ASIE-MINEURE DE STRABON. NOTIONS GÉNÉRALES
situés en deçà du fleuve Halys, se trouve absolument entouré soit par la mer Égée , soit par les autres mers partielles qui lui sont contiguës. Cette prequ'île est ce que nous appelons proprement Y Asie , bien que ce nom soit commun à tout le continent dont elle n'est qu'une portion (»). »
Toutefois, comme nous l'avons dit précédemment (2) , il ne faut pas perdre de vue que, dans la pensée de Strabon , cette région péninsulaire que quatre mers enveloppent, et à laquelle il applique dans un sens spécial l'appellation d'Asie, ne s'étend que du Halys à l'Égée. Pour Strabon , comme pour ses contemporains et pour tous les écrivains antérieurs , ce qui est à l'orient du Halys jusqu'à PEuphrate , c'est-à-dire la Cappadoce et le Pont, est en dehors de la presqu'île et appartient à la Grande-Asie. Cette distinction , tout à fait contraire à la disposition physique de la Péninsule même , dont il est évident que l'Euphrate forme la limite naturelle , provenait , nous le savons , d'une cause purement ethnologique. Comme le Halys formait la délimitation commune des deux 'grandes races primordiales de l'Asie-Mineure , et que par suite il était devenu aussi la frontière permanente des grandes dominations politiques, on avait été conduit à en faire de môme une limite naturelle.
Quant aux dimensions générales de la Péninsule , prises sur le pourtour de ses côtes, Strabon , qui suit ici principalement les données recueillies par Eratosthènc , le chef des géographes de l'école d'Alexandrie , est d une exactitude à peu près irréprochable , au moins dans la très-grande partie de ses mesures. La longueur totale de la côte septentrionale , baignée par le Pont- Euxin , depuis la bouche du Bosphore jusqu'au Phase , est indiquée de 8,000 stades (3> , ce qui répond bien à la dimension réelle donnée par nos cartes modernes , en serrant le contour de la côte comme faisaient les navigateurs dont les journaux avaient fourni ces mesures. La distance de 5,000 stades comptée entre Byzance à l'autre issue .du Bosphore, et le port de
* Id. , lib. II , p. 126 ; 1. 1, p. 340 de la traduction française.
* Ci -dessus, p. 150.
» Slrab. , lib. II , p. 01 D. — Ératosthène comptait 700 stades dans un degré d'un grand cercle. (/<*♦, lib. II , p. 113 D.)
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Rhodes (0, est pareillement conforme au tracé de nos cartes, ï/intervalle de Rhodes au fond du golfe d'Issos est aussi de 5,000 stades dans deux passages de Strabon (2) ; mais ce chiffre ne s'accorde ni avec l'étendue réelle de la côte , ni , ce qui est ici plus décisif, avec les distances partielles fournies par notre géographe dans sa description de la lisière méridionale de la Péninsule (3>. Sans abuser, comme on l'a fait outre mesure, d'un principe faussé par son élasticité même , la substitution indéfinie de sept ou huit modules de stades inconnus pour la plupart à l'antiquité , on peut en ce cas particulier , comme en un certain nombre d'autres, supposer avec toute vraisemblance que , dans l'énoncé de ce nombre rond de 5,000 , notre auteur aura reproduit, sans y prendre garde, un chiffre donné en stades olympiques de 600 au degré quoique pour cette portion du littoral de l' Asie-Mineure, moins communément fréquentée, alors comme aujourd'hui, que ne Tétaient les côtes de la mer Egée et même celles du Pont-Euxin Strabon paraisse avoir puisé ses renseignements dans l'ouvrage d'Ératosthène , son guide habituel pour les mesures de ces mers. Que le chiffre de 5,000 stades assigné à l'intervalle compris entre Rhodes et le golfe d'Issos.
« Llb. II, p. 106 B.
* Lib. II , p. 100 A, et p. 125 C.
3 Lib. XIV, p. 666 et suiv. ; t. IV de la trad. fr., 2' paru , p. 354 sqq.
4 II ne serait d'ailleurs pas impossible que certaines spéculations systématiques auxquelles Strabon a plus d'une fois sacrifié des renseignements précis, eussent influé sur l'adoption du chiffre de 5,000 stades pour la dislanrc de Rhodes à Issos, ou du moins l'eussent empêché d'en examiner de près ta nature. Expliquons ceci en deux mots. Eratosthène , comme on vient de le voir, donnait 8,000 stades d'étendue à l'Asie-Mineure sur le Ponl-Euxin ; d'un autre côté , on avait reconnu , comme nous le verrons tout à l'heure , qu'Issos et Amisos étalent sous le même méridien , et les géographes d'Alexandrie plaçaient également sous un même méridien Rhodes et Byzance. Cette dernière supposition est loin d'êire exacte; mais il n'en résultait pas moins que, dans les idées d'Ératosthène et de son école , il devait y avoir une dislance égale d'une part entre Byzance et Amisos, d'autre part entre Issos et Rhodes. Or, on avait mesuré 5,000 stades d'Amisos à Byzance : la conclusion naturelle était que, de Rhodes à Issos, on devait aussi compter 5,000 stades; cette conclusion était fausse, d'abord parce que Rhodes est notablement écartée à l'ouest du méridien de Byzance, ensuite parce que les estimes des navigateurs étaient prises ici le long d'une côte beaucoup plus sinueuse que celle du Pont.
' Voy . à ce sujet deux paesages de Pline , lib. V , c. 35,
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soit exprimé en mesures olympiques d'après les anciens périples ioniens, et non plus en stades ératosthéniquesde 700 au degré, c'est ce qui nous paraît ressortir avec évidence de deux faits capitaux. D'abord , ces 5,000 stades olympiques, ou de 600 au degré, mesurent bien en effet, sauf une fraclion insignifiante, la distance indiquée0 ); en second lieu, les mesures partielles rapportées par notre auteur, et qui s'appliquent au local avec une remarquable exactitude , à la seule exception de l'une d'elles qui est indubitablement corrompue, sont toutes données en stades de 700 et ne correspondent pas dans leur total avec la somme de 5,000. C'est ce qui ressortira avec évidence du simple rapprochement de ces mesures partielles :
Strabon compte :
De Rhodes à Dœdala , où coin- stade».
mence la côte lycienne. . . . 600 (très-exact); Pourtour de la Lycie , de Dœdala
( très-exact } ;
D'Olbia à Coracesium (Korakè-
sion ) , étendue de la côte de
(très-exact);
De Coracesium au cap Anemu-
( très-exact) ;
(nombre corrompu);
De Soloi à l'embouchure du Py-
(très-exact) ;
Du Pyramos à Séleucie , sur la
(très-exact).
Les six mesures exactes de ce périple donnent un chiffre total de 4780 stades ; il faut y ajouter l'intervalle du cap Anemurium à Soloi. Or, cet intervalle est de 1 ,200 stades sur une
1 Nous croyons être sur d'avoir vu dans Strnbon , mais nous ne retrouvons pas le passage en ce moment , le chiffre de 600 milles romains attribué au même intervalle de Rhodes au goife d'Issos; or, G00 milles romains sont la traduction en nombre rond dts 5,000 stades olympiques.
s La distance en droite ligne de l'embouchure du Pyramos à Issos , à travers le golfe, est de 600 stades, 100 stades de plus que celle de Pyramos à Séleucie.
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côte presque droite, et non de 500 comme le marque le texte actuel de notre auteur (0. Une si énorme différence , au milieu d'une suite de mesures rigoureusement exactes , ne peut être , on le voit, que le fait d'un chiffre corrompu ; et ce chiffre rétabli nous donne celui de 5,9*0 stades de 700 au degré, soit, en nombre rond, 6,000 stades, pour la distance maritime de Rhodes au golfe d'Issos.
On nous pardonnera l'aridité de cette discussion que nous eussions pu écarter des généralités de notre sujet ; mais il nous a paru utile de montrer par un exemple à quel contrôle sévère la critique doit soumettre les anciens textes , pour ne pas confondre avec les erreurs de l'auteur même ou de son siècle celles qu'y ont ajoutées les ravages du temps et l'incurie des copistes, et trop souvent aussi les préoccupations systématiques des commentateurs (2).
11 résulte donc de tout ce qui précède que les sources où puisait Strabon renfermaient des données d'une exactitude parfaite sur la mesure des côtes de la Péninsule, depuis la bouche du Phase jusqu'au fond du golfe d'Issos. Cette exactitude n'a rien d'ailleurs qui doive nous surprendre , puisque dès avant Hérodote les navigations et les périples des Ioniens avaient fourni à cet égard d'excellents matériaux^).
Mais si le géographe, appuyé sur les journaux des navigateurs , ne pouvait errer dans l'évaluation des dimensions de la Péninsule, il n'en était plus ainsi dès qu'il s'agissait d'en dé-
1 On a quelque lieu de s'étonner que cette énorme différence n'ait pas été sif^nalée par les traducteurs français du géographe d'Amaséc. Bien d'autres lacunes de ce genre existent dans celte traduction d'ailleurs si remarquable à tant d'égards, mats qui est loin cependant d'avoir touché à toutes les difficultés géographiques que soulève le texte dans l'état où il nous est parvenu, et surtout de les avoir toutes éclaircies.
a Peut-être se rendra-t-on compte de la source de l'erreur que nous signalons, si Ton fait attention que le chiffre de 500 stades marqué faussement par Strabon entre le cap Ancmurium et Solol , mesure précisément la distance de Soloi au cap Sarpedon , autre promontoire très-remarquable de cette cftte cllicienne- Il semblerait ainsi que la distance du C. Ancmurium à Soloi avait étt donnée en deux stations, et que, soit Strabon lui-même, soit les copistes, auraient omis par oubli le chiffre du premier intervalle (700 stades ) celui du cap Ancmurium au cap Sarpedon.
3 Voy. ci-dessus , p. 287.
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terminer la forme par la direction de ses côtes, leur gisement respectif et leurs grands contours. La science nautique, qui seule peut fournir les éléments de cette représentation figurée du pourtour des continents, était encore à l'état d'enfance \ l'art des observations et celui des relèvements n'étaient pas nés. Les hommes de cabinet , dépourvus de ces indispensables documents , en étaient donc réduits à des combinaisons presque toujours hypothétiques; et ces combinaisons avaient d'autant plus chance de s écarter des formes réelles , qu'elles embrassaient des espaces plus étendus. Il en était ainsi de l'Asie-Mineure. Une carte construite sur les idées que s'en étaient faites Lratosthène et son école, en déformerait prodigieusement les contours , sourtout à l'ouest et au sud sur la Propontide , l'Égée et la mer de Cypre. Strabon décrit avec assez de vérité la forme générale de la côte que baigne le Pont , depuis l'issue du Bosphore jusqu'à Dioscurias (il aurait dû dire jusqu'à Trébizonde), lorsqu'il la représente comme n'ayant , à l'exception de la saillie du Karambis , ni grands enfoncements ni avances considérables , et se dirigeant ainsi presque en droite ligne de l'Ouest à l'Est (O- mais il a des notions beaucoup moins nettes sur la côte méridionale, comprise entre Rhodes et le golfe d'Issos. H se figure cette côte comme se prolongeant de môme presque en ligne directe, depuis Dœdala jusqu'à l'embouchure du Kydnos ou rivière de Tarse, faisant ainsi abstraction des deux saillies considérables de la Lycie et de la Cilicie Trachée, aussi bien que du large golfe de la Pamphylie , ou du moins comptant pour fort peu de chose ces grands traits de la configuration du littoral C'2). Strabon n'a pas une idée plus juste de la forme pourtant si remarquable du golfe d'Issos (3) ; il croit que la direction S. E. que prend le littoral entre l'embouchure du Kydnos et celle du
» Lib. II , p. 125 B.
•Lib. XIV, p. «73 A.
3 Nous devons ajouter qu'avant les belles reconnaissances hydrographique» exécutées il y a trente-quatre ans sur ces côtes par la marine britannique , et que depuis la marine française a complétées, cette partie méridionale du contour de l'Asie Mineure , tracée sur nos cartes uniquement d'après les vieux portulans Italiens, n'y était guère mieux représentée. D'Anville lui-même in dique à peine la grande saillie cilicicnne.
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Pyramos se prolonge jusqu'au point où la côte syrienne tourne brusquement au sud 0) ; de sorte qu'à bien dire, renfoncement profond où était situé Issos n'existe pas pour lui , et que le golfe se réduit à* l'angle même des deux côtes.
C'est surtout le côté occidental et la partie nord-ouest de la Péninsule qui se trouvaient le plus étrangement défigurés sur la carte d'Éralosthène et de Strabon. Par suite d'une erreur d'appréciation que l'on a peine à comprendre, tant elle est monstrueuse , les géographes alexandrins , et notre auteur après eux, s'étaient persuadés que la route par mer, de Rhodes à Byzance, se dirigeait uniformément du Sud au Nord*, de sorte qu'ils traçaient sous un même méridien non-seulement toute la côte ionienne jusqu'à l'Hellespont, alors qu'elle affecte une inclinaison générale au N. 0. , mais aussi l'Hellespont lui-même, qui tourne au N.-E. , et toute la Propontide qui gît de l'O. à l'E.W. Le résultat d'un semblable tracé , auquel les géographes matémaliciens ne purent être conduits que par les fausses idées qu'ils s'étaient faites sur la position astronomique de Byzance, fut de changer complètement la cfirection et la forme des côtes occidentales de la Péninsule sur la mer Égée et sur la Propontide , et d'y élever beaucoup trop les latitudes (3).
» Lib. XIV, loco cit.
* Strab. lib. II, p 106 B et 114 C. Strabon est encore plus explicite dans un passage du livre XIV , p; 655 D. Comp. p. 677 D. Les mêmes données, sûrement puisées aux mêmes sources , se retrouvent dans Pline, lib. II , c. 1Ï2.
3 Sur le passage où Strabon dit que l'intervalle de Hhodes à Byzance est de 5,000 stades ( 1. 1 , p. 288 de la trad. française), M. Gosscllin Tait cette observation : «5,000 stades de 700 au degré répondent à 7° 8' 34". La différeuc* entre Rhodes et Byzance n'est que de 4° 32' 54". Il est visible que Strabon se trompait sur la valeur de cette mesure, qu'elle était donnée en stades de 1111 1/9, et qu'elle ne valait que 4" 30'.» L'évaluaUon en arc de cercle terrestre est ici absolument hors de propos. Strabon se trompait , avec Ératosthèue et Hipparque , sur la direction de la roule , mais non sur sa mesure. Les 5,000 stades a marqués par les navigateurs, » comme le dit Strabon luimême ( lib. II, p. 114 G, 1. 1 , p. 312 de la trad. fr. ) donnent bien réellement et très-exactement la distance de Byzance à Rhodes , non en ligne droite, assurément , mais en suivant , comme Taisaient les marins à qui étalent dues ces mesures , les sinuosités de cette route côtière. De mauvaises combinaisons systématiques avaient faussé , sur la carte d'Ératoslhènc , des données excellentes en elles-mêmes ; d'autres systèmes et d'autres combinaisons imaginées pour rectifier ceux de l'école alexandrlne, n'ont fait trop souvent, on doit le dire,
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Quant au surplus de la disposition relative des côtes de F Asie- Mineure, Strabon sait qu'Amisos (0, sur la côte du Pont, et Issos à l'extrémité de la mer de Cypre , sont situées sous le même méridien, et il compte encore 3000 stades à l'orient d'Àmisos jusqu'au fond du Pont-Euxin, où passe le méridien de Dioskourias, l'Iskouriah de nos caries modernes Ces données sont assez justes. Strabon , d'après Erastothène , évalue à 3000 stades environ l'intervalle compris d'Issos ou de Tarse à Amisos, entre la mer de Cypre et le Pont-Euxin (*). Cet intervalle était regardé comme une sorte d'isthme, qui rattachait la Péninsule au continent asialique. En général, l'antiquité a cru cet isthme beaucoup plus étroit qu'il ne l'est en effet. Scylax et Hérodote , nous l'avons vu (*), ne l'évaluaient qu'à cinq journées de marche pour un homme à pied; Scymnus de Khios porte ce nombre de
que substituer , et quelquefois ajouter de nouvelles erreurs aux erreurs an* ciennes. — Observous que les 7° 8' et une fraction que valent en ligne droite, mesurée sur un grand cercle de la sphère, les 5,000 stades ératostbéniques de 700 au degré, auraient porté la latitude de Byzar.ce à â3°35' environ, si, comme le croyait l'école d'Ératoslbène , ces 5,000 stades eussent mesuré l'arc du méridien compris entre Byzance et Rhodes. Or, cette fausse latitude de 63° 35' est, à quelques minutes près, celle qu'Hipparque attribuait à Byzance. ( Voy. ci-dessus, p. 337). Ce rapport n'est sûrement pas dù à une coïncidence fortuite. Mais ce fut-il la notion erronée de la latitude de Byzance qui porta les géographes mathématiciens d'Alexandrie à faire sur leur carte une si fausse application des périples maritimes entre Rhodes et Byzance , ou bien est-ce l'erreur même de celle application fautive qui engendra la fausse estime de la latitude du Bosphore ?
1 Aujourd'hui Samsoun.
» Lib. I, p. 47 D. — M. Gossellin propose ici dans le texte d'Éralosthènc une correction tout à fait inutile , et qui d'ailleurs repose en partie sur une fausse détermination de l'emplacement d'Issos (trad fr. 1. 1, p. 108, note 2). En général , c'est étrangement s'abuser sur le degré possible d'exactitude des anciens dans des déterminations de ce genre , que de les vouloir assujettir à la précision rigoureuse de nos observations astronomiques , surtout dans le sens des longitudes. L'astronomie pratique des anciens , nous l'avons dit , était loin de ce degré de précision. Les procédés et les combinaisons employés par Ératoslbène et par les autres géographes mathématiciens de l'école d'Alexandrie pour la détermination des grands intervalles, ne comportaient qu'une approximation plus ou moins satisfaisante: leur demander plus , c'est s'exposer volontairement à de perpétuelles aberrations.
» Strab. lib. II, p. 68 C. Comp. lib. XIV, p. 673 A. Ci-dessus , pp. 286 et 292.
ASIE-MINEURE. [1er SIÈCLE AI». J.-C.
journées à sept 0. Strabon reprend Artéraidore, écrivain d'ailleurs peu connu, d'avoir réduit à 1500 stades l'étranglement prétendu formé par le resserrement des deux mers CO ; et il tance non moins vivement Apollodore (3) , qui , faisant en quelque sorte abstraction de l'isthme même, considérait la Péninsule comme un triangle à côtés inégaux dont cet isthme aurait formé le sommet, l'un de ses côtés s'étendant sur la mer de Cypre depuis la Cilicie jusqu'aux Khélidonies; l'autre, sur l'Egée et la Propontide , depuis les Khélidonies jusqu'à l'entrée du Pont-Euxin ; le troisième , sur le Pont-Euxin , depuis Byzance jusqu'à Sinope («). Le chiffre de 3000 stades, donné par Ératosthènc et adopté par Strabon , répond assez bien aux quatre degrés et demi en latitude que l'on mesure entre le golfe de Skanderoun et le golfe de Samsoun ; mais c'est en appliquant ce chiffre à vol d'oiseau sur la carte. Strabon aurait dû ôlre d'ailleurs frappé d'une contradiction flagrante dans l'ensemble des mesures qu'il attribue aux différents côtés de la Péninsule. Puisque, selon lui, la côte du nord et celle du sud suivaient une direction assez régulièrement parallèle entre elles et avec l'équaleur , et que d'autre part il attribuait 5000 stades en droite ligne à l'intervalle de ces deux côtes vers leur extrémité occidentale , il aurait dû voir, ou que les 3000 stades assignés au même intervalle sous le méridien d'Amisos étaient insuffisants, ou que celui de 5000 stades sous le méridien de Byzance péchait en excès. Cette contradiction seule, qui aurait dû l'éclairer sur le vice radical de ses déterminations , nous montre avec quelle légèreté les esprits mêmes les plus graves se laissent aller parfois à adopter sans examen des erreurs palpables , par cela seul que de grands noms les ont consacrées et qu'elles ont eu la sanction du temps.
Strabon n'a donc que des idées vagues , fausses , incomplètes et sans ensemble sur le contour général et la figure de l'Asie-
i Scymni Chii Fragmenta , v. 933 sqq. , édiu Letronne. » Lib. XIV, p. 677 D.
s L'académicien d'Alexandrie , auteur d'une histoire des temps héroïques de la Grèce, dont il nous reste un abrégé sous le titre de Bibliothèque , et qui avait en outre écrit un traité de géographie intitulé PéripU du Monde.
* Strab. lib. XIV, p. 677 A. Comp. Quint. Curt. III , 1.