CHAPITRE PREMIER
Notions générales. - Situation, limites naturelles et aspect physique de la péninsule désignée sous le nom d'sisie~Mineure. — Nom. — Recherches sur l'origine et l'étymologle du nom d'Asie. — Populations primitives de 1 Asie- Mineure.
Presque au centre de l'Ancien Continent, à l'extrémité orientale de cette vaste mer intérieure que nous nommons la Méditerranée, s'étend une contrée de forme péninsulaire, que quatre mers, la Méditerranée propre, l'Archipel, la mer de Marmara et la mer Noire, baignent au sud , à l'ouest, au nord-ouest et au uord , et dont la partie supérieure du cours de l'Euphrate forme du côté de l'est la limite principale. Cette contrée est celle que nous désignons communément sous le nom d'Asie Mineure. Située entre le 36e et le 42P parallèles N., c'est-à-dire sous le ciel privilégié de l'Andalousie, de l'Italie et de la Grèce, l'Asie Mineure jouit comme elles, dans une grande partie de son étendue, des dons réservés à ces heureux climats de la zone tempérée. C'est surtout aux plages occidentales de la Péninsule, baignées par les flots de la mer Egée , que la nature s'est plu à prodiguer
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ses dons les plus rares ; aussi les poètes de l'antiquité et les voyageurs des temps modernes ont-ils célébré comme à Terni les charmes enivrants et les molles langueurs du climat parfumé de l'Ionie.
De l'ouest à l'est , depuis l'Archipel ou mer Egée jusqu'au cours moyen de l'Euphrate , l'Asie-Mineure a une étendue de 225 lieues environ, mesurées à l'ouverture du compas (0; du nord au sud , entre le cap Kérempèh sur la mer Noire et le cap Anemour sur la Méditerranée , sa plus grande largeur est de 160 lieues. Sa moindre largeur , du golfe de Kérésoun au fond du golfe de Skandéroun, ou de l'embouchure de la Sakaria au fond du golfe de Satalièh , est de 110 lieues; on peut compter 130 lieues pour sa largeur moyenne. C'est à peu près , en y comprenant les îles qui bordent au sud et à l'ouest les côtes de ta Péninsule, la grandeur de la France 0*).
Tracer dès à présent un tableau détaillé de l'aspect physique de l'Asie-Mineure , ce serait devancer les notions que la suite seule nous doit fournir à cet égard ; il nous suffira d'en esquisser les traits principaux, afin de ne pas demeurer tout à fait étrangers à la configuration générale d'une région dont nous avons à rechercher la population primitive et à suivre l'histoire géographique à travers l'antiquité et le moyen âge, avant d'arriver au récit des explorations modernes dont elle a été l'objet et qui nous l'ont mieux fait connaître.
Un vaste plateau d'une élévation considérable forme le centre de la Péninsule; sillonnée sur différents points par des rides ou par des montagnes plus ou moins saillantes, la surface de ce plateau n'offre , dans une partie notable de son étendue, que des plaines découvertes ou des lacs sans écoulement. Les bords extrêmes de cette haute région centrale , tantôt découpés en arêtes plus ou moins abruptes, tantôt se dessinant en gradins superposés ou s'abaissant en pentes insensibles , tantôt enfin s'appuyantsur des chaînes de montagnes élevées , dominent du côté du levant les plaines de la Mésopotamie , et font face
1 Nous comptons toutes nos distances en lieues de 25 au degré.
2 II est à peine nécessaire d'avertir que ces détails de géographie positive ne peuvent être lus d'une manière utile qu'en ayant sous les yeux la carte de l'Asie-Mineure qui accompagne ce volume.
Al'EftOU OÉMÏRAL.
des trois autres côtés aux. mers qui baignent le pourtour de Ja Péninsule. On a comparé ces 'hautes plaines du centre de l'Asie Mineure à un large cône tronqué vers sa base, et déchiré sur ses flancs par des vallées plus ou moins profondes qui s'ouvrent toutes sur l'Euphrate ou sur la mer : cette comparaison ne manque pas de vérité , et peut donner une idée assez juste de la configuration de FAsie-Mineure.
Envisagée ainsi dans son aspect le plus général , abstraction laite des modifications de détail qu'un examen plus attentif y ferait apercevoir, la Péninsule se partage naturellement en un certain nombre de régions physiques nettement tranchées et parfaitement distinctes. Le plateau central constitue la première de ces régions; les autres sont formées par chacune des grandes pentes , qui , des bords du plateau où elles s'adossent vont se terminer ou à la mer ou à l'Euphrate, et que sillonnent divers systèmes d'eaux courantes formant autant de bassins généraux. On peut ainsi distinguer une pente inclinée au nord , portant à la mer Noire le Thermèh ou Thermodon, l'iris ou lékil-Ermak, le Halysou Kizil-Ermak, le fleuve le plus considérable delà Péninsule, le Parthénios ou rivière de Bartïn, et le Sangarios ou Sakaria; une seconde pente inclinée dans la même direction , et conduisant à la mer de Marmara ou Propontide , dont elle est tributaire , les eaux classiques du Rhindaque , de l'OEsepe et du Granique ; une troisième pente dirigée à l'ouest, et fournissant à la mer Egée les eaux non moins célèbres du Caique et du Hermos , du Caïstre et du sinueux Méandre ; une quatrième pente inclinée au sud , et portant à la Méditerranée proprement dite les eaux torrentueuses du Xanthos, du Kataraktès, du Kalukadnos , du Kudnos ou rivière de Tarsous , du Saros et du Pyranios, aujourd'hui déguisés sous les noms turks de Sihoun et de Djihoun; enfin, une cinquième pente générale inclinée à Test, entre le plateau et le cours de l'Euphrate , fournissant à ce dernier fleuve, entre autres affluents moins notables, la rivière de Dévriki et l'ancien Mêlas, aujourd'hui connu sous le nom local de Tokmah-Sou.
Dans cette succession de bassins contigus qui forment une zone circulaire autour du plateau central , chacune des régions naturelles que nous venons d'énumérer se distingue par des
ASIK-M1NEIKE.
traits qui lui sont essentiellement propres. De région à région, le climat et les productions ne diifèrent pas moins que l'aspect et la configuration du sol. Tandis que le plateau lui-même doit à son élévation , et peut-être aussi à d'autres causes locales dont la géographie physique ne s'est pas suflisammeut rendu compte, un climat généralement plus froid pendant l'hiver que ne semblerait l'indiquer la latitude; tandis qu'au nord-est, sur les côtes de la mer Noire, plusieurs rangées parallèles de montagnes chargées de forêts séculaires, font régner sur les profondes vallées de cette région sauvage un ciel âpre comme le sol et les habitants ; tandis qu'au sud , la ceinture des montagnes gigantesques qui forme de ce côté, sous le nom de mont Taurus , l'escarpement du plateau central, laisse entre elles et la côte cilicienne une suite de plaines alluviales exposées pendant les longs mois d'été aux feux d'un soleil dévorant, les larges et fertiles vallées de l'ouest, doucement inclinées entre la mer Egée et les hautes terres qui les dominent, jouissent presque sans interruption d'une admirable température. C'est là, nous l'avons déjà dit, qu'il faut chercher ce tiède et beau climat d'Ionie aux douces influences duquel se sont autrefois si rapidement développées, dans la poésie, la littérature, la philosophie et les beaux-arts, les rares qualités de l'esprit hellénique.
Un autre trait saillant de la géographie naturelle de cette grande région est le nombre considérable de volcans éteints qu'elle renferme. La disposition même de ces anciens volcans est remarquable. On les voit non pas jetés au hasard dans l'intérieur de la Péninsule , mais bien rangés en ligne continue au pourtour même du plateau central , qu'ils enveloppent en quelque sorte d'une ceinture de cratères iguéens. Le géant de l'Asie Mineure, le mont Argée, dont le front neigeux se projette en pic isolé à une hauteur de plus de 4000 mètres vers l'extrémité orientale du plateau , les domine tous de son énorme masse trachy tique. L'imagination ne se reporte qu'avec une sorte de terreur religieuse vers ces époques de l'histoire de notre globe antérieures à l'histoire de l'homme , où le plateau qui forme le noyau de la Péninsule, alors immédiatement baigné par les eaux de la mer, n'offrait encore qu'une large niasse volcauisée dont les vingt cratères vomissaient à la fois contre le ciel les
PlATKAIi CENTRAL. BASSINS.
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feux arrachés aux entrailles de la terre. A quelque date que remonte l'extinction de la plupart de ces volcans , il en est plusieurs au moins dont les dernières éruptions ont dû être contemporaines de la présence de l'homme, car on retrouve dans les traditions cosmogoniques attachées à ces régions la trace de ces antiques convulsions de la nature, symbolisées, selon le génie des âges primitifs, dans la fable du géant Typhon.
C'est au sud de la ligne méridionale des volcans du plateau , entre cette ligne et la mer de Cypre, que s'élève le mont Taurus , cette immense chaîne de montagnes que les anciens prolongeaient, sous des noms différents, jusqu'aux extrémités orientales de l'Asie. Quelle que soit l'importance du Taurus dans la configuration actuelle de l' Asie-Mineure, la science géognostique n'en a pas moins démontré que son origine n'appartient qu'aux époques secondaires de l'histoire de la terre , et que les couches argilo-calcaires qui en constituent la masse étaient encore ensevelies sous les eaux où elles se sont formées, alors que le noyau de la Péninsule, composé de roches primitives, dominait déjà ce vaste océan des premiers âges du monde. Le Taurus commence dans l'angle sud-ouest de l'Asie-Mineure, et se prolonge directement à l'est, à une distance moyenne de 15 à 20 lieue3 au nord de la côte, jusqu'au large coude que forme l'Eu ph rate sous le 38e degré de latitude. Parmi ses embranchements et ses ramifications nombreuses, il nous suffira de mentionner celle qui se détache de son extrémité orientale pour aller se lier, en suivant une direction N.-E. sur la droite de l'Euphrate, à la haute région où ce fleuve a sa source : cette branche encore imparfaitement connue, qui peut être forme l'escarpement oriental du plateau, est celle que l'ancienne géographie désignait sous le nom d'Jnti- Taurus. Du coté de l'ouest, le plateau s'appuie sur un massif considérable d'où s'écoulent vers des mers différentes le Sakaria, leRhyndaque, le Hernios et le Méandre , et auquel se rattachent un grand nombre de ramifications secondaires princi paiement dirigées vers les eûtes de la mer Egée.
Quelque rapide et quelque incomplet que soit ce premier aperçu de la configuration physique de l'Asie-Mineure , il importait d'en donner dès à présent une idée au moins générale ; plus d'un fait obscur de l'ethnographie de la Péninsule et de
ASIE-MINEIRE
son histoire géographique on recevra par la suite une utile lu mière (•>.
Parmi ces obscurs problèmes de l'ancienne histoire ethnographique de l' Asie-Mineure, il faut mettre en première ligne le nom même du pays. Ce nom d'Asia Minor, ou Petite Asie, évidemment employé par opposition au reste du continent asiatique, ne parait être entré dans la langue géographique que vers le quatrième ou le cinquième siècle de notre ère-, du moins est-ce dans l'historien chrétien Paul Orose , lequel écrivait au commencement du cinquième siècle , que ce nom se rencontre pourla première fois (2). Isidore de Séville, vers la fin du sixième siècle, et Constantin Porphyrogénète, au milieu du dixième, emploient la même dénomination , l'un dans son livre des Origines l'autre dans son traité des Provinces de l'empire grec(4) : <« Par rapport à nous autres Européens qui demeurons à Byzance, dit l'écrivain impérial , cette province (ou thème), est dite Analolique ou Orientale ; mais par rapport à ceux qui habitent la Mésopotamie , la Syrie et la Grande Asie, patrie des Indiens, des Éthiopiens et des Égyptiens, elle est occidentale, et qualifiée d'Asie Mineure. » Nous avons à dessein rapporté textuellement ce passage, parce qu'indépendamment de son utilité pour la définition précise du terme Asia Minor, on y trouve aussi l'origine d'une autre dénomination, cellede Natolie,oxi plus exactement Anatolie, fort employée dan s la géographie moderne, quelquefois sous la forme turque Anadoli, pour désigner la Péninsule. Le grec Anatolê, exactement traduit par le terme latin Oriens, répond donc précisément, dans son acception un peu vague, à notre mot Levant, fréquemment usité pour désigner la généralité des
» Les principaux traits de cet aperçu général , qui sera repris et complété lorsque nous aurons à exposer les résultats des explorations les plus récentes de la Péninsule , sont tirés de Texier , Description de V Asie Mineure , Introduction; — Hamilton, Researches in Asia Minor, t. I, p. 105 et 312; II, 324; — Ainsworlh, lies, in Assyria, Babylonia and Chaldœa, p. 22, 313 et suiv. ; — Brant, dans le Journ. of the Geogr. Soc. of Lond., VI , 187; — Félix deBeaujour, Voy. miliU dans l'emp. ottoman , II, 132 et suiv., etc.
* Adversiis Paganos Historia», lib. 1, c. 2. » Isid. Hispal. de Orlgin. lib. XIV, c. 3.
* Constant. Porphyrogen. De Thematibus, lib. I, them. 1; ap. Banduri, Imper. Orient. 1. 1.