‹ Description historique et géographique de l'Asie Mineure, comprenant les temps anciens, le moyen age et les temps modernes, avec un précis détaillé des voyages qui ont été faits dans la péninsule, depuis l'époque des croisades jusqu'aux temps les plus récents; précédé d'un tableau de l'hstoire géographique de l'Asie, depuis les plus anciens temps jusqu'à nos joursChapitre 61 sur 189 · DE 1801 A 1815.] CAUCASE. ASIE MINEURE. ARABIE · texte numérisé non relu

DE 1801 A 1815.] CAUCASE. ASIE MINEURE. ARABIE

large part, il en est trois qui tiennent un rang éminent dans l'histoire géographique de cette époque : c'est l'allemand Seetzen, l'espagnol Badia et le suisse Burckhardt. Tous les trois appartiennent à l'Asie occidentale. Les lettres de Seetzen (1806- 1810) promettaient de précieuses notions sur la Syrie et sur l'Arabie, et l'on ne saurait trop déplorer que sa triste fin ait privé l'Europe des journaux où il les avait consignées. Badia , qui s'est plu à déguiser son nom véritable et son origine sous le nom emprunté tfAly-Bey el-4bassi , a perfectionné par de bonnes observations la géographie de quelques points de l'Arabie occidentale et de l'Asie Mineure; et Burckhardt, dont le but principal était de visiter la Nubie , n'en a pas moins fourni sur la Syrie des notes indispensables à consulter pour la connaissance des pays compris entre Halep et la Mekke.

Le noir génie de la Guerre qui pendant vingt ans a secoué surDei8i6ài845. l'Europe ses torches incendiaires, est enfin enchaîné ; la Paix au front rayonnant, entourée du bienfaisant essaim que forment sur ses pas les lettres et les arts, les sciences , le commerce et l'industrie, verse son baume réparateur sur nos plaies saignantes, sèche les larmes, éteint les haines, confond dans une généreuse fraternité les peuples, tourna tour vainqueurs et vaincus , qu'avaient si longtemps divisés des passions furieuses, et leur prépare , après des maux communs , une commune prospérité. La pacification générale de 1815 marque incontestablement une nouvelle ère dans l'existence intellectuelle d'une partie des nations de l'Europe, aussi bien que dans leur existence politique. La dévorante activité que vingt années de guerre universelle avaient imprimée à l'esprit humain, changeant alors d'objet et d'aliment, se tourne tout entière vers les nobles travaux de l'intelligence et les hardies spéculations du commerce. Les recherches et les découvertes qui depuis un quart de siècle avaient eu lieu en Angleterre dans le champ de la littérature asiatique se répandirent alors et devinrent en peu de temps communes à l'Europe entière. Cultivé dans un terrain

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j)lus large et fécondé par le concours d'une nouvelle génération de travailleurs, qui lui communiqueront en quelque sorte la séve dont eux-mêmes sont remplis, l'arbre y portera bientôt de nouveaux fruits, et des mains habiles sauront y greffer des pousses nouvelles. En môme temps une foule d'hommes actifs, entreprenants, à l'imagination aventureuse, impatients de franchir les barrières dans lesquelles le continent européen avait été longtemps emprisonné, s'élancent vers tous les points du Globe avec une incroyable ardeur. Quelques-uns, victimes des réactions politiques, vont chercher sur les plages étrangères un asile que leur refuse leur patrie, où ils rapporteront plus tard * le tribut de leurs observations. À aucune époque, peut-être, un aussi grand nombre de voyageurs n'avait sillonné dans tous les sens les mers et les continents. L'Asie, en particulier, en a vu depuis trente ans une quantité presque innombrable. Kt dans cette multitude de voyageurs qui en ont visité à peu près toutes les parties, mais qui ont afflué surtout vers la région méridionale, maintenant exclusivement soumise à l'influence britannique et où les communications sont aussi plus faciles , il en est un très-grand nombre de fort remarquables par l'étendue des recherches et la précision des résultats. On pourrait dire presque sans exagération que si la totalité des découvertes antérieures était anéantie, et que nous eussions seulement celles qui ont eu lieu dans les trente dernières années, l'ensemble de nos connaissances sur toutes les contrées de l'Asie, la Chine exceptée , s'en ressentirait à peine.

Nous faisons une exception pour la Chine, parce que l'accès a continué jusqu'à présent d'en être rigoureusement interdit aux voyageurs étrangers, et que des relations publiées par des hommes qui de tout le sol chinois n'ont vu que Canton , ou tout au plus Péking à l'autre extrémité de l'empire, ne sauraient tenir lieu de celles que nous ont données dansls dernier siècle les Missionnaires qui en ont parcouru les provinces et levé la carte. Le gouvernement anglais essaya vainement en 1816 de reprendre les négociations que n'avait pu faire réussir l'ambassade de lord Macartney; celle de lord Âmherst , dont nous avons deux relations , n'a pas eu un meilleur résultat. Grâce à l'exploration de quelques parties du golfe de Pé-tché-li, où jus-

ht 1816 A 1845.] TRAVAI'X I>ES HOLLANDAIS SIR î/aSIE ORIENT. US

qu'alors aucun bâtiment européen n'avait pénétré, et à la reconnaissance de la côte occidentale de la Korée ainsi que de quelques-unes des îles de Lieou-Khieou, cette expédition n'a cependant pas été stérile pour la géographie. La mission russe qui s'est rendue à Péking en 1820 et dont M. Timkovski, qui en avait la direction , a donné l'historique , présente moins de renseignements nouveaux sur la Chine proprement dite que sur la Mongolie. Entre plusieurs autres relations d'une moindre importance, nous nous bornerons à mentionner celles d'un missionnaire d'origine prussienne, M. Karl Gutzlaff, lesquelles ne fournissent néanmoins de notions dignes d'intérêt que sur quelques points du littoral. Peut-être les événements récents auxquels ont donné lieu les différents survenus entre la Chine et la Compagnie anglaise des Indes Orientales, sont-ils destinés à opérer tôt ou tard dans la politique du gouvernement chinois à l'égard des Européens un changement qui ne pourrait qu'être grandement profitable à nos connaissances sur l'Asie orientale.

Si jusqu'à ce jour le gouvernement chinois n'a ouvert aux Européens que deux points de son immense empire, d'un côté Pcking, où la Russie entretient un collège déjeunes de langues, de l'autre Canton, seul port où les vaisseaux étrangers puissent aborder*, si les Missionnaires catholiques qu'il tolère encore dans quelques-unes de ses provinces y sont l'objet d'une active surveillance et de restrictions gênantes, le gouvernement japonais, encore plus absolu dans son interdiction, n'ouvre au commerce étranger qu'un seul de ses ports , et n'y reçoit , nous le savons , qu'un seul peuple européen , les Hollandais. Cette faveur exclusive dont ceux-ci jouissent à Nagasaki depuis bientôt un siècle et demi ne nous avait valu de leur part , jusqu'à ces derniers temps, aucun ouvrage important pour la connaissance d'un pays sur lequel eux seuls étaient cependant à même de recueillir quelques notions : Kœmpfer était allemand, et Thunberg suédois ; et c'est en se joignant aux ambassades que de temps à autre le gouvernement néerlandais envoie à lédo , qu'ils avaient pu recueillir les données sur lesquelles se fondent leurs relations. Mais la Hollande se rachète enfin du trop long silence dont l'Europe savante était en droit de lui faire un re- II. 8

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proche. Nous avons mentionné précédemment les intéressants ouvrages publiés depuis le commencement du siècle actuel sur les manuscrits de M. Tilsingb ; trois autres Hollandais, MM. Mey- Un s Fischer et Doeff ont aussi donné sur le Japon, de 1830 à 1833, des écrits remarquables, fruit de leurs observations personnelles. Ces écrits n'ont été eux-mêmes que les précurseurs d'un ouvrage capital, qui doit effacer tous ceux qui l'ont précédé. Un savant médecin allemand, M. Siebold, qui a passé sept années au comptoir de Nagasaki , où il a réuni une collection plus riche encore que celle de M. Titsingh , publia, aussitôt son retour en Europe, une série de monographies d'une extrême importance; et ces traités partiels, que leur auteur coordonne en ce moment dans un grand ouvrage d'ensemble sous les auspices du roi des Pays-Bas, composeront bientôt une des plus belles publications dont aucune contrée de l'Asie ait été l'objet. Il faut aussi reporter au gouvernement Néerlandais l'honneur des importants travaux géographiques que M. le baron Z>erfelden de Hinderstein publie sur l'Archipel Asiatique, dont la géographie s'est d'ailleurs enrichie d'un grand nombre de renseignements partiels fournis par les navigateurs.

Sans être, comme la Chine et le Japon, directement interdites à la curiosité européenne , les diverses contrées comprises dans la péninsule Trans-Cangétique n'en sont pas moins restées jusqu'à présent, nonobstant quelques relations anciennes que nous avons précédemment énumérécs, au nombre des pays les moins connus de l'Asie. Les hautes montagnes qui défendent l'intérieur de la péninsule, les vastes forêts qui la couvrent, les tribus barbares qui l'habitent, en ont repoussé les plus hardis voyageurs, et ont lassé jusqu'à la constance des Missionnaires. Les parties littorales sont les seules sur lesquelles nous ayons quelques notions; les ténèbres épaisses dont le reste est enveloppé sont à peine sillonnées çà et là de quelques lueurs incertaines, qu'y jettent les vagues indications des livres chinois ou les rapports souvent contradictoires recueillis par les voyageurs.

Nous pouvons espérer , cependant , pour un avenir peu éloigné, des connaissances plus précises et plus étendues sur quelques parties au moins de cette grande région. Des événe-

DE 1816 â 1845.] RELATIONS RÉCENT. SUR LA PÉN1NS. TRANS-CANGÉT. 115

ments d'une date peu ancienne (1824) ont procuré aux Anglais des établissements territoriaux d'une assez grande étendue sur plusieurs points de la côte occidentale ; et si les obstacles qui jusqu'à ce jour ont ferme aux Européens l'accès des contrées intérieures ne sont pas au-dessus des forces humaines, nous pouvons être certains qu'ils seront surmontés par l'infatigable curiosité de cette nation exploratrice. Déjà, quelques années avant ces événements, une ambassade conduite par M. /. Crawfurd s'était rendue à Siam et dans.la Cochinchine pour y nouer des relations de commerce (1821) ; le peu de besoins et la médiocrité des éléments d'échange de ces deux pays ont rendu cette mission sans résultat. Elle nous a néanmoins valu deux nouvelles relations qui prendront utilement place à côté des relations anciennes du P. Tachard, celle de M. Crawfurd luimême, et celle du médecin de l'ambassade, M. G. Finlayson. Le même M. Crawfurd a été chargé , cinq ans plus tard, après la conclusion du traité qui avait mis fin à la guerre avec les Birmans, d'aller à la cour d'Ava sceller par une ambassade solennelle les nouveaux rapports établis entre le souverain birman et la nation britannique. La relation officielle de cette mission a été aussi rendue publique , et elle ajoute beaucoup à ce que le major Symes nous avait appris, trente ans auparavant, sur le même empire.

Nous pourrions citer un grand nombre de noms d'un ordre secondaire. Les Missionnaires qui bravent encore dans la Cochinchine et au Tunkin les persécutions et les supplices nous donnent fréquemment sur ces deux royaumes et sur les contrées voisines d'intéressantes notices de détail 5 d'autres renseignements en grand nombre sont fournis par les voyageurs qui touchent accidentellement à quelque point de la Péninsule. Nous ne devons pas oublier le beau travail hydrographique exécuté en 1831 sur la côte delà Cochinchine par les officiers de la marine française, sous la direction du capitaine Laplace. Dans la région montagneuse du nord-ouest, où la presqu'île Trans- Ganpétique confine à la fois au Tibet, au Boutan et aux provinces orientales de l'Inde britannique, les ingénieurs anglais ont déjà exploré des pays absolument inconnus d'une assez grande étendue , et on leur doit d'avoir enfin levé les doutes

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que l'on conservait encore sur la direction que prennent dans la partie inférieure de leur cours plusieurs des rivières qui ont leur source dans le haut Tibet.

L'Inde, où nous pénétrons par la vallée du Brahmapoutre, fait succéder tout à coup à une pénurie de documents géographiques qui va trop souvent jusqu'à l'indigence , une richesse qui touche presque à la profusion. Cent pages ne suffiraient pas à la simple énumération des noms à qui une publication plus ou moins importante a conquis, depuis trente ans, le droit de prendre rang parmi les voyageurs de l'Inde. Et si dans cette foule de noms, anglais pour la plupart, il en est un grand nombre sur lesquels la science n'arrêtera pas son regard , il en est beaucoup aussi qui ont notablement servi à perfectionner la géographie et l'ethnographie de la Péninsule , et quelques-uns se placent honorablement au rang des voyageurs savants qui ont le plus contribué à l'avancement de nos connaissances générales sur la configuration de l'Asie et sur la physique du Globe. Parmi ceux qui sans prétendre à celte place éminente se distinguent cependant de la foule des simples touristes, il faut citer d'abord le vénérable Reginald Hebery dignitaire du clergé anglican, que ses fonctions évangéliques , et plus encore la propension de son caractère, mirent pendant trois années (1824- 1826) en contact intime avec la population hindoue, dont il étudia dans toutes les classes les mœurs, les croyances, l'état civil et les habitudes. Le major Tod et M. John Malcolm sont connus de l'Europe savante , le premier par son Histoire du Radjasthan et diverses recherches sur les antiquités hindoues, le second par son excellent Mémoire sur l'Inde Centrale et par d'importants travaux historiques sur la Péninsule. Déjà nous avons eu à citer de lui une Histoire de la Perse, qui seule aurait suffi pour assurer à son auteur un rang élevé dans la littérature historique de l'Asie. Nous ne pouvons pas entrer dans le détail où nous entraînerait l'indication des ouvrages purement historiques relatifs à l'Inde ; néanmoins nous devons citer encore , à raison de leur importance pour les études générales, l'Histoire du Hindoustan par M. Mounlstuart Elphinstone, et le savant commentaire que M. Troyer a joint à sa traduction de l'Histoire sanskrite des rois du Kachmîr. Les Mémoires de la Société de

DE 1816 A 1845.] TRAVAUX RÉCENTS SUR l'iKDE.

Calcutta sont devenus (Tannée en année un répertoire toujours plus riche et plus varié de voyages scientifiques et de profondes recherches sur les langues, les religions , la littérature et l'organisation civile des populations de l'Hindoustan. D'autres sociétés savantes se sont organisées sur différents points de l'Inde à l'exemple de la Société du Bengale , et rivalisent avec celle-ci d'effi rts et d'activité pour l'éclaircissement des nombreuses questions que cette grande région présente encore aux médiations du philologue , de l'historien et du philosophe. N'oublions pas , dans cet aperçu des travaux relatifs à l'Inde qui présentent un caractère de généralité , l'immense triangulation que la Compagnie a fait exécuter depuis le cap Comorin jusqu'à rilimalaïa pour servir de base à la grande carte de l'Hindoustan, un des plus beaux monuments chorographiques , et certainement le plus vaste , dont aucun peuple se puisse glorifier. Le nom de MM. Lambton et Everest se rattache honorablement à ce travail gigantesque, digne complément de la belle suite de cartes hydrographiques publiées par le bureau de l'Amirauté de Londres et par le dépôt français de la Marine sur l'ensemble des mers orientales. La géographie de l'île de Ceylan s'est enrichie , dans la période que nous parcourons , des ouvrages de Davy et de Bennett, indépendamment d'une série de positions astronomiquement fixées par M. Templeton; et nous pourrions encore citer , comme se rattachant à l'Inde , outre les relèvements hydrographiques exécutés par Moresby, de 1834 à 1836, dans cette longue chaîne d'îlots d'une disposition si remarquable que l'on nomme l'Archipel des Maldives, un certain nombre d'autres travaux intéressants sur cet archipel singulier, qui ne nous était connu que par la vieille relation de notre compatriote Pyrard.

Mais c'est à l'extrémité septentrionale de l'Hindoustan , dans la région alpine del'Himalaïa, qu'ont eu lieu depuis 1815 les explorations et les travaux scientifiques les plus nombreux , les plus suivis, ceux dont les résultats , en môme temps qu'ils excitaient au plus haut point l'attention des savants , ont été plus particulièrement de nature à captiver l'intérêt général et à frapper Pimaginalion.

Les voyages de Colcbrooke et de Webb aux sources du Gange

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en 1808, ceux de Moorcroft au plateau de Ladak et de Fraser aux sources de la Djemna de 1812 à 1814, avaient confirmé par un grand nombre de faits et d'inductions ce que l'on savait déjà de la très-grande élévation des monts Himalaïa. Néanmoins aucun de ces trois voyageurs, faute des instruments nécessaires, n'avait fait à cet égard d'observations précises ; et les résultats approximatifs que les savants de Calcutta se croyaient fondés à admettre parurent tellement prodigieux, tellement hors de proportion à certains égards avec d'autres faits avérés relatifs au relief du Globe , qu'une détermination rigoureuse des hauteurs contestées devenait indispensable. Ce fut, en 1816, l'objet spécial des nouvelles expéditions de MM. Webb, Hodgson et Herbert. Ces expéditions, comme les précédentes, furent dirigées vers la haute région où le Gange, le Selledje, le Sindh et le Tzangbo-tchou ou Brahmapoutra , si dilférents dans leur cours originairement dirigé vers les quatre points de l'horizon, ont leur source presque commune : — singulier phénomène de géographie naturelle , que les Brahmanes du vieil Hindoustan consacrèrent dans leurs mythes religieux. Le doute ne fut plus possible après les mesures hypsométriques des trois observateurs; il fut dès lors constaté que le massif himalaïen est de toutes les montagnes du Globe — de toutes celles au moins que l'homme a mesurées — le plus élevé au-dessus de l'Océan. Un grand nombre de passes conduisant des plaines cultivées aux gradins du plateau ont une élévation supérieure au sommet du mont Blanc, le point culminant des Alpes-, et ces passes elles-mêmes, où Ton trouve encore les traces de la présence de l'homme, sont dominées par d s pics dont le front perdu dans les nues et couronné de glaces éternelles atteint une hauteur de 20 à 25.000 pieds. Aucun des sommets qui surmonte en Amérique la gigantesque chaîne des Cordillères n'arrive à cet énorme chiffre; les plus hauts glaciers de nos Pyrénées , transportés par de modernes Titans sur les pics les plus élevés des Alpes, donneraient à peine une idée de ces colosses de l'Himalaïa.

Plus d'un fait important était acquis à la science-, mais l'exploration géographique de ce massif presque inaccessible était loin d'être complète. On avait à peine examiné les vallées supérieures; le revers septentrional, et le pays qui de là s'étend

de 1816 a 1845.]

HIMALAÏA.

vers le nord et le nord-ouest, étaient encore à reconnaître. Une muraille de granit et déglace, déchirée seulement par les Assures à travers lesquelles se précipitent les fleuves qui vont plus loin arroser d'un cours tranquille les plaines unies du nord de la Péninsule; une suite de rudes vallées profondément encaissées entre des montagnes à pic-, un climat polaire sous la latitude de la Syrie-, des pays sans chemins frayés, où de nouvelles privations-, où de nouveaux périls attendent à chaque pas celui qui ose affronter ces contrées sauvages , tout semblait défier les efforts des explorateurs : la volonté se roidit contre les obstacles ; l'ardeur sembla s'accroître avec les difficultés. Depuis 1817 jusqu'en 1829 les tentatives se succédèrent presque sans interruption, et chaque nouvelle expédition ajouta quelque chose aux résultats des expéditions précédentes. MM. Hogdson et Herbert, rentrés dans la lice, les trois frères Gérard, qui tous trois ont péri à la lâche , Moorcroft, qui déjà s'était signalé par un précédent voyage , et qui devait trouver dans celui-ci une fin malheureuse, Trebeck, compagnon de Moorcroft et comme lui victime des fatigues et du climat, William Franklin, Lloyd, Johnson, athlètes nouveaux dignes de leurs prédécesseurs, figurent tour à tour dans cette périlleuse croisade de la Science contre la Nature. La région ainsi explorée et décrite ne forme qu'un point peu étendu sur la carte d'Asie ; mais ce point est un des plus importants pour la solution des grands problèmes de la géographie physique. C'est le nœud d'où semblent rayonner, au sud-est par le Népal , à l'ouest par le nord de l'Iran , à l'est entre le Tibet et la Tartarie, au nord vers Kachgar et l'Altaï, les grandes chaînes de montagnes qui forment comme la charpente de l'Asie, et qui enveloppent, entre les sources du Gange et le nord de la Chine, le renflement central que l'on a nommé le Grand Plateau.

Parmi ces noms dont s'honore l'Angleterre savante, vient se placer un nom — et ce n'est pas le moins glorieux — qui appartient à la France : c'est celui de fictor Jacquemont. Victor Jacquemont explora comme naturaliste de 1828 à 1832 , au nom de notre Muséum d'Histoire naturelle, le haut Hindoustan et la partie occidentale de l'Himalaïa jusqu'au Kachmîr. Aux éludes géologiques et botaniques qui faisaient l'objet essentiel de sa

Atslt.

[ 19e SIÈCLE

mission , Jacquemont a su joindre une foule d'observations d'un autre genre , non moins précieuses pour qui cherche dans les relations des voyageurs les éléments de la connaissance des peuples. Chez lui la grâce de l'esprit n'avait pas souffert du contact sévère de la science. Tout à tour naturaliste profond et piquant narrateur, trouvant dans l'inépuisable fonds de sa gaité toute française un auxiliaire fidèle contre les fatigues et les périls du voyage, éminemment doué de celte philosophie pratique — la bonne et vraie philosophie— qui sait s'accommoder au temps, aux circonstances et aux hommes, Jacquemont est du nombre de ces trop rares voyageurs également recherchés des savants et des gens du monde. On aime sa personne autant qu'on s'intéresse à ses travaux; et lorsqu'une mort imprévue vient briser tout à coup cette existence toute pleine de séve et d'avenir, chacun se prend à pleurer en lui un compagnon, un ami. Plusieurs autres de nos compatriotes réclament aussi une place honorable parmi les modernes explorateurs de la terre des Brahmanes. M. Théroulde a récemment parcouru le nord de l'Inde à la recherche des monuments de la littérature indigène ; M. Théodore Pavie en a rapporté des impressions qu'un style chaudement pittoresque sait faire partager au lecteur. Un jeune orientaliste, le Dr G. Robert, a publié quelques fragments qui feraient désirer une narration plus ample, et les Souvenirs de M. Adolphe Delessert ne seront pas sans fruit pour les sciences naturelles.

Plusieurs des intrépides explorateurs qui depuis 1816 ont remonté le Gange et franchi la barrière qui de ce côté ferme l'Hindoustan, visitèrent, nous l'avons dit, la longue vallée que traverse l'Indus dans la première partie de son cours, avant qu'il atteigne la frontière du Kachmîr. Cette vallée du haut Indus est regardée comme appartenant au Tibet : c'est la seule portion de cette dernière contrée sur laquelle nous ayons eu quelques notions depuis l'ambassade de Turner. Moorcrofl, lors de sa seconde expédition, y rencontra un voyageur hongrois non moins remarquable par l'excentricité de son caractère que par la singularité de son genre de vie : c'était Csoma de Kôrôs. M. Csoma avait quitté sa patrie dans le seul but d'aller chercher le berceau de sa nation jusqu'au cœur

Tiuti.

de l'Asie, où il espérait en retrouver des traces. Sans appui d'aucune sorte, car il n'avait fait part de son dessein à personne, sans argent pour le voyage, sans connaître le premier mot des langues de l'Orient, M. Csoma ne s'en était pas moins mis en route avec la ferme croyance du succès , confiant dans la Providence pour subvenir à ses faibles besoins de chaque jour, et dans sa ferme volonté pour surmonter tous les obstacles. Il avait ainsi visité l'Égypte, parcouru la Mésopotamie, traversé la Perse, l'Afghanistan et la Bactriane, et était arrivé en 1822 dans le Tibet occidental. Là il crut avoir atteint le but de sa

recherche. Il s'établit à demeure dans un monastère bouddhique où il séjourna neuf années entières , assidûment appliqué à l'étude de la langue tibétaine dans laquelle il avait cru reconnaître des rapports avec le magyar, sa langue maternelle. En 1831 il se rendit à Calcutta, où la Société Asiatique réussit à se l'attacher en le nommant son bibliothécaire. C'est là qu'il mit en ordre et publia ses travaux sur la langue du Tibet, travaux de la plus haute importance qui ont ouvert à l'Europe l'accès d'une littérature jusque-là non moins inconnue que le pays même auquel elle appartient. Quant à la géographie proprement dite , elle a bien peu gagné à ce voyage , et les notions que nous avons reçues sur le Tibet depuis vingt ans ont été exclusivement tirées des livres chinois. Déjà De Guignes, dans le dernier siècle, avait puisé à cette source ce qu'il dit du Tibet dans son Histoire des Huns; l'archimandrite russe Hyacinthe, M. Klaproth et M. Schmidt de Saint-Pétersbourg, l'ont, dans ces derniers temps, plus largement exploitée sous ce rapport.

La riche et pittoresque vallée de Kachmîr, que si peu d'Européens avaient visitée depuis notre compatriote Bernier dans la seconde moitié du dix-septième siècle , a été parcourue par plusieurs des voyageurs qui ont récemment exploré le nord de l'Hindoustan. Ce fut le dernier terme des courses savantes de Victor Jacquemont; et après lui deux nouveaux explorateurs , l'un anglais, M. figne, l'autre allemand, le baron Karl de Hûgel, en ont aussi donné des relations détaillées. M. Vigne , que nous venons de nommer , a le premier fait connaître une portion intéressante de la vallée du haut Indus comprise dans ce que l'on nomme le Polit Tibet, et qui touche au nord à la fron-

tière Kacbmîrienne : c'est le pays d'Iskârdo. La vallée qu'arrose la rivière de Khâboul, à l'ouest du haut Indus, et la chaîne si peu connue des monts Solimâni, dans le sud de Khâboul, ont été comprises dans les explorations du même voyageur (1 835- 36). L'Indus lui-même, que l'on ne connaissait que d'une manière approximative, et sur lequel nul voyageur n'avait navigué depuis la mémorable descente d'Alexandre, a été complètement reconnu, ainsi que la plupart des rivières qui y affluent après avoir arrosé les plaines du Pendj-Ab, d'abord, par l'intelligent et courageux Alexandre Bûmes, dans le cours de 1831, puis par le lieutenant de marine fVood, en 1836. Ces contrées riveraines du fleuve, et qui furent, il y a près de vingt deux siècles, le théâtre des marches triomphales du conquérant macédonien, sont aujourd'hui , grâce aux travaux des nouveaux maîtres de l'Inde , au nombre des pays les mieux connus du Globe. James Burnes, frère de celui que nous venons de mentionner, a donné en 1829 une relation spéciale du Sindhi, pays bas et souvent inondé situé à l'embouchure du fleuve dont il prend le nom; et quelques relations plus récentes , notamment celle du capitaine Th. Postons (1842), ont ajouté de nouveaux faits à ces premières notions.

Les connaissances géographiques de l'Europe sur la région qui s'étend à l'ouest du Sindh depuis ce fleuve jusqu'aux frontières orientales de la Perse, se sont aussi considérablement accrues dans les dix années qui viennent de s'écouler. Ces connaissances, malheureusement, on ne les a acquises qu'au prix d'une guerre désastreuse et de la mort de plus d'un courageux voyageur. Alexandre Burnes, Conolly, d'autres encore, ont augmenté ici la liste déjà si nombreuse des illustres victimes dont, nouveau Moloch , le Génie de la Science fait trop souvent payer ses plus précieuses révélations.

Déjà, peu après les événements de 1815, des voyageurs anglais avaient reparu dans cette région intermédiaire qui est comme le boulevard de l'Inde anglaise du côté de la Perse et de la Boukhârie. Les pratiques secrètes du gouvernement de Saint- Pétersbourg dans ces deux contrées annonçaient assez la persistance des anciennes vues d'extension commerciale de la Russie vers l'Asie centrale, et suffisaient pour tenir en éveil la ja-

DE 1816 A. 1845.] RELATIONS RÉCENTES DE l/ AFGHANISTAN. 123

louse sollicitude du cabinet de Londres. Le plus grand nombre des voyages d'exploration exécutés depuis cette époque à l'ouest du Sindh n'ont pas eu d'autre origine ; la guerre môme de 1839 n'a eu au fond d'autre mobile que ces grands intérêts commerciaux , d'une importance si capitale pour l'Angleterre.

M. Stirling, en 1828, et, deux ans plus tard, M. Arthur Conolly, traversèrent l' Afghanistan depuis la Perse jusqu'au Sindh. M. Stirling n'a publié que de courts fragments de sa relation ; celle du lieutenant Arthur Conolly se range honorablement parmi les plus instructives que l'époque contemporaine nous ait données sur ces curieux pays. Un autre de ses compatriotes, M. Ch. Masson, explorait dans le même temps plusieurs des parties les moins connues du Balouchistân oriental et du N.-E. de l'Afghanistàn. Ses courses, commencées en 1826, se sont prolongées, sauf quelques interruptions, jusqu'en 1840. Bien qu'elles aient eu moins pour but la reconnaissance même du pays que la recherche des antiquités qu'il recèle , elles n'ont cependant pas été sans utilité pour la géographie. Un médecin allemand, le Dr Honigberger, qui a aussi traversé l'Afghanistàn en 1833, et qui y a recueilli, comme M. Masson, une grande quantité de médailles antiques, a suivi, depuis le Sindh jusqu'à Ghazni , une route inconnue avant lui. Mais de tous les voyageurs qui depuis Elphinstone ont concouru à l'avancement de nos connaissances sur ces contrées intérieures, le plus célèbre, et celui aussi dont la célébrité est fondée sur les plus justes titres, est Alexandre Burnes. Burnes a visité à deux reprises les provinces septentrionales du pays Afghan , dans un bnt tout à la fois politique, commercial et scientifique, d'abord en 1831 , lors de son grand voyage à Boukhâra, puis en 1837 , lorsque les complications survenues dans la situation politique de l'Afghanistàn nécessitèrent la présence à Kâboul d'un agent britannique. Un jeune officier de marine , le lieutenant Wood , qui était attaché à cette seconde mission d'Alexandre Burnes pendant laquelle il a exécuté cette belle reconnaissance du cours moyen de l'Indus que nous avons déjà mentionnée, eut occasion, pendant le séjour de la mission à Kâboul, de pénétrer, au delà de l'Hindou-Kôh, dans les hautes vallées de l'Oxus qu'il remonta jusqu'à la source du fleuve. M. Wood a fait connaître

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le premier cette région sauvage que domine la chaîne neigeuse du Bolor ; le premier depuis Marco Polo il a revu le lac alpin où l'Oxus prend naissance au pied du plateau de Pamir, à une élévation de près de 15,000 pieds au-dessus de l'Océan , c'està-dire à la hauteur même où atteint en Europe le point culminant du massif des Alpes.

Les deux expéditions des armées britanniques dans l'Afghanistan, en 1839 et 1842, et surtout les deux années d'occupation qui les séparent, promettaient à la géographie de nouvelles et riches acquisitions sur ces contrées où l'Angleterre arborait son drapeau : cette attente n'a été ni complètement remplie ni entièrement trompée. Si de vastes étendues de la région comprise entre l'indus et la Perse restent encore en blanc sur nos cartes , des parties très-importantes du pays, que les voyageurs précédents avaient à peine aperçues , ont été parcourues , observées et décrites avec un détail qui ne laisse rien à désirer. L'excellent journal militaire du major Hough, entre beaucoup d'autres que nous aurions à citer, renferme une longue suite d'observations hypsométrîques qui nous donne pour la première fois le relief exact des extrémités orientales du plateau de l'Iran. Une foule de reconnaissances de détail et de relevés statistiques ont été particulièrement le fruit de l'occupation , et ont fourni , avec l'ensemble des notions précédemment acquises , les éléments d'une excellente description de ces contrées rédigée sous la forme de Dictionnaire, le Gazetteer de M. Thornton. Le cours inférieur duHelmend, notamment, a été notablement rectifié , ainsi que les contours et le gisement du lac sans issue où cette grande rivière va se perdre.

La Perse et le pays compris entre le Tigre et l'Euphrate , si riches en importants ouvrages dans le cours de la période précédente , n'ont pas discontinué pendant celle-ci de fournir un large champ aux recherches des voyageurs. Nous n'avons pas, il est vrai, à y citer depuis 1815 de ces grandes relations d'ensemble qui présentent, comme celles d'un Chardin, d'un Olivier, d'un Morier, d'un Ouseley, d'un Dupré, d'un Malcolm, le tableau complet de la géographie du royaume entier et de ses habitants; mais un grand nombre d'hommes instruits, des officiers distingués, des artistes habiles, des orientalistes émi-

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