CHAPITRE II
Exposition des plus anciennes notions historiques et géographiques que les écrivains grecs nous aient transmises sur l'Asie-Mineure. — Temps antérieurs à la guerre de Troie. — Beliérophon. — Solymes et la Chimère. — Hercule et Thésée. — Les Amazones. — Expédition des Argonautes. — Examen de la géographie orphique des cotes septentrionales de l'Asie-Mlncure. — Expédition d'Hercule contre Troie. — Origines troyennes. — Faite généraux qui résultent de ces anciennes traditions.
14e ET 13« SIÈCLES AVANT NOTRE ÈRE.
Aussi loin que plongent nos regards dans la profondeur des anciens temps , le pourtour entier de la mer £gée , nous l'avons vu , se montre à nous occupé par des peuples nombreux appartenant à une même rat e , à la race pélasgique.
Il est donc certain que des rapports fréquents existèrent dès longtemps avant la guerre de Troie, entre les diverses contrées que baigne cette mer, c'est-à-dire entre la Grèce (0 et ses îles, la Tbracc et l'ouest de l'Âsie-Mineure.
L'Asie-Mineure, en effet, figure dans les plus anciennes traditions héroïques des Hellènes, chez lesquels s'étaient perpétuées les traditions des vieux Pélasghes leurs ancêtres.
Ces traditions, il est vrai, primitivement consignées dans les chants des bardes nationaux, et recueillies plus tard par les poètes de Tlonie et de la Grèce, ne sont arrivées jusqu'à nous que tronquées et altérées 5 mais quelque faible que soit la lueur qu'elles projettent sur les temps anté-historiques, elles suffisent cependant pour y faire discerner un certain nombre de faits intéressants d'histoire et de géographie, précieux pour nous au milieu de l'obscurité de ces époques reculées.
Telles sont les légendes demi-historiques, demi-fabuleuses de
1 Nous eroployous ici , pour plus de clarté et pour éviter les périphrases, un nom qui 11e fut en usage, comme dénomination générale , que longtemps aprps l'époque qui nous occupe.
Bellérophon , de Thésée, d'Hercule et des Argonautes. La plus ancienne , celle de Bellérophon , nous reporte à deux siècles et demi avant la guerre de Troie -, celle des Argonautes et de Jason leur chef ne remonte qu'à un demi-siècle environ avant cette ère célèbre de l'ancienne histoire hellénique (0.
Nous avons fait voir précédemment (2) quelles indications curieuses renferment ces légendes pélasgiques, auxquelles il faut joindre celle de Persée, pour l'étude des premières notions géographiques de l'Occident; sans rentrer maintenant dans ces considérations générales, nous n'avons qu'à en recueillir ce qui a trait spécialement aux contrées où se renferment nos études actuelles.
Le fait qui paraît y occuper le plus de place , celui dont semblent se préoccuper surtout les vieux chants héroïques des Pélasghes, c'est l'invasion des Amazones. C'est au prestige que cette époque fabuleuse prête à toutes les ligures qu'elle a consacrées , qu'est due la célébrité encore vivante aujourd'hui de ces femmes guerrières-, car les temps historiques ne les ont plus connues , et les historiens n'en ont parlé plus tard que sur la foi des anciens poètes. Chez les nations comme chez les individus, les impressions les plus durables sont celles qui se rattachent aux premiers souvenirs de l'enfance.
La saine appréciation des données historiques a réduit depuis longtemps à leur juste valeur les accessoires fabuleux dont les poètes avaient paré la tradition des Amazones. Personne n'a jamais pu croire sérieusement qu'une véritable nation de femmes uniquement vouées à la guerre ait jamais existé, ni dans la vallée du Thermodôn , sur les bords méridionaux du Pont-Euxin , ni dans les plaines de la Scylhie, au nord des Palus Méotides. Ce que l'on peut conclure des indications éparses dans l'anti-
1 II ne saurait être quesUon d'une chronologie régulière pour ces temps obscurs; l'intervalle des époques principales, et l'âge relatif des personnages héroïques , n'y sont déterminés que par une approximation fondée sur le calcul des générations* Nous avons pris ici pour guide principal , outre V Histoire des premiers temps de la Grèce, par Clavier, et ses Notes sur Apollodore, V Examen analytique et Tableau comparatif des synchronismes de l'histoire des temps héroïques de la Grèce, par feu M. Pelit-Radel. 1827, in-4°.
» Cl-dessus, t. I, au commencement de notre Introduction générale*
13e SIÈCLE AV. J.-f..] LÉGENDE DES AMAZONES. 205
quité au sujet des Amazones (0, c'est que la tribu à laquelle ce nom se rapporte appartenait à ces races blondes de la Scythie, dont les essaims nomades se sont répandus à diverses époques , dans les contrées méridionales de l'Asie CO. Nous savons qne l'Asie-Mineure se vit, dès les plus anciens temps, exposée à leurs incursions, et que ce fut par l'isthme caucasien qu'elles y pénétrèrent ('). Le pays maritime qui borde au S.-E. le Pont- Euxin , depuis les confins de la Golchide jusqu'aux bouches du Halys , devint pour les Scythes un établissement fixe où la nature des lieux les confina et où se perpétuèrent leurs descendants. Chez ces nations nomades de l'Asie intérieure et de l'Europe orientale , c'était un usage universel , ou plutôt c'était une nécessité même de leurs habitudes vagabondes, que les femmes accompagnassent leurs maris à la guerre ainsi qu'à la chasse, et qu'elles s'exerçassent comme eux à l'usage du cheval et au maniement de l'arc. Si cet usage s'était perdu chez quelques tribus sédentaires (*), il se retrouve chez tous les peuples errants- les temps historiques nous en pourraient fournir de nombreux exemples. Telle fut , il est impossible d'en douter, la source première de cette fable des Amazones chez les anciens Pélasghes. Bien que les peuples thraciques, descendants euxmêmes de ces nations errantes du centre du Continent, en eussent eu sans doute originairement les mœurs et les habitudes, fixées depuis longtemps, depuis de longs siècles, peut-être, dans la contrée montagneuse qui était devenue leur seconde
1 M. Ch. Pougens, Trésor des Origines de la langue française, 1819, in-A° , p. 57 et suiv., a réuni ce qui a élé proposé de plus satisfaisant sur l'étymologie du nom des Amazones.
s Hîppocrate (De l'Air, des Eaux et des Lieux, c. 42) et Platon (Des Lois, liv. VIF) sont les premiers parmi les écrivains grecs qui rattachent positivement les Amazones à la nation des Scythes, d'après la conformité des mœurs et des habitudes d'une partie au moins des Scythes nomades et des Saurouiates avec ce que la tradition racontait des anciennes Amazones. Trogue- Pompée (dans Justin., liv. II , ch. h) et Diodorc (liv. II, c. 26 et 27) résument d'une manière encore plus explicite l'opinion de l'Antiquité à cet égard.
3 Ci-dessus, p. 163. — Eschyle, lepoëte tragique, qui écrivait 500 ans avant notre ère , et qui avait fait une élude approfondie de l'antiquité héroïque , Eschyle est formel à cet égard. Prometh, VincU, v 724. Cf. v. /J15.
* Hérodote, liv. IV, ch. 114.
A8IB-M1NCURE. [13* SIÈCtE AV. ).-C.
patrie, elles y avaient perdu apparemment jusqu'au souvenir de leur vie primitive. De là leur étonnement à la vue de ces femmes guerrières avec lesquelles ils se seront retrouvés en contact lors d'uuc nouvelle irruption de tribus scytbes par le sud du Pont- Euxin. Quelque circonstance particulière aura pu contribuer à cette impression. Que tous les bommes d'une tribu aient été tués dans leurs courses , et que leurs femmes , animées à la fois par le désespoir et par la férocité commune aux deux sexes, aient vengé par le carnage et la dévastation la mort de leurs époux : c'en est assez pour avoir donné naissance aux récits sur lesquels se fonda la fable des Amazones. Le penchant à l'exagération naturel chez tous les hommes , l'amour du merveilleux si fortement prononcé dans les siècles d'ignorance, auront contribué à répandre cette fable en l'embellissant ; l'imagination des poètes aura fait le reste.
11 parait qu'à des époques très-anciennes, les Amazones, ou plutôt les tribus scythiques auxquelles ces femmes guerrières appartenaient, avaient poussé leurs excursions et répandu la terreur de leur nom dans les parties occidentales de l'Asie-Mineure, à l'ouest du Halys. Quelques témoignages anciens, contestés par Pausanias, leur attribuaient même la fondation d'Kplièse et de son temple, dont l'antiquité se perdait dans la nuit des temps mythologiques^. On leur attribuait aussi la fondation de deux autres villes comptées parmi les plus anciennes do cette côte , Cumes et Smyrne *■*). Si ces traditions avaient quelque authenticité, il faudrait sûrement les interpréter d'établissements scythes formés dans ces anciens temps sur ces belles cotes de la Péninsule, aux lieux où s'élevèrent plus tard les villes ioniennes de Smyrne, de Cumes et d'Éphèse. Ce qu'on lit de l'expédition de Bellérophon contre les Amazones, entreprise sur Tordre de lobâtes roi de LycieW, doit s'entendre évi-
1 Pausanias, VII, 2. Cf. IV, 31. — Callimachus, Hymne à Diane, ad fin. — Clavier, Hist. des prem. temps de la Gr., t. II, p. 69.
2 Siephan. Byzant. v Kûpi] et Sjxûpva. D'après les autorités qu'Étienne de Byzance avait sous les yeux, ce doiii de Smyrne, dont il semble que la forme primitive ait été Samorna, fut originairement aussi celui d'Éphèse. M. i\
» Homère, Iliade, VI, v. 186. - Pindare, Olymp. XIII.
13e SIÈCLE AV. J.-C.] LÉGENDB DE BELLÉROPHON. CHIMÈRE. 20/
demment de ces Amazones de la Carie, non de celles de Thermodôn.
Les exploits de Bellérophon , tels que les célébrèrent les anciens poêles d'IonieW, eurent en effet pour théâtre la région sudouest de la Péninsule. C'est là qu'avant son expédition contre les Amazones il eut d'abord à combattre la Chimère et les belliqueux Solymes. Les Solymes, peuple d'origine araméenneO*), paraissent avoir été les plus anciens occupants du pays maritime qui borde ce vaste enfoncement que nous nommons aujourd'hui golfe de Satalièh. Refoulés dans l'intérieur par de nouvelles colonies venues de l'île de Crète, ils se retirèrent dans les montagnes difficiles qui couvrent au nord l'ancienne Lycie, et dont un canton, celui de Cabalaïs, KaêaXafc, rappelle trop évidemment, par le sens et la consonnance, les mots arabes Djébel et Gabalèh, pour ne pas avoir tiré son nom de cette nature âpre du pays. La dénomination de Caballenscs, qui avait aussi appartenu aux Solymes signifiait donc simplement les Montagnards. Les Pisidiens des temps classiques étaient regardés comme les descendants des anciens Solvmes, et leur humeur belliqueuse ne démentait pas cette origine (4). Plus d'une localité de la zone maritime conservait au reste les vestiges de l'habitation originaire des Solymes sur les bords du golfe^). Quant à des rapports plus éloignés entre le nom de cet ancien peuple araméen et diverses dénominations de la géographie des pays Syriens, on peut voir les indications complètes que Bochart en a recueillies 6).
Si ces deux premiers exploits de Bellérophon , sa double vic-
« Homer. lliad. VI, v. 179 et suiv. Cf. Odyss. V, v. 283. — Plndarc, Loc. cit. — Add. Appllod Biblioth. lib. II, c. 3.
* Ci-dessus, p 190.
* Strabo, 11b. XIII, p. 630 D. — Nous avons vu précédemment qu'un autre nom des Solymes, celui de Mifyœiy dérivé du canton de Milyas, avait selon toute probabilité une origine et un sens analogues.
* Tite-Livc,liv. XXXVIII, ch. 13,15. — Strab. lib. I. p. 34 D. Cf. p. 21, C ; lib. XII , p. 573 A , et XIV , p. 667 B. — Plin. lib. V, c. 24. — Slcph. Byz. V. Dwtèai — Add. Herod. lib. I, c. 17 3.
» Strabo, lib. XIII , p. 630 D; XIV, p. 666 C. Pline cite une ville de Solyma en Lycie.
« Chanaan, lib. I, c. 6.
toiresurlcs Solymes et les Amazones , ont jusqu'à un certain point un caractère historique d'accord avec les autres notions que nous fournit l'antiquité classique, le troisième des travaux que les légendes poétiques lui attribuent, son combat contre la Chimère , nous paraît avoir un caractère tout physique. La Chimère, X((iaipa, est dépeinte par Hésiode et par Homère, ainsi que par les poètes ou les mythologues moins anciens qui les ont suivis, comme un monstre enfanté par l'Hydre de Lerne, fruit hideux des amours du géant Typhon et de la nymphe Echidna, qui habitaient l'un et l'autre les antres profonds des ArimesO. Les Arimcs, nous le savons, sont les nations d'Aram, ou de langue sémitique, qui peuplèrent dès l'origine, outre les parties orientales de V Asie-Mineure , la zone maritime du sud(2) ; et ce que la fable raconte de Typhon exprime sous un langage figuré les phénomènes volcaniques de la chaîne du Taurus, qui couvre cette côte dans toute sa longueur depuis les promontoires avancés de la Carie jusqu'au nord des plaines syriennes (3). La plus grande partie de l'Asie-Mineure , nous le verrons par la suite, est une terre volcanique ; et les cantons du sud , aussi bien que ceux de l'ouest, y ont été jadis livrés a de prodigieux bouleversements, dont le sol brûlé et déchiré porte encore les traces. Ces grands phénomènes de la nature, toujours si redoutés quoiqu'ils aient beaucoup perdu de leur terrible énergie , devaient surtout frapper d'épouvante la jeune imagination des hommes à ces époques plus rapprochées des périodes primitives de l'histoire du globe; et l'on ne saurait s'étonner que cette impression se reproduise sous tant de formes dans les légendes cosmogoniques de tous les anciens peuples.
La fable de la Chimère, de ce monstre dont la bouche exhale une flamme dévorante qui ne s'éteint jamais , se rapporte à un phénomène particulier de ces terrains volcaniques, dont
1 Hesiod., Théogon. v. 306etsuiv. Homerus, lliad., ch. VI, v. 179 et stiiv. — Cf. Apollodorus, Bibliotheca , lib. I , c. 3 et II, 3. * Ci-dessus, p. 183.
3 Ci-dessus, p. 157.— La peinture d'Eschyle est magnifique, en même temps que l'allégorie s'y montre presque sans voile (Promelheus vinctus, v. 351 et suiv ). Ce passage est bien rendu dans la traduction du P. Brumoy, Tliiâice des GrecM) 1. 1, p. 318, édit. de 1785.