macédonienne, depuis l'Hellespont jusqu'à Issos, aux confins de la Syrie. Ici notre principal guide est Arrien; la portion correspondante de l'histoire de Quinte-Curce est en partie perdue (0.
Les Macédoniens traversèrent l'Hellespont vis-à-vis d'Abydos, et vinrent camper dans la plaine voisine sous les murs d'Arisbêj l'armée persane s'était rassemblée à Zôleïa sur la Propontide, non loin de la péninsule de Cyzique. Si près de Troie , Alexandre ne voulut pas quitter son camp d'Arisbê sans aller visiter cette ville, immortalisée par les chants d'Homère. Arrivé à Ilion , il monte à la citadelle pour y offrir des sacrifices à Pallas 5 il enlève du temple de la déesse les armes que les Hellènes y avaient consacrées, disait la tradition C2), après la guerre de Troie , et y suspend les siennes 5 puis il redescend dans la plaine qui borde le cap Sigée, pour y couronner le tombeau d'Achille. — Heureux Achille, s'écria-t-il, d'avoir eu Homère pour héraut de ta gloire! Il regagne alors son camp d'Arisbê; et le lendemain , laissant derrière lui Perkotè et Lampsaque , il va camper sur les bords du Prosaktion, torrent qui descend du mont Ida, et va se perdre dans la Propontide vers le débouché de l'Hellespont. De là il se rend par Kolônai à Hermôton, pendant qu'un corps détaché allait prendre possession de Priamos, ville inconnue d'ailleurs , qui paraît avoir été située plus avant dans les terres <3). L'armée persane s'était repliée derrière le Granique, qui coule entre le Prosaktion et Cyzique, et dont le
* Arrian., De Expedit. Alex,, lib. I et II; Quint. Curt., De rébus gestis Alexandrie lib. III, c. 1 à 11; Diod. Sicul., lib. XVII, c. 17 à 37. — Nous avons profité de l'excellent exposé que M. Félix de Beaujour a fait de cette parUe des marches d'Alexandre, Voyage MiliU dans Vemp, Ottoman, t. II, c. 12.
a Tradition pour le moins fort douteuse ; car cette Ilion n'était certainement pas la Troie homérique brûlée par les Grecs, mais bien celle que les Éoliens, qui vinrent s'établir en Troade dans le cours du douzième siècle , avaient relevée sur un emplacement voisin (voy. ci-dessus, p. 283, note 2). Nous reviendrons sur ce sujet. Alexandre avait conçu le projet de faire rebâtir dans Ilion un temple beaucoup plus riche que celui qu'il y avait visité ; la mort prématurée du héros laissa ce projet sans exécution. Diod., lib. XVIII, c. 4. Strab., lib. XIII, p. 593, édit. Casaub.
» C'est la première fois que le nom de ces trois villes paraît dans l'histoire.
MO
ASIF.-MISF.I'RE.
profond encaissement rend le passage difficile. On sait quelle fut l'issue de la bataille livrée sur les bords de ce fleuve: cette première victoire laissa KAsie- Mineure à la merci d'Alexandre.
Il marcha directement vers Sardes, résidence des satrapes persans. La ville lui ouvrit volontairement ses portes. La citadelle, ceinte d'une triple muraille, s'élevait sur un mont escarpé; Alexandre y fit bâtir un temple à Jupiter Olympien, et laissa dans la ville Asandros, fils de Philotas, qu'il nomma gouverneur de toute la province , mais en permettant aux Lydiens de se gouverner selon leurs anciennes lois nationales. L'armée s'avança de Sardes sur Éphèsc, partagée en deux corps. L'un y alla directement sous la conduite de Parménion en longeant la gauche du Caistre ; l'autre , conduit par Alexandre , s'y rendit par Smyrne, qui n'était alors qu'une réunion de bourgades situées au nord du Mélès. Alexandre campa de l'autre côté de la rivière au pied du mont Pagus; et sur un songe qu'il eut durant la nuit, il ordonna à Lysimaque, un de ses lieutenants, de bâtir une ville en ce lieu : c'est celle qui existe encore aujourd'hui. D'Éphèse, Alexandre se dirigea sur Milet en côtoyant la mer. Dans sa marche, il reçut la soumission de Magnésie et de Tralles; et avant passé le Méandre sans empêchement, il se présenta devant Milet qu'il prit d'assaut. Marchant ensuite sur Halicarnasse , il se rendit maître en passant de toutes les villes intermédiaires, et vint camper à cinq stades de la ville. Halicarnasse , forte par sa position sur un plateau élevé , étail défendue par Memnon de Rhodes, général grec au service de Darius, et qui avait été investi , outre le gouvernement de Y Asie Inférieure (cette dénomination était alors la plus usuelle , pour désigner, sinon la péninsule entière de l' Asie-Mineure, au moins la partie occidentale depuis le Halys), du commandement général de la flotte persane. La ville fut emportée de vive force, et Alexandre y laissa trois mille Macédoniens sous la conduite de Ptolémée, fils de Séleucus, pour contenir la citadelle où Memnon s'était retiré. 11 remit le gouvernement du pays à Ada, reine de Carie, qui l'avait reçu avec honneur, et s'était empressée de lui ouvrir les portes d'Alinda, ville forte où elle résidait. Ada, fille d'Hékatomnos, avait épousé, conformément
marches d'Alexandre en asie-minelre.
à la loi des Cariens, son frère Hidriée, et celui-ci en mourant lui avait laissé l'administration du royaume.
Les affaires de la Carie réglées, Alexandre se porte sur la Lycie et la Pamphylie , pour s'emparer de toutes les cotes maritimes et annuler ainsi la flotte ennemie , qui en tirait toutes ses ressources. La première place dont il s'empare estHypama. A sou approche, Telmissos , Pinara, Xanthos, et trente autres villes de moindre importance, font leur soumission. 11 a passé le Xanthe et occupe toute la Lycie jusqu'au canton de Milyas, qui en est au nord la partie la plus montagneuse. Le pays de Milyas était regardé comme faisant partie de la grande Phrygie, mais Darius l'avait compris dans la circonscription de la Lycie.
Alexandre, continuant de longer la côte, atteint la pointe S.-E. de la presqu'île lycienne, et remonte delà au Nord vers la Pamphylie par le détroit de Phasélis. Ce défilé, resserré entre la mer et le mont Klymax ( la Chimère des anciens poètes) , est inondé quand les vents du Midi soufflent avec violence. Alexandre le franchit, ses soldats ayant de l'eau jusqu'à la ceinture; puis il tourne le fond du golfe, une partie de l'armée continuant de suivre le rivage , une autre partie coupant court par des défilés que les habitants avaient indiqués dans la montagne , et il s'avance par Perghê et Aspendos jusqu'à Sidê. Les Sidéens étaient une colonie de Kume (ou Cume) en Éolide. Ils racontaient une chose étrange sur les premiers temps de leur histoire. Leurs ancêtres , disaient-ils , peu après être abordés sur celte côte après leur départ de Kumê, avaient oublié tout à coup la langue hellénique, et parlé une langue barbare qui n'était point celle des peuples voisins , mais qui leur était propre et les distinguait encore des nations environnantes. Telle était la tradition deSidê.
L'armée se dirigeait sur Syllion, place fortifiée que défendait une garnison nombreuse , lorsque Alexandre fut informé que les Aspendiens avaient repris les armes après son passage. 11 revient sur ses pas pour les réduire. Aspendos est assise sur un roc escarpé que baigne l'Eurymédôn ; malgré cette forte position , les habitants se hâtent de racheter par une prompte soumission leur mouvement de révolte, et de recourir à la clémence du vainqueur. Alexandre retourne de là à Perghê, et de Perghê il se dirige au nord , par Telmessos et Sagaîassos, vers
ASIE-MINEURE. [4e SIÈCLE AV. J.-C.
le haut pays phrygien , à travers les croupes et les terrasses du mont Taurus. Les Telmessiens et les Sagalessiens sont d'origine barbare (0 et de sang pisidien } leurs villes sont très-fortement assises dans des lieux difficiles. Les habitants de Telmessos ont de plus la réputation de s'élever autant par leur bravoure audessus des autres Pisidiens, que lesPisidiens eux-mêmes se distinguent sous ce rapport des peuples environnants. Leur ville fut cependant emportée; Sagalessos avait déjà fait sa soumission. Les Macédoniens marchent ensuite contre le reste des Pisidiens, et emportent d'assaut une partie de leurs villes ; les autres capitulent.
Maître de la plus grande partie du littoral de l'Asie-Mineure, Alexandre avait compris qu'il ne pourrait garder ces provinces maritimes s'il ne s'emparait de celles du centre : tel fut l'objet de son excursion sur le plateau phrygien.
Le premier point notable où il arrive est le lac Askaniê, où les habitants recueillent un sel fossile qu'ils emploient au lieu de celui de la mer Cinq marches plus loin dans l'intérieur, il est devant Kelaïnai , ville que l'itinéraire des Dix Mille nous a déjà fait connaître. De Kélaïnai , Alexandre se rend à Gordion, ancienne ville royale de la Phrygie, située près de la droite du Sangarios, dans la partie supérieure de son cours (*). La Phrygie avait beaucoup de bourgades, mais peu de villes, Gordion, sa capitale, passait pour être à égale distance du Pont- Euxin et de la mer de Cypre (4).
Durant son séjour à Gordion, Alexandre monta à la citadelle pour y voir le char du roi Midas et le nœud célèbre qui en retenait le joug. Ce nœud, fait d'écorce de cornouiller, était enlacé avec tant d'art, que l'œil n'en pouvait discerner ni le commencement ni la fin. Un oracle avait promis l'empire du monde à
1 Barbare, on le sait, est seulement synonyme, dans la bouche des anciens Grecs, d'étranger, de non hellénique.
a C'est aujourd'hui, selon M. William Hamilton, non le lac de Bouldour, comme l'avaient pensé Leake et d'autres voyageurs, mais celui deTchardek, qui est un peu plus avancé dans l'Ouest (Researches in AsiaMinor^ vol. 1, p. 496 et 503).
3 Cette ville est aujourd'hui ruinée.
k Quint. Curt. III , l. Cette opinion est loin d'être exacte.