BE 1793 A 1800.1 VOYACES AU LEVANT ET DANS LA PERSE
Nous sommes arrivés à une de ces grandes catastrophes Dei793àisoo. de l'histoire destinées à exercer une profonde influence sur l'avenir de l'Humanité. La Révolution française n'a pas seulement changé la face politique de l'Europe : son action s'est fait sentir dans les relations de l'Europe avec le reste du Monde. De nouveaux intérêts ont fait rechercher de nouvelles alliances, ou sont devenus l'occasion plus ou moins prochaine d'événements et d'entreprises dont nous ressentons, aujourd'hui encore, les contre-coups éloignés. Amis ou hostiles, ces événements et ces entreprises ont amené de nouveaux rapports avec des pays jusque-là peu connus , et de ces rapports devenus tout à la fois et plus fréquents et plus intimes qu'ils no l'avaient été auparavant sont sorties des notions plus étendues dont le domaine de la science s'est enrichi. C'est surtout à l'Asie que ces remarques s'appliquent. En Asie, depuis cinquante ans, les intérêts politiques ont été le mobile, quelquefois patent, plus souvent secret, d'une partie des voyages qui ont le plus contribué à en perfectionner la géographie.
La mission de nos compatriotes Olivier et Bruguière en Turquie et en Perse , de 1792 à 1798 , est la première qui se rattache à ce nouvel ordre d'événements. Bien que les intérêts de la géographie et du commerce en eussent été originairement les seuls mobiles, ceux de la politique, dans les graves circonstances où l'on se trouvait alors, ne pouvaient pas y demeurer étrangers. Quelles qu'aient été, au surplus, les instructions données aux deux voyageurs, ils ne restèrent pas au-dessous de leur mission, à laquelle nous devons une relation excellente, rédigée par Olivier, de l'Asie Mineure , de la Perse et du nord de la Syrie. L'Angleterre, à la même époque, cherchait par l'envoi d'une ambassade solennelle à s'ouvrir en Chine un nouveau débouché commercial. Cette ambassade, confiée à lord Aîacarlney (1792-94) a donné naissance à quatre relations distinctes, remarquables à divers titres. Bien que nos connaissances sur la Chine avant cette ambassade fussent loin d'être aussi bornées que les rédacteurs de ces relations semblent le croire, et que les nouvelles lumières qu'elles nous ont fournies n'aient pas à beaucoup près le degré d'importance qu'ils paraissent y attacher, il est néanmoins juste de dire qu'on doit
ASIE
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à cette mission plus d'une information utile. Une ambassade néerlandaise confiée à M. Titsinyh, et qui abordait en Chine au moment où lord Macartney quittait le Céleste Empire, serait restée à cet égard , malgré la relation qu'en a donnée M. fan Braam , fort au-dessous de la mission de lord Macartney, si un jeune français, M. De Guignes, fils du célèbre auteur de l'Histoire des Huns, ne s'était fait attacher à cette mission commerciale, qui devint l'occasion d'un bon ouvrage sur la Chine publié quatorze ans plus tard sous le titre de Voyage à Péking.
Cependant, la Société de Calcutta se livrait avec ardeur aux recherches qui avaient été le but de sa fondation. L'Inde et ses antiquités, sa géographie et ses populations, étaient étudiées avec plus de suite et d'ensemble qu'elles n'avaient pu l'être à aucune époque. Le sanskrit, cette langue aujourd'hui éteinte qui fut autrefois celle du culte de Bràhma et des traditions primordiales de la race hindoue , et dans lequel on entrevoyait déjà avec étonnement quelques-uns des rapports aujourd'hui bien établis qui en montrent la parenté directe avec la presque totalité des langues parlées en Europe, le sanskrit était surtout l'objet d'investigations assidues. Déjà six volumes des Mémoires de la Société, qui avaient été mis au jour depuis 1788, annonçaient au monde savant ce que cette suite précieuse devait devenir bientôt, une mine d'inestimables documents pour la connaissance physique , géographique, ethnologique et philosophique de l'Hin- * doustan et des contrées adjacentes. En même temps , une foule de voyageurs anglais, appelés dans l'Inde où s'étendait de plus en plus leur domination nationale, soit par des intérêts de commerce, soit par le service militaire, soit par un simple mobile de curiosité ou par le mobile plus noble des intérêts de la science, commençaient déjà à sillonner la Péninsule et augmentaient chaque jour la masse des matériaux propres à en compléter la description. Parmi ces ouvrages qui appartiennent à la fin du dix-huitième siècle et à l'ouverture du dix-neuvième, il faut mettre au premier rang celui de George Buchanan, qui donna trois volumes pleins de renseignements substantiels sur le Maïssour et les cantons avoisinanls, dans le sud de la Péninsule. Le lieutenant Mac Clucr, de 1787 à 1790, en avait relevé, par ordre de l'amirauté anglaise, une partie de la côte occidentale, vers le
de 1793 a 1800]
1NDK. CAUCASE.
Goudjérât et les bouches du Sindh. Kirkpatrick, eu 1793, donna les premières notions que l'on ait eues sur le .Népal depuis celles des anciens Missionnaires qui en avaient traversé les profondes vallées pour se rendre au Tibet. Trois ans plus tard, en 1796, Hardwicke remonta le Cange dans un but d'exploration scientifique; mais il ne put s'avancer au delà de S'rinagàra, au pied des premières montagnes qui recèlent les sources du lleuve. La seule comparaison des deux éditions extrêmes du beau Mémoire de Rennell sur sa Carte de l'Hindoustan , la première de 1783 et la dernière de 1793, montre quels progrès, dans cet intervalle de dix années, la géographie de l'Inde avait faits en Europe. Une mission à la fois politique et commerciale envoyée en 1795 par le gouverneur-général de l'Inde anglaise au gouvernement birman, nous a valu sur l'Arakan , le Pégou et le pays d'Ava, encore si peu connus, l'intéressante relation du chef de l'ambassade , le major Symes , et plus tard celle de Hiram Cox , qui vint en 1796 exercer à Ramgoun les fonctions de résident britannique. Notons encore les relations de H hite, de Percival et surtout celle de Cordiner sur Ceylan, auxquelles il faut ajouter quelques recherches d'antiquités du capitaine Mac- Kenzie , premiers fruits que recueillit la géographie du changement de domination de cette île célèbre , qui était passée en 1796 des mains des Néerlandais dans celles de l'Angleterre.
Nous ne sortirons pas du dix-huitième siècle , où nous ont longtemps retenus tant de productions utiles à l'avancement de la géographie asiatique, pour entrer dans le dix-neuvième où nous attendent des travaux plus nombreux encore et plus importants , sans mentionner plusieurs voyages intéressants exécutés dans la région du Caucase. La curiosité est puissamment excitée par tout ce qui se rapporte à cet isthme montagneux , d'un aspect si grandiose et d'un si difficile abord. Une excursion anonyme faite en 1781 de Mozdok dans quelques-unes des vallées centrales du Caucase nous a été conservée par Pallas, dans son Recueil de matériaux pour la connaissance du Nord; c'est aussi dans la même Collection que se trouve la relation XEngelmann, chef de l'escorte qui accompagnait une mission russe envoyée en Perse dans l'année 1785. Cette relation ajoute quelque chose aux notions que Guldeustœdt avait recueillies ,
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quinze ans auparavant, sur les hautes vallées du massif central. Celle de l'allemand Rcinegg , qui parcourut en 1790 le Caucase occidental, eût été plus Fructueuse pour l'élude de ces contrées si elle eût été livrée à Timpressiou dans un état moins imparfait. PaUas lui-même, qui après l'achèvement dé son premier voyage était venu habiter la Kriniée, où la munificence de sa souveraine lui avait ménagé une agréable retraite, sollicité par l'irrésistible besoin qu'éprouvent certaines natures d'échapper au repos qui leur pèse, entreprit en 1793 une longue excursion dans les steppes qui bordent au nord la ligne du Caucase et dans les vallées supérieures du Kouban. Enfin deux voyages également intéressants par leurs résultats, quoique fort différents par leur caractère, ceux du naturaliste Marschall de Bieberstein et du savant antiquaire polonais Jean Potocki , signalent les dernières années du siècle. Le comte Potocki a consacré sa vie et sa fortune à d'importants travaux sur les antiquités slaves et les origines de sa patrie -, son voyage dans les steppes du Caucase eut pour objet la recherche de quelquesuns des anneaux qui rattachent les origines de l'ancienne Sarmatie aux régions de l'Orient. M. de Potocki écrivit dans notre langue-, et parmi les titres qui le recommandent à notre attention, ce n'est pas un des moindres d'avoir eu pour éditeur un des savants les plus justement célèbres de l'Europe moderne CO. ioe siècle. Le voyage officiel d'Olivier et de Bruguière à la cour de Perse De 1801 a 1815. avait vivement alarmé le cabinet de Londres; ces alarmes se renouvelèrent, plus vives encore et peut-être mieux fondées , lorsqu'un rapprochement aussi soudain qu'inattendu entre Paul 1er et le héros qui venait de saisir d'une main si ferme le gouvernail de la France , donna lieu à tant de suppositions sur les projets combinés de Bonaparte et du tzar à l'égard de l'Orient. Quelque gigantesque que fût le plan d'une invasion de l'Inde anglaise par le centre de l'Asie, ce plan n'avait rien qui dépassât ce que l'on connaissait du génie audacieux du Premier Consul et de
' Le Voyage du comte Potocki aux steppes du Caucase n'a été imprimé qu'en 1820 à Paris, par les soins de M. Klaproth , qui a fait réimprimer à la suite de cette édition Je meilleur des ouvrages de l'auteur, V Histoire primitive des peuples de la Russie.