CARTES MAMNES DU TREIZIEME SIÈCLE
immense activité commerciale, qui s'était faite l'intermédiaire du commerce universel.
Une si longue pratique du Pont-Euxin , et par des marins aussi habiles que l'étaient devenus les Génois, les Vénitiens et les autres peuples navigateurs de la Méditerranée occidentale, suppose une connaissance très-perfectionnée des parages ainsi habituellement fréquentés. On ne saurait donc douter, lors même qu'il ne nous en resterait aucun témoignage direct, que les pilotes italiens du onzième, du douzième et du treizième siècle, n'aient eu des cartes côtières de toutes les mers de l'Empire grec, dressées sur leurs propres observations, et sûrement très-supérieures aux anciennes cartes grecques et latines. Quelques-uns de ces monuments de la science nautique du moyen âge se sont d'ailleurs conservés dans les grands dépôts littéraires de l'Europe, particulièrement dans ceux de l'Italie et du midi de l'Allemagne. La bibliothèque Saint-Marc à Venise possède entre autres une carte marine de la mer Noire que l'on croit avoir été levée par les Vénitiens dans le treizième siècle , c'est-à-dire à l'époque môme où ils étaient devenus les maîtres à peu près exclusifs de la navigation de cette mer et du riche commerce dont quelques-uns de ses ports, notamment Trébizonde, étaient l'entrepôt (')• et cette môme carte se retrouve à une moindre échelle dans le précieux Atlas nautique delà Méditerranée dessiné par Pelro ï^essconle, en 1318
* Notre dépôt des Cartes* à la Bibliothèque royale de Paris possède une belle copie sur vélin de cette curieuse carte de la Bibliothèque Saint-Marc , beaucoup plus correcte que celle qu'en a fait graver Formalconi à la fin du dernier siècle, pour son Histoire du Commerce, de la Navigation et des Colonies des Anciens dans la mer Noire (traduite de l'italien par le chevalier d'Hcnin; Venise , 1789, in-8, 2 vol.) Le Pont-Euxin y est nommé la Grande Mer : Questo œe Mar Maor , y est-il dit dans une légende inscrite au centre même de la mer. Ce nom de Grande Mer était alors l'appellation vulgaire du Pont-Euxin ; c'est ce que dit positivement Rubruquis ( Itinerarium fratris Wilîelmi de Rubruk, anno MCCLIII, ad partes orientales, édition de la Société de Géographie de Paris, t. IV de ses Mémoires, p. 214).
2 Cet Atlas miniature , singulièrement remarquable pour la finesse de Pexé cution , est en original à la Bibliothèque de Vienne; il se: a donné par M. Jomard (sous les n°» 37-38) dans la magnifique collection des Monuments de la Cèographie du Moyen-Age , que ce savant prépare depuis de longues années.
ÀSlE-ilINElïlE. [13- SIECLE AP. J.-G.
Ces cartes sont véritablement d'un très-grand intérêt, particulièrement celle de la Bibliothèque Saint-Marc à raison de son échelle. Quoique les marins dont celle-ci est l'ouvrage n'eussent pas à leur disposition le secours si important des observations astronomiques pour en fixer les points principaux dans le sens des longitudes, elle n'en présente pas moins un merveilleux degré d'exactitude. La conformité frnppantc qu'elle offre dans sa configuration et dans ses dimensions générales avec nos meilleures cartes actuelles, prouve avec quelle attention avaient été relevées les diverses parties des côtes, et combien les gisements en avaient été soigneusement tracés. Cette conformité est d'autant plus remarquable, que les caries du dernier siècle, celles même dont se servait la marine avant- l'exploration hydrographique de notre compatriote le capitaine Cauttier en 1816, étaient tombées fort au-dessous de ce dcçré d'exactitude des cartes du treizième siècle, surtout dans le tracé de la côte orientale et de la côte méridionale, c'est- à-dire de la côte des pays Caucasiens et de celle de l'Asie-Mineure (0. Cette altération des anciens tracés hydrographiques du Pont-Euxin tient à des causes sur lesquelles nous serons ramenés plus tard. Les cartes italiennes, dont celle de Venise nous a peut-être conservé le plus ancien spécimen connu 00, furent, au reste, très-longtemps en
1 Comparez, notamment, la troisième partie de la carte d'Europe de d'Anville, 1700, la carte marine dressée par Arrowsmilh sur les documents russes et anglais, 1801 , etc.
* Nous disons peut-être , parce que M. Jomard, qui a fait une étude approfondi; des monuments géographiques du Moyen-Age, et dont l'opinion sur ces matières est conséquemm» nt d'un si grand poids, ne croit pas l'exemplaire qu'en possède Venise antérieur au quatorzième siècle. Mais ce point particulier n'importe on rien au fait même que nous voulons établir, a savoir, que 1rs navigateurs italiens d'.i douzième siècle avaient des cartes très-exactes de la Méditerranée en général et en particulier du Pont-Euxin. Nous disons que le doute plus ou moins fondé sur la date de la carte vénitienne rapportée au treiz ème siècle n'importe en rien à ce fait essentiel, parce que sî celte carte vénitienne n'est pas le prototype des cartes sembl. b!es dont il existe encore dans les bibliothèques de l'Europe des exemplaires de diverses dates, ce sera la copie d'une carte antérieure, et qu'ainsi la conséquence est la même. La carte du Pont- Euxin que donne l'Atlas de Petro f'e$\cnnte% daté, nous l'avons dit, de 1318, est identique, sauf l'échelle, avec relie de la bibliothèque de Saint-Marc ; et comme cet Atlas de Vessconte n'est lui-même qu'une copie réduite de cartes a
CARTES MAMNËS DU TREIZIÈME SILCLE.
usage; car la carte marine de Freduce d'Aneône, qui porte la date de M97, est à très-peu de chose près identique avec celle de la Bibliothèque Saint-Marc, tant pour le tracé que pour les noms (0.
La nomenclature de la côte de l'Asie-Mineure entre Trébizonde et Constantinoplc, seule partie de Ja carte vénitienne dont nous ayons à nous occuper ici , ne laisse pas d'avoir aussi son intérêt, en faisant voir par quelle pente les anciens noms grecs sont arrivés aux formes altérées que les gens de mer ont répandues, et qui se sont naturalisées dans l'usage vulgaire. On n'y trouve qu'une seule dénomination turque ; les sulthans d'Iconium, nous l'avons vu, n'avaient étendu leur domination sur quelques-unes des places de la côte pajihlagonicnne que dans le commencement du treizième siècle , et la nomenclature grecque n'avait pas eu le temps encore de se ressentir de ce contact étranger. Nous avons relevé dans un tableau particulier la suite des noms inscrits sur la carte depuis Ttébizonde jusqu'au Bosphore, et nous y avons mis en regard d'une part les noms anciens donnés par les Périples et par les géographes, de l'autre les noms actuels tels que l'usage les a consacrés (2).
Si les documents de la géographie nautique du treizième siècle étaient arrivés, pour les côtes de l'Asie-Mineure, au degré d'exactitude attesté par les anciennes cartes marines dont nous avous la copie dans celle de Freduce d'Aneône et la réduction dans l'Atlas de Petro fessconle, les autres monuments Apurés de la
l'usage des marins, il est évident que ces cartes existaient dès les premières années du quatorzième siècle. Rien n'empêche donc, après tout, de regarder comme exacte la date du treizième siècle attribuée à la carte vénitienne; et il y aurait plus d'une raison de penser que les premiers modèles de ces cartes marines italiennes, peut-être génoises , peut-être pisaues, sont de beaucoup antérieures même au douz ème .siècle.
» Cette carte de Freduce d'Aneône qui comprend la Méditerranée et la mer Noire, et que tout porterait à regarder comme une copie des originaux dont l'Atlas de Yessconte n'est qu'une réduction , se conserve en original dans la Bibliothèque ducale de Wolfenbultcl. Le comte Potocki en a fait graver le facsimilé, pour la partie qui comprend la mer Noire, dans son Mémoire sur tin nouveau Périple du Pout-Euxin (Vienne, 1790, in-.'i), Mémoire que M. Klaprolh a réimprimé à la suite de l'édition qu'il a donné.; de plusieurs des ouvraRCS du savant Polonais. Paris, 1829, in-8, 2 vol., t. II, p. 332.
2 Poijez l'Appendice de ce Chapitre.
[13< SIÈCLE Àr. J.-C.
géographie de celte période sont loin de présenter le même caractère. Une grande Mappemonde dessinée vers l'époque des dernières Croisades, et dont l'original se conserve aujourd'hui, en Angleterre, dans les archives de la cathédrale d'IIereford , nous peut donner une idée des cartes terrestres de ce temps-là (0. Rien de plus grossier, nous dirions presque de plus monstrueux que ces informes ébauches de la cartographie du moyen âge. L'Asie-Mineure, sur la Mappemonde d'Hereford , forme à peu près un carré long, qui peut avoir six pouces dans un sens et sept à huit dans l'autre La ville de Nicée est placée à l'angle supérieur vis-à-vis de Constantinople; puis successivement audessous de Nicée, le long d'une côte marquée verticalement par une ligne sans contours, on lit de haut en bas les noms de Calcidonia, Nieomedia, Prusias, Cisicum (sic) et 4bidos (ces deux derniers noms semblant s'appliquer à une seule et même ville), Lamsacus* Lilium (sic), et enfin Troja, civitas bellicosa. Un peu après Troie, qui est V Aleocandria Troas, la côte se replie à angle droit; mais l'auteur de la Mappemonde, confondant le détour que fait ici en effet la côte de la Troade pour former le golfe d'Adramytti, avec celui de la côte carienne qui est à environ quatre-vingts lieues plus au sud, trace horizontalement, depuis Troie jusqu'au golfe d'Issos,une nouvelle ligne droite qui figure la côté méridionale de la Péninsule , et sur celle côte il inscrit successivement de gauche à droite les noms de Prienna, Milelus, Pacera (pour Patara), Mirrea , Listra , Telmessus et Alalxa. Après Atalia, il n'y a plus de noms. Sur la côle septentrionale, il n'y en a qu'un, celui d'ifcraclca, inscrit non loin de Nicée avec le fleuve Licus. Si tel est le tracé extérieur de la Péninsule, que les navires européens fréquentaient habituellement, on peut imaginer ce qu'en doit être l'intérieur. Ephesus y est placé presque au centre du pays (*) ; un peu plus loin sont les villes
i L'auteur de cette Mappemonde se nommait Haldinghatn. Nous en devons la communication à M. Jomard, qui en possède une copie figurée d'une exactitude minutieuse destinée a sa Collection des Monuments de la Géographie du Moyen-Age, dont elle ne remplira pas moins de douze planches du n9l au n° 12).
* La même particularité , comme par une sorte de tradition dont on se rend difficilement compte, se remarque sur des cartes inoius anciennes de plusieurs siècles que la Mappemonde de Haîdinguara.
CARTE DE HALDINGHAM. 487
d'/fntiocheat d'/comum, de Cesarea et de Tarsus; puis, à l'extrémité vers l'Orient, Antiochc de Syrie et le mont Cassius. Une ligne sinueuse figure le fleuve Halys, qui est écrit Helles. Les noms des anciennes provinces , la Phrygie , la Carie , la Paphlagonie, la Cappadoce , etc. , sont jetés pê'e-mêlc et comme au hasard. Du reste , le tout est exécuté avec un très-grand soin calligraphique , et les villes y sont figurées , suivant leur importance traditionnelle, par une ou plusieurs tours parfaitement dorées et coloriées. Le Pont-Euxin et la mer de Cypre sont représentés par d'élroits canaux peints en vert ; et par une sorte de compensation de ce que de vastes mers perdent ainsi en étendue, les détroits qui se prolongent entre l'Euxin et l'Égée, y compris la Propontide, ont reçu d'énormes dimensions.
Cette marche si prodigieusement inégale dans leurs progrès respectifs de la géographie nautique de l'Asic-Mineure et des représentations graphiques de sa géographie intérieure, est un fait très-remarquable, quoiqu'on le comprenne aisément. D'une part, les habiles marins de Pise, de Gênes, de Venise et de la côte catalane pratiquaient journellement les parages de l'Àsie- Mincure, aussi bien que du reste de la Méditerranée, et le soin même de leur vie les devait pousser à perfectionner autant que possible les cartes sur lesquelles se dirigeaient leurs pilotes ; tandis que l'amélioration des cartes terrestres n'était favorisée ni parle même intérêt, ni par les mêmes facilités. Ce n'était pas le temps encore où des voyageurs curieux pénétreraient avec des pensées d'étude dans des contrées d'un difficile accès et que désolaient depuis si longtemps des guerres incessantes ; et le petit nombre de marchands européens qui osaient affronter les périls de plus d'une sorte qui les attendaient sur les terres du Turk et même au sein des provinces encore grecques, songeaient à tout autre chose qu'à des remarques géographiques. L'incurie des chroniqueurs des Croisades, dont plusieurs, cependant , avaient parcouru le pays et auraient dû être amenés par leur sujet même à entrer dans les détails de géographie qui s'y rattachaient, nous donne la mesure de la portée commune des esprits à cette triste époque. On écrivait peu, d'ailleurs ; et lors même qu'un heureux concours de circonstances aurait eu pour résultat quelques observations utiles, ces observations D'au-
AsIK-MI.NtLRE.
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raient que bien difficilement profité à l'avancement des connaissances générales.
D'utiles notions, cependant, auraient pu se répandre plus rapidement, si beaucoup de voyageurs tels que Willebrand d'Oldeubourg avaient été conduits, parle désir de voir des pays ignorés, dans les différentes parties de la Péninsule. Willebrand, qui a reçu le surnom d'Oldenbourg sa ville natale, était un ministre allemand de Hildesheim, qui fit en 1211 le voyage de la Terre-Sainte en compagnie d'un envoyé du duc d'Autriche, et qui de là visita le royaume chrétien de la petite Arménie iO. Willebrand n'est pas sans quelque instruction; il observe avec intérêt les hommes et les lieux, cl il consigne jour par jour dans son journal ce qui a frappé son esprit. Peut-être ne lui a-t-il manqué qu'un théâtre plus vaste pour prendre uu des premiers rangs parmi les voyageurs du moyen âge. Dans le cercle limité où se renferment ses courses , il ne laisse pas de nous fournir d'intéressantes notions sur ce royaume arménien de Cilicie, qui était alors, nous l'avons déjà dit, la partie de l'Asie- Mineure la plus communément fréquentée par les Européens, et une des routes principales du commerce de l'Occident avec les contrées orientales 00.
Nous voyons par la relation de Willebrand que les terres du royaume d'Arménie, ou de Horménie, comme on disait alors, commençaient à un château nommé GasUs , éloigné d'Antioche de quatre milles d'Allemagne A la droite du voyageur s'éten-
• La relation de Willebrand n'avait jamais été imprimée, lorsque le savant Léon Allatius la publia en 1633, avec d'autres pièces grecques et latines dont plusieurs sont intéressantes pour la géographie de la Terre-Sainte au temps des Croisades, d'après un manuscrit de la Bibliothèque de Pilbou. En voici le titre : Uinerarium Terrœ Sanclœ^ autore Wlllebrando ab Oldenborgo, canonico bildesamensi ; dans les luujxixTa Lconis Allât ii , sive Opusculo-
rum libri duo. Colonia? Agrippinae, 1G53, petit in-S , première partie,
9 t'oyez Pardessus, op. citât., t. Il, p. x\n; t. III, p. m et xv.
3 Ce château est mentionné, mais sans indications précises, par quelques écrivains des Croisade . Guillaume de Tyr, lib. XV, c. 1U, le nomme Gastun, et en parle comme d'une petite vi le- La distance marquée par Willebrand, jointe aux autres circonstances de son récit , ne permet pas de douter que celte place ne soit le Pagrœ des itinéraires et des géographes anciens, le Bagras de nos cartes actuelles, lien précisément situé à rentrée du défilé {Pylœ Syriof)
\0\AGE 1>E Wll.l.Kltr.AM) EN C1L1CIE. 489
daient les terres du soudau , avec sa ville tic Halaph (Ilalcb) et son château de Haringc (0. « Gastis , dit notre voyageur, est un château très-fort, entoure de trois bonnes murailles garnies de tours*, et situé au pied des dernières montagnes d'Horménie;
c'est l'entrée de ce pays, au roi duquel il appartient Partant
delà, nous entrâmes en Horménie, dont le roi est habituellement nommé Léon des Montagnes 0* ... C'est un pays trèsfort : car d'un côté il est entouré par la mer, et de l'autre il est muni de montagnes hautes et très-âpres, lesquelles ont peu de passages et qui sont faciles à garder; si bien que l'ennemi, s'il pénétrait dans le pays sans la permission du roi, n'en pourrait plus sortir. Au milieu de cette contrée il y a de grandes plaines Irès-ferliles , qui nourrissent beaucoup d'animaux et sont trèspropres à la chasse. Elle s'étend en longueur dans un espace de seize journées; elle n'en a que deux en largeur, depuis la mer jusqu'au commencement des montagnes. Elle est habitée par des Francs, des Crées, des Syriens, des Turks, des Horméniens et d'autres encore ; néanmoins les Horméniens y sont dominants. Ces Horméniens sont des hommes très-religieux, et d'excellents chrétiens.... ^) » Willebrand reprend ensuite la méprise de ceux qui confondent cette Horménie avec celle où sont situées les montagnes au sommet desquelles s'arrêta l'arche de Noé; «ceux-là, dit-il, sont trompés par une équivoque, comme je m'en suis assuré par des informations exactes. Il y a une autre Arménie, mieux située vers l'Orient, laquelle a de très-hautes montagnes , et d'où sont sortis originairement ces Horméniens qui vinrent occuper ce pays, d'eu ils expul-
qni conduit des plaines d'Auliochc au pays maritime a travers la chaîne amanienne. Mais nous n'avons rien trouvé qui nous indiquât l'origine de ce nom de Gastis ou Gaslun, né sans doute sous la domination chrétienne et qui a disparu avec elle.
1 Souvent mentionné par Guilaume de Tyr et par d'autres chroniqueurs,, sous le nom Harem. C'est le lieu que r.os cartes marquent sous le nom de Uirem (le Harem de d'Anviîle), sur la route d'Anliochc à Haleb.
* Le roi régnant était le célèbre Lévon ou Léon II y le premier prince de la Petite Arménie qui ail été rcconr.u roi par le pape et par l'Empereur d'Allemagne , ainsi que le dit Willebrand. p'oy, Brosset, dans VUist. du Bas-Empire de Lobeau , nouv. édit. , t. XVII , p. 42,
3 Willcbrandu* , p. 134.
sèrent les Grecs. C'est de là qu'il a été nommé Petite Horménie. »
Après cette digression , où Willebrand n'énonce rien que de • parfaitement exact, notre voyageur reprend la suite de son journal. Au sortir des montagnes, qu'ils mirent une journée à traverser avec de grandes difficultés, ils arrivèrent à Alexaixdrette, « ville entourée de murs, située sur la côte, et à demi détruite». 11 y a près de là des prairies, très-propres à l'élève des chevaux. Une journée plus loin ils atteignirent Portella, bonne station, près de laquelle il y a une porte, d'où elle tire son nom. «Cette porte s'élève seule sur la voie publique, au bord de la mer 5 elle est très-ornée, et construite en marbre blanc bien poli. On dit que les cendres d'Alexandre-le-Grand reposent à son sommet, et on ajoute qu'il l'avait demandé ainsi, afin que les rois et les princes qui franchiraient cette porte eussent encore au-dessus d'eux, mort, celui qui, vivant, avait été au-dessus de tous. Cette station est à quatre milles d'Alexandrelte (O. » La distance indiquée nous conduit précisément au site de l'ancien Issos, ville dont les vestiges ont disparu, ainsi que le nom , mais où il est remarquable de retrouver encore vivant dans la tradition populaire le souvenir du vainqueur de Darius.
De Portella, deux jours de marche conduisirent Willebrand et ses compagnons à Manistere 00. Ils laissèrent à droite une place nommée Château Noir du Roi, puis traversèrent un autre château du nom de Canamella, à une forte journée en avant de Manistere (3>. Celle-ci est représentée comme une ville encore importante, quoique médiocrement peuplée, assise sur un fleuve dans une situation agréable, et dont les murailles, flanquées de tours, avaient souffert du temps.
De là, Willebrand se rendit à Tursolt, nom que l'ancienne Tarse recevait, nous l'avons déjà vu, dans l'usage vulgaire. De
1 Willebrandus , p. 135.
s II faut lire probablement Mamistere. C'est la Mamistra des Byzantins et des chroniqueurs francs, la Mopsuestia de l'ancienne géographie, et laMissis actuelle, sur la droite du Djibouti.
8 Cette indication nous conduit aux abords du défilé nommé dan» les auteurs anciens Pylœ Amanides, et quelquefois Pylœ Ciliciœ, et aujourd'hui par les Turks Demir-Kapou , la Porte de Fer.
WILLEBRAND D'OLDENBOURd.
Manistcre à Tursolt, il y a deux jours de marche. Il ne paraît pas avoir passé par Adana : du moins ne mentionne-t-il sur la route qu'un endroit nommé Cambetefurt, où il y avait une maison hospitalière pour les Allemands. Notre voyageur ne manque pas de rappeler que Tarse est la patrie de saint Paul, et que quelquesuns l'ont prise pour la 'farsis d'où était parti l'un des Mages qui vinrent adorer le divin enfant de Bethléem.
De Tursolt Willebrand revint à stdme (Adana) , qui était une ville royale , c'est-à-dire une des résidences du roi Elle est à une journée deTarse, dans un site agréable, sur un fleuve auquel elle donne son nom; ses habitants n'étaient pas riches, quoique son étendue fût considérable dans l'enceinte de ses murailles.
Partis d'Adene, les voyageurs arrivèrent à Sis le jour de l'Épiphanie; le roi les y avait invités pour y célébrer sa fêle. C'est la capitale de l'Horménie ; la population y est riche et nombreuse. « Sis n'a pas de fortifications, dit Willebrand ; de sorte qu'on la prendrait plutôt pour un bourg que pour une ville, si elle n'était le siège de 1 archevêque ( du catholicon ) d'Horménie, ainsi que du patriarche grec. Mais elle est dominée par un château très-fort assis sur la montagne, au pied de laquelle la ville elle-même se développe en amphithéâtre. On dit qu'elle fut autrefois possédée parle roi Darius, que vainquit Alexandre. » Le pieux voyageur décrit ici fort au long les rites singuliers de la célébration de l'Épiphanie chez les Arméniens. Après les fêtes, ayant obtenu leur congé du roi , qui les avait traités fort honorablement, Willebrand et l'envoyé du duc d'Autriche quittèrent Sis pour redescendre vers la mer. Le premier lieu où ils passèrent fut Nave rsa (nom corrompu pour sfnazarbu$(i)) , bon château situé sur une montagne élevée, au pied de laquelle de fort belles ruines, particulièrement celles d'un magnifique aqueduc, attestaient l'existence d'une ancienne ville. A deux milles de là ils arrivèrent à Adamodana , château avec une maison hospitalière pour les Allemands. Au pied du château passe un fleuve, qui se fait jour plus haut à travers les montagnes d'Horménie ('^.Tournant alors vers Canamella, mentionnée précédemment, ils gagnèrent Thila, très-bon château possédé par
4 Guillaume de Tyr et d'autres chroniqueurs écrivent Anavarsa. * C'est le Pyramos, auquel les Turks out donué le nom de Djihoun.
AblE-MlKEURE.
[13e SIÈCLE AP. J.-C.
un seigueur du pays; non loin de là était une hauteur trèsagréable, que les habitants nommaient la Montagne des Aventures , et dont la tradition locale racontait nombre d'histoires merveilleuses.
On touchait à la fin de l'hiver; nos voyageurs songèrent à quitter le pays. Reprenant donc le chemin de Tarse, ils continuèrent leur roule à l'Occident. « Nous trouvâmes ces parties de l'Horménie tout à fait semblables à notre Allemagne, ajoute Willebrand, par les forêts qui la couvrent, par la fraîcheur des eaux cl la bonté de l'air. Après trois jours de marche, nous arrivâmes à Cure (0 : c'est une ville assise sur la côte , ayant un bon port, où l'on voit aujourd'hui des édifices en ruines d'une beaulé admirable, qui nous parurent être des ruines de constructions romaines. A deux milles de là est le château de Seleph, non loin duquel l'empereur Frédéric se noya, hélas î dans le fleuve qiu le château domine, lorsqu'il travaillait à recouvrer la Terre-Sainte. Nous nous embarquâmes dans ce port, d'où nous descendîmes vers l'île de Cypre... W »
Telle est la relation du ministre de Ilildesheim, relation également curieuse, soit que l'on en considère l'auteur, l'époque ou le sujet, et que sans doute on nous saura gré d'avoir tirée de l'obscurité' où elle gisait ignorée, pour la rappeler au rang qui nous paraît lui appartenir parmi les documents géographiques du treizième sièelc.
Cependant un nouvel orasc venait de se former au fond de l'Asie, qui bientôt, grossissant dans sa marche, allait se précipiter en torrents furieux, et inondant à la fois une immense étendue de contrées lointaines, semer partout ladévaslalion el la mort. Tchinghiz-khân, à la tête de ses hideux Tâtars et de toutes les hordes subjuguées de la Haute-Asie, avail envahi les plaines
1 Forme corrompue de l'ancien Corycus. dont le nom se lit plus ordinairement Curco (nos cartes actuelles écrivent Korghos) dans les portulans du moyen Age. Curco est en effet cité par tous les écrivains du temps des Croisades comme un port renomme sur celte côte , (t le lien d'embarquement ordiuaire pour ceux qui se rendaient en Cypre. Il parait que l'on distinguait le port, nommé par les marins, Cur [ou plutôt Cour) , du chfileau même auquel le nom de Curco était plus particulièrement appliqué. C'est du moins la distinction qu'y fait Uarbaro , comme nous le verrons bientôt,
» Wiikbr , p. Mi.
ERTOCHRDL ET SES TIJBKOMANS.
transoxanes et se portait sur la Perse à la tête de huit cent mille combattants (1218). Ce débordement des nomades du Grand Plateau eut son contre-coup en Asie-Mineure, avant même que le flot n'en eût atteint les bords de l'Euphrate. Le Khoraçàn était en partie occupé par des tribus (ilât) de Turkomans nomades : un de leurs principaux chefs, Suleïmân-châh , fuyant devant le fléau sous lequel il allait être écrasé, passa TOxus, traversa le nord de la Perse, et vint s'établir en Arménie; c'était en 1224. Sept ans plus tard, en 1231 , Suleïmân s'étant noyé dans l'Euphrate, une partie de ses Turkomans reprit le chemin du Khoraçàn , dont ils regrettaient les vastes plaines et le chaud climat; le reste, abandonnant également les froides vallées de l'Arménie, tourna à l'Ouest et pénétra en Asie-Mineure. Ceux-ci s'arrêtèrent dans les plaines de la Cappadoce , entre l'Euphrate et le Halys. Mais Erloghrul , chef de ces Turkomans , ayant rendu en diverses circonstances d'importants services au sulthan régnant d'Iconium, celui-ci lui assigna des terres dans un district plus fertile, à la gauche du Sangarios, sur les confins de l'empire de Nicée Cet établissement est une circonstance importante dans l'histoire de l'Asie-Mineure : c'est de là que nous verrons bientôt surgir la nouvelle dynastie turque d'Othman , qui s'élèvera sur les ruines de celle de Seldjouk. L'invasion du pays de Roum par une division des armées mongoles, en 1242, prépara cette révolution, en affaiblissant les sullhans d'Iconium devenus tributaires et vassaux du grand Khân de Tartaric, et en introduisant dans la famille de Seldjouk des germes de dissension qui ne purent qu'en hâter la ruine (2).
Nous avons dit ailleurs W quel enchaînement de circonstances amena un rapprochement imprévu entre l'Europe chrétienne et les fils du terrible Tehinghiz-khàn. Ce rapprochement, on le sait, devint l'occasion de plusieurs ambassades en Tartarie, dont les naïfs récits tiennent une place notable dans l'histoire géographique du moyen âge. Le voyage d'un de ces ambassadeurs, le franciscain flamand Iluysbroek ou Rubruquis, se rattache
» H.immer, Hist de l'empire Ottoman, 1. 1, p. 00, traduct. franç. « Hamtnrr, ouvrage cllé. De Guignes, Hist. générale des Huns, t. H, 2' part , p. 03 et suiv.
» Ci-uVssus, p. 47 etiuiv.
[13e SIECLE AP. J.-C.
indirectement à celle de l'Asie-Mincure, dont l'envoyé parcourut plusieurs provinces à son retour de la Haute-Asie, en 1254. Cette partie de la relation du moine franciscain est pourtant bien loin de pouvoir être comparée, comme document géographique , à celle de Willebrand d'Oldenbourg : Rubruquis se contente de dire qu'arrivé à la source de TAraxe, et après avoir franchi une montagne, il atteignit l'Euphratc, dont il descendit le cours pendant huit jours entiers en marchant toujours vers le couchant, jusqu'à un certain château nommé Camalh (0, où le fleuve tourne au sud vers Halapia (Haleb). Il mentionne Aarserum , où il ne fut pas, comme une ville du sulthan de T urquie^non loin de laquelle, vers le nord, l'Euphrate à sa source au pied des monts de Gorgie (c'est-à-dire de Géorgie). Les neiges qui rendaient les chemins impraticables l'empêchèrent d'aller voir cette source. Ici on élait sur les terres du sulthan de Turquie, dont un des premiers châteaux de ce côlé était Marteugen ou Arsengen (Erzinghian). A Camath , Rubruquis franchit l'Euphrate, et continua d'avancer à l'Ouest par de très-hautes montagnes et de grandes neiges. Il passa à Sébasle, à Césarée de Cappadoce, et arriva à Yconium, où il fut présenté au sulthan. Le sultan lui dit qu'il le ferait conduire sûrement jusqu'à la mer d'Herménie ou de Silicie il vint en effet d'Iconium à CurtaW, qui est un port du roi d'Herménie , où Rubruquis s'embarqua pour Antioche 0).
Malgré cette absence de particularités géographiques, la partie de la relation de Rubruquis qui se rapporte à l'Asie-Mineure ne laisse pas de renfermer quelques circonstances qui ont leur intérêt. On y voit qu'à cette époque le nom de Turquie élait devenu tout à fait usuel ; l'envoyé de saint Louis n'en emploie
1 Kamakh , sur la gauche du fleuve , à quelque distance au-dessous d'Erclngliian.
• Un manuscrit porte «jusqu'à la mer VEcilic;» ce pourrait bien ôtre la vraie leçon , comme reproduisant le nom d'Itch-ili que les Turks donnent à la Cilicie.
3 Curco ou Korghos. Voy. ci-dessus, p /j92, note 1.
* Jtinerarium Willelmi de Rubruk ad partes orientales, éditiou de la Société de Géographie de Paris. Dans le Recueil de ses Mémoires, t. IV, p. 389, sqq. — Chap. LI et suiv. de la trad. frauç. de Bergeron, dans le Recueil de Van der Aa.