POURQUOI LES TROYENS SONT APPELÉS PHRYGIENS
rieuse en recueille les débris confusément épars, qu'elle les étudie, qu'elle les compare pour les eclaircir , qu'elle s'attache enfin à les classer selon leurs rapports, ou du moins selon leurs analogies apparentes. C'est au temps, aidé de l'étude , à reconstruire ce que le temps a détruit.
Si de ces lointaines régions de l'antiquité primitive nous redescendons à l'époque contemporaine du voyage des Argonautes, nous trouvons encore, dans les récits relatifs aux premiers temps du royaume de Priam, l'explication d'une difficulté que présente l'ancienne histoire ethnologique de ces parties de l'Asie-Mincure. Une confusion perpétuelle se montre dans toute l'antiquité entre le nom des Troyens et celui des PhrygiensO); et cependant on n'aperçoit dans l'histoire de Dardanos et de ses successeurs jusqu'à Priam ni rapports d'origine , ni fusion de races entre les Teucriens ou les Dardaniens et la nation phrygienne. Mais on y voit qu'à l'époque de l'arrivée de Teuker et de Dardanos les Bébryks occupaient les pays que baignent l'Hellespont et la Propontidc ; et nous savons que les Bébryks et les Phrygiens n'étaient que deux branches d'un seul et même peuple , les Brighès de la Thrace , venues à des époques différentes se fixer en AsieO*). C'est dans un canton du pays phrygien qu'I- 1 os, fils de Tros, fonda la ville d'IlionC3). L'Alexandrin Lycophron, qu'il faut citer non comme poëte, mais comme érudit,
1 Dans Callimaque ( Hymne à Pallas , v. 18) , Pâris, le flls de Priam , n'est pas autrement désigné que par l'épilhète de 4>pù£ , le Phrygien. Théocrite (Idil. XVI , v. 74) donne la même épithète à Ilos. Dans les anciens tragiques grecs , Phrygien est toujours synonyme de Troyen. Caton l'ancien , dans un fragment de ses Origines conservé par Servi us, donne pareillement aux compagnons d'Éuée , abordant en Italie après l'embrasement de Troie , le nom de Phrygiens. Denys d'Halicarnasse, laborieux investigateur des antiquités péiasgiques, dit des Troyens et des Phrygiens qu'ils avaient été réunis sous uo seul et môme nom. u II faut pourtant avouer, ajoute l'historien , que plusieurs ont cru que ces deux peuples avaient la même origine , et qu'ils ne différaient que de nom (Antiq. Rom.l, Q\ » Il serait inutile d'accumuler ici d'autres citations empruntées à des autorités moins anciennes; nous rappellerons seulement encore qu'au rapport d'Étienne de Byzance (De Urbibut^ v. Bpîyeç) les Macédoniens nommaient le pays de Troie Brigia.
* Ci dessus, p. 170.
* Apollod. III, 12, § 3. — Conon (Narrai. XII, ap. Photii Biblioth. p. 430) nomme ici Bébryks le peuple que le mythographe d'Alexandrie appelle Phrygiens.
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appelle terre des Béhryks le pays où s'établirent les fondateurs du royaume de TroietO; et daus un autre endroit, il met dans la bouche de sa Cassandra cette expression bien précise « l'antique héritage des Bébry ks , » pour désigner l'empire de Priam 2). Cet empire, en effet, ne s'était agrandi qu'aux dépens des Béhryks, frères des Phrygiens, que les successeurs de Dardanos soumirent à la domination troyenne ; d'où il suit clairement que c'était par voie de conquête, et seulement parce que les rois do Troie régnaient sur la Phrygie hellespontique, comme la nomme Slrabont3), que le nom des Troyens et celui des Phrygiens vinrent à se confondre.
Des faits d'une autre nature , intéressants aussi pour l'élude de l'Asie-Mineure dans les temps anté-homériques , se montrent confusément dans les traditions à demi fabuleuses qui se rapportent aux origines troyennes. Il semble que dès celte époque antérieure à la guerre de Troie, il ait existé des rapports directs entre les extrémités occidentales de la Péninsule et les contrées, de l'Orient. Les rapides développements de la civilisation troyenne doivent sûrement tenir à quelque cause ignorée. Le nom d'Assarak , l'un des trois fils de Tros, est tout orientait4'. L'histoire légendaire du roi Laomédon racontait que Timon, l'un de ses fils, enlevé par l'Aurore qui s'était éprise d'amour pour lui, avait été transporté par elle en Éthiopie, d'où Mem non, son fils, était venu au secours de Troie assiégée par les Grecs Cette Éthiopie homérique, située « sur les bords de l'Océan aux extrémités de la terre, » ne doit pas être cherchée en Afrique, mais dans les parties de l'Asie qu'arrose l'Euphrate et que baigne la mer Érylhrée; aussi la tradition poétique le faisait—il venir non du Midi , mais de l'Orient(6). Quelles réalités historiques se cachent sous ces fictions de la poésie ionienne? Les
i Alexandra, v. 13 05.
• HotXativ Bs6p6xwv itafxXT.ptav. Id. v. ult. » Lib.XII, p. 571 G Cf.X,473D.
* Quelques anciens auteurs disaient qu'il avait régné sur 1rs Dardanicns, conjointement avec son père (Conon. IVarrat. XII, apud Phoi. supra cifatJ-
» Honier. Hymn. ad Vener. v. 219, sqq. ; lliml. XI, 1 ; Odyss XI, 522. Apollod. III , 12, S 4. Ce n'est pas à Dlodore (lib. IV, c. 30) qu'il faut demander la solution de ce problème historique.
e Vïrgil. .tëncid. I, v. Û89.
ANCIENS RAPPORTS DE TROIE AVEC l'oRIENT. 239
Assyriens, maîtres de l'Asie, paraissent avoir, à une très-ancienne époque, étendu leur domination jusqu'aux rivages de l'fcgée^ : les vagues indices fournis par l'histoire troyenne se lieraient-ils à cette extension de l'empire d'Assyrie? Il y a d'ailleurs dans Platon un passage des plus curieux , qui affirme d'une manière positive qu'à l'époque de la guerre de Troie le royaume de Priam était sous la domination de l'empire assyrien
Quelques lueurs isolées jaillissant çà et là du sein de l'obscurité : voilà l'image de nos connaissances sur l'Asie-Mineure aux époques dont nous venons d'étudier les faibles monuments. Le mouvement de populations , qui , dans le nord-ouest de la Péninsule, a versé sur les rives asiatiques de la Propontide et de ses deux détroits une partie des tribus teutones ou pélasghcs , précédemment accumulées dans les vallées delà Thrace, ce mouvement se continue encore , quoique plus faiblement; les grands débordements sont à leur terme, et le flot tend à se fixer. Mais des rapports habituels entre toutes ces populations de même sang et de même langue qui bordent le pourtour septentrional de l'Égée ont été le résultat de cette diffusion des tribus Ihraciques depuis le fond de la Grèce jusqu'à l'entrée du Pont- Kuxin; aussi est-ce vers la Propontide et les contrées qui l'entourent que se montrent les plus anciens rapports entre la Créée et l'Asie. Des courses d'aventuriers , dont le pillage était probablement le principal but (3), et que sans doute on ne peut mieux comparer qu'aux expéditions maritimes des pirates du Nord au Moyen-Age, occupent une grande place dans les chants traditionnels des Pélasghes : Hercule , Thésée , Jason , sont les héros deecs âges encore à demi-barbares, qui n'estiment que la force physique et ne célèbrent que les entreprises audacieuses. Les vieux chants pélasgiques , dans lesquels puisèrent largement les poètes moins anciens de l'Hellénie et ceux de l'École alexandrinc, nous ont transmis les plus anciennes notions qui nous soient parvenues sur la géographie primitive de rAsic-iMineure.
1 Voy. l'excellent Précis de VUist. Ane* de MM. Poisson et Cayx, ch. û. L<*s autorités y sont citées.
1 Plato, De Leg. lib. III , p. 524 , Ficlno interpr. 1570, tn-fol. Diodore répète la même assertion , lib. II , c. 22, édit. Biponl. Cf. II , 2.
8 Voy. Hérodote ,11V. I", ch. 2 et 3 5 et surtout Thucydide, liv. I", ch. 5.
ASIE-MINEURE. [13e SIECLE AV. l.-C.
Ces premières notions, c'est aux côtes septentrionales de la Péninsule qu'elles se rapportent , et elles ne nous y montrent que des peuplades grossières, encore à peine fixées. Le cours inférieur du Halys est la limite à laquelle se sont arrêtées les tribus sorties de la Thrace; à l'orient du fleuve commence une longue chaîne de peuplades scythiques qui s'étendent jusque vers le Phase. Les hostilités probablement habituelles entre ces tribus scythiques et les Pélasghes sont aussi au nombredes plus anciens souvenirs transmis par la tradition , qui y rattacha la légende fabuleuse des Amazones.
Sur le reste du pourtour delà Péninsule, deux ou trois points sont à peine mentionnés. Le royaume fondé par Dardanos sur l'Hellespont , et auquel Tros donna son nom , se distingua de bonne heure parmi les petits États qui s'étaient probablement élevés le long de la cote occidentale que baigne la mer Égée. Nous y trouvons cité le royaume des Méoniens , la Lydie des temps historiques, où régnait cette Omphale dont Hercule fut l'esclave ('). Plusieurs colonies pélasghes, venues par mer de l'île de Crète, paraissent aussi s'être déjà fixées sur cette côte, dont la richesse et l'heureux climat devaient attirer de bonne heure les établissements étrangers : peut-être même les Crétois avaient-ils pénétré , à une époque autérieure aux Argonautes , jusque dans les parties les plus reculées du Pont-Euxin.
C'était aussi de la Méonie, ou du moins de quelque cantou limitrophe, qu'était originaire ce Pêlops, que des troubles intérieurs obligèrent de quitter son pays et de traverser la mer pour venir se réfugier dans la grande presqu'île qui a pris de lui son nom. Pélops était contemporain de Tros, aïeul du roi Laomédon. Les poètes postérieurs lui donnent fréquemment l'épithète de Phrygien, parce que les souverains de Phrygie régnèrent plus tard sur le pays où il était né; mais Pindare, plus exact le qualifie de Lydien (2). La fable, en effet, le fait descendre de Tmolos, c'est-à-dire de la principale montagne de la Lydie. L'histoire de Pélops, telle qu'elle s'était conservée dans la tradition /semble annoncer que les côtes aegéennes de l'Asie-Mineure avaient déjà acquis un degré de civilisation et de richesses bien
i Diodore, Hv, IV, ch. 9.
• Olymp. I et IX.
LA CIVILISATION DE l'aSIE-MIN. A PRÉCÉDÉ CELLE DE LA GRÈCE. 241
supérieur à celui où étaient alors arrivés les Pélasghes occidentaux. « Ceux qui , d'après les anciens , ont le mieux connu les traditions dont les peuples du Péloponèse conservent le souvenir, dit l'exact et judicieux Thucydide (0, rapportent que Pélops s'établit une puissance sur des hommes pauvres par les grandes richesses qu'il apporta de l'Asie , et que tout étranger qu'il était, il donna ainsi son nom au pays où il vint se fixer. » Cette antériorité de civilisation dans l'ouest de l'Asie-Mineure , à quelque cause qu'il faille l'attribuer, est d'ailleurs attestée par tous les témoignages de l'histoire.
Les vieilles traditions des Pélasghes du Nord mentionnaient encore le royaume de Lycic , théâtre des exploits fantastiques de Bellérophon ; elles connaissaient aussi , vers la côte méridionale, la nation lointaine des Arimes , et ses montagnes embrasées qu'agitait le géant Typhon. L'intérieur de la Péninsule était absolument inconnu , ce qui montre assez que les premières nouons en furent exclusivement données par les courses maritimes.
Mais les chefs de la Grèce se réunissent à la voix d'Agamemnon pour venger l'injure de Ménélas. Déjà l'armée argienne a touché les plages de l'Hellespont et assiège dans sa capitale le vieux Priam, père du ravisseur d'Hellène. C'est à Homère, qui chanta cette guerre célèbre, que nous allons demander de nouveaux détails sur la géographie et les peuples de l'Asie-Mineure, à cette époque encore antérieure de plusieurs siècles aux commencements de la période historique.
1 Lib. I, ch. 9.