SUR LES TEUKRIENS DE LA TROADE
céler l'indice de sa propre origine et de ses affinités dans le radical fetifc, qui n'est à nos yeux qu'une modification ou une altération de l'ethnique Deutsch ou Teulch, forme primitive de la grande appellation nationale des peuples teutons. Ce qu'un tel rapprochement pourrait avoir de hasardé au premier coup d'oeil, cessera peut-être de paraître tel si on ne le sépare pas des nombreuses analogies dont il est entouré et sur lesquelles il s'appuie. Rien n'est plus commun que ce nom de Theuth ou Teut comme désignation patronymique, non plus chez les Hellènes des temps classiques, où il paraît être à peu près éteint, mais chez les vieilles familles pélasghes des temps antérieurs. Il était resté fréquent chez les peuplades de la Thrace et de 111lyrie (0. Teutamios, que d'autres nomment Teutamides, est un des plus anciens rois des Pélasghes de Thessalie; c'était, dit- on , le descendant au deuxième degré de Pelasgos, qui avait fondé Larisse, leur métropole (2). Une des principales familles sinon l'ancienne famille royale de la ville pélasghe d'Arisbè , sur les bords de l'Heîlespont, descendait de Teuthras (3} ; et cer nom de Teuthras est, en outre, celui du roi d'un canton maritime nommé la Tcuthranie, aux confins de la TroadeC*). Un des chefs de l'armée grecque porte aussi dans Homère le nom de Teuthras (5) 5 et c'est d'un Teutarès qu'Hercule avait appris à tirer de l'arc (*). Bornons-nou3 à ces indications , que nous aurions pu multiplier. Nous signalerons cependant encore un fait de même nature qui nous paraît particulièrement remarquable 5 —c'est la famille même de Teuker qui nous le fournira. Le successeur de Dardanos comme prince des Teukriens fut Erich-
1 Xénoph. Anab. VII, 2 et alibi; Tit. LIv. XLH, 51, XLIV,31,XX, 25, etc.
* Apollod. II, 4, S Aï Dionys. Halicarn. I, 28. » Homer. lliad. VI. 13. Cf. II, 843.
* Apollod. II, 7,$A. Cr. 111,9, S 1.
5 lliad, V. 705.
6 Callim. fr. 205. — Lycophron {Alex. v. 50 et 478) le qualifie de Scythe , peut-être parce que les Scythes passaient pour les meilleurs archers du inonde. - Teutarès s'explique par Mars-Teuton ; de même que Teuker, nom du chef delà colonie teukrienne, pourrait se décomposer en Deutsch-her, Honneur des Teutons. Nous sommes persuadés que les anciennes langues gothiques ou teutoniques fourniraient pareillement l'explication étymologique des anciens noms pélasghes. Celui de Kodran , que Ton rencontre dans les vieilles sagas du Nord, rappelle le Kodrosde l'histoire athénienne.
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thonios , ÉpiyO^vtoc ; or , si nous retranchons de ce nom la terminaison grecque , il nous reste Erichtbon , qui , dans le grec, doit se prononcer Erikhson. Est-ce le hasard seul qui nou6 amène ici un nom si commun duns l'histoire des nations du nord? On sait, en outre, qu'un des premiers rois des Péïasghes de l'Attique portait aussi ce nom d'Ericb thonios ou Erikhson.
Si, même dans nos langues et dans nos habitudes modernes, la présence de noms propres dérives de noms de peuples ou de pays, emporte à coup sûr, pour les familles où ces noms existent, une idée d'origine étrangère, combien à plus forte raison n'en devait-il pas être ainsi dans ces temps reculés et dans ces formes de société encore à demi barbares , où l'existence de chaque individu s'identifiait, se confondait en quelque sorte avec l'existence même de sa peuplade, surtout s'il s'agissait du chef de la tribu , dont il semble qu'une prérogative spéciale ait été d'en prendre le nom comme pour la personnifier en lui? A ces indices fournis par les noms propres dequelques anciennes familles péïasghes, nous pouvons d'ailleurs joindre un certain nombre de faits analogues qui paraîtront peut être encore plus concluants.
Les noms purement géographiques dans la composition desquels se montre le radical teuth, ne sont pas rares dant ce que nous connaissons de la nomenclature de la vieille géographie pélasgique. L'Areadie, un des sièges principaux de la race, avait sa ville de TcuthisO) ; d'autres parties du Péioponèse, avaient en outre une ville de Teuthronè et une rivière Teuthéas. Cette rivière arrosait un canton que l'antiquité connut sous le nom de Kaukonie W ; de même que le nord-ouest de P Asie-Mi* neure avait aussi ses Kaukones, que connut Homère et que Strabon mentionne comme de même sang que les Mysiens d'origine thracique. Faut-il rappeler ici les Kauki de l'ancienne Germanie , et la tribu du même nom que Ptolémée place eu Hibernic, la moderne Irlande ?
(les analogies ne sont pas les seules que nous ayons à citer. Pergame, la citadelle célèbre d'Ilion, portait un nom purement teuton. Les villes de Bergheim abondent en Allemagne; et tou-
1 Stcph. Byz. v. Te-j8is.
« Strab. lib. VIII, p. 342, 345. Cp. VII, 322, et XII, 542.
INDICES DE Ik PRÉSENCE DES TEUTONS AUTOUR DE l'ÉGÉE. 235
tes, de même que la Pergame troyenne, sont assises sur une émiuence (berg). C'est ce qu'exprime leur nom. L'antiquité a connu encore d'autres Pergames tant en Asie-Mineure que dans la Thrace et dans la Grèce (avec de légères modifications d'orthographe ) , uniformément placées dans les mêmes conditions topographiques ; aussi le nom de Pergama était-il devenu une dénomination commune des anciennes citadelles O). Un des noms que porta autrefois la Thrace, celui dePerkèO*), s'explique naturellement par le teuton : c'est le pays des montagnes , appellation tout à fait caractéristique que les Hellènes n'ont fait que traduire sous une autre forme dans leur mot de Thrace, qui emporte la même idée. La Tyrrhcnie, que l'on saitavoir reçu de très-anciennes colonies pélasghes, avaitaussi son mont PerghèW. Une vieille tradition, consignée parCaton dans ses Origines, désignaitsousle nom de Teutons, chose remarquable, les plus anciens habitants de l'Étrurie, ajoutantque ce peuple parlait grec(4). Ajoutons à ces divers rapprochements, qui nous révèlent la présence de la langue teutone partout où pénétrèrent autrefois les Pélasghes, que l'île de Rhodes avait son mont Karpathet5), comme plus tard la Sarmatie a eu aussi le sien dont le nom vit encore aujourd'hui ; et que ce même nom de Karpathos, déjà connu d'Homère (<>), appartenait en outre à une île élevée , la Scarpanto de la géographie moderne, située non loin de Rhodes, entre cette dernière île et la Crète. M'oublions pas de noter encore que les plus anciens habitants de la Lydie, les Méoniens, peuple d'origine thracique, et probablement de sang pélasghe , comme son nom semble l'indiquer, donnaient à leur premier roi le nom de Manès , et le disaient fils de Jupiter et de la Terre, de même que les anciens Cerniains regardaient comme l'auteur de leur race Mann , fils du Tuislon, issu de la TerreW. Déjà l'étude que nous avons faite
J Servtus , ad .Eneid. II , v. 556.
1 Kuslhat. sur le vers 323 de Denis le Périégèie.
» Lyconuron , Cassandra , v. 805.
* « Cùm antè regionem eam (Ktruriam) Teutoncs quidam grœcè luquenles possiderint. » Ce curieux passage nous a clé conservé par Scrvius, sur le v.l79, liv. X, del'Éucide.
5 Lycopliron , v. 924.
« Iliad. II, v. 070.
7 Dionys. Halic. 1,6; Comp. Hérodote, I, 7, 9ft. Taclt. Germania, c. 2.
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précédemment des antiquités de la race phrygienne (0 nous a mis sur la trace de rapports analogues , qui concourent d'une manière frappante avec ceux auxquels nous sommes conduit ici par des recherches tout à fait indépendantes.
Nous ne voudrions pas trop presser les conclusions (pie l'on pourrait naturellement déduire de ces rapides aperçus -, ces conclusions, pour être fermement établies — autant du moins que ce que nous connaissons aujourd'hui de ces âges reculés le comporte — demanderaient à être étayées de recherches nouvelles et entourées de développements qui ne sont pas de notre sujet actuel. Tout ce que nous voulons faire ressortir des rapprochements que nous avons présentés, c'est que des tribus teutones — teutones parle nom et la langue — ont autrefois pénétré par laThrace sur tout le pourtour de la mer Égée , là jusqu'au cœur du Péloponèse, ici le long des plages occidentales de l'Asie-Mincure jusque dans les parties sud-ouest de la Péninsule , mais plus particulièrement dans le pays monlueux qui prit le nom de Troade. Isolés , chacun de ces rapports , chacune de ces analogies pourraient sembler vagues , incertains et sans signification; réunis, ils forment un faisceau d'inductions qu'il n'est plus permis de négliger.
Si l'on nous demandait quel sens nous attachons dans notre pensée à cette marche en quelque sorte parallèle que nous croyons découvrir sur beaucoup de points entre la diffusion des anciens Pélasghes et l'extension des tribus teutones dans le midi de l'Europe, nous répondrions simplement que nous ne nous croyons pas suffisamment éclairé encore pour nous être formé à cet égard une opinion définitive. Nous avons reconnu des faits et aperçu des coïncidences qui nous ont paru remarquables; ces faits et ces coïncidences nous les avons réunis, sans opinion préconçue, sans nulle préoccupation de système. Avant d'embrasser par la pensée et de reconstruire dans ses proportions — si une telle restitution est possible encore — l'édifice depuis si longtemps écroulé de l'histoire traditionnelle des plus anciens peuples, il faut qu'une investigation patiente et labo-
— Ajoutons qu'Atys, qui figure parmi les anciens rois méoniens , est un nom tbrace. C'est aussi un nom troyen.
» a-dessus, p. 178.