ORIGINE DES DARDANIENS
actuel. Toute la partie occidentale de V Asie-Mineure, nous l'avons vu précédemment, reçut originairement sa population par la voie de la Thrace ; il importe donc de se former une idée aussi nette , aussi précise que possible , de la nature de ces populations thraciques et de leur premier point de départ.
Nous n'aurons plus lieu de nous étonner désormais si , dans ces populations primitives des parties de l'Asie Mineure comprises entre l'Égée et le Halys , nous trouvons des indices nonseulement de la présence des Pélasgbcs , mais aussi d'un mélange plus ou moins dominant d'éléments slaves, d'éléments celtes, et surtout d'éléments teutons. Nous savons maintenant par quelle voie ces populations diverses ont pu pénétrer et se répandre dans une contrée qui paraît tout à fait en dehors des routes qu'elles ont suivies lors de leur expansion de l'est à l'ouest.
Quoique la tradition unanime de l'antiquité atlribue aux Pélasghcs la colonie dardanienne de l'Hellespont , et que le Péloponèse , terre alors pélasgique , soit indiqué comme le point de départ de Dardanos, on ne sera pas surpris , d'après ce qui précède, de nous voir chercher au cœur môme de la Thrace , dans le massif montagneux d'où sort l'Axios, le fleuve le plus considérable de la Macédoine, le siège plus ancien de lu tribu 11 existait là, en effet, en contact avec les Pélasghes de la Macédoine, une contrée dont le nom de Dardanie ne saurait laisser dedoutesur l'identité. Une ville des Dardaniens, que l'antiquité a connue sous le nom de SintiaM, rappelle celui des Sintiès, qui furent les premiers habitants de l'île de Lcmnos , au fond de la mer Égée W 5 or , une circonstance particulière de la légende historique de Dardanos , c'est qu'il avait séjourné dans l'Ile de Samothrace, voisine de celle de Lesbos, avant son passage sur les bords do l'Hellespont C3). A peu près inaccessible par la nature du pays, la Dardanie thracique resta presque inconnue à toute l'antiquité. On savait seulement que les Dardaniens étaient un peuple barbare et très-grossier (*) -, mais ni les historiens, ni les géographes n'avaient recueilli de notions plus précises sur
» TH.LIt.XXVI,25.
• Iliad. XI! , 281 ; Odyss. VHI , 283, 29Û. » Apollod. IH, 12, $1.
* .filian. Variât, htstor. IV , 1 ; - Strab. lib. Vil, p. 316 A.
ASIE— MINEURE. [l3« SIÈCLE AV. J.-C.
la contrée sauvage qu'ils habitaient. Les uns en faisaient un peuple illyrien , d'autres le rangeaient parmi les tribus mœsiennes : nous n'hésitons pas à le rattacher à la famille pélasghe. Ce rapprochement nous paraît d'autant moins douteux, que l'Italie pélasgique avait aussi sa ville de Dardanon, au rapport du poëte Lycophron, si profondément versé dans les antiquités helléniques ; et que vers l'extrémité méridionale de l'Italie la géographie classique connaît les Calabri à côté des Dardi , de même qu'une des tribus particulières de la Dardanie thracique portait le nom de CalabriensCO. Nous hésiterions davantage à rappeler les Dardaniens ou Dardéens que l'antiquité a connus dans l'Asie intérieure <2), si le plus grand nombre des tribus et des peuples de l'ancienne Europe en général, et de la Thrace en particulier, n'avaient en quelque sorte leurs racines au cœur même de l'Asie par de semblables homonymies. S Peut-être n'est-il pas non plus inutile de remarquer que le nom même d'Ilion, la cité célèbre des Dardaniens de la Troade, se retrouvait dans l'intérieur des pays thraces, là où on ne peut raisonnablement supposer qu'il ait été porté par les migrations troyennes qui suivirent la ruine du royaume de Priam (*\
Ce sont des rapports d'une autre sorte que nous apercevons dans la colonie teukrienne. Ici nous ne rencontrons pas de synonymies propres à nous diriger dans nos investigations; l'ancienne géographie n'a pas connu d'autres Teukriens que ceux de la Troade. Mais ce nom même de Teukriens nous paraît re-
1 Strabon , loc. cit.
• Les Dardanéens d'Hérodote confinent à la Médie (lib. I , c. 189) ; ceux de Denys le Périégète (v. 1137), que Strabon nomme Dardéens, habitaient au voisinage de l'Indus. Strab. lib. XV, p. 706 A. Cf. Steph. Byz. v. Adp&u. Sintia, Ja ville principale des Dardaniens de Thrace, rappellerait-elle le nom du Sindh T
8 Varro, ap. Serv. in ^Eneid. III, v. 349; Tit. Liv. XXXI, 27. Steph. Byz. t>. fotov. — Les logographcs qu'avait consultés Diodorc pour les parties de son histoire relatives aux temps héroïques, donnaient le nom de Scythes aux sujets de Dardanos. (Diod. lib. IV, c. &3, édit. Bipont.) Les rapports originaires entre les Dardaniens de l'Hellespont et ceux du cœur de la Thrace n'étaient même pas, à ce qu'il semble, tout à fait oubliés. Seulement, par un renversement évident de toutes les probabilités historiques , on faisait des seconds une colonie des premiers. Vid. Diod. V. 48. Une vieille tradition faisait en effet régner Midas, le roi des Bryghès, sur les Dardaniens, ce qui ne peut avoir été qu'avant son passage en Asie dans le pays qui prit le nom de Phrygie (Sallust. ap. Serv. in.Eneld.II, v. 325).