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Les trois grandes zones asiatiques peuvent être regardées comme l'image des trois grandes phases de la civilisaliou humaine. Les tribut de la Sibérie, les hordes de l'Asie moyenne et les nations du Midi nous montrent, rapprochés et contemporains, les traits distinctifs des trois périodes de la vie des peuples , celles de la vie sauvage , barbare et policée.
Séparées par le langage, mais différant à peine par la physionomie, par les mœurs, par la faiblesse du développement intellectuel, les peuplades sibériennes n'ont joué aucun rôle dans l'histoire. Leur existence n'a jamais influé sur celle des autres peuples. Il n'en est pas ainsi des hordes de l'Asie Centrale. Errantes par besoin et par habitude , mais assez avancées déjà dans la civilisation pour sentir le prix d'une vie plus douce et pour en rechercher les jouissances , ces bordes innombrables de la Scythie et du Touran ont de tout temps reflué au midi et à l'ouest vers des contrées plus riches que leur steppes natales. Antique loyer d'émigrations qui plus d'une fois ont changé la face de l'Asie méridionale et de l'Europe , ces régions centrales de l'Ancien Monde ont exercé une grande influence sur les destinées du genre humain. Une influence non moins puissante , mais d'une autre nature, a été le partage des peuples civilisés du midi de l'Asie. La première fut toute d'action : ce fut une influence extérieure et matérielle; la seconde fut une influence tout intellectuelle. Ce fut celle de ^esprit sur la force brute, de la civilisation sur la barbarie. C'est celle qu'à son tour l'esprit de l'Occident exerce aujourd'hui sur le reste du monde.
Un phénomène singulier frappe dans l'histoire des peuples de l'Asie : c'est l'uniformité — nous ne disons pas l'immobilité — qui la caractérise. On y a vu fréquemment s'élever des empires d'une immense étendue ; puis on a vu ces empires s'écrouler et disparaître, remplacés par de nouvelles dominations que la même destinée attendait à leur tour. C'est le cercle éternel dans lequel roule invariablement l'histoire de la moitié du monde oriental. Mais si les dominateurs changent et se succèdent, les formes mêmes, et l'esprit, et la constitution intérieure de ces dominations éphémères n'ont jamais varié. Tels on les a connus dans les empires asiatiques de l'antiquité et du
CAIUCTLIIE VIOn\L l»tS l'OI'LLATlONS ASIATIQUES.
moyen âge, tels aujourd'hui nous les retrouvons aux mêmes lieux dans les monarchies contemporaines. Un écrivain profond qui avant nous a remarqué ce fait singulier, nous paraît en avoir donné une explication vraie. « La vie des peuples nomades , dit Ileeren (0 , en fait aisément des conquérants. Leur genre de vie les endurcit contre toutes les fatigues de la guerre; leurs besoins bornés rendent superflus les bagages qui ralentissent les marches de nos armées régulières. Leurs nombreux troupeaux leur donnent abondamment des chevaux pour leur cavalerie, et leurs armées sont en grande partie, et souvent tout à fait, composées de cavalerie; car même en temps de paix leur vie errante ne leur laisse presque jamais quitter la selle. Les brigandages mêmes auxquels ils inclinent d'habitude sont pour eux une école de guerre, et leur inspirent, sinon la constante bravoure de l'Europe, au moins une impétuosité dans l'attaque et une témérité qui proviennent de l'habitude du danger et de l'amour du butin. Semblables à des bandes de sauterelles destructives, ils sorient, comme les Mongols ou les Arabes, de leurs steppes ou de leurs déserts sablonneux, ou bien , comme les Parthes et les Perses , ils descendent de leurs montagnes, inondent, conquérants féroces, les plaines fertiles du midi de l'Asie, et subjuguent les nations riches et civilisées qui les habitent. Us étendent leur domination aussi loin que peuvent atteindre leurs hordes , et deviennent ainsi les créateurs d'empires immenses , en échangeant les terres ingrates de leur patrie contre des demeures plus heureuses. Mais ici le contact des arts, du luxe et de la mollesse, joint à l'influence d'un climat plus doux, produit bientôt en eux un changement de vie. Les vainqueurs adoptent les mœurs des vaincus, ce que le nomade fait d'autant plus aisément, qu'il n'a en quelque sorte point de patrie. Il se forme ainsi parmi eux une civilisation fondée moins sur une moralité élevée que sur le luxe; et plus est rapide la transition, plus vif est le désir de jouissances toutes sensuelles, plus aussi le luxe prend d'accroissement. Ainsi intérieurement affaiblis par l'eflct même de leur victoire, les
1 De la Politique et du Commerce des peuples do l'antiquité , par Hccrcu, 1. 1, p. 58, irait. fi\
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vainqueurs maintiennent plus ou moins longtemps leur pouvoir, selon les circonstances. Puis, tôt ou tard, de leurs anciennes demeures sortent de nouveaux peuples , qui , purs de corruption, fondent un nouvel empire sur les débris de l'ancien, et qui régnent à leur tour jusqu'à ce que les mêmes causes amènent le même résultat. »>
Des empires ainsi fondés ne pouvaient être régis que par un gouvernement militaire -, l'organisation hiérarchique des tribus conquérantes en renfermait d'ailleurs le principe , comme elle en présentait le modèle. De là, le gouvernement des satrapes, à la fois maîtres absolus de leur province comme ils l'étaient de leur tribu , et soumis au chef de l'empire comme ils l'étaient au chef de la horde. C'est ainsi que dans l'empire que lui a livré la conquête, celui-ci, selon la formule asiatique, est littéralement le roi des rois.
Ceci , néanmoins , ne suffit pas seul à rendre raison du triste spectacle que présente le monde asiatique, celui d'un esclavage absolu et sans bornes. Dans les contrées les plus belles, les plus riches, les plus fertiles de la terre, là où l'esprit humain aurait dû, ce semble, prendre son plus sublime essor, pourquoi les forces intellectuelles de l'homme sont-elles emprisonnées dans un cercle de fer qu'il ne leur a jamais été donné de franchir? Comment se fait-il que les habitants de ces régions favorisées , même aux périodes les plus florissantes de leur histoire , n'ont pu secouer ce joug qui les dégrade ?
Aux yeux de l'écrivain que nous avons cité tout à l'heure, ce serait dans l'organisation de la société domestique qu'il faudrait surtout chercher la cause de cet affligeant phénomène. Cette organisation, en effet, est tout autre chez les Asiatiques que chez les peuples de l'Europe civilisée -, la polygamie y a régné de tout temps, et la polygamie, selon Heeren , conduit naturellement à un despotisme illimité. « Celte organisation de la fami'le, dit le savant professeur de Gœttingue, constitue nécessairement le despotisme intérieur, parce qu'elle fait de la femme une esclave, et par cela même du mari un maître. La société des citoyens ne consiste donc plus ici en un nombre de pères de famille , mais de despotes domestiques ; et ceux-ci , voulant exercer une autorité absolue, reconnaissent aussi un pouvoir
CARAGTbltE MOUAL. POLMiAMIE. Il
despotique. Celui qui commande en aveugle ne peut qu obéir aveuglément. »
Sans doute , il* est incontestable que l'organisation bonne ou mauvaise, de la société domestique doit réagir sur la constitution politique. Mais c'est aller trop loin , si nous ne nous trompons , que de faire dépendre uniquement de l'état de la famille l'esclavage civil et politique des peuples du midi de l'Asie. La polygamie était en usage chez les Phéniciens, dont le gouvernement fut une véritable république , aussi bien que chez les Babyloniens, les Persans , les Mèdes, les Hindous et les autres nations asiatiques courbées sous le sceptre d'un despote. La Grèce , antique foyer de la liberté de l'Occident , admettait aussi la pluralité des femmes, et ses philosophes eux-mêmes regardaient la femme comme un être d'une nature inférieure (0. Cet usage exista de même à Rome et dans la république carthaginoise. La polygamie, nous ne l'ignorons pas, fut dans l'Occident un usage permis plutôt que dominant, une affaire de luxe plutôt qu'une coutume ordinaire -, mais dans l'Orient même, où la nature en fait une loi , cette loi , bien que générale , est loin d'être universelle : le nombre relatif des hommes et des femmes y met nécessairement des bornes. Et d'ailleurs, si l'Asiatique est despote dans sa famille , est-il indispensable que par cela même il se reconnaisse esclave dans l'État? Le sauvage, maître absolu de sa femme et de ses enfants , en a t-il moins le vif sentiment de son indépendance ? Dans l'enfance de la civilisation, alors que la société, sans lien politique, laisse à chacun de ses membres le soin de sa propre défense et de sa conservation, l'homme estime avant tout le courage et la force physique; faible et timide, quelle influence la femme pourraitelle obtenir? L'homme est fort : il doit commander; la femme est faible, elle doit obéir. Et si un climat brûlant développe de bonne heure et les désirs et les organes -, si la femme , épouse et mère à l'âge qui dans nos climats tempérés ou froids est encore l'enfance, usée bientôt par les jouissances de la maternité et par ses fatigues prématurées, perd de bonne heure aussi sa fraîcheur et ses charmes , l'homme plus robuste sentira le
» Aristote, Polit, lib. I, ch. 2 et 5.