LES CROISÉS EN ASIE-MINEURE
des hordes turques , qui s'étaient emparées de la Syrie avant d'envahir l'Asie-Miueure, en rendit l'accomplissement infiniment plus périlleux et plus difficile. Les profanations dont ce peuple grossier souillait les saints lieux , et les avanies dont il se plaisait à abreuver les Chrétiens, furent, on le sait, la cause première des Croisades. L'histoire de ces mémorables expéditions n'appartient pas à notre sujet actuel; mais comme une partie des armée croisées traversèrent i' Asie-Mineure, et qu'elles eurent à y soutenir de nombreux combats contre les Turks, nous devons chercher dans les chroniqueurs du temps quels renseignements ces grands voyages armés peuvent fournir sur l'état de la Péninsule à cette époque.
Ces renseignements, hâtons-nous de le dire, sont bien chétifs. La décadence intellectuelle était alors trop complète et trop universelle en Europe , pour que les soldats de la Croix songeassent à faire ou à recueillir des observations sur la géographie des pays qu'ils parcouraient, non plus que sur les usages ou la condition des habitants : de telles observations supposent une direction d'idées absolument étrangère aux esprits incultes de ce siècle. Les gens d'Église et les moines qui écrivirent la plupart des chroniques contemporaines ne sont guère supérieurs à cet égard aux nommes de guerre dont ils racontaient les hauts faits contre les infidèles. Des détails de géographie ou de mœurs n'étaient pas ce qu'on cherchait alors dans ces récits des guerres transmarines. Môme chez les plus instruits de ces chroniqueurs contemporains, tels que Fouchcr de Chartres, Albert 'Aix, Guillaume de Tyr, Jacques de Vitry , les notions de géographie se bornent à quelques réminiscences classiques : encore n'ontelles pas été puisées aux grandes sources de l'antiquité , alors complètement oubliées dans notre Occident, mais seulement tirées de quelques abréviateurs et de quelques compilateurs des choses merveilleuses, principalement de Solin et d'Isidore (0. Pour la description de la Terre-Sainte, nous trouverons ces chroniques des Croisades un peu moins arides: mais les renseignements sur l'état politique et sur la géographie de TAsie- Mineure à cette époque y sont, nous le répétons, rares et peu importants.
» Jacques de Vitry cite cependant Pline.
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Et cependant les multitudes armées qui suivirent les bannières des princes croisés, sillonnèrent à diverses reprises, dans le courant du douzième siècle, la presque totalité de la Péninsule. Des sept expéditions que l'histoire a consacrées sous le nom de Croisades les trois premières, celles de 1096 à 1101, de 1144 et de 1188 , traversèrent l'Asie-Mineure pour gagner la Syrie. Dans la première Croisade , la grande armée des pèlerins, après avoir vaincu les Turks à Dorylée , s'avança par la Pisidie et la Lykaonie. Quelques détachements marchèrent vers la Cappadoce et s'emparèrent de plusieurs villes soumises au Turk ; d'autres corps, conduits par Tancrède et Baudouin, descendirent par la vallée de Botentron (*) dans les plaines inférieures de la Cilicie, et y reçurent la soumission des places principales de la contrée, Tarse, Adana, MamistraW, Alexandrette. Pendant ce temps, le gros de l'armée poursuivait sa marche par IconiumW et Réclei (*); puis, traversant le territoire montueux de l'an-
1 Elles embrassent un Intervalle de cent cinquante ans, depuis 1096, date de la première Croisade conduite par Godefroy de Bouillon , Robert de Normandie, Gauthier Sans-Avoir, etc., jusqu'à la triste expédition de Saint- Louis, en 12&5.
f Ce sont les anciennes Portes Ciliciennes, Pylœ Ciliciœ, à l'entrée desquelles les Itinéraires romains mentionnent un lieu du nom de Podandu*.
* L'ancienne Mopsuestia, aujourd'hui Missis, sur le Djiboun ou Pyramos.
* On trouve dans quelques chroniques le nom de cette ville écrit Stancont, forme évidemment dérivée de la même filière de corruption qui a fait de Nlkomédie, dans la bouche des Turks, Isnikmid; de Nikala ou Nlcée, Isnik; de Smyrne, Ismir; et peut-être de Constanlinopolis , Stamboul. Les Croisés auront entendu des paysans grecs dire , en parlant d'Iconium où 11 se rendaient, et probablement comme réponse à une interrogation, a? t^v Kdvutv, d la Konie, et ils en auront fait Stancone. Ces formes affreusement corrompues d« noms anciens, même dans la bouche des Grecs d'alors, n'ont rien qui doivent étonner en présence de tant d'autres altérations non moins barbares que cette période a introduites dans l'ancienne nomenclature. La forme du mot Stancone ne permet pas de lui attribuer une autre origine , et nous ne pouvons partager à cet égard l'incertitude de M. Poujoulat, qui n'y a pas reconnu ko* nlum ( voy. Correspondance d'Orient, t. Iil , p. 218).
* Êrégli , selon la prononciation turque. Ce nom n'est pas, comme on serait porté & le croire , la corruption d'une ancienne Héraclée; l'antiquité n'a mentionné aucune Héraclée dans cette région. Ce n'est pas non plus, comme le pensait d'An ville [Géographie anc. abrégée, t. II, p. 66), YArchelait Ce» lonia fondée par l'empereur Claude : les distances fournies par les itinéraires se refusent à ce rapprochement; et d'ailleurs Pline (VI, 2) dit positivement
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cienne Thyane , franchissait le Taurus oriental au-dessus du Cokson (0 et de Mérâsch W : de là elle n'avait plus qu'une journée de marche pour arriver sur les rives de l'Oronte et dans la vallée d'Antioche. Les armées de 1101 , dont la marche se rattache aussi à la première Croisade, suivirent des routes plus détournées. Afin d'éviter le pays saccagé que les troupe3 de Godefroy et de Tancrède avaient parcouru en 1097, elles gagnèrent directement de Nikomédie à Angora, d'où quelques bandes, tournant au nord , s'enfoncèrent dans les montagnes de la Paphlagonie, nom que les chroniques transforment en Flagania, pour aller, disaient les Croisés, conquérir le pays de Korazan (3); pendant que les autres prenaient au sud à travers le plateau phrygien et le long du lac salé de Tatta, pour venir rejoindre la grande route de Syrie à Stancone ou Iconium. Peu d'entre les croisés l'atteignirent : les fatigues , la misère et les flèches des Turks avaient fait parmi eux d'affreux ravages. Cette expédition de 1101 fut particulièrement féconde en désastres pour les troupes indisciplinées des chefs chrétiens : l'Asie-Mineure, selon l'expression d'un voyageur moderne, nous ap-
qu* Archelais était arrosée par le Ualys, énoncialion fautive, il est vrai, mais qui nous reporte du moins à cet affluent du Halys que le géographe romain confondait avec le fleuve principal (voy. ci-dessus, p. 393). Nous' penserions volontiers, avec M. Leakc, que cet Erégli cappadOcien peut nous représenter Arkhalla, ville mentionnée par Ptolémée, qui la place dans la préfecture cappadocienne de Cillcic , et qui la distingue , conséquemment, de la colonie d' Archelais , celle-ci étant attribuée a la préfecture garsaurilique (Plolém. , lib. V, c. 6. Leake, Journal of a Tour in Asia-Minor , c. 2, p. 05, édit. in-8. Comp. Mannert, Géographie der Griech. und /tem., t. VI, p. 265, édit. 1801).
1 Ou Coxon. Le Cucussus des itinéraires romains, aujourd'hui Goksoun ou Gheuksoun.
• C'est l'ancienne Germanicia , dont les Turks avaient changé le nom en celui de Mérâsch ou Marâsch. Les chroniques contemporaines des Croisades écrivent tantôt Marasis ou Maretia, tantôt Mariscus. La forme vulgaire, Maresch, se trouve dans Albert d'Aix (Albertus Aquensis, HiUoria Merosolymitanœ Expedilionis , c. 27; ctp. fiongars, t. I, p. 224).
* Serait ce celte partie montueuse de la Paphlagonie que l'on trouve désignée dans la géographie turque sous le nom de Karadja-Ddghi , à une quinzaine de lieues au nord de la ville d'Angora? Non loin des sources del'Oulousou, qui arrose ce canton, les voyageurs signalent un village du nom de Karadja*viran.
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paraît comme un vaste sépulcre qui ne s'ouvre aux armées d'Europe que pour se refermer sur elles (O. « Quel deuil pour la Chrétienté! que de. larmes devaient couler, quand des Croisés, revenus de la Romanie comme du pays des morts, racontaient tant de tristes aventures, de déplorables catastrophes î Le chroniqueur Ekkeard nous dit que ces nouvelles armées auraient voulu , comme l'armée de Godefroi , se faire un nom parmi les peuples du monde, mais que Dieu refusa de les seconder. Dans cette année 1 101 , plus de cinq cent mille pèlerins laissèrent leurs os dans les montagnes et les déserts de l'Asie-Mineure. »
Les armées de la seconde croisade prirent d'autres chemins. L'armée des croisés allemands que conduisait Conrad 11, partie des rives du Bosphore, s'avança vers la Lydie. De là, suivant des guides infidèles, elle marcha de Laodicée vers les frontières de la Galatie, où, vaincue par la faim , elle tomba presque tout entière sous le fer des barbares. On ne peut savoir avec précision les lieux qu'elle parcourut, les combats qu'elle eut à soutenir*, seulement les chroniques contemporaines nous disent qu'il ne resta que la dixième partie d'une multitude infinie de fantassins, et de soixante et dix mille cavaliers armés de cuirasses. Dans cette même croisade de 1144, l'armée française de Louis. VII, après avoir franchi le canal de Constantinople , ou, comme on nommait alors vulgairement l'ancien Bosphore, le Bras de Saint-George, contourna la Propontide et ses deux golfes jusqu'aux environs du lac d'Apollonias , coupa obliquement à travers la Mysie jusqu'à Pergnme, longea la mer Égée jusqu'à la plaine d'Éphèse en passant par Smyrne , gagna les bords du Méandre et Laodicée, puis, après avoir été surprise et battue par les Turks dans les montagnes voisines , continua de là sa route , au milieu d'obstacles et de périls sans nombre, jusqu'à Satalie, l'ancienne Olbia, où elle s'embarqua pour la côte syrienne.
Dans la troisième expédition , celle de 1188, les croisés français de Philippe-Auguste, et les Anglais du chevaleresque Richard , le monarque au cœur de lion , s'étaient rendus par mer en Palestine. La seule armée des Allemands, sous la conduite de Frédérik, prit la route de terre comme dans les expédition*
* Poujoulat, Correspondance d'Orient, t. III, p. 222.