ITINÉRAIRES ROMAINS
Tavium sur le Halys, Sébastè, Cœsarea (l'ancienne Mazaka) et Jlrabissus, en Cappadoce. Trois postes avaient été établis dans la région du Taurus oriental : l'un à Germanicia, la Marâsch moderne , l'autre à Anazarbw, notre Aîn Zarba, le troisième à Cocussus ou Goksoun. Enfin la ligne de l'Eupbrate, qu'une grande voie longeait à l'ouest dans toute son étendue, était protégée par les postes de Satala , de Mélitènê , de Samosata et de Zeugma, lieux auxquels répondent les villes actuelles d'Erzinghian , de Malatièh , de Samsat et de Bïr. Toutes ces places étaient liées entre elles par un vaste réseau de routes militaires. Une grande voie transversale qui coupait obliquement toute l'étendue de la Péninsule, depuis Chalcédoine, vis-à-vis de Byzance, jusqu'à la frontière Syrienne, formait en quelque sorte la ligne de démarcation entre la partie orientale de l'Asie -Mineure dont les routes sont détaillées dans l'Itinéraire, et la partie occidentale où l'Itinéraire n'en mentionne aucune, sauf celle d'Abydos à Laodicée, et une pointe d'Ancyre à Dorylœum.
Il resterait donc une lacune considérable dans le tracé des routes anciennes de l'Asie-Mineure, si les Itinéraires d'Antonin n'étaient ici suppléés et complétés par un second document de môme nature : nous voulons parler de la carte ancienne connue vulgairement sous le nom de Peutinger, dans la bibliothèque duquel elle fut trouvée, et que l'on désigne aussi, mais à tort, sous le nom de Table Théodosienne, parce qu'on l'avait crue de l'âge de Tbéodose , c'est-à-dire de la fin du iv* siècle (0. Nous avons donné sur celte carte, dans notre Introduction générale, des détails que nous ne répéterons pas ici. Il nous suffira de faire remarquer qu'outre les principales lignes de communication de l'Itinéraire qu'elle répète et pour lesquelles elle procure ainsi un utile contrôle , elle fournit l'indication des voies qui liaient entre elles les villes notables du centre et de l'ouest de la Péninsule , et qu'elle donne aussi le détail d'une route ininterrompue qui en contournait les côtes et l'enveloppait tout entière. Un voyageur parti de Trébizonde pouvait suivre ainsi, dans toute leur étendue, les bords du Pont-Euxin, où le commerce faisait florir les
1 Conrad Mannert la croit du temps de l'empereur Sévère, ou de la première moitié du troisième siècle.
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antiques cités grecques d'Amisus, de Sinope et d'Héraclée, voir Chalcédoine à l'issue du Bosphore, admirer Nicomédie et Cyzique au pourtour de la Propontide, promener ses regard* enchantes sur les rives pittoresques de l'Hellespont et les délU cieux paysages de la côte ionienne, puis, longeant les rivages moins hospitaliers de la mer de Rhodes et de Cypre, contempler les scènes, belles encore, mais d'une beauté plus rude et plus sauvage, que déployaient à ses yeux les hautes cimes duTaurus et les agrestes vallées de la Lycie, de la Pamphylie et de la Cilicie montagneuse. Un tel voyage était alors infiniment plus facile qu'il ne le serait aujourd'hui.
Apres ces itinéraires officiels dressés par ordre du gouvernement de Rome et destinés à l'usage des fonctionnaires civils ou militaires de l'Empire, n'oublions pas un itinéraire particulier rédigé par un chrétien gaulois de Burdigala (Bordeaux) , qui fit, l'an 333 de J.-C, un voyage de piété à Jérusalem ^. La portion de cet itinéraire qui traverse l'Asie-Mineure suit exactement la grande voie décrite dans les Itinéraires d'Antonin, de Chalcédoine aux Pyles Syriennes, par Nicomédie, Nicée, Ancyre, Tyane et Tarse , et n'ajoute rien, sauf l'indication d'un certain nombre de stations, à ce que les routiers officiels et la Table de Peutinger nous apprennent de cette route.
Les documents que nous venons d'énumérer, — l'Itinéraire d'Antonin et la Carte de Peutinger, auxquels nous ajoutons l'Itinéraire de Bordoaux à Jérusalem , — quoiqu'ils ne présentent qu'un bien petit nombre de notions dont puisse s'enrichir la géographie historique , n'en sont pas moins ce que l'antiquité nous a laissé de plus précieux pour la reconstitution de la géographie positive de l'Asie-Mineure. C'est au moyen de ces routiers détaillés , où se sont conservés les résultats exacts des grandes opérations géodésiques exécutées sous Jules César et sous Auguste dans toute l'étendue de l'Empire, que les géographes modernes, notre illustre d'Anville le premier de tous^),
1 Ilinerarium à Burdigalâ Hierusalem usque, ed We5seIingioJ à la suite de ses fêtera Romanorum Itineraria. Amstelod., 1735, in-4, p. 535.
2 Asice , quee vulgô Minor dicitur^ et Syricey Tabula geographica. ParisiUy 1764; une feuille. Comparez les cartes subséquentes de Reicnard, de Leake, de Cramer et du lieutenant-colonel Mpie.
coup d'oeil historique.
s'appuyant sur les observations astronomiques de nos propres voyageurs et rapportant au vaste réseau des routes romaines de la Péninsule les descriptions topographiques de Strabon, les tables de Ptolémée et les autres indications éparses dans les écrivains de l'antiquité ou fournies par les monuments, ont pu reconstruire la carte de l'ancienne Asie-Mineure avec une abondance de détails que peu de contrées du monde romain présentent au môme degré. Ici la géographie moderne elle-même est encore appuyée en partie sur les documents géodésiques de la période impériale ; et quelle que soit la richesse des résultats fournis parles explorations contemporaines , on peut dire, au point de vue spécialement topographique , que jusqu'ici les itinéraires romains ont prêté à nos voyageurs plus encore qu'ils n'ont reçu d'eux.
Si nous avions à retracer non pas seulement l'histoire géographique, mais l'histoire politique et civile de la Péninsule, les temps où nous sommes entrés à partir de la seconde moitié du troisième siècle, nous fourniraient matière à de tristes tableaux. Avec le gouvernement militaire qui s'était graduellement établi depuis l'extinction de la famille des Antonins, un principe de dissolution avait gagné jusqu'au cœur de l'empire , et la corruption du gouvernement avait réagi sur les provinces. Le colosse n'avait rien perdu encore de sa grandeur au dehors 5 mais l'unité et l'autorité qui en faisaient la force n'existaient plus La dégénération du pouvoir central avait amené un relâchement universel, précurseur de désordres de toute espèce. Pendant que les frontières mal défendues et toujours menacées livraient souvent passage à des flots de barbares, au dedans, des troubles continuels et de fréquentes insurrections tarissaient les sources de la richesse publique et produisaient une misère générale. L'Asie-Mineure eut sa large part des maux dont l'Empire était affligé. Sous le règne du faible Gallien , et plus tard à diverses époques , des bandes de Goths et de Huns passèrent le Bosphore après avoir saccagé la Thrace, ou contournèrent l'autre extrémité de l'Euxin , se répandirent comme un torrent dans toutes les provinces de la Péninsule jusqu'au Taurus, renouvelant ainsi les anciennes incursions des Scythes, des Kimmériens et des Trères, et ne se retirèrent que chargées de butin,
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après avoir semé partout la dévastation et les ruines (0. Dans le môme temps, les tribus féroces de l'Isaurie, contenues dans leurs montagnes aussi longtemps que des mains fermes avaient conservé les rênes de l'Empire, descendirent de nouveau de leurs repaires et recommencèrent presque périodiquement leurs anciennes déprédations, plus redoutables encore pour les malheureux habitants des plaines que les bordes scythes, qui n'apparaissaient du moins qu'à de longs intervalles (2>.
Peu s'en fallut même , au milieu de tous ces ravages , que la Péninsule entière n'échappât au sceptre avili des empereurs de Rome. La célèbre Zénobie , femme d'un héros et digne par son mâle courage de continuer l'œuvre d'un tel époux , avait conçu le grand dessein de constituer un nouvel empire entre la Perse et l'Occident. Toute l' Asie-Mineure orientale, depuis l'Euphrate jusqu'à Ancyre, et même une partie de la Bithynie, reconnurent un moment l'autorité de la reine de Palmyre; c'était en 272. Mais Aurélien, signalé depuis longtemps par ses verlus guerrières, venait d'être appelé à l'empire, au milieu de cette crise universelle qui en menaçait l'existence ; son énergie rétablit, pour quelque temps du moins, la fortune des aigles romaines. Zénobie fut vaincue, et l' Asie-Mineure ne cessa pas d'être comptée parmi les provinces de l'Empire (3).
Le moment approchait, cependant, où elle allait cesser de reconnaître la suprématie de Rome , pour redevenir une province grecque du nouvel empire d'Orient. Constantin avait préparé celte révolution intérieure en faisant de Byzance agrandie, sous le nom de Constantinople (4), une seconde capitale du monde romain (330) *, les fi! s de Constantin la consommèrent sept ans plus tard (337) , eu se partageant les vastes provinces de l'Empire, et le second partage fait par Théodose, en 394, la rendit définitive. Dès lors Rome redevient étrangère à l'Asie Mineure, et l'histoire de cette grande contrée se con-
1 Voy, Tlllemont, Uist. des Empereurs, U III, sous les années 261, 266 et 67, 269; t. IV, sous l'année 291 ; t. VI, sous l'année 513.
2 /d., t. III, sous les années 265 à 70, et 279; t. IV, sous Tannée 353; t. V, sous les années 367, 373, 376, Û04, etc.
* Id. y t. III , p. 385 et suiv.
* KwvotocvtCvou n<ftiç, ville de Constantin.