‹ Description historique et géographique de l'Asie Mineure, comprenant les temps anciens, le moyen age et les temps modernes, avec un précis détaillé des voyages qui ont été faits dans la péninsule, depuis l'époque des croisades jusqu'aux temps les plus récents; précédé d'un tableau de l'hstoire géographique de l'Asie, depuis les plus anciens temps jusqu'à nos joursChapitre 85 sur 189 · II · texte numérisé non relu

II

AME-MlKEUlE

une nouvelle colonie étrangère, venue de l'île de Samolhracc, aborda aux rives asiatiques de l'Hellcspont. Celle-ci était conduite par Dardanos, fils de Jupiter et frère de Jasion. Dardanos partagea le pays avec Teuker, et bâtit sur l'Hellespont, au lieu même où il avait débarqué , une ville qui de son nom fut appelée Dardanos. Après la mort de Teuker, le nom de Dardanie s'étendit à toute la contrée.

Erichthonios, flls de Dardanos, succéda à son père dans la souveraineté de cette terre fertile. « C'était, nous dit le poète , le plus opulent des mortels : trois mille cavales paissaient dans ses gras pâturages, flèresde leurs poulains bondissants. »» Tros, fils d'Erichtbonios , agrandit probablement le territoire de son petit État, puisque ce fut d'après lui que le pays fut désormais désigné sous le nom de Troïasou Troade.

Ilos, un de ses fils, transporta sa résidence dans l'intérieur de la plaine, et y fonda la ville d'ilion depuis si célèbre, mais qui est plus familièrement connue dans le3 langues modernes sous le nom de Troie, lequel appartient plus spécialement au territoire. Les anciens îogographes racontaient ainsi la fondation d'ilion : « Ilos, étant. allé dans la Phrygic , s'y trouva à de3 jeux que le roi faisait célébrer et y fut vainqueur à la lutte. 11 reçut pour prix cinquante jeunes garçons et cinquante jeunes filles. Le roi lui donna aussi , d'après un oracle , une vache de diverses couleurs , et lui dit de bâtir une viJIe dans le lieu où elle se coucherait. Cette vache le conduisit vers un endroit de la Phrygic nommé la colline d'Atè, et s'y coucha; llos y bâtit une ville et la nomma llion... » Ce récit est celui qu'a recueilli Apollodore (0 ; d'autres anciens auteurs nommaient les Bébryks au lieu dclaPhrygie (*), ce qui , au fond, n'est pas différent Lao-

» Biblioth. lib. III, c. 12, S 3; p. 351 de la trad. de Clavier. — Corop. Strab. lib. XIII, p. 593 B. Denys d'HalIcarnasse fait un conte à peu près semblable au sujet de la ville bâtie par Énée à son arrivée en Italie. (Antiq. Rom. I, H3.). Virgile {jEneid. III, v. 390; VIII, 81) a consacré cette vieille tradition. Cf. Conon, XLVI* Récit, dans Photius, p. 454, où la même légende est transportée en Thrace. Il semble que le nom primitif d'ilion ail été Atès, et que ce fut seulement plus tard que l'usage consacra la dénomination tirée du nom du fondateur (Steph. Byzant. v. foiov).

• Conon. Narrât. XII, ap. PhotH Biblioth. p. 429.

» Voy, ci-dessus, p. 170.

ORIGINES TROYENNF.S.

médon , qui régna dans Ilion après son père Ilos, acheva ce que celui-ci avait commencé. Il construisit la citadelle, connue sous le nom particulier de Pergame, et fit entourer flion de fortes murailles. Ces murailles passaient pour un si merveilleux ouvrage , qu'on les disait l'œuvre des dieux. La tradition ajoutait que Laomédon avait porté les armes troyennes à l'ouest de l'Hcllespont, et soumis la Throcc entière jusqu'nu Pénée à sa dominalion (0. Sous Priam son fils, le royaume de Troie était arrivé à son plus haut degré de puissance et d'étendue ; mais une ruine complète devait suivre de près cette période brillante de prospérité.

Nous avons fondu dans ce court exposé les notions fournies par Homère avec celles des anciens logographes conservées par divers auteurs plus récents <2). Il est à remarquer que tous ces auteurs s'accordent entre eux et avec le poète sur les circonstances de cette antique histoire du royaume troven.

Voyons maintenant quelles indications elle nous peut fournir pour l'éclaircissement des origines ethnologiques de ces parties de l' Asie-Mineure voisines de la Propontide.

On nous montre deux immigrations distinctes, deux colonies venant du dehors s'établir, à des époques rapprochées , sur les rives de l'Hellespont.

Ce sont les hommes de Teuker, ou les Teukriens , et les hommes de Dardanos , ou les Dardaniens.

Ces deux colonies, on les fait sortir l'une et l'autre des pays pélasgiques : celle de Teuker, de la Crète, alors habitée par les Pélasghes-, celle de Dardanos, del'Arcadie, qui fut un des principaux foyers des antiques migrations de ce peuple. Pour Dardanos , au moins , la généalogie que la fable dui donne confirme pleinement cette parenté, en la rattachant à Jupiter, le dieu suprême des Pélasghes, peut-être la plus ancienne personnification de la race (V.

* Hcrod. VII, 20 ; Lycophron, Cassandra, v. 1341 et suiv.

2 Homer. Iliad. XX, v. 215 à 241 ; — Apollod. Biblioth. Ub, III, ch. 12, et les noies de Clavier; — Dionys. Hallcarn. lib. I, 14 et 15; — Diod. Sicul. lib. IV, c. 75. — Pliolius nous a conservé parmi ses extraits des Récits de Conon (le XXI* elle XIIe, suprà cit.), deux fragments des mêmes chroniques. Cf. Servius ad jEueid. III , v. 167 ; VII , 207 , Mil , 134 , etc.

» Voy. surtout le passage remarquable de Denys d'Halicarnasse (1, 14 ).

ASlE-MlNFXItE. [13e SIÈCLE AV. J.-C.

Los Teukrienset les Dardaniens paraissent donc avoir eu une commune origine , el aussi , probablement , une même langue et des croyances communes. La promptitude avec laquelle on les voit se rapprocher et se confondre, pour ne former bientôt plus qu'un seul peuple sous un nom commun, ne permet guère, en effet, indépendamment de toute autre considération, de les regarder que comme deux tribus sœurs.

Le peuple troycn , le peuple de Priam , né de la fusion de ces deux tribus pélasghes, était donc évidemment de même sang et de même origine que les Grecs d'Agamennon et d'Achille, issus directement aussi de la vieille souche pélasgique , ou plutôt n'étant que la transformation et l'assimilation progressives d'une race antique sous un nom nouveau ; de même qu'on a vu , à d'autres époques de l'histoire, le nom de Russes absorber celui de Slaves, et le nom d'Allemands celui de Germains. Aussi a-t-on dès longtemps fait la remarque que dans Homère les Grecs et les Troyens ne semblent réellement former qu'un seul peuple, parlant la même langue, ayant les mêmes usages et invoquant les mêmes dieux.

Cette fraternité originaire entre les Troyens et les Hellènes est déjà un fait historiquement intéressant (0- mais ce n'est pas le seul dont les traditions que nous avons rapportées nous paraissent recéler l'indication.

On y découvre, si nous ne nous trompons, les vestiges de l'origine thracique de ces deux tribus dont se forma le peuple troyen; — vestiges obscurs, confus, à demi effacés, mais reconnaissables encore pour des yeux attentifs. C'est ainsi que souvent, un mot à demi effacé sur une pierre rongée par les siècles a mis aux mains de l'antiquaire le fil qui devait diriger ses recherches dans l'obscurité des anciens temps.

Que Teuker et Dardanos fussent partis des contrées méridionales de la Grèce pour venir se fixer sur les bords asiatiques , il n'y a rien là qui soit en contradiction nécessaire avec l'origine septentrionale que leurs noms nous paraissent révéler. Les deux ou trois siècles qui précédèrent la guerre de Troie furent marqués, une foule de faits isolés l'indiquent, par un grand

i II y a longtemps qu'il avait été" signalé par Denys tl'Halica masse, Mb. I,c. 1$.

SUR LES VIEILLES POPULATIONS TIIRACIQUES. 2l9

mouvement, par de grands déplacements de peuples ou de tribus dans les pays qui entourent la mer Égée. L'histoire, qui n'existait pas encore, n'a recueilli plus tard que de bien vagues souvenirs de cette grande agitation dont nous ignorons les causes-, devons-nous négliger les indices, si faibles soient-ils, qui peuvent, à un degré quelconque, suppléer au silence de l'histoire?

Quelles que soient les profondes ténèbres dont sont enveloppées les origines du peuple pélasghe, plusieurs faits obscurément conservés sous l'enveloppe fabuleuse de ses plus anciennes traditions s'accordent à placer dans l'Orient, en remontant vers le nord, la demeure première, le point de départ de la race, par rapport aux contrées plus méridionales qui reçurent dans la suite des temps le nom d'Hellénic. C'est vers le Caucase que résida Japet, l'ancêtre commun de la grande famille pélasgique ; c'est à un des pics du Caucase qu'est enchaîné Prométhée, fils de Japet et d'Asie; c'est aussi près du Caucase que d'antiques traditions plaçaient la demeure première de Deucalion, fils de Prométhée et père d'IIellen. D'après ces traditions que nous ne pouvons que rappeler et que bien d'autres indices fortifient, les Pélasghes seraient arrives dans la péninsule hellénique par le nord du Pont-Euxin , route commune de toutes les grandes migrations orientales , qui , à diverses époques de la haute antiquité, se sont dirigées vers l'Europe; et dans leur trajet des plaines sarmaliques aux bords de l'Égée , ils auraient rencontré les âpres montagnes et les larges vallées de la Thrace.

Tout nous prouve, en effet, les traditions historiques comme les indications géographiques, qu'à une époque quelconque, mais certainement très-ancienne, la Thrace — et sous ce nom nous entendons l'ensemble des contrées comprises entre le bas Danube, l'Euxin, l'Adriatique et l'Égée — que la Thrace, disons-nous, fut le siège principal, ou, si l'on veut, une des grandes stations de la race pélasgique. De nombreuses tribus et même de vastes cantons tels que la Péonie et la Pélagonie, y avaient gardé dans leur nom rineffaçable cachet de leur origine ; les Macédoniens eux-mêmes, qui plus tard devaient jouer un si grand rôle dans l'histoire du monde, n'étaient qu'une ramification de la souche pélasghe. On peut donc supposer avec toute vraisemblance que ce fut de la Thrace que rayonnèrent les in-

nombrables essaims qui se portèrent soit au sud , vers les riantes vallées de l'Hcllénie méridionale" et du Péloponèse, aussi bien que vers les îles qui parsèment l'Égee ; si it au sud-est, vers la Proponiide et l'Hellespont; soit même à l'ouest et au nord-ouest, vers les parties supérieures de l'Italie par le pourtour de l'Adriatique. S'il en est ainsi , comme tout concourt à le prouver, on ne saurait être surpris de retrouver dans toute cette région une foule de synonymies ethnologiques, indices de parentés primitives dont souvent les traditions n'ont gardé nul souvenir. De ce que nous venons de dire, néanmoins, il ne faudrait pas conclure que tous les peuples indistinctement que l'antiquité nous montre établis dans la Thrace appartinssent à la race pélasghc proprement dite. D'autres races y furent aussi poussées et y laissèrent des vestiges de leur présence. Les populations gothiques du nord de l'Europe, les populations celtiques des dernières contrées de l'ouest , surtout les populations leutones de l'Europe centrale et les populations slaves des plaines de l'Est, y ont des représentai ts de leurs nationalités respectives. Et dans ce mélange de nationalités diverses , il doit être souvent d'autant plus difficile de discerner la parenté directe de telle ou telle tribu thracique, que ces grandes immigrations orientales qui sont venues peupler noire Europe à des époques inconnues, mais successives, les Celtes, les Teutons, les Golhs, les Slaves, se ressemblent entre elles beaucoup plus qu'elles ne diffèrent. Leurs langues, filles d'une mère commune, ont dû offrir autrefois des analogies d'autant plus intimes qu'elles touchaient de plus près à leur commun berceau ; et par leurs traits physiques, ce caractère essentiel de la distinction des peuples, toutes ces races de l'Europe primitive appartenaient à une seule et même famille, diversement ramifiée, à la grande famille des peuples blonds. Souvent donc, nous le répétons, il doit être difficile, dans l'étude des peuples de l'ancienne Thrace, de déterminer la connexion immédiate d'une tribu avec l'une des grandes familles primitives de l'Europe, lorsque les recherches ne sont pas dirigées par quelque indice particulier; et, dans ce cas, il faut se borner à constater la parenté générale.

Ces considérations , dont le développement toucherait à toutes les origines européennes , ne sont pas étrangères à notre sujet

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