‹ Description historique et géographique de l'Asie Mineure, comprenant les temps anciens, le moyen age et les temps modernes, avec un précis détaillé des voyages qui ont été faits dans la péninsule, depuis l'époque des croisades jusqu'aux temps les plus récents; précédé d'un tableau de l'hstoire géographique de l'Asie, depuis les plus anciens temps jusqu'à nos joursChapitre 56 sur 189 · DE 1754 A 179*2.] VOYAGEURS RUSSES · texte numérisé non relu

DE 1754 A 179*2.] VOYAGEURS RUSSES

Ce grand mouvement dont le foyer principal est en France et en Angleterre, nous le retrouvons non moins actif à l'autre extrémité de l'Europe. Une femme d'un génie peu ordinaire régnait alors sur la Russie. Catherine H avait repris les plans inachevés de Pierre le Grand, impatiente comme lui de voir son immense monarchie au niveau de la civilisation où l'Europe occidentale l'avait devancée. Mais cette monarchie , Catherine elle-même n'en connaissait qu'imparfaitement les vastes provinces. Une de ses premières pensées fut de faire exécuter simultanément dans toute l'étendue de l'Empire une exploration largement organisée. L'Académie Impériale en rédigea le plan et en désigna les membres dans son propre sein. Cette grande exploration collective commença en. 1768 et se prolongea jusqu'en 1774. Les savants chargés de cette mission furent MM. Samuel Gmelin, Pallas, Georgi, Falk, Rytschkow, Lepekhin et Guldenstœdt. Chacun d'eux était le chef d'une expédition distincte à laquelle avaient été adjoints autant d'aides ou d'auxiliaires que l'exigeait une aussi vaste entreprise. MM. Gmelin, Georgi , Falk, Rytsckhow et Lepekhin eurent pour mission principale la description géographique , physique et statistique des diverses provinces de la partie européenne de l'Empire. Pallas , dont le nom est le plus généralement connu chez nous, parce qu'il est le seul des membres de la pléiade scientifique à qui le hasard , plutôt qu'un choix motivé , ait valu l'honneur d'une traduction française, Pallas fut chargé de compléter sur la Sibérie les observations déjà nombreuses qu'y avaient recueillies avant lui Messerschmidt et George Gmelin , père de celui qui faisait partie de la nouvelle expédition. L'exploration des pays Caucasiens fut confiée à Culdenstaedt.

Cette grande expédition de 1768 fait époque dans l'histoire scientifique de l'empire russe, et on voit qu'à plus d'un égard elle se rattache étroitement à l'histoire géographique de l'Asie. Pour la première fois l'isthme caucasien , région si intéressante à tant d'égards , allait être l'objet d'une étude régulière quant à sa structure extérieure , aux productions du sol , à la classification glossographique des populations; et la géographie encore bien incomplète des parties intérieures de la Sibérie allait s'enrichir d'un grand nombre de faits nouveaux. L'impératrice Ca-

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thcrine avait voulu d'ailleurs que la reconnaissance nautique de l'empire marchât de front avec l'exploration des provinces. Des navigateurs russes, également munis des instructions de l'Académie des sciences, exécutèrent dans le môme temps la reconnaissance de plusieurs parties des côtes sibériennes, depuis la grande île que les Russes nomment dans leur langue la Nouvelle- Terre, Novaïa Zemlïa , jusqu'aux rivages de la Mer d'Okhotsk. On doit dire , toutefois , que ces nouvelles reconnaissances ne changèrent notablement ni la forme ni le gisement de la côte septentrionale de l'Asie, dont le contour, aussi bien que la situation en latitude et même en longitude, se montrent déjà sur la carte de D'Anville, sauf quelques modifications de détail à peine sensibles, tels qu'on les retrouve sur les meilleures cartes russes et allemandes de la date la plus récente. La seule adjonction notable est celle de l'archipel nommé la Nouvelle- Sibérie , qui avait été signalé , il est vrai , dès la seconde moitié du dix-septième siècle, mais que depuis lors on avait perdu de vue malgré son peu d'éloignement de la côte -sibérienne , et dont l'existence môme semblait tellement problématique, que D'Anville ne les avait admises ni sur sa carte de Sibérie de 1753, ni sur sa Mappemonde de 1761. N'oublions pas non plus de mentionner parmi les résultats importants des explorations de 1768, les notions aussi étendues qu'instructives recueillies par Pal las sur les nations Mongoles.

Les vingt-cinq ou trente années d'intervalle que remplissent les grands travaux géographiques que nous venons de rappeler, ont ajouté quelques noms nouveaux à la nomenclature déjà si riche des voyageurs au Levant. L'Anglais TVood, en 1750 et 51, a décrit les ruines magnifiques de Tadmor et de Baalbck, et visité, les poèmes d'Homère à la main, le théâtre des combats d'Achille et celui des courses de Ménélas. L'Italien Mariti a donné une bonne relation de l'île de Cypre et du Liban ; Richard Chandler a étudié en antiquaire les vestiges de l'art hellénique dans l'ancienne lonie (1764-66) ; et le célèbre yolney, en qui les regrettables écarts de ce qu'on nommait alors l'esprit philosophique ne doivent faire oublier ni les rares qualités du profond érudit, ni celles du voyageur savant, a parcouru, de 1780 à 1785, l'Egypte et la Syrie, et laissé dans sa précieuse relation non-seulement

1>E 1754 V 1792.] l'KOGllLS DES anglais DANS IJMHî.

un excellent tableau de ces deux pays, niais encore un modèle que ne sauraient trop méditer ceux qui se proposent de visiter les contrées étrangères.

Cependant une autre partie de l'Asie méridionale, l'Inde, voyait dans le même temps s'asseoir et croître silencieusement une puissance qui bientôt allait s'élendre, souveraine absolue, sur la totalité de la Péninsule. Les Anglais, sous la direction de lord Clive, commençaient à sortir de leur rôle obscur de simples marchands, et s'immisçant dans les querelles des princes indigènes, préparaient leurs propres établissements territoriaux. La mémorable journée de Placî (23 juin 1757) en posa les bases. De 1757 à 1766 la Compagnie anglaise avait acquis, à titre de cession ou de conquête, une portion considérable du Bengale. Ses nouvelles possessions au nord du Gange la mirent alors en contact avec un peuple inconnu : ce peuple était celui du Boutan. Le Boutan est uue contrée qui forme, comme région naturelle , la prolongation orientale du Népal ; silué au sud de la grande rangée de l'Himalaïa, que couronne dans cette partie Ténormc pic de Djamalàri, il occupe la portion orientale d'une terrasse élevée qui forme comme un gradin intermédiaire entre les basses plaines du Brâbmapouira et du Gange et la chaîne môme de l'Himalaïa. Les Boutaniens ne ressemblaient à aucuue des populations que les Anglais avaient rencontrées dans la plaine. Leur aspect farouche aussi bien que l'ensemble de leurs traits, les peaux d'animaux dont ils étaient couverts, l'arc et les flèches dont ils étaient armés, tout en eux semblait annoncer un peuple tartare. Ceux-ci , de leur côté, ne tardèrent pas à reconnaître dans les nouveaux ennemis à qui ils avaient affaire des hommes autrement redoutables que les timides Hindous qu'ils avaient |pujours vus fuir devant eux. Le Boutan était soumis à la suprématie du Grand Lama, souverain à la fois spirituel et temporel du Tibet : celui-ci jugea prudent d'interposer sa médiation entre l'autorité britannique et le radjah du Boutan. Un envoyé tibétain descendit à Calcutta, porteur de riches présents consistant en or et en poudre d'or, en musc, en soieries de la Chine et en châles du kachmîr, étoffe précieuse alors presque inconnue en Europe. Lord Hastings, qui venait de succéder à lord Clive dans le gouvernement de l'Inde anglaise , saisit cette II. 7

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occasion d'ouvrir des rapports directs avec le souverain du Tibet. La politique y pouvait trouver des relations profitables; la géographie devait y gagner d'utiles acquisitions. Telle fut l'origine de l'ambassade de Bogie en 1774, et, dix ans plus tard, de celle de Turner. Si ces deux expéditions, qui ne dépassèrent pas la région himalaïenne, n'ont pas donné autant de lumières qu'on l'aurait désiré sur une contrée si rarement visitée par les Européens, elles n'ont pas laissé cependant d'ajouter notablement aux notions anciennement fournies par les Missionnaires. Un voyageur anglais, George Forster , qui n'a de commun que le nom avec l'allemand C Forster qui fut un des compagnons de Cook dans le second voyage autour du monde de 1772 et qui en a donné une relation aussi instructive qu'intéressante, parcourait dans le même temps (1782) quelques-unes des régions les moins visitées de l'Asie intérieure. Parti du Bengale pour gagner l'Europe par terre, Forster prit le chemin du Pendjab, visita le Kachmîr où aucun Européen connu n'avait pénétré depuis Bcruier, traversa le nord de l'Afghanistan, puis le Khoraçân dans toute sa longueur, et gagna la Russie par le sud et l'ouest de la mer Caspienne.

C'est en 1784 que fut fondée la Société Asiatique de Calcutta. Que d'événements qui ont eu un long retentissement dans l'histoire n'ont pas exercé sur la marche de l'esprit humain autant d'influence que celui-ci 1 De cette époque date pour l'Europe une nouvelle ère des études asiatiques. Circonscrites jusque-là dans le cercle des nations sémitiques, — cercle déjà vaste, assurément, mais qui semble bien restreint si on le compare à l'immensité du champ nouveau que se sont ouvert les orientalistes modernes, — ces éludes du monde oriental, appliquées désormais aux langues, aux pays et aux peuples de l'Asie entière , ont remonté à de nouvelles sources de l'histoire primordiale du genre humain. Les idées se sont agrandies en même temps que l'horizon historique ; des rapports jusque-là inaperçus entre les nations de l'Ancien Continent se sont graduellement dévoilés; des données que nul ne soupçonnait sont venues préparer la solution des plus obscurs problèmes que présente la recherche de l'origine des peuples, de la filiation des races et de leurs antiques migrations. A partir de ce moment, les

DE 1754 à 1792.] SOCIÉTÉ ASIATIQUE DE CALCUTTA.

voyages d'exploration dans les diverses contrées de l'Orient ne pouvaient manquer de se ressentir d'une manière plus ou moins directe de cette nouvelle direction que la Société de Calcutta allait imprimer à toutes les études relatives à l'Asie.

L'immense perfectionnement que la grande navigation avait reçu depuis les premiers voyages d'exploration du capitaine Cook portait aussi ses fruits pour la géographie des parties du continent asiatique que baigne leCrand Oréan. Cook lui-même, en 1778, lors de son troisième voyage , avait pénétré dans le Détroit de Behring et touché à quelques points de la côte orientale du Kamtchatka, dont une expédition ordonnée par Catherine Il et placée sous la direction du commodore Billings allait bientôt après opérer une reconnaissance plus étendue. Neuf ans • après Cook , notre infortuné compatriote La Pèrouse traversa la chaîne des Kouriles, qui se prolonge» entre la pointe australe du Kamtchatka et la plus septentrionale des îles du Japon , pénétra le premier dans la mer intérieure comprise entre le Japon et la côte mandchoue , prolongea toute l'étendue de cette dernière côte jusqu'à peu de distance de l'embouchure de l'Amour, et remplit la plus forte lacune qui fût resiée sur cette partie de la carte de D'Anville, en dessinant le contour exact de ce qu'il nomma la Manche de Tartarie et celui de la grande île de Tarakaï. Enfin, en 1795 et 96, le navigateur anglais Broughton perfectionna notablement l'hydrographie des parages plus méridionaux où s'étendent les îles Lieou-Khieou et Formosc.

Un des compagnons de voyage de La Pérouse, choisi pour apporter en France des nouvelles de l'expédition , s'en était séparé à la relâche du Kamtchatka. Le retour de M. Lesseps, qui eut lieu par terre en traversant la Sibérie dans toute sa longueur (1787) , nous a valu sur cette vaste contrée une intéressante relation de plus. Dans le même temps, trois naturalistes eurent successivement mission de l'Académie de Saint-Pétersbourg d'explorer la région de l'Altaï pour en étudier de nouveau les minéraux et les plantes, Patrin en 1781 , Schangin en 1786, Sievers en 1790. C'est au précieux Recueil dans lequel Pallas a consigné une foule de notices sur la géographie et l'histoire naturelle des contrées du Nord (0 que nous devons la con-

» Nordische Beytrœge, 1781-1706; 7 vol. in-8.

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naissance de ces utiles relations, entre un grand nombre d'autres non moins intéressantes pour l'histoire géographique des parties asiatiques de l'empire russe.

Nous voudrions conserver à ce rapide tableau une unité de dessin qui nous échappe trop souvent, obligés que nous sommes d'embrasser constamment du regard l'étendue entière de l'Asie et d'y signaler les voyages qui s'y exécutent simultanément à d'immenses distances ; sans autre liaison entre eux que leur commun résultat, le perfectionnement de la géographie asiatique. Ainsi l'ordre des dates nous transporte ici , des rivages de l'Océan Oriental et des gorges sauvages de l'Altaï , aux bords riants de la mer Égée. Dans ce temps, en effet, les terres classiques de cette autre extrémité du Continent étaient le théâtre de courses et de recherches dont les résultats forment une époque intéressante dans les explorations de l'Asie occidentale. M. le comte de Choimd-Gouftier , ambassadeur de la Cour de France près du Grand-Seigneur, avait porté au Levant un goût éclairé pour les arts et pour les recherches de géographie classique auquel l'Europe est redevable de la belle publication connue sous le titre de Voyage Pittoresque de la Grèce. Le Voyage à l'Hellespont de Lechevalier , et le Voyage dans la Troade du même auteur, se rattachent aussi à cette ambassade. Ce dernier ouvrage, dans lequel Lechevalier, fort d'une longue et minutieuse étude de la plaine de Troie , mettait dans tout son jour l'exactitude admirable d'Homère dans les descriptions topographiques de l'Iliade , devint l'occasion d'une polémique dont s'émut l'Europe savante , et d'où sont sortis plusieurs ouvrages qui ont survécu à l'occasion fortuite qui les fit naître. A la même époque, de 1781 à 1790, un ecclésiastique français, habile dans les applications pratiques de l'astronomie, M. Joseph Beauchamp, mettait à profit son séjour dans les provinces les plus orientales de la Turquie d'Asie pour perfectionner, par des relèvements exacts et de nombreuses observations astronomiques, nos cartes des pays arrosés par la partie inférieure du cours de l'Euphrate. Un voyage que M. Beauchamp eut plus tard (1797) occasion de faire à Trébizondc a eu des résultats encore plus importants pour la géographie des côtes méridionales de la mer Noire.

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