‹ Description historique et géographique de l'Asie Mineure, comprenant les temps anciens, le moyen age et les temps modernes, avec un précis détaillé des voyages qui ont été faits dans la péninsule, depuis l'époque des croisades jusqu'aux temps les plus récents; précédé d'un tableau de l'hstoire géographique de l'Asie, depuis les plus anciens temps jusqu'à nos joursChapitre 46 sur 189 · IV · texte numérisé non relu

IV

Nicolao et Matteo étaient de famille noble : dans la république à la fois aristocratique et marchande de Venise, la noblesse n'excluait pas du négoce. Tous deux s'étaient rendus à Conslan- 1250-1269. tinople, où leur nation était encore toute puissante, vers l'année 1250 ; après y avoir placé leurs marchandises, ils y échangèrent de nouveau leurs capitaux contre un riche assortiment de joyaux , dans l'intention de se rendre près de Barkah , chef ou khan des Tartares occidentaux , qui avait sa résidence habituelle à Bolghâri sur le Volga. L'on savait que les riches produits de l'orfèvrerie grecque étaient en grande faveur près des Mongols , et l'établissement important que les Vénitiens avaient à la Tana , non loin de l'embouchure du Don dans les anciennes Palus Méotides , la mer d'Azof actuelle , facilitaient cette excursion.

Les deux frères , dont la spéculation avait été des plus heureuses, se disposaient à quitter Bolghâri, quand la guerre éclata entre Barkah et son parent Houlagou , chef d'une portion de la horde. Cette guerre intestine rendait peu sûre la route de la Tana; Nicolao et Matteo prirent la direction de l'est qui devait les ramener par un long détour. Ils passèrent au nord de la mer Caspienne et du lac d'Aral, traversèrent le Sihoûn (l'ancien Jaxartes ) , et arrivèrent à la grande cité de Bokhâra. Leur commerce les retint trois ans dans cette contrée. Ils étudièrent la langue et les mœurs des Tartares , et se décidèrent à se rendre près de Koublaï, Khâkhan des Mongols, dont la souveraineté s'étendait sur une grande partie de l'Asie. Us y furent accueillis de la manière la plus favorable ; et lorsqu'ils se décidèrent au retour, Koublaï leur adjoignit un de ses officiers qu'il chargea d'une mission près du pape. Mais cet envoyé mourut en route , et les deux Vénitiens regagnèrent seuls leur patrie , où ils arrivèrent en 1269 , après vingt ans d'absence.

Leur départ de Venise n'avait précédé que de quelques mois la naissance de Marco Polo, fils de Nicolao. Marco avait perdu sa mère dès le berceau ; il voulut suivre son père et son oncle ,

qui se disposaient à un nouveau voyage en Tartarie. Leurs récits enflammaient sa jeune imagination ; avide de mouvement, de choses nouvelles et duventures, il ne redoutait pas les périls et 1271-1205. aspirait après la renommée. Partis en 1271 , nos trois voyageurs parcoururent lentement l'Asie occidentale et la Tartarie avant d'arriver à la résidence du Grand Khan ; mais les lenteurs mômes et les retards de la route servaient les goûts et les dispositions du jeune Marco , en le mettant à môme d'étudier plus à loisir les pays qu'ils traversaient, et les habitants , et les productions. Ils passèrent à Badakchân, non loin des sources de l'ancien Oxus, le Djihoûn de la géographie actuelle; de là ils se rendirent directement à Khotan, ville située à l'extrémité occidentale du Grand Plateau ; puis ils traversèrent l'immense plaine sablonneuse de Gobi , arrivèrent au Tangout, et de là gagnèrent l'extrémité nord-ouest de la Chine , où ils se reposèrent de leur pénible voyage.

Ici on s'aperçoit que nous sommes entrés dans une ère nouvelle. Nous avons quitté le terrain de l'ancienne géographie gréco-romaine, dont les limites sont d'ailleurs dépassées; nous sommes entrés sur le domaine de la géographie moderne.

Dès que le Grand Khan fut informé de l'arrivée des deux Poli et de leur jeune parent, il envoya au devant d'eux plusieurs de ses officiers chargés de les accompagner jusqu'au lieu de sa résidence. Il les reçut avec honneur; le jeune Marco surtout fut de sa part l'objet d'une attention toute particulière. Non-seulement il l'entoura des marques de sa protection , mais il voulut se l'attacher en lui confiant un des hauts emplois de sa cour. Les Mongols, du moins ceux qui approchaient le Khâkhan, n'étaient déjà plus ce peuple grossier des premiers temps de Tchinghiz ; leur long contact avec les contrées civilisées de l'Iran et de la Chine avaient adouci leurs mœurs et poli leurs manières.

Dans la situation nouvelle où le plaçait la fortune , Marco Polo eut plus d'une occasion de déployer ses talents et sa capacité. 11 adopta l'habillement et les manières du pays, et se rendit familières les principales langues en usage dans les immenses contrées où les Tartares étendaient leur domination. Maîtres depuis longtemps déjà de la Chine septentrionale nommée le Kalhai, les Mongols venaient de s'emparer de la partie niéri-

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dionale de cette vaste région , distinguée par le nom spécial de ManghiCO; Marco Polo fut chargé pendant trois ans du gouvernement de l'une des neuf provinces entre lesquelles le Grand Khan l'avait partagée. Une fonction si éminente le mettait à portée de bien connaître tous les ressorts de l'administration et toutes les ressources des pays soumis au sceptre mongol. II en décrit une partie dans sa relation. Il parle des travaux entrepris pour ouvrir des communications entre toutes les parties de l'Empire. Ici, l'on avait creusé des canaux qui unissaient entre eux les grands fleuves et prolongeaient la navigation intérieure; là, des routes partaient de la capitale et divergeaient comme autant de rayons vers les pays éloignés. Des habitations s'élèvent de distance en distance ; des relais y sont préparés pour les courriers et pour les envoyés chargés de missions par le Grand Khan , ou qui se rendent auprès de lui. Des barques sont placées pour le passage des fleuves. Koublaï-Khan ordonne que les routes t-oient plantées d'arbres; dans les déserts qu'elles traversent, il les fait jalonner par des bornes de pierre qui en marquent la direction. Il veille aux besoins des contrées qui ont été dévastées par la guerre ou affligées de quelque fléau; il fait distribuer des aliments aux pauvres de sa capitale. Plus de vingt mille enfants étaient exposés chaque année : il les fait recueillir, et on les élève par ses soins. Les riches qui n'ont pas de famille en adopteront une partie ; le reste sera attaché à son service ou à ses armées.

Les impôts sur le commerce forment la partie principale des revenus du Grand Khan. D'autres tributs lui sont remis, selon l'usage universel de l'Asie, parles grands qui viennent lui rendre hommage lors des principales fêtes de l'année. Des chevaux, de riches étoffes, des pierres précieuses composent ces offrandes, qui, sous forme de présents volontaires, sont une branche importante des revenus du souverain. Le monarque répand à son tour ces présents qu'il a reçus; et cet échange de services et de libéralités devient le premier lien entre l'obéissance et le pouvoir.

1 Pour les discussions critiques, la narration des détails, les synonymies géographiques, etc., nous devons nous en référer à l'exposé très-ample que nous avons fait des voyages de Marco Polo dans notre volume précédent.

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En peignant les mœurs de la cour de Koublaï-Khan , Marco Polo n'oublie pas celles de la nation. La chasse est le premier passe-temps des peuples Tartars. Us dressent pour cet usage des faucons et d'autres oiseaux de proie. Des meutes nombreuses sont exercées à la poursuite du sanglier, de l'ours et du cerf. De tout temps la chasse a été le plaisir favori des hordes nomades de l'intérieur de l'Asie; et là, l'immense étendue des plaines où cet exercice tout guerrier peut se déployer lui donne un appareil grandiose dont les chasses de nos contrées n'offrent qu'une image bien affaiblie.

Maître par la conquête d'un État florissant, Koublaï-Khan s'attacha surtout à ne pas en épuiser les richesses. Il favorisa les relations de commerce et les dirigea vers les provinces du Midi, plus industrieuses et plus fertiles que celles du nord, vers les îles à épiceries répandues dans la mer qui baigne au sud les cotes de la Chine, vers les rivages de la Cochiuchine que ses armes lui avaient soumis. Marco Polo fut même chargé d'une., mission pour ces contrées ; et les notions qu'il y recueillit sur la . navigation des mers orientales devinrent la principale cause de son retour en Europe, et de celui de son père et de Malteo, Koublaï leur ayant permis d'accompagner par mer jusqu'en Perse les ambassadeurs de ce royaume, qui désiraient avoir un guide expérimenté dans leur navigation.

Celte dernière partie des voyages de Marco Polo devient pour lui une source d'observations nouvelles. D'autres hommes , d'autres mœurs, d'autres productions s'offrent à ses yeux. Ce ne sont plus ces pelleteries variées, la richesse des forêts du Nord , ni ces tissus d'or et de soie , chefs-d'œuvre de l'industrieux Asiatique, ni ces vases fragiles dont l'émail transparent est rehaussé des plus riches couleurs. Une nature féconde a couvert de précieux végétaux les rivages et les îles de la mer des Indes. Tout ce qui peut aiguillonner et flatter le goût abonde dans ces brûlants climats, où les sensations émoussées ont besoin de plus vifs stimulants. C'est là le pays des arômes, des épiées, que tous les peuples recherchent et qui se répandent surtout chez les nations civilisées. La terre, que le soleil des tropiques couvre d'une si riche parure, renferme encore dans son sein de nouveaux trésors. Là se trouvent la topaze, l'amé-

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