‹ Description historique et géographique de l'Asie Mineure, comprenant les temps anciens, le moyen age et les temps modernes, avec un précis détaillé des voyages qui ont été faits dans la péninsule, depuis l'époque des croisades jusqu'aux temps les plus récents; précédé d'un tableau de l'hstoire géographique de l'Asie, depuis les plus anciens temps jusqu'à nos joursChapitre 83 sur 189 · POEME ORPHIQUE DES ARGONAUTES · texte numérisé non relu

POEME ORPHIQUE DES ARGONAUTES

et arrachent dans leur choc l'extrémité de la queue du héron. Tiphys voyant de quelle manière l'oiseau avait échappé à sa perte, avertit les héros par un signe ; ceux-ci l'ont compris, et leur rames sillonnent rapidement la mer. Moi, par mes chants, je charmai les roches élevées. Elles s'écartèrent Tune de l'autre 5 le flot se précipita avec bruit , et le navire trouva une roule aisée au milieu des écucils qu'avait charmés le chant divin de ma cithare. Dès que le navire eut franchi le détroit et fut échappé aux roches Kuanécs, elles se fixèrent à jamais sur leurs bases devenues immobiles. Ainsi lavaient décrété les Parques sinistres.

>» Ainsi échappés aux amères destinées du trépas, nous nous avançâmes parles bouches du Iihchas vers le sombra rivage, et nous atteignîmes la longue île Thyneïs, non loin de laquelle le Thymbrios poissonneux coule à pleins bords entre ses rives verdoyantes (0. Près de là aussi le SangariosW se précipite dans l'Euxîn sans y mêler ses eaux.

» Continuant de longer le rivage à force de rames, nous arrivâmes au fleuve Lykos, où le roi Lykos, qui a pris le nom du fleuve, commande aux peuples de cette côte

» Apres plusieurs jours d'hospitalité, nous reprimes notre navigation sur la mer aux flots écumeux, et nous gouvernâmes vers la bouche du Parthenios que l'on surnomme Kallichorcs.

»» De làj franchissant la pointe avancée d'un promontoire, nous arrivâmes à la terre des Paphlagons.

» Le navire Argo l'évita en s'éloignant de la côte , et nous atteignîmes ainsi à travers les espaces de la mer les rivages Karambiens(3), où se trouve le Thermodôn et le fleuve Haluost4), qui porte à la mer le large tribut de ses eaux salées.

1 Ce nom de Thymbrios fut transporté , dans les temps postérieurs , à une autre rivière, affluent du Sangarios, située beaucoup plus avant dans les terres.

* Le Sakaria. Nous ne nous attachons pas a établir une synonymie minutieuse, et qui serait souvent arbitraire, entre cette antique géographie et la géographie actuelle. Notre carte de l'Asie-Mineure , sur laquelle on peut suivre la narration orphique, suppléera aisément aux rapprochements que nous omettons. Il nous suffit de noter les repères principaux.

» Le cap Kérempèh garde encore aujourd'hui le nom de l'ancien promontoire Karambis.

* Le Halys, qui devait son nom à la salure de ses eaux. Le Thermodôn ,

ASIE-MINEURE. [13e SIECLE AV. J.-C.

» Un peu plus loin , dans une direction opposée aux Ourses du nord, reposent les restes gigantesques de Themiskure, fille de Doas ; non loin de là sont les villes des Amazones , habiles à dompter les coursiers. Les Khalubes, les Tibarènes et d'autres peuples voisins habitent ensemble la région de Mosun.

>» De là, naviguant vers la gauche, nous touchâmes à des rivages habités par les Maours (0, voisins des Mariandures.

» Plus bas, sous l'étoile du Nord(2), se prolonge une longue crête (3), dont les pentes s'étendent au loin , entourant des vallées resplendissantes au-dessus d'un grand golfe enfoncé dans les terres. Le mont Sumès déploie ici ses larges flancs revêtus d'une riche verdure.

» Là est l'Araxc aux cours retentissant; de ce fleuve sortent le Thcrmodôn, le Phase et le TanaïsW, et sur ses bords habitent les nobles tribus des Kolches, des Héniokhes et des Araxiens. ApW's l'avoir dépassé , nous vînmes aux ports enfoncés dans les terres des Ouriens, des Khidnécns, des Kharandécns, des Solymes et des Assyriens (5) ; puis nous vîmes l'âpre montagne de

nommé ici avant le Ilalys, ne se jette dans la mer que plus loin à l'Est.

1 Maûpoi. Nous avons peine à comprendre comment les commentateurs se sont mis à la torture à propos de ce nom , qu'ils ont voulu changer contre toute raison tantôt en TaOpoi, tantôt en Mdxptdveç, tantôt en TiÇapTjvot (Vid. Gesncr. ad loc. et Schœncmann Commentatio de Geogr. Argon, p. \b)y quand ces Maours de la côte politique ont été connus d'Hérodote et de l'ancien Hécatée sous le nom de Mares. — Herod. Ilislor. lib. VII, c. 70; Hccat. Mil. ap. Steph. Byz. t>. Mipeç. C'est là un nouvel exemple, entre mille autres, de l'extrême réserve avec laquelle il faut toucher au texte des anciens auteurs.

* L'expression Nép8e , employée ici par le poète pour désigner par une idée d'infériorité de position les contrées qui s'étendent vers le nord , est directement contraire aux notions cosmograpliiq.<es qui prévalurent plus tard dans les écoles, et qui passèrent dans la langue usuelle. Vid. Arist. A/eteorolog. II, 1. Comp. Gail, Essai sur les préposit* p. 17. Nous renverrons aux remarques que nous avons faites à ce sujet, et sur un autre passage du philosophe de Sugire, De O/o, II, 2, dans notre exposition de la géographie d'Aristote , cidessus, t. I, Introduction générale.

» Le Caucase.

* Nous traduisons littéralement cette étrange géographie telle que le texte la donne, sans nous livrer a des commentaires qui trouveront lour place ailleurs. Cf. Apollon. Rhod. II, 972 sqq. et IV, 132.

8 Plusieurs de ces noms sont certainement corrompus, et le tput présente une confusion dont on chercherait vainement, en l'absence de manuscrits plus

sur l'authenticité du poème d'ormiée. 219

Sinopè , et les habitants de Philura , et les villes nombreuses des SapiresCO, et les Buzères, et les tribus inhospitalières des Sighymnes ^2).

» Pousse par un vent favorable, le navire Argo atteint enfin les bords riants du Phase, au moment où l'Aurore, se levant sur le monde immense, prenait sa course vers les bords occidentaux, de la mer Inhospitalière (3). >»

Telle est la narration qui nous a été transmise sous le nom d'Orphée.

Nous nous bornerons à un petit nombre de remarques générales.

La première, et c'est aussi la plus importante, c'est que rien, dans la lecture de cette partie du périple des Argonautes, n'induit à en mettre en doute le caractère véritablement antique.

Personne, assurément, ne prétendra que le texte des Orphiques, tel que nous le possédons aujourd'hui, soit celui qu'enfanta, il y a trente et un siècles, le génie poétique du législateur de la Thrace. Ce texte, nous le savons, probablement confié dans l'origine à la mémoire des bardes pélasghes , et transmis ainsi, de même que toutes les poésies primitives, pendant une longue suite de générations, fut recueilli plus tard et traduit en quelque sorte dans une langue plus moderne. Ce fut là l'œuvre d'Onomaerilc. Que des modifications du texte primitif, que des altérations plus ou moins graves aient été le résultat de ce repu r s que les textes Imprimés, à tirer un ordre plausible. Nous reviendrons tout à l'heure sur ce point de la narration orphique.

1 Cf. Apollon. Argonaut. H, 393, .243. LesSapires sont mentionnes dans Hérodote (qui écrit Saspircs) comme un peuple habitant dans l'intérieur des terres entre les Kolchcs et la Mcdie llislor. I , ÎOÛ ; add. III, 94). Éticnne de Byzancc, dans son Dictionnaire géographique compilé vers la fin du fteMècle, dit {v. SiTtstpeî) que de son temps on les nommait Sabires. Leur nom se retrouve dans la géographie arménienne, et se présente fréquemment dans l'histoire de ces contrées pendant la période byzantine.

« Siyûjivoi. Eschenbach, probablement avec raison, a proposé de lire Itvûwoi, en rapprochant ce passage du vers 320 , livre IV, d'Apollonius de Rhodes. Ce rapprochement pourrait donner lieu à des remarques qui seront mieux placécs dans le volume où nous aurons à présenter le tableau des peuples du Caucase.

3 À£etvo<; novioç , nom que remplaça plus tard celui d'Eù;£(vo; , Ponl-Euxln (mer hospitalière). Voy. ci-après, ch. IV.

[13e SIECLE AV. J.-C.

maniement (0, c'est ce que personne aujourd'hui ne peut ni affirmer ni nier d'une manière absolue. Mais nous disons que les présomptions sont toutes ici pour la conservation du fonds du poème dans sa pureté originelle^. Quel intérêt, en effet, peuton supposer. dans l'altération volontaire de l'œuvre orphique, alors surtout que la tradilion des anciens âges entourait le nom d'Orphée d'une sorte de vénération religieuse? Et si Ton prétendait, s'appuvantdc quelques autorités relativement récentes, contraires au sentiment unanime delà haute antiquité, qu'Orphée est un être imaginaire ; si l'on voulait — le nom d'Homère luimême a-t-il été à l'abri de ce scepticisme impie? — que les écrits auxquels le nom d'Orphée est attaché ne soient qu'une fraude littéraire , et que cet Onomacrile à qui on les attribue les ait non pas seulement retouchés, mais composés: hé bien, dans ce cas, ne faudrait-il pas admettre que le faussaire aurait dû, pour donner au moins quelque apparence de vérité à sa fraude, se guider sur les indications que lui pouvaient fournir les monuments des anciens âges encore existants; et les Argonauliques , même en ne les envisageant que de ce point de vue, ne seraient-elles pas encore un document précieux pour la géographie des siècles héroïques, aujourd'hui que le temps a dévore la presque totalité des documents propres à nous éclairer dans l'étude de ces antiques périodes?

Si , en effet, écartant toute discussion de pure controverse, nous examinons le périple en lui-même, et qu'analysant les diverses parties dont il se compose depuis la sortie de l'Egée jusqu'à l'entrée du Phase , nous cherchions ainsi à éclairer notre jugement par le fond même des choses, et non plus par des considérations accessoires , nous n'y trouvons rien , nous le répé-

1 C'est ainsi qu'outre le nom d'À£e£voç, qui est véritablement le nom primitif du Ponl-Ëuxin, on trouve dans plusieurs passages du poëme celui d'E0;s£vo<, qui ne date que d'une époque moins ancienne de plusieurs siècles que l'âge d'Orphée. Une élude attentive de la nomenclature de cette partie du poème orphique y ferait sans nul doute découvrir d'autres anticipations analogues.

* Nous n'entendons pas faire entrer ici en considération les altéra.'ions évidentes, soit dans les mots, soit même dans des passages entiers, telles que transpositions de vers, etc., que présentent les manuscrits peu nombreux sur lesquels s'est exercée la sagacité des éditeurs et des commentateurs.

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