‹ Description historique et géographique de l'Asie Mineure, comprenant les temps anciens, le moyen age et les temps modernes, avec un précis détaillé des voyages qui ont été faits dans la péninsule, depuis l'époque des croisades jusqu'aux temps les plus récents; précédé d'un tableau de l'hstoire géographique de l'Asie, depuis les plus anciens temps jusqu'à nos joursChapitre 134 sur 189 · ASIE-MINEURE DE STRABON. TAURUS · texte numérisé non relu

ASIE-MINEURE DE STRABON. TAURUS

Continuant d'avancer vers l'est , on voit se détacher de la chaîne du Taurus, d'un côté YAmanus , de l'autre Y Anti- Taurus. Cette dernière branche , au sein de laquelle est située Comana, lieu appartenant à ce que l'on appelle la haute Cappadoce , va se terminer plus loin au nord dans l'intérieur des terres en inclinant vers l'orient , après avoir en partie enveloppé la Calaonie, tandis que l'Amanus se prolonge dans une direction orientale jusqu'à l'Euphrate et dans la Mélitène. Ces deux branches du Taurus environnent ainsi la Calaonie , plaine basse et vaste qui porte toutes sortes d'arbres, à l'exception de ceux qui restent toujours verts ; l'Amanus du côté du Midi , et du côté opposé, l'Anti-Taurus. L'Amanus pousse en outre un rameau au S.-O. vers le golfe d'Jssos qu'il enveloppe (O.

Il est clair, d'après ce texte, que, contrairement à l'opinion commune qui attribue le nom de Taurus au prolongement de la chaîne cilicienne compris entre cette chaîne ( depuis le point où elle couvre au nord le golfe d'Issos) et l'Euphrate, Strabon < lonne à l'ensemble de ce prolongement , en môme temps qu'à son rameau sud-ouest , le nom d'Amanus W ; il n'est pas moins clair que d'après les notions de notre géographe , l'Anti-Taurus C3) ne forme pas une crête continue depuis le point de la bifurcation du Taurus cilicien jusqu'aux montagnes de la côte pontique. En ceci , comme en plus d'un autre trait de la géographie naturelle de l' Asie-Mineure, les indications de Strabon pourraient servir utilement à rectifier l'aspect général que le tracé orographique de nos caries actuelles donne à cette région. Il paraît que la face orientale du grand plateau de la Péninsule s'y abaisse en pentes

belle carie prussienne de M. Kiepert (Klein Asien, 6 feuilles, 1846), où l'aspect général du Taurus , dans l'ancienne Cilicie Trachée, offre plutôt une suite de rudes vallées qu'un massif montagneux proprement dit.

1 Lib- XI , p. 521 A , et XII, 535 B; t. IV , 1" part , p. 290, et 2' part, p. 5 de la trad. fr. — La vue de notre carie de l'Asie Mineure fera mieux comprendre cette disposition de la grande bifurcation du Taurus cilicien , avec la sous-ramiûcation de l'Amanus au S. O. , que les plus longs commentaires.

* Ptolémée ( lib. V, c. 6 , donne au nom d'Amanus la même extension que Strabon.

» Qu'il faudrait distinguer par le surnom d'occidental, ou de cappadocien, attendu que Strabon indique un second Anti-Taurus à FE. de l'Euphrate, sur la lisière occidentale de l'Arménie.

[lfr SIÈCLE AP. J.-C.

assez douces, relevées seulement çà et là en rangées non continues d'une importance médiocre , vers la rive droite de l'Euphrate (0. Au surplus , cette portion extrême de l'Asie-Mineure est encore une de celles où les explorations modernes ont laissé le plus de lacunes, et dont la conformation exacte nous est encore le plus imparfaitement connue (2). Nous ajouterons que la branche du Taurus à laquelle Strabon donne le nom d'Amanus n'est pas une chaîne proprement dite , mais bien un grand promontoire , un large contre-fort adossé à l'angle sud-est du plateau central de la Péninsule et s'enfonçant dans le vaste circuit que décrit l'Euphrate entre Malâtieh et Samosate , contre-fort dont la surface très-inégale se couronne de pics disposés en groupes isolés , ou se creuse dans tous les sens en profondes vallées où de nombreux affluents du haut Pyramo9 et de l'Euphrate roulent leurs eaux tumultueuses. Cette disposition , dont il importe de se former une idée correcte , est très-clairement exprimée sur la grande carte prussienne de M. Kiepert.

Cet enfoncement même, formé par un grand coude de l'Euphrate et où vient s'appuyer le front de l'Amanus, n'est regardé ni par Strabon, ni par aucun géographe de l'antiquité, comme dépendant de la Cappadoce ; tous en font, sous le nom de Comtnagène ou Comagène, un canton de la Syrie (»). La Commagène, avant d'être réduite en province romaine, avait eu ses rois particuliers qui résidaient à Samosata , ville fortement assise sur la droite de l'Euphrate , où elle existe encore sous le nom de Sarasat. Aujourd'hui ce canton est généralement attribué à l'Asie-Mineure , tout le système montagneux qui couvre la Syrie au nord étant regardé comme appartenant à la Péninsule.

Nous voyons par Strabon que dans la géographie politique de son temps, le nom de Cappadoce s'appliquait, entre le bas Halys et l'Euphrate , à la totalité du pays qui s'étend d'une mer à l'autre , comprenant ainsi , au nord , les vallées de la côte pontique , au sud , la partie occidentale de la Cilicie ou Cilicie

» Voy. Will. Alnsworth, dans le Journal of Geogr. Soc. of London, t. X, p. 322 sqq.

* Voy. la Karte von Klein Asien de M. Kiepert , et la nôtre qui accompagne ce volume.

«Strab. , lib. XVI, p. 749.

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Trachée (0. Biais le géographe, fidèle à sa judicieuse méthode, Rattachant avant tout aux grands traits de la géographie naturelle, distingue avec soin dans sa description, ce que, depuis la domination du peuple romain, les convenances administratives avaient réuni. Il décrit donc séparément d'abord le haut pays compris entre le Taurus , l'Euphrate , les montagnes du Pont et le Halys inférieur, c'est-à-dire la Cappadoce proprement dite; puis la zone maritime resserrée entre les montagnes qui la séparent de la Cappadoce et le Pont-Euxin , c'est-à-dire le Pont : réservant la Cilicie pour le tableau d'ensemble qu'il trace plus lard de la lisière méridionale de la Péninsule, comprise, sous différents noms de provinces et de peuples, entre la longue chaîne du Taurus et la mer de Cypre.

Cependant Strabon fait la remarque expresse que le domaine de la langue cappadocienne s'étendait bien réellement depuis les crêtes du mont Taurus jusqu'aux bords du Pont-Euxin ; mais le géographe aurait dû ajouter que cette identité de race et de langue, qui remontait à une époque très-ancienne tfO , ne s'étendait pas aux tribus montagnardes indigènes de ces abruptes vallées du Pont, tribus dont la langue, d'origine caucasienne, était etest encore absolument différente de l'araméen. C'est cette distinction radicale des langues , non moins que la configuration et la nature physique du pays, qui fait de la zone ponlique comprise entre la Colchide et les bouches du Halys, une région naturelle complètement distincte de la Cappadoce proprement dite, dont elle est d'ailleurs en partie séparée par de hautes montagues, connues dans l'antiquité sous les noms génériques de monts Moschiques et de Paryadrès. Les anciens accordaient en général peu d'attention à ces populations barbares confinées dans la profondeur des montagnes; à leurs yeux, les seuls peuples qui méritassent d'arrêter les regards du philosophe , de l'historien et du géographe étaient ceux qui avaient joué un rôle sur le grand théâtre de l'histoire , et qui se distinguaient par les développements de leur civilisation.

La Cappadoce, dans son ensemble, était un pays sec et dé-

» Strab. lib. XII , p. 533.

» Ci-dessus , p. 184 ; Comp. p. 281.

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boisé, de même que les parties plus occidentales du plateau f). Cependant elle produisait beaucoup de graminées , surtout en Froment , et abondait en bétail de toute espèce \ l'onagre, ouàne sauvage , y était commun, ainsi que dans toute la Lykaonie. On ne commençait à trouver des arbres fruitiers et des vignobles qu'en descendant vers les rives de F Eu ph rate , dans la MeïitèneW. Cet aspect de nudité des plaines cappadocien nés leur méritait mieux l'épithète de désertes que leur donnent les poètes du siècle d'Auguste, que celle de riches que l'on trouve dans Hérodote (3>. Mais Hérodote , on le sait , n'avait que des notions très -imparfaites sur ces parties trans-halysiennes de la Péninsule.

Un autre trait bien remarquable de la Cappadoce, c'est l'absence presque absolue de villes; dans une contrée qui formait près du tiers de l' Asie-Mineure, Strabon n'en peut compter que deux, Tyana et Komana^ outre Mazaka , la capitale (*). Le reste du pays , là où les regards de quelques rares voyageurs rencontraient autre chose que des plaines absolument nues et inhabitées, ne renfermait que des villages ou des bourgades ouvertes dominés par des châteaux fortifiés où résidaient les chefs du pays et qui couronnaient partout les hauteurs. Cet état de choses, qui rappelle d'une manière si frappante la physionomie d'une grande partie de l'Europe féodale au moyen âge , provenait-il seulement de la situation frontière de la Cappadoce exposée alors aux courses des tribus déprédatrices de la Gordiène, comme aujourd'hui encore les mêmes cantons sont incessamment livrés aux incursions des hordes nomades du Kourdislan? C'est ce que Strabon a négligé de nous apprendre.

Mazaka elle-même , la ville royale delà Cappadoce au temps de son indépendance , comme elle fut plus tard la métropole d'une des provinces romaines sous le nom de Césarée (*), qui

1 Voy. ci-dessus, p. 360.

* Strab. XII . p. 529 D, 535 A-B.

* Ci-dessus , p. 304.

* Strab. , lib. XII . p. 537 A B, 539 8.

8 Elle avait reçu d abord , dans les premiers temps de l'incorporation à l'Empire, le nom d'Kusebia , qui fut remplacé par celui de Cœsarea sous le règne de Tibère.

ASIE-MINEI'RE DE STKABON. CAPPADOCE.

s'est conservé dans la dénomination actuelle de Kaïsariêh , Mazaka n'avait été originairement qu'une sorte de camp retranché formé par les rois du pays au centre d'un canton boisé et fertile en pâturages , le seul de cette nature que la Cappadoce possédât dans un rayon considérable , pour y mettre en sûreté les nombreux troupeaux qui formaient une partie importante de leurs richesses : » Ils avaient d'ailleurs , ajoute Strabon, des forteresses en grand nombre appartenant soit au roi , soit à ses amis , et dont ils se servaient pour leur propre sûreté comme pour celle de leurs esclaves, et pour la conservation de leurs autres biens (0. » 11 semble que l'état de servage fût la condition commune d'une grande partie de la population de la Cappadoce. Nous voyons par Strabon que chaque temple avait dans sa dépendance des milliers de serfs; et il en devait être de même de chacune des juridictions féodales qui avait pour centre un de ces châteaux fortifiés dont le pays était couvert, à défaut de villes. Horace nous dit que Je roi de Cappadoce, «pauvre d'argent, était riche en esclaves (2); » et nous lisons dans la vie de l'empereur Hadrien, au commencement du second siècle de notre ère , que ce prince , s'étant rendu dans la Cappadoce , en ramena beaucoup d'esclaves pour le service des troupes (3).

Mazaca était située au pied du mont Argée, Apyoto; , dont le nom subsiste encore parmi les habitants sous la forme turque d'Ardjèh-Tâgh ; c'est un pic volcanique d'une élévation considérable , dont le front , perdu dans les nues , resplendit de neiges . éternelles. Le pays circonvoisin atteste, par sa nature sombre et désolée, les anciennes éruptions du cratère, éteint avant le commencement des temps historiques (4), mais dont les tradi-

1 Strab. , lib. XII, p. 539 , t. IV , 2e part. , p. 15 de la trad. fr.

* Epistola VI , v. 39.

* Spartian. Vita Adriani, in Histor. Aug.

* Id. p. 538 B.-C. Les voyageurs qui , depuis Strabon , ont revu et décrit le «■ mont Argée, sont Paul Lucas , Second voy. , t. I, p. 176; Callier, dans le Bulletin de la Société de la Géographie, 2e série, t. III, 1835, p. 257 ; Aucher Eloy, Voyages en Orient, 1. 1, p. 75 ; Ch. Texier ( non encore publié); Will. Hamilton, liesearches in Asia Minor, t. II, p. 248 , 256, 270 et suiv. ; Fr. AInsworth , dans le Journal of Geographical Society of Tandon , t. X , p. 307 et suiv. — Voy. , dans le volume suivant , l'exposé historique de ces différents voyages , et la description du mont Ardjèh , d'après les observations combinées des voyageurs.

ASIE-MINEURE. [1er SIECLE AP. J.-C.

tioDS mythologiques avaient conservé le vague souvenir. Une rivière dont le nom local fut traduit dans le Mêlas Potamos (rivière noire) des Hellènes, coulait à 40 stades, c'est-à-dire à une lieue et demie environ de Mazaka ; le nom ancien de ce cours d'eau , affluent du Halys qui passe à 6 lieues de là dans le Nord , s'est conservé dans celui de Kara-sou que les habitants donnept encore à une de ses branches, et qui signifie aussi en turk la Rivière-Noire. Le texte de Strabon , altéré en cet endroit, soit par sa propre inadvertance, soit par une méprise de copiste, avait fait croire que le Mêlas allait se jeter non dans le Halys, mais dans l'Euphrate -, les récentes explorations du pays compris entre Kaïsarièh et l'Euphrate ont levé à cet égard tous les doutes, et rectifié sur nos caries les faux tracés qu'un texte altéré y avait introduits (0.

Tyana et Komana , les deux seuls lieux qui , dans toute la Cappadoce, méritassent, avec Mazaka, le titre de ville, étaient situées l'une et l'autre non lois du revers septentrional du Taurus, à l'entrée même des gorges rapides qui déchirent profondément la chaîne, pour livrer passage aux rivières qui descendent du plateau cappadocicn et se précipitent vers la mer de Cypre. Tyana , place aujourd'hui ruinée 2), avoisinait l'entrée des défilés dont la partie la plus resserrée recevait le nom de Pyles Ciliciennes , le passage de tout temps le plus fréquenté pour se rendre en Cilicie et en Syrie \ une voie très-ancienne, t qui traversait la ville , gardait dans la tradition le nom de Chaussée de Sémiramis (»). Komana , située sur le Saros, rivière qui porte aujourd'hui le nom turk de Sihoun («), était une ville considérable, célèbre par son temple de Mâ ou de la Lune, dont le pontife, ordinairement choisi dans la famille royale , était puissant et respecté presque à l'égal du roi <*>. Le cours du Saros au

* 1 Cette confusion a été bien expliquée par M. Cailler dans une lettre insérée au t. X, 2e série, p. 158 (1838 \ du Bulletin de la Soc. de Géog. , et parfaitement éclaircie par les investigations subséquentes de M. Francis Ainsworth {Journ. of Geog. Soc. of Lond.% t. X, p. 322).

» Voy. ci-dessus , p. 318.

» Strab. XII , p. 537 C.

* Le Sihoun ou Saros est la rivière qui passe à Adana en Cilicie.

• Strab, lib. XII , p. 535 , avec la correction de Coray fournie par plusleun

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