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besoin impérieux d'une autre compagne, el la polygamie sera pour lui une loi de nature. Dans ces chaudes contrées du tropique, la femme, vieille à vingt ans et décrépite à trente, ne peut être pour son époux ni un conseil ni une vraie compagne. Alors que ses charmes lui pourraient donner une influence salutaire, ce n'est qu'une enfant incapable d'user de son empire; quand vient l'âge de la raison , elle a cessé de plaire. C'est dans cette imperfcc.ion , peut-être irrémédiable, que la société s'est développée dans les pays de l'Asie. La nature elle-même y a relâché ces liens de famille si forts et si puissants sous nos climats.. Les sociétés asiatiques ont dû se ressentir, dans leur progrès intellectuel et moral, de ce défaut d'influence de la plus belle partie du genre humain; les mœurs y ont été moins pures, les usages moins recherchés, l'esprit moins poli, la civilisation moins rapide. Mais cette imperfection de l'état de famille pouvaitelle amener, seule, chez les peuples méridionaux de l'Asie, l'oubli , la dégradation totale du sentiment de la dignité humaine? Nous ne saurions le croire. Cette dégradation des sociétés asiatiques nous paraît avoir une cause plus profonde et plus puissante : cette cause , nous ne craignons pas de le dire , c'est l'autorité sacerdotale.
Ce sujet est vaste, et ses développements seraient étendus; nous ne pourrons qu'indiquer en quelques lignes ce qui demanderait un livre tout entier.
C'est un fait qui ressort avec évidence de l'étude de toute l'antiquité, que les progrès des civilisations primitives ont été liés d'une manière intime au développement des idées religieuses et des formes du culte ; l'Asie surtout porte encore aujourd'hui l'ineffaçable empreinte de ce caractère religieux des anciennes civilisations. Et pourrait-on s'étonner de la haute influence acquise aux ministres du culte, dans ces temps reculés où tout respire une disposition religieuse vive et profonde? Plus rapprochées que nous de la nature, plus sensibles à ses merveilles en quelque sorte neuves encore , plus naïves aussi dans l'expression des affections de l'âme; guidées , enfin , moins par la raison que par le sentiment, les sociétés primordiales se montrent aussi tout entières sous l'empire des idées religieuses. Alors la religion se mêle à tout , aux actes privés de la vie in-
STAGNATION l»r.S CIVILISAI IONS ASLUlOUS. 13
térÛHire, aux actions communes de la vie politique : tout vient de là, et tout s'y reporte. A mesure que les ressorts de la société se compliquent, qu'une plus grande niasse de lumières y pénètre, que des institutions rationnelles s établissent, fruits lentement mûris d'une longue expérience, l'expression religieuse perd de sa force, de son énergie-, les idées religieuses , non moins profondes, peut-être, mais plus réfléchies et plus graves, exercent sur l'homme et sur la société un empire moins exclusif. Mais à i'enfanée des nations, quel pouvoir, autre que la voix des dieux, eût commandé à l'homme de la nature, simple, mais énergique et féroce, à l'homme que nul frein social ne contenait encore, à l'homme en qui la raison endormie ne pouvait modérer les élans instinctifs du désir et de la volonté? Ce fut au nom de Brahma que les prêtres de l'Hindouslan promulguèrent le Code antique de leurs lois ; ce fut au nom d'Ormuzd que Zoroaslre annonça les siennes. De même, les vieux Pélasges encore barbares quittent leurs forêts, se rassemblent et se civilisent aux accents mystérieux de l'oracle de Dodone. Ainsi Mnévès, premier législateur des Égyptiens, est inspiré du dieu Thaûl; Minos, en Crète, de Jupiter-, Moïse, de Jéhovah ; Numa, de la nymphe Égérie.
Mais s'il est dans la nature des choses que l'inspiration religieuse et l'autorité président aux premiers pas des civilisations humaines, c'est à la raison, à l'intelligence libre, qu'il appartient d'en diriger les progrès; autrement, il y aura stagnation et lacune. Toute civilisation sacerdotale , telle que la plupart des civilisations asiatiques, est imparfaite de sa nature. Dirigée vers un but unique, celui de l'obéissance passive, elle n'agit que dans une sphère limitée. Elle donne du ressort à certaines facultés qui conviennent à son but; elle comprime, elle anéantit les autres. Dans la civilisation sacerdotale, on verra s'élever de grands États, se former des sociétés nombreuses-, mais ce sont des corps sans force, sans mouvement vital, sans énergie. En même temps qu'elle dirige le développement social, elle arrête le développement individuel. Elle donne des sujets au prince, non des citoyens à l'État; elle fait des esclaves, non des hommes.
Voilà le vice organique des monarchies de l'Orient; nous
ASIE
touchons ici du doigt le secret de cet engourdissement intellectuel et moral qui pénètre au cœur des sociétés asiatiques. Énervées par la chaleur du climat, les paisibles populations des belles contrées de l'Asie méridionale ont ployé, sans résistance, sous le joug qu'au nom de ses premiers bienfaits la Théocratie leur imposa ; et ce joug, quand il a échappé aux mains du sacerdoce, est passé dans celles du chef de l'État. Là, le despotisme politique s'est enté sur le despotisme religieux. 11 en a revêtu le caractère sacré, et c'est encore au nom du Ciel que les tyrans de la terre y ont rivé les chaînes de l'humanité.
La Chine seule s'est affranchie de bonne heure de la domination temporelle de ses prêtres ; l'ancienne Europe pélasgique, qui avait reçu de l'Orient et de l'Égypte, avec les premiers éléments de la civilisation , les institutions théocratiques , s'affranchit bientôt aussi de leurs entraves. Mais en Chine, la théocratie périt au proût du despotisme politique ; dans la Grèce et l'Italie, ce fut au profit de la liberté générale.
Et c'est ici que brille dans son plus beau jour le génie de l'Occident, si différent de celui de l'Asie. Voisins de la Méditerranée et de ses golfes nombreux qu'ils eurent bientôt appris à traverser-, habitants de pays coupés de montagnes, et placés sous un ciel moins doux et moins égal que celui de la Perse , de l'Inde , de la Chine, les peuples de l'Occident furent incités de bonne heure à l'industrie, au commerce, à l'activité. Ils se rapprochèrent, confondirent leurs progrès particuliers, s'éclairèrent mutuellement; l'intelligence humaine, ainsi mise en mouvement , fit chaque jour de nouvelles conquêtes, car le progrès est de son essence. Là, du moins, l'homme sentit sa dignité et secoua bientôt les fers qu'il avait reçus de son ignorance. Les institutions civiles et politiques furent créées , et la liberté morale de l'homme en fut la base; tandis qu'en Orient, les facultés engourdies par leur inaction laissèrent croître et s'établir au sein de la société ces monstrueuses anomalies qui la défigurent, ces abus avilissants qui la dominent, cet esclavage politique, en un mot, que l'esclavage domestique fortifia sans doute, mais que seul il n'a pu faire naître et perpétuer.
Ces considérations préliminaires n'auront pas été inutiles si elles aident à nous faire mieux comprendre le caractère des po-
OMCIXES HISTORIQIES. 15
pulations asiatiques, cl le mécanisme de leurs sociétés, et la nature des vastes empires qui s'y succèdent, et la stagnation morale dont l'esprit humain y est frappé j car ce sont là des faits, nous le verrons, qui touchent par plus d'un point à l'histoire géographique de l'Asie.
Lorsque remontant vers les âges primitifs du monde, nous plongeons nos regards dans cette immense profondeur des siècles où se perdent les premiers pas de l'homme sur la terre, tout nous apparaît bientôt vague, confus, obscur, incertain. Aux figures historiques, aux actions possibles et réelles, succèdent graduellement des êtres surhumains, des créations gigantesques, des faits prodigieux et contraires aux lois éternelles de la nature. Des héros participant à la nature humaine et divine, des dives , des génies, peuplent la terre qu'ils remplissent de leurs exploits fantastiques-, les dieux mêmes, acteurs passionnés, interviennent à chaque instant dans les choses d'ici-bas. Comme l'enfance, qui se repaît avec avidité de contes de fées et d'enchanteurs, l'humanité, voisine encore de son berceau, se complaît au milieu des créations bizarres dont elle s'est entourée.
Tel est partout le début de l'histoire des peuples; telles sont surtout les premières pages de l'histoire dn monde asiatique. Nulle tradition certaine et suivie ne nous y montre les sociétés à leur origine , et ne nous fait assister à leurs premiers développements. Seulement, dans un lointain crépuscule où les formes historiques ne se dessinent encore qu'indécises et mal arrêtées, nous apercevons, à une époque qui remonte à plus de Av< j c# 2000 ans avant notre ère , quelques groupes de populations déjà 2500 réunies en sociétés régulières à l'est du Grand Plateau, où se à constitue la monarchie chinoise, et, au midi , sur le plateau bac- 2000 trien, dans le bassin du Gange, sur les bords du Tigre et de l'Euphrate-, enfin dans la vallée que féconde le Nil (0. Le voile qui nous dérobe les peuples de l'Asie centrale ne s'est pas encore levé pour nous. Quant aux misérables tribus de la zone du nord, en supposant qu'elles remontent jusqu'à cette haute antiquité , ce n'est que bien des siècles plus tard que leur existence nous sera révélée.
» Nous nous conformons ici aux idées de l'antiquité, qui comptait i'Égyple parmi les contrées de l'Asie.
10 AS1K. [av. j.-c.
A une époque contemporaine des plus anciennes origines historiques de Babylonc, d'Assoûr, de l'Iran, de l'Hindoustan et de la Chine, une tribu de souche schémitique ou arabe, partie des bords de la nier Erythrée d'où elle était origiuaire, venait fonder au fond de la Méditerranée une ville que le commerce devait élever rapidement aune haute prospérité, et à qui un rôle éminent était réservé dans l'ancien inonde : cette tribu était celle des Phéniciens O; cette ville était Sidon. Le patriarche Jacob, à son lit de mort, fait déjà mention du commerce de Sidon CO ; et la mort de Jacob remonte au delà de 1 ,900 ans avant notre ère. Neuf siècles plus lard, Tyr, colonie de Sidon, supplanta sa métropole et s'éleva encore à un plus haut degré de splendeur.
Mais longtemps avant que le nom de Tyr retentit dans le monde, où il allait jeter tant d'éclat, de nombreuses colonies sorties des villes phéniciennes et des parties maritimes de
2000 ''l^yi)tc s'élaient répandues à l'ouest dans les îles de la mer à Égée et sur les côtes des pays environnants , où elles portèrent,
1600 parmi les habitants encore barbares qui y étaient venus par le nord, les premiers germes de la civilisation. Reçus et fécondés dans le sol heureux de la vieille Pélasgie ," ces germes devaient grandir rapidement ; ce fut de là que sortit , au bout de quelques siècles , cet arbre majestueux de la civilisation hellé-
» Le nom de Phènicie peut signifier Pays des Palmiers; il peut n'être aussi qu'une transcription de l'adjecUf érythréen> qui en grec signifie rouge , de même que ^oivtxéo;. A ce nom correspond en hébreu celui (ïïJdom ou Aiuméen,el en arabe celui des Ilimyârites, peuple célèbre de l'Arabie méridionale. Tous ces noms signifient également Rouge. Le nom que les Grecs ont rendu dans leur langue par mer Érytbrée ou mer Rouge, et qui parait avoir désigné dès les plus anciens temps la partie de l'Océan qui baigne le midi de l'Asie entre l'Afrique cl l'Inde, ce nom vient-il d'un peuple riverain, ou le peuple a-t-ll gardé le nom de la mer?— question qui mériterait examen.— Au surplus, 11 y a tout lieu de croire que ce nom d'Érythréens ou Phéniciens fut plutôt dans l'origine une épilliètc, un surnom (au moins pour les Phéniciens de Syrie) , que le nom proprement dit de la tribu primitive, et que le véritable elhniqne des Phéniciens fut Khna ou Kananéens. Un vieil historien grec, antérieur à Hérodote, confirme à cet égard les indications de la Géographie biblique (Gen. X, 6, et 15 à 19; Hecataei fragmenta, ed. Mûller, fr. 256).
* Gen, XLIX, 13.
*V. J.-C. ] SÉSOSTRIS. MOÏSE. PHÉNICIENS. 1 *t
nique, qui devait, à son tour, projeter ses abondants rameaux sur le reste de l'Occident.
Les courses très-anciennes des marchands de Sidon dans les mers qui baignent l'Asie Mineure et les côtes de la Grèce , leur avaient procuré de bonne heure la connaissance de ces contrées de l'Ouest, et surtout des îles nombreuses répandues au nord de la Crète. Ce fut dans le même temps que le héros de la vieille Égypte, Sésostris, parcourut en conquérant toute l'Asie antérieure , et soumit à ses armes les pays situés des deux cotés de l'Euphrate, depuis la mer Caspienne, le Caucase et le Pont- Euxin, nommé primitivement mer d'Jskhénaz, jusqu'aux extrémités méridionales de l'Arabie. Les excursions commerciales dos Sidonions et les course-; militaires de Sésostris durent procurer des notions géographiques fort étendues sur tout l'ouest de l'Asie : nous pouvons en juger par les livres de Moïse, où ces notions nous ont été conservées au moins dans leur substance. L'écrivain sacré a tracé, dans le dixième chapitre de la Genèse , un tableau des peuples principaux de l'Asie occidentale, dont l'admirable exactitude suppose une connaissance intime de ces peuples, et sûrement aussi de la plupart des pays qu'ils habitaient. Moïse, « élevé dans la sagesse des Égyptiens », n'a pu, en effet, emprunter ce tableau qu'aux notions géographiques des lettrés de TÉgypte; car les Hébreux n'avaient pas jusqu'alors été à même d'acquérir directement des connaissances aussi étendues. C'est donc comme un aperçu du monde connu des Égyptiens et des Phéniciens au dix-septième siècle Yers 1545. avant notre ère qu'il faut envisager le tableau contenu dans le chapitre X de la Genèse, le plus ancien monument géographique que nous ait transmis l'antiquité, comme il en est aussi le plus complet et le plus précis.
Chaque jour le peuple phénicien étendait le cercle de ses navigations commerciales et de ses explorations; toute la partie occidentale de la Méditerranée, depuis la Crète jusqu'au détroit qui sépare l'Hispanie de l'Afrique, et, au delà du détroit, les côtes occidentales de l'Afrique et de l'Europe sur l'Océan Atlantique, lui furent connues à une époque reculée. Mais l'exposé de ces hardies navigations et de ces vastes découvertes n'appartient pas à notre sujet actuel ; nous devons renvoyer aux II. 2
détails où nous sommes entrés sur la Géographie phénicienne dans notre Introduction générale C1'. Les anciens monuments de cette Géographie ont d'ailleurs tous péri, et il n'est plus possible aujourd'hui de déterminer jusqu'où s'étendirent, par la suite des temps, les connaissances géographiques des Phéniciens du côté de l'Océan méridional et de l'Inde. Le nom d'Ophir même, ce but célèbre des navigations phéniciennes et juives dans les mers du Midi (vers l'an 1000 avant notre ère), est resté une énigme géographique dont les plus laborieuses investigations de l'érudition moderne n'ont pas réussi encore à donner le mot avec certitude.
On ne saurait donc dire précisément pour quelle part les connaissances des Phéniciens sur les contrées de l'Orient purent entrer dans celles des plus anciens écrivains grecs. Cette part , au surplus, ne semble pas avoir été bien importante. Les Phéniciens paraissent avoir eu la politique d'égoïsme et de mystère suivie longtemps après eux par les premières nations commerçantes de l'Europe moderne : or, ensevelir dans le plus profond secret les notions acquises sur les pays éloignés fut toujours le précepte régulateur de cette politique. L'étude des première notions géographiques des Hellènes nous permet d'ailleurs d'apprécier jusqu'à un certain point quelle influence y put avoir le contact des Phéniciens.
Ici nous entrons sur un nouveau terrain que maintenant nous ne devons plus quitter. C'est aux Hellènes que va se rattacher le fil désormais ininterrompu des découvertes géographiques des peuples de l'Occident.
Une expédition maritime, dont on ne voit pas bien clairement l'objet, mais qui n'avait probablement qu'un but de piraterie tout à fait conforme aux habitudes de cette époque reculée, est la première entreprise où les Hellènes, encore à demi-barbares, se réunissent dans un -but commun. La navigation des
» Voir noire premier volume, Histoire de la Géographie.
AV. J.-C. ] OMIIR. ARr.ONAI-Tr.fi. HOMr.RE. 19
Argonautes est aussi un des premiers hauts faits des âges hé- Vers 1250. roïqucs qu'ait célébrés la poésie naissante; et ce sont les fictions dont elle l'a entourée qui ont jeté tant de nuages sur le fonds historique de l'expédition. Nous en avons étudié précédemment la géographie, telle que les poêles nous l'ont transmise CO. La côte septentrionale de l'Asic-Mineure y est décrite , depuis le Bosphore jusqu'au fond du Pont-Kuxin , avec un détail que n'ont guère surpassé les relations des temps historiques; mais par malheur il est difficile de discerner, dans le plus ancien poème argonautique qui nous soit parvenu sous le nom d'Orphée, les notions qui remontent à l'âge de Jason de celles qui appartiennent à des temps moins anciens.
Longtemps encore la contrée qu'arrose le Phase et qu'avaient visitée les Argonautes figura dans les mythes de la vieille poésie hellénique ; cette contrée où le soleil se lève , dernier terme des faibles et vagues notions des anciens Grecs sur les régions de l'Orient, ne leur apparaissait qu'à travers un nuage mystérieux. C'est ainsi que trois siècles après l'époque des Argonautes le royaume d'Aétès se montre à nous dans les vers d'Hésiode; 937. c'est ainsi qu'un peu plus tard nous le retrouvons dans ceux d'Homère (V. 907
Homère î nous avons nommé le poète immortel dont le génie rayonne à travers les siècles sans rien perdre de son éclat. L'événement fameux qu'il célébra, la guerre de Troie, n'est posiérieur que de moins d'un demi-siècle au voyage des Argonautes (3> ; mais quoique le poète lui-même ait vécu trois siècles plus tard, il est aisé de reconnaître sa constante attention à se reporter dans ses descriptions géographiques au temps même d'Achille et de Priam. Toutefois, si la géographie d'Homère, quant à la nomenclature des villes et des peuples , est bien la géographie du xni* siècle, il est naturel de penser, à l'égard de l'étendue même qu'il donne au monde alors connu des Grecs, que le poète n'aura pas distingué entre les connaissances ac-
1 Ci dessus, dans noire prcmîer volume.
* Héslod. , Theog.y v. 956 et sulv. — Homère, Odys. X, 137.
» Au milieu des divergences sans nombre que présentent les opinions des rhronologistes sur la date de la prise de Troie, nous nous en tenons à celle que donne l'inscription de Paros (1209).
quises de son temps et les notions antérieures. En Asie, ces notions n'embrassent pas encore une bien grande étendue. Elles n'ont quelque précision que pour les pays qui bordent la côte occidentale de l'Asie-Mincurc; au delà, même pour le reste de la Péninsule, elles sont de plus en plus incertaines à mesure qu'elles s'éloignent de la mer Égée. Le poète connaît la côte syrienne, où il nomme la ville de Sidon; plus loin, il sait vaguement que les contrées intérieures sont habitées par la nation dos Erembes, dans lesquels il est aisé de reconnaître le nom légèrement altéré des Arabes, que l'Écriture appelle Erabim. On voit que dans l'Asie occidentale la mappemonde d'Homère est loin encore d'atteindre les limites de colle de Moïse.
Mais dans les siècles qui suivirent la guerre de Troie, des événements se succédèrent qui contribuèrent puissamment à agrandir le cercle jusque-là si restreint dos connaissances géographiques de la (lièce. Le retour des chefs do l'année grecque dans leurs Étals, après une absence de dix années, y fut suivi de longues dissensions intestines , et par suite de déplacements de tribus, de refoulements, et enfin de nombreuses émigra-
ir et 10* lions. La cote occidentale de l' Asie-Mineure , depuis rHclIespont siècles, et le Bosphore jusqu'à l'île de Rhodes, se couvrit de colonies issues de ces émigrations helléniques, Éphèse, Smyrne, Phocéo, Milct, et une foule d'autres cités devenues bientôt célèbres, s'élevèrent alors et ne tardèrent pas à atteindre par le commerce à un haut degré de prospérité. D'autres colonies en grand nombre, filles de ces cités devenues trop populeuses, se propagèrent sur tout le littoral des pays qui bordent au nord la Méditerranée , et par les relations qui en résultèrent d'un côlé avec les peuples voisins, de l'autre avec les métropoles de l'Asie- Minoure, étendirent et perfectionnèrent les notions que l'on avait eues jusqu'alors sur ces contrées du couchant. La même
o* siècle, chose eut lieu pour le Pont-Euxin , dont le pourtour se couvrit , vers le milieu du sixième siècle, d'établissements milésiens. Il en résulta bientôt de ce côté, avec les nations nomades désignées sous le nom générique de Scythes, des rapports suivis qui mirent les Hellènes asiatiques, et par suite ceux d'Europe, à même de recueillir sur ces nations, répandues dans toute la zone moyenne de l'ancien monde, des notions neuves et détail-
av. j.-c] MuaiiEns moches de la GÉoçnAMUE chez les hellènes. 21
lées. Alors aussi on eut tics notions certaines sur les peuples sédentaires qui bordaient la côte orientale du Pont-Euxin ; les vieilles fables orphiques dont ces contrées avaient été le théâtre s'évanouirent, ou plutôt — car il semble que c'ait été un besoin pour les anciens peuples de conserver une géographie fabuleuse aux limites extrêmes de leurs connaissances positives— ces fantômes de l'imagination poétique reculèrent devant le flambeau de la réalité et furent rejetés jusqu'au cœur de l'Asie , où ils s'appliquèrent à d'autres peuples en changeant de formes ot de noms.
Dans ce même temps, c'est-à-dire dans les septième et sixième siècles, l'Asie occidentale était agitée de révolutions dont le contre-coup s'étendit jusqu'aux dernières extrémités de l' Asie-Mineure. Le vieil empire assyrien, ouvrage de Ninus et de Sémiramis, s'était affaissé sous son propre poids, et de son démembrement étaient sortis les nouveaux royaumes de Médic et de Babylone; ceux-ci à leur tour, après deux siècles de durée, tombèrent sous les coups du grand Cyrus (0, chef d'un peuple de montagnards tributaire des souverains de la Médie (de 555 à 538). Avec Cyrus, le nom des Perses, jusqu'alors ignore du monde, sortit de son obscurité et remplit tout à coup l'Asie, comme plus tard celui des Arabes sous les premiers kbàlifs de Mohammed. Les rois de Lydie, dans la partie occidentale de l' Asie-Mineure, avaient poussé leur domination jusqu'au Halys, qui parcourt le centre de la Péninsule, et rendu tributaires les colonies grecques de la côte; en 544, le royaume de Lydie passa sous la loi de Cyrus , et avec la Lydie les Grecs asiatiques. Dès lors , ceux-ci durent apprendre à connaître un empire dont ils faisaient partie. L'intérieur de l'Asie , au moins jusqu'aux provinces orientales de la Perse, cessa d'être pour les Hellènes une terre inconnue; ils eurent au moins une idée générale et de l'étendue de ces vastes contrées, et des peuples qui les habitaient, et des grandes villes que l'on y rencontrait. Ce fut un Grec d'Asie , Scylax de Caryandc , que Darius , vers l'année 51 1 , chargea de reconnaître par merles côtes su. méridionales de son empire; et Scylax en laissa une description
* * Que le» Grecs prononçaient Kourot. L'orthographe national» est Khosmu,
22 ASIE. [av. j.-c.
écrite qui se répandit chez ses compatriotes. Cette connaissance de la moitié occidentale de l'Asie chez les Grecs asiatiques — et par suite chez ceux d'Europe, en relation intime et continuelle avec leurs colonies de l'Asie-Mineure — ne put que s'accroître lors des guerres mémorables qui éclatèrent dans les dernières années de Darius, et qui remplirent presque tout le règne de son successeur Xcrcès (de 504 à 479), ainsi que dans les rapports de diverse nature qui en résultèrent entre les Hellènes et le grand Roi.
Tout ce qui nous reste de la littérature hellénique du sixième siècle porte témoignage de cette connaissance au moins générale des contrées de l'empire Persan , qui s'était répandue tout à coup chez les peuples de l'Occident. Déjà le poêle Anacréon, contemporain de CyrustO, mêle à ses vers voluptueux les noms de l'Inde, de la Parthie et de la Bactriane. On vit paraître clans ce temps de nombreux ouvrages géographiques où se trouva consigné pour la première fois l'ensemble des notions nouvellement acquises sur la partie du globe comprise entre les colonnes d'Hercule et l'Indus; des fragments plus ou moins considérables de ces anciennes descriptions géographiques sont venus jusqu'à nous, sous les noms d'Hellanicus de Lesbos, d'Hécatéc de Milet, et de Scylax de Caryande (2). Ce Scylax paraît être le même que celui qui fut chargé par Darius d'une mission exploratrice; mais ce qui nous reste sous son nom se rapporte uniquement au pourtour de la Méditerranée et du Pont-Euxin, et non aux parties méridionales de l'Asie.
Encore un demi-siècle, et un écrivain allait paraître chez les Hellènes qui laisserait loin derrière lui ces premiers essais de la géographie naissante : cet écrivain est Hérodote. Réunissant à l'ensemble déjà abondant des matériaux rassemblés avant lui les résultats peut-être plus riches encore de ses propres recher- A56. ches et de ses nombreux voyages, Hérodote devait élever à la géographie, aussi bien qu'à l'histoire de l'antiquité grecque, le
1 Anacréon était né a Téos , ville de l'Ionie.
5 Hellanlcus paraît avoir écrit vers 510 ; Hécatéc est plus rapproché de nous de quelques années. Il règne beaucoup d'incertitude sur la date du Périple qui porte le nom de Scylax.
AV. J.-C
ASIE IHIlillOliOiE.
monument le plu§ riche et le plus complet qui existe chez aucun peuple, et sur quelque époque que ce soit des annales du monde.
Nous avons exposé ailleurs l'ensemble de la géographie d'Hérodote avec le détail que mérite un aussi précieux document 10; il nous suffit ici de rappeler sommairement quelles étaient les limites do ses connaissances en Asie. L'Asie d'Hérodote, trèsvaste si on la compare aux notions répandues chez les Hellènes antérieurement au cinquième siècle, très-restreinte si on considère l'étendue totale du continent tel que nous le connaissons aujourd'hui , était comprise tout entière entre le Pont-Euxin , le Caucase (ou plutôt le Phase), l'Araxc et la nier Caspienne au nord, le cours inférieur du Sindh (ou Indus) à l'est, !a mer Érythréc au midi , et à l'ouest la Méditerranée. Dans cet espace, l'historien connaissait l'Asie Mineure, qu'habitaient trente peuples différents, la Colchide et les autres pays du Caucase, la Phénicie et la Syrie-Palestine, l'Arabie, la Babylonie, l'Assyrie , la Médie , la Perse et l'Inde. Mais il est évident que ce dernier nom désigne seulement la contrée arrosée par les cinq grands affluents du haut Sindh , c'est-à-dire le Pendj-âb de la géographie actuelle, à laquelle il faut peut-être réunir une portion de l'Iran oriental , ou ce que l'on connaît aujourd'hui sous le nom d'Afghanistan. Au delà de l'Indus, vers le levant, s'étendait, dit l'historien , un désert sablonneux et inhabitable sans bornes connues. Au nord de la Médie et de la Perse, la contrée que traversent l'Oxus et le Jaxarte , aussi bien que les pays plus orientaux parcourus par les hordes scythiques, étaient considérés par Hérodote comme appartenant à l'Europe, non à l'Asie ; aussi relève-t-il fortement l'erreur de ceux qui , sous le rapport de l'étendue, n'avaient pas craint, dit-il, de mettre l'Asie en parallèle avec l'Europe. Du reste , un des points notables de la géographie de ces régions chez Hérodote, est la remarquable exactitude des renseignements qu'il avait recueillis sur la forme et la grandeur de la mer Caspienne. Sous ce double rapport, les idées d'Hérodote sont très-supérieures à celles que les géographes postérieurs prétendirent y substituer 5 et il faut des-
1 Ci-Uessus, 1. 1, Histoire de la Géographie, chapitre U'Hérod©
24 ASIE. [av. j.-c.
cendre, dans les temps modernes, jusqu'au commencement du dix-huitième siècle, pour retrouver sur les dimensions et le gisement réels de cette grande mer intérieure des notions aussi exactes que celles du vieil historien d'Halyearnasse.
Un médecin grec nommé Ctésias, qui vécut longtemps à la cour du roi de Perse un demi-siècle environ après Hérodote, et qui plus tard, de retour dans sa pairie, composa sur la Perse et sur l'Inde plusieurs traités qui ont péri, n'étendit pas, à en juger par les fragments que Photius nous en a conservés, les notions publiées avant lui par Hérodote ; seulement il donna sur l'Inde— et ici encore il faut entendre uniquement les pays compris dans le bassin de l'Indus — de nouveaux détails qu'Hérodote n'avait pas connus , ou que peut-être il avait rejelés à cause de leur nature fabuleuse. Hérodote et Clésias, en effet, puisèrent évidemment à la même source, c'est-à-dire dans les récits que les Perses faisaient sur l'Inde depuis la conquête de Darius, ce qu'ils rapportaient de ce pays où tout s'offrait sous un aspect nouveau, hommes, plantes et animaux. 11 faut dire, néanmoins, que depuis que nos propres voyageurs nous ont appris à mieux connaître celle contrée remarquable, bien des faits extraordinaires reprochés à la crédulité des deux historiens se sont naturellement expliqués, sauf pourtant la part encore assez large qu'il faut faire au penchant inné des Orientaux pour les fables et l'exagération.
L'histoire a enregistré avec honneur la retraite que dix mille Crées, conduits comme auxiliaires par le jeune Cyrus contre le roi de Perse son frère , firent depuis le cœur des États persans ûoo. jusqu'aux villes amies du Pont-Euxin. Cette retraite mémorable, exécutée devant des forces infiniment supérieures à travers des pays à peu près inconnus, et au milieu de mille dangers et de mille obstacles , est en effet un modèle de froid courage et de mâle fermeté. Xénophon, qui en fut le chef, s'en fit aussi l'historien. D'autres ont admiré dans sa relation les lalcnts de l'écrivain et de l'homme de guerre; nous, nous n'avons à y signaler que ceux d'un excellent observateur. La retraite des Crocs traversa les rudes vallées du Kourdistan et toute l'Arménie jusqu'à Trébizondc-, et parmi les meilleures relations modernes de ces âpres provinces, nous n'en connaissons pas qu'on puisse mettre