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rablemenl plus grossiers et plus barbares que les Arabe's , ce n'était qu'au milieu de persécutions de toute nature qu'ils pouvaient maintenant accomplir le vœu qui les y avait conduits. Or, il arriva qu'en gentilhomme d'Amiens, nommé Pierre et surnommé V Ermite, marié d'abord , puis soldat et prêtre , entreprit par pénitence, précisément vers ce temps, un pèlerinage à Jérusalem. La vue des profanations dont les Turks souillaient le Saint-Sépulchre , les souffrances des Chrétiens d'Orient dont il fut témoin , le pénétrèrent de douleur et d'indignation. Il revient en Europe, se rend près du pape Urbain H, et sollicite l'autorisation de prêcher dans toute la Chrétienté une sainte ligue contre les Infidèles. Cette ligue est proclamée au concile de Clermont-Ferrand , en l'année 1095. Pierre parcourt aussitôt la France , l'Allemagne et l'Italie , excitant partout les peuples et les princes à s'armer contre les Musulmans. Près d'un million de combattants se lèvent à sa voix ; hommes , femmes, enfants, tous les âges , tous les états , veulent prendre part à cette expédition pour laquelle le pape a promis le salut éternel. 1096-1248. Telle fut l'origine des Croisades, où pendant un siècle et demi tant de générations d'hommes se consumèrent sans résultat. Nous n'avon3 pas à en retracer les incidents ; et même sous notre point de vue tout spécial, il ne semble pas qu'elles aient eu une influence sensible sur le renouvellement des connaissances géographiques dans l'Occident. Une faudrait pourtant pas prendre ceci dans un sens trop absolu. Cette immense agitation matérielle de l'Europe, durant une si longue période,fut nécessairement suivie d'un grand mouvement d'idées. Les facultés endormies se réveillèrent. L'Asie musulmane s'était rapidement élevée, dans les deux premiers siècles du khalifat, à un haut degré de culture intellectuelle 5 Bagdad et Samarkand eurent des poètes, des historiens, des littérateurs justement fameux. Continuellement en contact, pendant cent cinquante ans, avec les mœurs déjà raffinées des Arabes de Syrie et d'Égypte, les princes croisés et leurs barons en rapportèrent en Europe ces habitudes chevaleresques qui ont été la transition de l'ancienne barbarie à la politesse moderne. Une invisible chaîne unit entre elles toutes les puissances de l'âme; l'homme ne saurait faire un pas dans un des mille sentiers de l'amélioration intellectuelle, que toutes ses facultés ébranlées uc
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s'avancent à la fois, d'une marche plus ou moius hâtive, vers le but que la grande loi du progrès leur assigne. L'adoucissement des mœurs après le siècle des Croisades a réagi sur la culture de l'esprit, et la culture de l'esprit sur l'avancement des sciences. Pour n'être pas toujours apparente dans l'histoire d'une branche isolée de la civilisation, cette vaste solidarité n'en est pas moins réelle.
L'influence de la civilisation musulmane sur le renouvellement des connaissances géographiques dans l'Occident aurait pu être plus directe et plus prompte , si l'esprit des soldats de la CroiS avait été mieux préparé à recevoir fructueusement les germes que renfermait l'Orient. La géographie, en effet, fut au nombre des premières connaissances que cultivèrent les sectateurs de Mohammed après l'affermissement du khalifat; l'immense étendue de leur empire , jointe à la prescription religieuse pour tout bon musulman de visiter au moins une fois en sa vie le tombeau du Prophète, devait mettre en honneur parmi eux l'étude et la culture d'une science qui était un objet non pas seulement de curiosité spéculatrice, mais de nécessité pratique. Aussi les Arabes comptent-ils un grand nombre de géographes et de voyageurs, depuis le deuxième jusqu'au quatorzième siècle. Pour nous en tenir aux plus renommés, Masoudi et lbn- Haukal avaient précédé les Croisades , dont l'Edrisi et Ibn-al- Ouardi furent contemporains. Aboulféda, non moins célèbre, est d'une époque plus rapprochée. Leurs ouvrages , dont celui de Ptolémée fut évidemment la base première , dépassent sur plusieurs points la limite des connaissances que le géographe grec avait sur l'Asie; en une foule d'autres points, ils étendent ou rectifient les indications de la géographie gréco-romaine. Mais cette source abondante de notions géographiques devait longtemps encore rester fermée pour l'Europe. C'est seulement à dater du dix-septième et du dix-huitième siècle , alors que la culture plus générale de la langue du Koran ouvrit enfin à nos savants les trésors de la littérature arabe, que quelques-uns des monuments géographiques de cette riche littérature purent servir parmi nous à l'avancement de la connaissance de l'Asie; ce n'est qu'à partir de cette époque que la géographie arabe , tirée par nous du cercle limité où elle restait inaccessible aux autres peuples, est véritablement entrée dans le domaine scientifique
Asir.
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de l'Humanité. A une époque plus rapprochée, il en sera de même aussi pour la littérature d'une nation située aux dernières extrémités du monde. Plus riche encore que celle des Arabes en renseignements géographiques sur une vaste portion de l'Asie intérieure, la littérature du peuple chinois doit à nos missionnaires d'avoir franchi la barrière presque inexpugnable où elle semblait à jamais renfermée. Et qui sait si d'autres nations de e t immense continent asiatique ne réservent pas à nos actives investigations des trésors encore ignorés, destinés à grossir tôt ou tard la somme de la science universelle?
Pendant que les Croisés défendaient contre le célèbre Saladin et contre son successeur ce qui leur restait encore des principautés chrétiennes fondées en Syrie , une nouvelle puissance se formait obscurément sur la pente septentrionale du Grand Plateau central , dans une des hautes vallées de l'Altaï : — puissance destinée à s'étendre en quelques années sur la presque totalité de l'Asie, dont elle va changer encore une fois l'aspect politique. La grandeur mongole, qui faillit embrasser le monde entier, fut créée en moins de temps qu'il n'en faut d'ordinaire pour fonder et peupler une seule cité. Jamais plus faibles commencements ne furent suivis aussi rapidement d'une puissance aussi formidable. Le chef d'une tribu jusque-là faible et ignorée se fait remarquer par son audace et son courage en peu de temps il réunit autour de lui tout ce que la Tartarie renferme d'esprits remuants et belliqueux. Il abaisse ses rivaux et détruit ses ennemis. Les sources de l'Onoun, du Kerloun et de la Toula, non loin du lac Baïkal vers le Midi , voient naître et grandir le géant qui bientôt étendra ses cent bras sur une grande partie de l'Asie et sur tout l'orient de l'Europe. En Tannée 1206, le prince des Mongols prend , en présence des chefs de cent tribus, le titre de Tchinghis-Khâkhan ou Grand Khan des Khans, et il établit le centre de sa domination à Kara-Koroum , ville située au sud du cours de l'Orghoun, au pied même du Khangaï qui forme de ce côté l'escarpement septentrional du Grand Plateau, presque sous la même latitude que Paris, dont 100 degrés la séparent en comptant les longitudes de l'ouest à l'est (0.
1 Abel Rémusal, Mémoires sur les Relations politiques des princes chrétiens avec les empereurs Mongols, 1822, iiWi, p. 5.
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De cette époque, date la série non interrompue clos eouquétes des Mongols. Chaque année voit ajouter un royaume à leur empire fO. L'armée de Tchinghis-Khan , pareille à un fleuve immense , se partage en plusieurs bras qui inondent à la fois cident et le Midi. Les Turks orientaux sont subjugués Je Tangout , qui touche au Tibet, en 1209, le nord de la Chine , en 1215, le Khàrizm et tout le Turkestan en 1220, l'Iran en 1221. La mort de Tchinghis ne suspend pas ce débordement des tribus mongoles, qui rappelle les antiques invasions de peuples scylhes dont la tradition s'est perpétuée à travers les siècles. Ici^ comme en bien d'autres cas, les souvenirs des temps anciens s'expliquent par l'histoire mieux connue des temps modernes. Ogodaï , le successeur du Grand Khan , charge Batou de conquérir, à la tête de sept cent mille hommes, les plaines sans bornes qui s'étendent au nord de la Caspienne et delà mer Noire. Rien ne peut arrêter cette eflroyable avalanche humaine. Moskou est occupée, et les grands ducs de Russie se reconnaissent tributaires, en môme temps qu'un autre corps de troupes se dirige contre les deux royaumes chrétiens d'Arménie et de Géorgie (1235), et qu'une troisième armée se jette sur l'Asie Mineure, en grande partie soumise alors aux Turks-Seldjoukides d'Iconium. Les princes chrétiens attaqués ou menacés imploraient le secours de leurs frères contre ces barbares qui allaient changer l'Europe en un vaste désert. Une nouvelle Croisade fut prêchée contre ces nouveaux ennemis, plus redoutables encore et plus féroces que les Musulmans. Cependant la retraite subite de Batou, qui reprit le chemin du Volga après s'être avancé jusqu'en Hongrie (1241), calma quelque peu ces vives appréhensions; et bientôt les dispositions de l'Europe à l'égard des Mongols prirent une autre direction. Gaïouk, successeur d'O- godai , avait résolu de se rendre maître de la Syrie, inégalement partagée entre quelques principautés chrétiennes et les Aïoubites d'Égyple. Cette expédition, qui semblait devoir consommer la ruine des Croisés, devint au contraire une occasion inattendue de négociations. Avant d'arriver jusqu'aux Francs , les Tarlares avaient à combattre les restes des Seldjoukides d'Iconium, les
« Ibid. , p. 0 et suit.
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rois de la race de Saladin et les autres princes musulmans, avec lesquels les Francs étaient aussi en guerre. Ceux-ci et les Mongols se trouvaient donc en quelque sorte alliés naturels. A cet intérêt commun, dont on se hâta de se prévaloir, les papes tentèrent d'en ajouter un autre, celui de la religion. Rome résolut de députer vers les chefs de l'armée du Khan des missionnaires qui seraient chargés de leur faire connaître la foi. Quelque grande que fût l'entreprise, elle ne semblait cependant pas dénuée de chances de succès. Le bruit s'était répandu que les Tartares avaient parmi eux un grand nombre de chrétiens ; la fable d'un roi chrétien que l'on nommait le Prêtre-Jean , et qui régnait, disait-on, dans l'Asie orientale, fable fondée sur des récits mal interprétés de Syriens, qui , depuis longtemps, avaient poussé leurs courses jusqu'en Chine , était très en faveur dans toute l'Europe. D'ailleurs, les Mongols ne reconnaissaient pas Mohammed , et ils poursuivaient avec acharnement les Musulmans : c'en était assez, dans ce siècle d'ignorance, pour qu'on les regardât comme ayant fait un grand pas vers le christianisme. Les Tartares avaient été pris pour des magiciens ou des démons échappés de l'enfer CO quand ils avaient attaqué les chrétiens de Pologne et de Hongrie ; peu s'en fallut qu'on ne les crût tout à fait convertis , quand on vit qu'ils" faisaient la guerre aux Turks et aux Sarrasins.
Innocent IV, qui venait d'être promu au trône pontifical, résolut donc d'envoyer aux Mongols une double ambassade, l'une vers Batou, qui campait alors sur les bords du Volga, l'autre vers Batchou , qui commandait en Perse et en Arménie. Investis du double caractère d'ambassadeurs et de missionnaires , les envoyés devaient appartenir à l'Église : deux ordres monastiques, les dominicains et les franciscains, se partagèrent l'honneur de les fournir. Les frères Laurent de Portugal , Benoît et Jean du Plan-Carpin, tous trois de l'ordre de Saint-François, furent chargés de se rendre près de Batou -, et le pape leur recommanda
* Tartari, imô Tartarei, était devenu un adage européen. Et peut-être cette espèce de jeu de mots fut-il pour beaucoup dans l'altération qu'a subie parmi nous le nom réel des Mongols — ou plus exactement d'une de leurs tribus — lequel doit s'écrire et se prononcer Tâtar. (Abel Rémusat, Mémoires citto, p. 15. )
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fortement rie prendre sur les mœurs et les habitudes de vie des Tartares, toutes les informations possibles. La seconde mission fut confiée à quatre religieux de l'ordre de Saint-Dominique, Ascelin, Simon de Saint-Quentin, Alexandre et Albert, auxquels se joignirent en route Guichard de Crémone et André de Lonjumel. Les lettres de créance sont datées du 5 mars 1245 (O.
Les deux légations se mirent simultanément en route pour leur 1245-1247, périlleuse mission, celle de Laurent de Portugal — dont Plan- Carpin écrivit la relation — par la Germanie, la Hongrie et les plaines sarmatiques; celle df Ascelin par mer, pour gagner la Perse à travers la Syrie et la Mésopotamie. Celle-ci ne dépassa pas la frontière du Khârizm , où elle rencontra Batchou au milieu • de son armée; l'autre, après avoir remis ses lettres à Batou non loin des bords du bas Volga, dut s'avancer, au-dessus de la mer Caspienne, par les steppes qui bordent au nord le lac d'Aral et le Turkestan, jusqu'à la résidence du Khàkhan,non loin de Karakoroum. C'était la première fois que le pied d'un Européen foulait ces régions lointaines de l'Asie centrale. La relation de Plan-Carpin forme donc une époque remarquable dans l'histoire géographique de l'Asie, non pas tant à raison de son importance propre, que par le vaste horizon qu'elle ouvrait de nouveau aux regards des peuples de l'Occident. Les Européens avaient oublié depuis si longtemps tout ce qu'avait recueilli l'antiquité sur les contrées orientales, et les expéditions à la Terre- Sainte ne leur avaient apporte à cet égard que des connaissances si vagues, si bornées et si confuses, que les récits déposés par les courageux moines entre les mains du pape , quelque pauvres qu'ils fussent si on les compare aux savantes relations des observateurs modernes , révélaient en quelque sorte tout un nouveau monde. 11 est vrai qu'en ce temps d'ignorance universelle, ces notions ne se répandaient que dans un cercle bien limité. Néanmoins les copies s'en propageaient de cloître en cloître ; les moines , dans leurs prédications ou dans leurs entretiens , devaient parler volontiers de faits si honorables pour leur ordre -, et le peuple, alors comme aujourd'hui, prêtait une oreille avide
1 Abcl-Rcmusat, loc. cil., p. 2G ; — d'Avezac , I\roti ces sur les anciens voyages de Tartarie, dans les M«lm. de la Soc. de G^ogr. de Paris , t. IV, p. 46f|.
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à ces récits lointains, à ces légendes merveilleuses relatives à des nations inconnues, dont le nom, naguère encore, le frappait de terreur. Non- seulement les clercs, c'est-à-dire les savants de l'époque, mais les masses elles-mêmes se familiarisaient peu à peu avec les choses nouvelles que l'on racontait des pays et des peuples de l'Orient-, puis un monient viendra où ces notions chaque jour plus générales , quoique bien imparfaites encore et mêlées de bien des fables, germeront dans un esprit plus hardi , plus entreprenant que la masse de ses contemporains , et le pousseront à quelque grande entreprise destinée à honorer son siècle. C'est ainsi que dans l'histoire de toutes les connaissances humaines on voit poindre et se préparer les grandes découvertes.
Les deux ambassades du page Innocent IV n'eurent aucun résultat au point de vue politique; et il en fut de même à cet 1248-J25J. égard de deux ambassades nouvelles envoyées au grand khan quelques années plus lard par le saint roi Louis IX pendant sa croisade en Palestine. La première, en 1248, fut confiée à un moine nommé frère André ; la seconde, en 1253, à un religieux franciscain dont le nom flamand de Ruysbroek a été latinisé à la mode du temps en celui de Rubruquis. L'une et l'autre allèrent jusqu'à la horde du roi tartar près de Karakoroum ; la relation de Rubruquis nous a été conservée. La route qu'il avait prise à partir du Volga est à peu près la même que celle qu'avait suivie Jean du Plan-Carpin huit ans auparavant, et les détails géographiques ne sont guère plus étendus; néanmoins, nous le répétons, ces rapports fréquents avec les peuples de l'intérieur de l'Asie répandaient toujours quelque lumière sur les contrées lointaines de l'Orient. Elles apprenaient, ou plutôt elles rappelaient à l'Europe qu'au delà de ses limites il existait un autre monde plus vaste, habité par des nations riches , civilisées et populeuses ; elles excitaient la curiosité sans la satisfaire , et elles préparaient les découvertes plus étendues qui devaient signaler la fin du treizième siècle.
Deux mobiles, puissants l'un et l'autre, et qui tous deux ont joué un grand rôle dans l'histoire géographique de la Terre , ont seuls présidé à ces premières entreprises d'où date pour nous la renaissance de la géographie asiatique : c'est la guerre et le