DE 1701 A 1753. ] RÉFORME DANS LES CARTES DE LASIE
qu'il ne fût plus permis désormais de conserver sur les cartes d'ensemble les errements anciens qui les défiguraient. Mais cette grande réforme n'était pas une tache aisée. Les fausses données et les faits exacts, mêlés et confondus depuis deux siècles, formaient un enchevêtrement tellement compliqué, que le premier coup de marteau porté dans une seule partie de l'édifice devait immanquablement entraîner la chute de l'édifice entier. Il fallait tout reprendre en sous-œuvre, étudier chaque élément en luimême et comparativement avec tous les autres, élaguer les hypothèses, rectifier les erreurs, dégager les données certaines, et après avoir solidement établi comme autant d'inébranlables jalons les positions rigoureusement déterminées par l'observation des astres , grouper et coordonner autour de ces points fixes les nombreux détails fournis par les journaux des marins et par ceux des voyageurs. Cette œuvre herculéenne, depuis longtemps déjà provoquée par les astronomes, ce fut un Français qui eut le courage de l'entreprendre et la gloire de l'exécuter. La Mappemonde de Guillaume Delisle et sa carte d'Asie, publiées l'une et l'autre en 1700 en même temps que les trois autres parties du Monde, ramenèrent enfin pour la première fois à sa véritable place et à ses dimensions réelles la moitié orientale de l'Ancien continent. Quelles que soient les améliorations de détail apportées ultérieurement à la carte de l'Asie , — et ces améliorations sont immenses , — l'honneur d'en avoir opéré le premier la réforme radicale n'appartient pas moins tout entier à Guillaume Delisle , et son nom a eu dès lors sa place marquée parmi les plus beaux noms dont se glorifie la science.
Et pourtant un nom grandissait alors qui bientôt allait éclipser dans la science toutes les renommés qui l'avaient précédé : ce nom est celui de D'Anville. Est-ce donc par une injustice du sort que la mémoire de Guillaume Delisle a pâli devant la gloire de son successeur? D'Anville ne doit-il qu'à une usurpation la suprématie que lui ont décernée ses contemporains, et que la postérité a confirmée? — Ce n'est pas ici le lieu d'agiter cette question, que nous avons examinée ailleurs (0* mais qu'il nous soit permis d'ajouter qu'un jugement porté par tout un siècle et
| » Ci-uessus, 1. 1 , dans notre histoire générale de la Géographie. ,
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sanctionné d'une voix unanime par les générations qui l'ont suivi, ne saurait être aisément taxé d'erreur ou de prévention, et que si les travaux de D'Anville sont encore aujourd'hui sur beaucoup de points une autorité irrécusable, tandis que depuis longtemps ceux de Delisle ne sont plus considérés que comme des matériaux pour l'histoire de la science , — matériaux précieux mais sans usage actuel, — il doit y avoir à cette différence une autre cause que les trente années d'intervalle qui les séparent (0. Pour nous en tenir à l'Asie , il n'avait pas en effet paru, dans cet intervalle de trente années , ou môme si l'on veut dans les cinquante années écoulées depuis le commencement du siècle, de ces Voyages de premier ordre dont les résultats, comme ceux d'un Humboldt dans le siècle actuel , suffisent seuls pour donner une face nouvelle à la géographie de vastes régions. Pierre Ier, le génie civilisateur de la Moscovie, avait fait reconnaître la mer Caspienne, dont la forme fut dès lors irrévocablement fixée; à l'autre extrémité de l'Asie, les Missionnaires français avaient fourni de nouveaux documents pour la géographie de la Chine et de la Tartarie ; enfin Behring, dans trois voyages successifs ordonnés par Pierre Ier et par Elisabeth (1728, 1729, 1741) , avait complété l'exploration du détroit auquel il a laissé son nom, constaté la proximité de la côte américaine, et découvert la longue chaîne des îles Aléoutes , qui se prolonge en un arc immense de l'un à l'autre continent : Voilà les trois grandes acquisitions géographiques de la première moitié du dix-huitième siècle; et encore l'une d'elles, la nouvelle carte de la mer Caspienne, fut-elle à la disposition de Delisle aussi bien qu'à celle de d'Anville. Pour tout le reste, les publications des voyageurs n'avaient été que d'une importance secondaire, au moins quant aux résultats géographiques. Paul Lucas, de 1699 à 1717, avait exécuté ses trois voyages dans les pays du Levant , dont la géographie n'eut pas à retirer un grand fruit ; Tourne fort, plus instruit, avait vu les parties septentrionales de l'Asie Mineure moins en géographe qu'en botaniste. Pococke, de 1737
* Delisle a revu et retouché en 1723 sa Mappemonde et ses cartes générales de 1700. Les six feuilles de l'Asie de D'Anville ont été mises au jour de 1751 à 1753.