ORPHÉE
tons, qui ne s'accorde pleinement avec la haute antiquité à laquelle le nom d'Orphée nous reporte. Nous ne parlons ni du style, qui est ici hors de question, ni môme de l'esprit général des légendes mythologiques dont la narration est entremêlée, quoique , sous ce dernier rapport au moins , le caractère d'archaïsme dont l'ensemble du poëme est empreint soit une considération importante 0); mais une considération d'une importance encore plus directe au point {le vue géographique, c'est l'idée que le récit du poète nous donne des pays où il conduit ses héros. Des contrées encore à demi sauvages, habitées par quelques tribus aux mœurs rudes et barbares : voilà ce que le poëme orphique nous montre sur toute la côte septentrionale de l'Asie-M ineuro. Les bords de l'Hellespont, couverts de villes pélasgiques, et le rovaume du riche Aétès, à l'autre extrémité du Pont-Euxin, font seuls exception à ce caractère général d'une région encore incivilisée. Des témoignages historiques, dont nous aurons à discuter ailleurs la nature et l'autorité, font en effet remonter à une époque antérieure au siècle des Argonautes la civilisation de l'ancienne Colchide; et nous allons voir tout à l'heure qu'au temps où se place l'expédition des Argonautes, Ilion était déjà depuis plus d'un siècle, dans le pays que borde l'Hellespont, la métropole d'un état florissant. Entre la Troade et la Colchide, le périple ne mentionne ( sans les nommer) que « la grande ville dos Bithyniens 02), » et « les villes des Amazones (3). » Toutes les autres indications se bornent à un certain nombre de peuplades ou de tribus, et à la nomenclature des principales rivières dont les compagnons de Ja^on apercevaient les embouchures (*). Sous ce rapport, cet ancien monument de la géographie primitive du
1 Par exemple, ces géants à six bras, habitants des montagnes de la terre des Dolopes, ne sont-ils pas, comme légende mythologique, d'une époque évidemment antérieure aux fictions de la mythologie homérique?
1 BiOuvôiv uiy* V. 666.
' ÀuaÇovloiov Sau.vfrîTKcov font*. V. 738. Apollonius, plus précis, dit iroXïieç tpiirxl Àjxa^ov(ôo>v , «les trois villes d s Amazones. » (/Irgonaut. lib. II, v. 373), et plus loin (v. 995-1000) il nomme ces trois villes Thcnrskura, Lukasiiaot Kliadésla (eeprotOps, Auxarciac, Xaofcia). Cette désignation rectifie une faute du Scholiastc sur le v. 373. Cf. Plin. Histor. Natur. lib. VI, c. 3.
* Tous les détails d'j périple des Argonautes sont soigneusement rapportés sur la deuxième carte de notre Atlas , destinée à représenter les connaissances
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Pont-Euxin présente une ressemblance frappante avec les vieilles rclaions des premiers navigateurs européens qui reconnurent les côtes encore sauvages des parties orientales du Nouveau- Monde. Ce caractère de simplicité antique du poëme d'Orphée se montre plus évident encore si on le rapproche des compositions savantes qu'il inspira plus tard et auxquelles il servit de modèle. Apollonius, surnommé le Khodien, quoique natif d'Alexandrie, et qui florissait 250 ans environ avant notre ère, composa aussi un poème des Argonautes, qui est arrivé jusqu'à nous. Disciple de Callimaquc, dont il devint ensuite le ri val, et l'un des écrivains les plus recommandantes qu'ait produits la célèbre école d'Alexandrie, Apollonius était à la fois poète et érudit: son ouvrage se dislingue ace double titrc<* Quoique Apollonius se soit évidemment étudié à se tenir aussi près que possible de l'œuvre orphique dont il suit pas à pas la marche générale et les épisodes, il a cependant introduit dans la sienne une foule de détails ignorés du premier chantre des Argonautes, détails précieux pour nous parce qu'ils nous ont conservé beaucoup de notions curieuses d'antiquités géographiques, mais qui sont évidemment, ainsi qu'un grand nombre de noms de lu nomenclature géographique d'Apollonius, d'un âge postérieure 1 événement qui fait le sujet du poëme. Nous ne disons rien de Valérius Flaceus , qui n'a guère fait que mettre en vers latins, trois cents ans plus lard , l'ouvrage du poète d'Alexandrie.
Le rôle que Ton voit jouer aux Amazones dans les plus anciennes traditions héroïques pourrait donner lieu de s'étonner du peu de place qu'elles tiennent dans le périple des Argonautes, où leur nom est à peine mentionné parmi ceux des diverses tribus établies sur la côte montucuse qui se prolonge à lYst du Halys. Les observations que nous avons présentées plus haut sur cetle vieille tradition et sur les limites où il convient de la restreindre peuvent expliquer ce silence du poëme orphique. C'est
géographiques des lemps héroïques de la Grèce, tels.que nous les trouvons dans les trois plus anciens poètes de l'Occident, Orphée, Hésiode et Homère.
1 II a été élégamment traduit en français par M. Caussin de Perceval (Paris, 1797, in-8°) , et M. Frédéric Dûbner a donné en 1840 une excellente édition du texte dans un des volumes de la Bibliothèque Grecque éditée par M. Ambroise-Flrmin Didot,
GÉOGRAPHIE ORPHIQUE DE l'àSIE-MINEURE. 223
encore, si nous no nous trompons , un argument en faveur de la haute antiquité de ce poëme. Si , en effet , il eût été composé à une époque où la légende des Amazones avait acquis les développements que lui donnèrent les premiers poètes ioniens qui brodèrent sur le fond des traditions pélasgiques , il semble que l'auteur, quel qu'il fût , n'eût pas négligé un épisode si bien fait pour enrichir sa composition, où il venait se placer de luimôme. Apollonius, par exemple, n'a eu garde. d'y manquer.
C'est aussi aux périodes postérieures de la poésie et de l'histoire helléniques qu'appartient une autre classe de traditions ou plutôt de fables étrangères à la haute antiquité : nous voulons parler des nombreuses origines de peuples et de villes que l'on rattacha plus tard à l'expédition des Argonautes. Le poème orphique n'offre rien de semblable. Jason surtout, s'il en fallait croire les écrivains des temps classiques qui se firent les échos de ces origines fabuleuses, Jason aurait laissé d'innombrables souvenirs de son nom et de sa présence non-seulement sur tout le pourtour méridional et oriental du Pont-Luxin, mais jusqu'au cœur des pays du Caucase (0. Si nous nous rappelons qu'à une époque dont l'antiquité échappe aux supputations de notre chronologie, les contrées qui bordent l'Euxin à l'Orient et au Midi ont dû être occupées ou parcourues par de nombreux essaims d'une nation répandue depuis le cœur de l'Asie jusqu'à la mer Egée, la nation de AscsCO. peut-être la présence sur ces cotes, et surtout dans l'isthme caucasien , des vestiges d'un nom que les Grecs identifièrent avec celui de Jason, s'expliqucra-t-elle pour nous d'uue manière à la fois plus plausible et plus naturelle.
Ce serait anticiper sur les détails où nous aurons à entrer dans le chapitre suivant, que d'entreprendre ici une comparaison, d'ailleurs intéressante pour le complet éclaircissement de la géographie argonautique de l' Asie-Mineure , entre cette géographie telle que nous la donne le poème orphique et celle que renfer-
* Voy. surtout les passages de Strabon , Hb. I , p. 45 D. (Cf. 48 A) ; lib. XI, p. 503 D, 526 B, 531 A. — Taclt. Annal. VI, 34 ; - Plin. HUU JYat. VI, 4.; — Justin. XLII , 3. — Comparez Diod. Sic. IV, 17.
* Ci-dessus, p. 102.
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ment les chants d'Homère. Disons cependant que cette comparaison , instructive à plus d'un égard , ne fait que confirmer les conclusions générales auxquelles nous ont conduits les précédentes considérations. Knlre la géographie d'Orphée et celle d'Homère , il y a des différences et des ressemblances : cellesci nous montrent l'exactitude générale des deux poètes; celles-là s'expliquent, indépendamment de l'inégalité possible de leurs informations, et par l'intervalle d'un demisiècle qui sépare l'expédition de Jason de la guerre de Troie, et par les immigrations nouvelles ou les déplacements de tribus qui eurent lieu dans cet intervalle, et par la dissemblance même du sujet des Argonautiques et de celui de l'Iliade. L'auteur des Argonautiques est plus détaillé sur les extrémités orientales du Pont-Euxin, but de l'expédition qu'il célébrait: Homère, sur la Troade et les contrées voisines de l'Hellcspont, théâtre des combats que ses vers devaient immortaliser.
Il paraît qu'une génération avant la guerre de Troie, ces contrées avaient été le but d'une expédition dorienne dirigée contre cette ville d'ilion déjà célèbre alors, devant laquelle les Grecs coalisés devaient être un peu plus tard retenus dix années entières. Cette première expédition est celle que les mythographes attribuent à Àlcide, l'Hercule helléniqueC).
Laomédon, père de Priam, régnait alors dans Troie. Les princes dont celte ville était la capitale avaient promptement acquis une grande prépondérance parmi les peuples ou les tribus de cette extrémité nord-ouest de l'Asie-Mineurc } la fondation du royaume troyen n'avait en effet, d'après le passage célèbre où Homère déroule la généalogie d'Énée, le fils de Priam^, précédé que de six générations, que l'on peut évaluer à deux
i On en peut voir les détails , tels que les avait consacrés la tradition mythologique, dans Apollodorc, Biblioth. lib. II, c. G, 1. 1, p. 213 de l'édition Clavier (Cf. p. 191) , et dans Lycophron , Cassandra, v. 13A6 et suiv. — Diodore a donné au récit de cette expédition une forme historique (Histor. Univ. IV, 9, 11 , 13). — La réalité en est d'ailleurs consacrée par l'autorité d'Homère, Jliad. V, v. 038 et suiv.
« Iliad XX, 215 et sulv. ; — t. II, p. 198 de l'élégante traduction de M. Dugas-Montbel.
ORIGINES TROÏEHNES. 225
cents ans, l'arrivée des Grecs coalisés pour venger l'injure de Ménclas (O.
Arrêtons-nous un instant sur cet intéressant chapitre des origines troyennes : elles sont de nature à ajouter quelques lumières nouvelles à celles que nous avons déjà pu réunir sur l'origine et les filiations primitives des premières populations de celte partie de la Péninsule. *•
Le plus ancien chef connu qui ait, dit-on, dominé sur la côte maritime de ce que plus tard on nomma la Troade , est Teuker'*), que l'on disait fils du fleuve Skamaudros et de la nymphe Idaïa, c'est-à-dire, selon le langage figuré des peuples primitifs, enfant du pays même(3). Cependant les anciens annalistes de l'ionie, désignés sous le nom de logographes, qui les premiers recueillirent et consignèrent par écrit les traditions historiques des contrées voisines de l'Égée, faisaient venir Teukerd'au delà de la mer , les uns de l'île de Crète, d'où sortirent à des époques reculées de très-nombreuses colonies pélasgiques, les autres de l'Attique , alors pareillement occupée par les PélasghesW. Tcuker, selon la tradition , donna son nom aux habitants du pays. Il faut cependant observer qu'Homère n'a pas connu ce premier chef antérieur aux rois troyens, non plus que le nom (le Teukriens si fréquemment employé par Virgile et qu'Hérodote a mentionné C5).
Peu de temps après l'établissement de Teuker au pied de l'Ida,
1 Celte évaluation porterait les commencements du royaume de Troie sous Dardanos, vers l'an 1/iOO avant notre ère. Pour ces temps reculés, nous l'avons déjà dit , on ne saurait prétendre aux calculs d'une chronologie régulière; il suffit d'une évaluation approximative, qui permette d'embrasser, d'une manière suivie et vraisemblable, l'ordre et la suite des faits principaux transmis par la tradition.
* Telle nous paraît être l'orthographe la moins éloignée de la forme primitive du nom; celle de Teukros. Teûxpoç, qui prévalut chez les Hellènes, n'est que la contraction du thème radical, avec la terminaison grecque. Ces remaraues , on le verra tout à l'heure , ont leur importance.
3 Le Skamandrc qui traverse toute la Troade, et l'Ida dont les sommets la dominent, sont les deux grands traits physiques du pays.
4 On peut voir les autorités recueillies par Clavier, notes sur Apollodore,
«Lib. II, c. 118.